L'appel de la route
Descente aux enfers en catastrophesur un radeau de nuages
DESCENTE AUX ENFERS EN CATASTROPHE SUR UN RADEAU DE
NUAGES
Florence, 12 mai 1978
Chère Dominique,
Mon aventure avec l’Italienne s’est achevée bien malgré moi. Désespéré d’attendre de ses nouvelles, je me suis précipité à l’auberge de Procida. C’est une île magni que au large de Naples. Les maisons sont colorées comme un arc-en-ciel au milieu d’une mer tout en beauté. Un vrai paradis où j’ai vécu l’enfer. J’ai dû en repartir au plus tôt, sinon je risquais de nous mettre en danger. J’avais le cœur en morceaux. Je n’avais pas envie de la quitter. Mais ce qu’elle m’a appris m’a stupé é. Elle était mariée, enceinte (peut-être de moi…) et son mari avait délégué des malabars pour me servir un avertissement que j’ai dû prendre au sérieux. J’en porte d’ailleurs encore les cicatrices au visage. J’ai passé par tous les états, prostré au fond d’une chambre d’hôtel à me demander ce que j’allais devenir… Elle m’avait ensorcelé et je ne savais pas comment me guérir du sort qu’elle m’avait jeté. J’ai essayé toutes sortes de choses et je me suis retrouvé encore plus malheureux. La solitude m’envahissait jusqu’à ce que je fasse la rencontre d’un Américain. Un grand gaillard fort comme un bœuf qui a décidé de faire comme son idole Jack Kérouac et de partir à l’aventure sur les routes du monde. Son sens de l’humour me réconforte. Il a vécu au Québec dans une commune. Il a plein d’histoires à raconter. Il vient de San Francisco et ne veut plus retourner aux États-Unis. Il dit qu’il a honte de son gouvernement. C’est un déserteur qui a même refusé l’amnistie du président Carter. Il veut aller en Inde et m’a o ert de l’accompagner. J’ai hésité, mais je me suis dit que ce serait une bonne façon d’oublier Chiara. C’est fou le nombre de freaks qu’il y a sur les routes en ce moment. On dirait que tous les jeunes du monde se sont passé le mot. C’est une véritable migration vers l’Orient. Je n’ai pas oublié nos conversations. Comme tu me l’as vivement suggéré, je vais aller à Florence faire le plein de beautés artistiques avant de partir pour la Grèce. Il s’appelle John Hennessy et je suis certain que tu l’apprécierais. Peut-être qu’il repassera à Paris un jour ?
Et toi, dis-moi, comment vas-tu ? Et Ingrid, est-elle toujours avec toi ? Et tes revues ? J’en aurais des choses à te raconter et j’en aurai encore plus dans quelques mois, j’en suis certain. J’ai hâte de voir La Naissance de Vénus. J’ai hâte de t’en parler. Ah oui, j’ai décidé que j’allais me mettre à l’écriture d’un roman. Ça fait assez longtemps que je prends des notes. Maintenant, je vais faire une synthèse, trouver un l conducteur, créer des personnages. Faire travailler mon imagination à partir de souvenirs et aller à la découverte de territoires inconnus. Ça devrait occuper mon esprit et me libérer de Chiara. Tu peux m’écrire à Poste restante à Héraklion, Crète où nous devrions être dans une semaine si tout va bien.
Je pense souvent à notre voyage en Espagne et au Portugal. Quel plaisir nous avons eu ! Et quelles belles découvertes nous avons faites ensemble ! Embrasse Ingrid.
Philippe
Nous arrivons à Florence en début d’après-midi. Il otte sur la capitale de la Toscane des parfums de tuiles mouillées et de vieilles pierres calcinées par les intempéries et les émanations de la civilisation automobile. La gare Santa-Maria-Novella est assaillie par des hordes de touristes asiatiques qui se pressent vers les autocars pour la visite guidée. Chacun tient son appareil photographique en bandoulière, prêt à prendre les mêmes photos des mêmes monuments devant lesquels ils prendront les mêmes poses à tour de rôle. J’ai l’impression d’assister à une chorégraphie d’automates réglée au quart de tour. Nous nous empressons de quitter ce triste spectacle pour nous réfugier à l’auberge de jeunesse où règne une ambiance festive. Il me semble reconnaître Chiara dans chacune des lles que j’y côtoie : l’une d’elles a les mêmes longs cheveux noirs bouclés ; une autre a les mêmes intonations de voix ; celle assise près du comptoir de la réception me regarde d’un air enjôleur, comme elle pouvait le faire. Mais je me rends rapidement compte que mon imagination me joue des tours. Elle est unique, comme le sont toutes celles sur qui je reporte mes fantasmes.
En nous engageant sur le Ponte Vecchio pour nous rendre à la cathédrale Santa Maria del Fiore, je crois apercevoir le type moustachu de la poissonnerie de Naples. Je tente de me convaincre que je me tourmente pour rien, mais je ne peux pas complètement évacuer la pensée qu’on m’a suivi. John se rend compte de l’inquiétude qui se lit sur mon visage.
— Qu’est-ce qu’il y a, man ?
— Rien. Nothing, ça va aller…
John n’en croit rien. Il pressent que quelque chose ne tourne pas rond, mais n’insiste pas. Visiblement secoué, je presse le pas. Je veux m’éloigner au plus tôt de ce spectre qui m’est apparu comme une réminiscence d’un passé douloureux. Est-ce qu’on me poursuit, ou est-ce le fruit de mon imagination ? Une sourde peur monte en moi épisodiquement depuis que je me suis évanoui près de la grotte du tombeau de Virgile. Ma sensibilité est à
eur de peau. Mes sens sont constamment aux aguets. Je suis parfois en
proie à des visions cauchemardesques qui m’assaillent comme les coups répétés des malfrats de Procida.
Ce n’est qu’à proximité du campanile de Giotto que mon angoisse se dissipe. Ai-je semé mon poursuivant, ou mon esprit s’est-il apaisé à la vue de cette tour de marbre blanc qui tranche sur le bleu du ciel et l’ocre des tuiles de la cité ? On dirait un chevalier protecteur se tenant debout bien droit à côté de sa protégée. Son élévation porte au recueillement. Je fais mes dévotions à la Vierge en souvenir de ma défunte mère. Comme à mon habitude dans ces lieux sacrés, j’allume un lampion à sa mémoire et je pose longuement mon regard sur la amme qui s’en échappe. Comme elle aurait aimé être ici aujourd’hui… Habitée d’une foi authentique qui lui a permis de surmonter les épreuves d’une vie vouée à l’amour des siens et de son prochain, elle a inculqué de profondes valeurs humanistes à ses enfants. Paradoxalement, sa mort me l’a rendue plus présente que jamais. Les vestiges d’une éducation religieuse refoulée au cours de l’adolescence persistent en moi. Elle demeure la médiatrice à qui j’adresse mes suppliques en cas de crise de foi et d’espérance. Les prières que je continue de réciter à l’occasion agissent comme des mantras lorsque je sens le besoin de faire taire mes angoisses existentielles. Il m’arrive même de penser qu’en d’autres temps, je me serais fait moine, chasteté en moins… Mais s’en privaient-il vraiment ? Parmi les trésors artistiques que renferme la cathédrale, La commedia illumina Firenze de Domenico di Michelino me rappelle les tableaux de Bosch. Il ne s’agit pas d’un triptyque, mais la toile est également divisée en trois sections représentant chacune une partie de La Divine Comédie : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Au centre de la composition, coi é d’un bonnet orentin sur lequel est déposée une couronne de laurier, Dante Alighieri vêtu d’une tunique rouge tient un livre ouvert qui projette des rayons lumineux. Il pointe à sa droite un groupe de pécheurs qui
È
s’enfoncent à travers les cercles de l’enfer. Derrière lui, Adam et Ève se tiennent au sommet de la montagne des cercles du Purgatoire. Tout en haut, le Soleil, la Lune et les planètes au nombre de sept scintillent sur les anneaux du Paradis terrestre. À la gauche de Dante, les rayons émanant du poème illuminent Florence, la ville natale du poète.
John ne comprend pas mon intérêt pour les œuvres d’art religieux. Il est plutôt porté sur des expressions artistiques contemporaines, voire marginales comme des happenings, des sessions d’improvisation musicale et théâtrale, le pop art et le psychédélisme qui ont fait fureur en Californie durant les années 60-70. Agressé par un prêtre dans sa jeunesse, il nourrit depuis des sentiments de rejet agressif à l’égard de ce qu’il considère comme une religion d’hypocrites. Le déploiement de tant de richesses accumulées aux dépens des croyants lui lève le cœur. Depuis ces évènements malheureux, il a résolu de se tourner vers d’autres formes de transcendance. La nausée le gagne et il retraite sur le parvis de la cathédrale, m’abandonnant à mes méditations. J’ai tôt fait de le rejoindre et nous déambulons quelques heures dans les rues sans but précis. En passant devant ce qui ressemble à un café-théâtre, nous nous attardons devant une a che qui annonce une série de conférences consacrées à La Divine Comédie . Les séances en français se donnent en n d’après-midi, les mardis et mercredis. Il n’est pas question pour mon compagnon de demeurer plus de quelques jours à Florence. Il n’a aucune envie de se faire rabâcher l’histoire de l’Ancien, ni du Nouveau Testament. Il y a longtemps qu’il a remisé son histoire sainte au fond d’un placard qu’il a pris soin de verrouiller à double, voire à triple tour. Il accepte néanmoins de m’accompagner à la première séance.
Nous sommes une vingtaine, dont certains de l’auberge, à nous présenter au théâtre. Le conférencier est un professeur de la Faculté de Lettres et Philosophie de l’université de Florence. Il s’appelle Eduardo Filippini. Il amorce son intervention en expliquant que les Lectura Dantis sont une tradition bien implantée en Italie. Elles consistent à faire la lecture systématique des chants du poème en alternance avec des commentaires de spécialistes ou d’écrivains célèbres comme Borgès, Joyce ou Beckett. Déçus que ce ne soit pas un spectacle d’humoristes comme pouvait le laisser supposer le mot « comédie », quelques participants quittent bruyamment la salle. « Ce n’est pas comique à se taper sur les cuisses, comme on l’entend aujourd’hui », précise le professeur. « C’est une comédie parce que ça nit bien, contrairement à la tragédie grecque, aussi parce qu’il y a de l’espoir. »
Il distribue par la suite des petits cartons sur lesquels est reproduit le tableau La commedia illumina Firenze qu’il détaille en nous invitant à accompagner le pèlerin Dante dans sa progression dans les cercles de l’Enfer jusqu’aux sphères du Paradis en passant par le Purgatoire. Sachant d’entrée de jeu qu’il a a aire à des novices, il nous met immédiatement en garde en lisant un extrait de l’Entretien sur Dante du poète russe Ossip Mandelstam : « Lire Dante, c’est surtout un e ort in ni qui, dans la mesure où il est couronné de succès, nous éloigne du but. Si une première lecture ne provoque en nous qu’essou ement et saine lassitude, il faut se munir pour celles qui la suivront d’une paire inusable de brodequins de montagne à semelles cloutées. »
— C’est quoi un « brodequin », Phil ?
— Des grosses bottes.
— Wow, man ! On va monter au ciel avec des bottes à crampons, comme des alpinistes sur les Stairway to Heaven de Led Zeppelin ! Toute une ride, mon ami !
— C’est une métaphore, John. On va devoir marcher dans les pas de Dante. Devenir pèlerins nous-mêmes. Ça ne veut pas dire qu’il faut mettre ses grosses bottes d’habitant ! C’est plus subtil. Ça veut dire qu’il faut s’accrocher, persister sur la voie de la transformation intérieure.
— I know, man… mais « j’entendre » ça beaucoup de fois. « Je connu » un curé plus intéressé à mes fesses qu’à mon âme. « Pus » les croire…
— Je comprends, John, mais il ne faut pas tout mélanger. Le message divin et les hommes qui le mettent en pratique sont deux choses di érentes.
— Moi, « je croire » à la méditation et au yoga.
Je croirais entendre le discours de Manuel, le Brésilien auto-stoppeur de Mérida qui a passé des mois dans un ashram. Nos apartés indisposent le conférencier, qui ne se prive pas pour nous le faire savoir. Il nous invite à intervenir à des moments opportuns pendant lesquels nous serons autorisés à poser des questions. Il poursuit en expliquant que La Divine Comédie peut être considérée comme un récit de voyage fantastique ou initiatique mettant en vedette un héros qui doit franchir plusieurs obstacles pour atteindre l’objet de sa quête. Dante en est lui-même la gure centrale, guidé par Virgile jusqu’aux portes du Paradis où l’attend Béatrice. Il lit le premier chant qui débute par des paroles qui résonnent comme une invitation à l’introspection : « Au milieu du chemin de notre vie, ayant quitté le chemin droit, je me trouvai dans une forêt obscure. Ah ! qu’il serait dur de dire combien cette forêt était sauvage, épaisse et âpre, la pensée seule en renouvelle la peur, elle était si amère, que guère plus ne l’est la mort ; mais pour parler du bien que j’y trouvai, je dirai les autres choses qui m’y apparurent. »
Je comprends que le poète a dévié de sa route au milieu d’une forêt de tentations auxquelles il a dû succomber, comme je l’ai fait moi-même depuis que Chiara m’a quitté. L’enfer de la spirale infernale des passions « sexe, drogue et rock and roll »… Je ne suis peut-être pas au milieu de ma vie, mais à un carrefour important où je sens le besoin de faire le point, de m’engager dans la bonne direction. De me refaire une santé physique et mentale qui dérive au large de ma volonté. John frétille d’impatience sur sa chaise :
— Man, assez for today. « Je t’attendre » dehors.
— OK, ça ne sera plus long.
La séance se termine par la lecture de commentaires de spécialistes qui me laissent indi érent. Je pense avoir compris l’essentiel. Je reviendrai demain pour m’en convaincre. Avant de rejoindre John à l’extérieur, je me procure un exemplaire du poème de Dante, en format de poche, disponible à l’entrée du théâtre.
Puisque la séance du lendemain ne débute qu’à quinze heures, nous avons amplement le temps de nous rendre à la galerie des O ces admirer la Vénus de Botticelli et le David de Michel-Ange à la Galerie de l’Académie. Je suis curieux de voir de mes propres yeux ce que Dominique m’a décrit comme l’idéal de beauté. Ce qui me frappe d’abord, ce sont les dimensions du tableau qui doit faire un peu plus de deux mètres de largeur sur un peu moins de deux de hauteur. On a l’impression de s’y immerger en l’approchant. Comme une perle rare venue du fond des abîmes océaniques, Vénus émerge d’une coquille Saint-Jacques. La main droite sur le cœur, elle cache son sexe avec ses longs cheveux dénoués. À sa gauche, un personnage ailé porte une femme dans ses bras tout en projetant son sou e sur Vénus. À droite, une autre gure féminine lui tend un châle apparemment destiné à couvrir sa nudité. Il me manque des clés pour comprendre la signi cation symbolique de la composition. Je comprends cependant très bien ce qui a pu attirer Dominique : une fragilité féminine assumée, un accessoire insolite et surréaliste, des personnages aériens et une composition géométrique équilibrée. Tous les ingrédients susceptibles d’assurer le succès d’une de ses revues. J’imagine le spectacle : d’une coquille qui s’élève progressivement du centre de la scène émerge, sous les apparences d’une Vénus de cabaret, un jeune travelo dont la perruque est soulevée par un vent arti ciel venant d’une sou erie artisanale, sans compter qu’il pourrait également y avoir des projections de jets de lumière et des vaporisations de nuages de fumée blanche sur la scène…
Les clés sont inutiles pour saisir la beauté architecturale du David. Il dégage une force virile authentique. Il allie la carrure athlétique à l’élégance de la pose et du geste. On a l’impression que le marbre palpite tellement les muscles et les veines sont rendus avec précision. Il pourrait s’échapper de son piédestal que l’on serait à peine surpris. John est conquis :
— Far out, man ! Très superbe !
— Tu as raison, John, mais je trouve que c’est moins émouvant que la série des Prisonniers.
— Mais… sont pas nis… encore dans « le » roche !
— C’est exactement parce qu’ils sont inachevés que ça me parle. Ils semblent faire des e orts pour se libérer de la matière. Pour se réaliser complètement. Pour parvenir à leur forme dé nitive. Ils se contorsionnent comme des suppliciés qui sou rent le martyre. Les traces du travail de l’artiste sont visibles, elles font partie intégrante de l’œuvre nale.
— OK… « je comprendre ». So, let’s go now !
— OK, on part demain pour Brindisi.
John le à l’auberge pendant que j’assiste seul à la deuxième séance de la conférence sur La Divine Comédie.
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