Le Grand Paris
Les années d’apprentissage
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
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J’ai grandi à Colombes, au nord de la boucle que fait la Seine en aval de Paris, dans le département des Hauts-de-Seine. La plus majestueuse opération d’urbanisme de l’histoire de France, partie du Louvre en direction du couchant et remontant les Champs-Élysées jusqu’à l’Arc de triomphe, s’achève ici, au cœur de ma boucle natale, par une arche triomphale destinée à recueillir les derniers rayons des soleils d’équinoxe et à fermer l’immense dalle ré échissante de la Défense, le quartier d’a aires dont elle est devenue le symbole. J’aimais, enfant, regarder le soleil se perdre à travers les miroirs biseautés des grands sièges sociaux qui fermaient l’horizon. Les tours Elf et Framatome étaient pour la France des symboles d’éternité et les infrastructures routières, d’un noir étincelant, appartenaient déjà au troisième millénaire.
J’étais un enfant des Hauts-de-Seine triomphants, un enfant du 92 destiné à perpétuer, en tant qu’ingénieur, architecte ou cadre dirigeant d’une multinationale, la domination occidentale sur le monde.
J’ai grandi dans la crainte du 93, la Seine-Saint-Denis, le département voisin, le plus pauvre de France, connu pour ses cités sensibles, sa violence endémique et son immigration massive. Une longue île en arc de cercle marquait la frontière infranchissable entre notre boucle de la Seine et ces territoires sauvages. Nos élus s’étaient battus pour que la ligne de tramway qui les traversait d’est en ouest ne dépasse pas la Seine — ce qui avait durablement bloqué le projet d’une rocade continue autour de la capitale. Le 93 avait pour nous quelque chose de violent, de déchiqueté et d’irréel. Vu de l’intérieur confortable de notre boucle de la Seine, il ressemblait à la zone interdite de Tchernobyl, avec ses noms de rues sortis du folklore soviétique, ses friches industrielles désolées et mortelles, ses cités dangereuses et hostiles. Nous ne faisions généralement que le traverser sur une autoroute surélevée pour nous rendre à Roissy, autoroute à laquelle il tentait de s’accrocher comme un mendiant de conte oriental. Ce peuple avait pourtant connu le confort moderne, comme la première génération de Barbares après la chute de Rome avait pu pro ter d’aqueducs encore fonctionnels. Mais les tours qu’il avait dû occuper paraissaient maintenant abandonnées, sans doute depuis que l’électricité avait été coupée et que leurs cages d’ascenseur, inutilisables, s’étaient transformées en pièges mortels. Leurs habitants étaient alors descendus ici et vivaient maintenant à même le sol nu de la ville dans des campements qu’on apercevait parfois, et les murs antibruit, autour de l’autoroute, ne servaient plus qu’à repousser leurs attaques. Un grand mât d’éclairage signalait le moment où nous devions quitter l’A86 pour rejoindre l’A1, l’autoroute qui nous menait à Roissy — mât qui aurait pu servir à des sacri ces rituels, cette mauvaise imitation du soleil su sant sans doute à satisfaire les sophistications primitives des rites indigènes. Mes parents attribuaient à ces mystérieux autochtones certaines des coupures de courant qui plongeaient soudain toute une section de l’autoroute dans le noir. Ils disaient qu’ils volaient le cuivre des câbles électriques et qu’ils mangeaient des rats, et j’avais retrouvé là quelque chose qui m’était familier, quelque chose que j’avais lu dans un roman d’aventures coloniales, où un peuple uvial et fantomatique mangeait de la viande pourrie d’hippopotame et recevait, pour tout salaire, un peu de l de cuivre.
Mais Roissy n’était plus qu’à quelques kilomètres, Roissy et son terminal circulaire, profond et futuriste. C’était, je le savais, le chef-d’œuvre de mon grand-père. Il était mort, hélas, un peu avant ma naissance, en tentant d’escalader un sommet du Hoggar algérien.
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Il était né en Algérie, où il avait vécu presque sans interruption jusqu’à l’indépendance. Diplômé d’architecture, il avait construit plusieurs villas dans l’haussmannienne Oran. Il avait rejoint, assez naturellement je crois, de Gaulle plutôt que l’OAS, au risque de se priver de l’essentiel de sa clientèle, et s’était retrouvé assez vite dans le cabinet de Paul Delouvrier, qui venait d’être nommé délégué général du gouvernement en Algérie — un poste de super-préfet et, au vu des circonstances, presque de général.
Mon grand-père avait ainsi été chargé du programme des « Mille villages » : il s’agissait de construire des structures capables d’accueillir jusqu’à un million de personnes déplacées — le but étant de couper le FLN de sa base arrière en lui interdisant l’accès à une population civile qu’on disait de plus en plus lassée par la violence. Camp de réfugiés, camp de regroupement, villes nouvelles, l’interprétation du programme demeure discutée, mais je sais que mon grand-père s’y est appliqué avec ambition et rigueur, construisant en quelques mois des milliers de kilomètres de routes et des centaines d’écoles.
Quand l’Algérie a nalement accédé à l’indépendance, il a suivi Delouvrier, que les événements d’Algérie avaient achevé de transformer en homme d’État. Mon père s’amusait souvent à rapporter l’anecdote suivante, pour taquiner ma mère, d’origine bretonne : Delouvrier avait à l’origine demandé sa mutation pour la Bretagne, a n d’y continuer l’œuvre de modernisation commencée de l’autre côté de la Méditerranée, demande aussitôt rejetée par Michel Debré, le Premier ministre, au motif que cela risquait d’amener les Bretons à demander l’indépendance à leur tour. En vérité, Paul Delouvrier avait impressionné, notamment par sa capacité à organiser la vie des déplacés dans ces villages construits presque ex nihilo, et on avait jugé qu’il était, fort de cette expérience, celui qui pourrait le mieux projeter l’agglomération parisienne dans un avenir qu’on imaginait radieux, mais dont on savait aussi, depuis que des démographes avaient calculé que la ville compterait 15 millions d’habitants en l’an 2000, qu’il serait plein de dangers nouveaux et de périls inattendus.
Mon grand-père est ainsi devenu l’un des héros de ce formidable refus du malthusianisme et du déclin historique, l’un des architectes de ce dé lancé au futur par un pays qui venait de perdre une guerre et un empire, mais qui conservait une foi intacte dans le destin de sa capitale. Il avait accompagné plusieurs fois Delouvrier dans ses dimanches d’errance à travers la banlieue parisienne, errance urbanistique au terme de laquelle celui-ci avait décidé de construire cinq villes nouvelles autour du Paris historique, cinq villes nouvelles qui rempliraient pour lui des fonctions déléguées, démographiques, logistiques ou aéroportuaires.
Mon grand-père devait justement se charger d’ajuster les deux pistes d’un futur aéroport à la carte inédite du Paris des villes nouvelles, avec pour seul cahier des charges la tranquillité absolue du sommeil des Franciliens de l’an 2000. Roissy-en-France était pour cela le site parfait, à un détail près, véritable légende familiale et unique défaillance connue de mon grand-père — à l’exception, bien sûr, de l’accident qui lui serait fatal — : la présence du vieux village de Goussainville, qu’il n’aurait pas su éviter et qui serait bientôt transformé, par le bruit des turboréacteurs du Concorde, en ville fantôme et presque en écomusée de l’Île-de-France rurale — seul témoignage d’un monde où Delouvrier n’aurait pas existé.
On ne pouvait, c’était la grande intuition de Delouvrier, porter de grands projets sans réformer aussi les administrations concernées. Il avait ainsi plaidé pour une refonte complète des départements franciliens, façon de peut-être rendre à la France, sous une forme anamorphosée et réduite, une partie des dix-sept départements de l’Algérie perdue. Celui de la Seine donnerait ainsi naissance à quatre départements : l’un se confondrait au centre avec la ville de Paris, qui conserverait le chi re 75, et se trouverait enchâssé entre trois entités nouvelles, les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne, numérotés 92, 93 et 94 — chi res jadis attribués à des départements d’Algérie. L’ancien département de Seine-et-Oise, qui correspondait à la grande couronne de Paris, laisserait sa préfecture, Versailles, aux Yvelines, quand sa partie sud deviendrait l’Essonne et sa partie nord le Val-d’Oise, qui prendraient tous les deux des villes nouvelles, Évry et Cergy-Pontoise, comme préfectures — mais Versailles était, à sa manière, aussi une ville nouvelle. Laissée intacte, la Seine-et-Marne viendrait en n refermer à l’est ce dispositif impeccable, le casse-tête territorial résolu de l’aménagement de la région capitale.
Il restait pourtant un évident point faible : le département de la Seine-Saint-Denis, concédé par le pouvoir gaulliste aux communistes, et laissé depuis presque à l’abandon, comme si le département qui tenait son nom du lieu où se trouvait le tombeau des rois de France devait demeurer un point aveugle du jacobinisme. La nouvelle carte de l’Île-de-France ressemblait à cette illusion optique qui consistait, en xant un point noir, à en faire disparaître un autre, situé juste à côté mais qui tombait à l’emplacement où le nerf optique se raccordait à la rétine — c’était ainsi que disparaissait la Seine- Saint-Denis, servitude fonctionnelle de Paris, territoire presque maudit du nord-est dont le nom lui-même nirait par disparaître derrière un numéro prophétique et vengeur, le 93, qui se décomposerait à son tour en deux chi res, hâtifs et maladroits, 9-3, qu’on verrait dessinés à la bombe sur les ruines de la ville moderne par ses ressortissants analphabètes.
Pour un nombre sans cesse plus grand d’intellectuels, le sort de la modernité, de la République et de l’Occident se jouait ici, dans cette petite portion mal découpée d’espace, dans ce territoire étrange et abandonné du nord-est. J’avais étrangement perçu, enfant, quelque chose de religieux dans ce territoire déchiqueté, quelque chose de l’ordre d’un appel — le besoin surnaturel de voir ce chaos brutal en n changé en paysage docile.
La nuit tombait et nous étions au-dessus de Saint-Denis dans le grand virage que fait l’A1 avant de plonger sur Paris. On voyait la basilique à droite et, à gauche, là où viendrait nalement se loger l’ovale du Stade de France, une vaste friche industrielle. L’ensemble pivotait lentement comme si la voiture était immobile et que l’on faisait tourner sous elle le département entier. J’ai senti, à cet instant, la présence de quelque chose de vivant, de vivant malgré son caractère informe, de vivant en raison même de ce caractère informe. Toutes les usines mortes, tous les entrepôts, toutes les tours éteintes, tous les objets cassés formaient la coquille éclatée d’un être invisible qui coïncidait parfaitement avec les activités humaines étalées ici dans l’attente d’un lieu meilleur ou d’une justi cation terrestre.
Le mur anti-bruit avait même pris un instant l’aspect d’une membrane vivante et d’une explication consolatrice du grand silence de Dieu.
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Colombes, avec ses 80 000 habitants, était la septième ville de l’agglomération parisienne, la cinquantième de France. C’était à la fois mieux que la plupart des préfectures du pays, et un peu vain, Colombes n’existant, comme ville indépendante, que dans les pages électoralistes de son bulletin municipal. Mais si Colombes, peu caractéristique, était souvent confondue avec ses voisines, elles aussi situées du bon côté de l’agglomération parisienne, elles aussi protégées du monde par le grand méandre de la Seine, elle possédait, grâce à son nom paci que et à son absence totale de renommée négative, toutes les caractéristiques d’une ville de banlieue idéale, et je me savais favorisé par le sort.
Les signes d’un déclassement de l’Ouest parisien allaient pourtant devenir de plus en plus nombreux. Il était frappant, dès le début des années 1990 et jusque dans le microcosme d’un collège de Colombes, que quelque chose était en train de changer. Mes amis, à mon entrée en sixième, avaient été sensiblement les mêmes que ceux que je m’étais faits à l’école primaire : ls de cadres ou de professions libérales, majoritairement baptisés, bons élèves, partant à la mer l’été et à la montagne l’hiver. Mais j’ai compris, dès le deuxième trimestre, qu’ils ne représenteraient jamais l’élite du collège, ceux qui pourraient embrasser des lles dès la cinquième. Ceux-là, qui faisaient la mode et qui exerçaient sur les autres les déterminations implacables du contrôle social, n’appartenaient pas à la bourgeoisie. Ils vivaient en appartement et portaient aux études un intérêt très secondaire. Ils avaient aussi, je l’ai souvent observé, grandi dans le département voisin, où ils avaient gardé des attaches très fortes. C’est par eux que mon collège s’est mis à parler en verlan et à renoncer aux chaussures en cuir pour porter des Jordan montantes, par eux que nous avons découvert l’existence de cette culture urbaine étrangère à nos mœurs, et dont la véritable nature allait m’être bientôt révélée.
La fermeture pour travaux de la patinoire de Colombes avait entraîné le transfert de notre cours de sport du mercredi matin à la patinoire de Saint-Ouen, de l’autre côté de la Seine. Le bâtiment, composite, semblait résumer trente ans d’échec de la politique de la ville. C’était l’équivalent architectural d’une succession d’incivilités qui déboucheraient inexorablement sur une émeute. Entièrement recouverte de tôle, comme tous les entrepôts hâtifs de la banlieue parisienne, la chose se refusait absolument à adopter une forme, et accueillait même, pour mieux se défendre de toute soumission par rapport à une fonction, un supermarché sous sa couverture métallique. Il fallait recourir à l’analogie, plutôt qu’à l’analyse, pour tenter d’y comprendre quelque chose : ces plans inclinés ressemblaient à ceux qui couvraient les silos dans les ports, ces porte-à-faux étaient ceux d’un quai de chargement, ces escaliers de secours et ces machineries d’ascenseur, violemment expulsés à l’extérieur du bâtiment, le faisaient ressembler à une grue ou à un pont roulant. Le 93 semblait recevoir ici sa forme dé nitive. L’ensemble était laid, fragile et désagréable. J’ai détesté cet édi ce, je l’ai détesté plus que tout au monde : après un interminable parcours en bus, je retrouvais là toutes les semaines les quatre garçons d’un collège voisin. Ils m’avaient pris la première fois mon walkman et ma montre, et ils avaient exigé ensuite que je leur remette de l’argent liquide, que je devais voler dans le portefeuille de mon père ou dans le sac à main de ma mère. La punition qu’ils avaient imaginée en cas d’oubli m’avait dissuadé de parler de ce racket à mes parents ou à mes professeurs. L’apparence carcérale de la patinoire, dont le sol blanc et translucide continue de me hanter certaines nuits, avait rendu mes tortionnaires imaginatifs : tout oubli serait puni d’un acte à connotation sexuelle évidente, bien que pour moi, à peine pubère, encore un peu obscur. J’ai si souvent imaginé la scène que je ne suis plus capable, aujourd’hui, de savoir si la chose est ou non arrivée. Mais je n’ai pas oublié leurs visages, comme je suis certain qu’ils ont fait d’autres victimes, jusque dans les couloirs obscurs des prisons auxquelles ils étaient prédestinés, et qui ressemblent aux coursives métalliques menant aux vestiaires de la patinoire de Saint-Ouen.
À titre moins personnel — mais j’ai longtemps confondu les deux humiliations —, je serai aussi témoin de l’arrivée inexorable du rap dans mon collège. Ce sera d’abord dans sa version Télérama/Pivot, avec ses jeux sur les mots, ses déplorations assez convenues des injustices sociales et sa proclamation bienvenue d’une citoyenneté mondiale, celui de MC Solaar, dont j’écouterai en boucle, pendant un trimestre, une copie du premier album, et dont le deuxième, Prose combat, sera le seul album de rap que j’achèterai jamais — je n’accomplirai pas le pas d’après, l’achat pourtant logique, l’année suivante, de Paris sous les bombes, lui préférant celui de l’album Incesticide de Nirvana, au fond plus conforme aux goûts du petit-bourgeois que j’étais, un enfant de Colombes terrorisé par ce groupe, NTM, dont le nom tournait en dérision la chose même qui nous distinguait des bêtes.
Au mythe du grand soir, à celui de la métamorphose de la ceinture rouge en aurore boréale destinée à éclairer le monde, à l’idée symphonique de révolution s’était substitué le mythe inculte et expéditif de l’émeute et de l’insurrection. Quelque chose d’arythmique, de lancinant, d’inutile et de désagréable, comme le son étou é d’un sound system dont on n’entendrait que les basses inconfortables, comme les craquements secs des vinyles sur les platines décoordonnées d’un DJ — l’expression d’un inconfort et d’un malaise, le bruit toujours recommencé d’une déchirure.
Je verrai ainsi le département le plus riche de France se mettre ainsi volontairement sous l’emprise du plus pauvre. Une dialectique dangereuse était enclenchée, quelque chose de l’ordre peut-être d’une nouvelle lutte des classes — d’une lutte des classes que nous
nirions par perdre. Et il était notable que ce renversement se
produisait au moment où son interprète privilégié, le Parti communiste, entamait l’ultime phase de son déclin : les dernières usines de La Plaine Saint-Denis fermaient les unes après les autres. Il ne resterait bientôt de cette épopée industrielle que des casses automobiles et des entrepôts vides.
La Seine-Saint-Denis dévastée était pourtant devenue, pour ma génération, le terreau fertile sur lequel venait de naître une nouvelle culture — une culture barbare destinée, je crois que je l’ai pressenti dès ses premières apparitions dans la cour de mon collège de Colombes, à mettre n à notre paisible domination du monde. Nous ne faisions plus le poids et ce n’était pas le culte un peu pathétique que je rendais à un chanteur mort de l’Ouest américain qui pourrait changer la donne : l’histoire s’écrivait dorénavant dans le 93, de l’autre côté de la Seine, et nous ignorions absolument quelle direction elle allait prendre — nous savions seulement que nous ne serions bientôt plus en mesure d’en in échir le cours. Je crois que nous avions compris, sans nous l’avouer encore, que la France avait achevé son parcours historique. La France, en tout cas telle que nous l’avions connue, ne survivrait pas à l’irréversible mouvement de désindustrialisation qui conduirait inexorablement à son déclin.
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L’Occident avait ni de travailler et mes parents en étaient en partie responsables : la civilisation des loisirs était l’autre nom du chômage de masse.
Normalienne, agrégée d’histoire et de littérature, ma mère avait rejoint peu après ma naissance le projet Mirapolis, l’un des premiers parcs d’attractions français, imaginé par une disciple de Roland Barthes touchée à Disneyland par une épiphanie postmoderne. Elle avait alors eu l’idée d’un parc d’attractions qui livrerait une interprétation ludique et tridimensionnelle des mythologies françaises, toutes rassemblées dans un parc aux con ns occidentaux de l’agglomération parisienne, à l’extrémité de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise. Une statue de Gargantua avait bientôt été construite là-bas, une statue qui tournait le dos au soleil couchant pour mieux embrasser Paris.
Ma mère avait surtout veillé à la cohérence historique du projet qui devait condenser deux mille ans d’histoire de France, tels qu’ils étaient parvenus jusqu’à nous à travers le ltre de la littérature. Les manèges et les attractions se rattachaient ainsi à des univers esthétiques précis, la construction savante des allées et des perspectives permettant d’isoler des univers entiers — l’adolescent grand huit du Sommet de la Grande Frousse semblait ainsi exister dans un espace-temps di érent de celui du Paradis Enfantin des Comptines, destiné aux enfants de mon âge. J’ai peu de souvenirs du parc en lui-même, et j’ai même oublié ce qu’on trouvait à l’intérieur du gigantesque Gargantua — probablement un restaurant —, mais je n’ai pas oublié les cris d’horreur de l’autre côté des grands arbres, ni la crépusculaire comptine qui tournait en même temps que les manèges :
Mes amis, que reste-t-il
À ce dauphin si gentil ?
Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme, Vendôme…
Ce royaume rétréci m’angoissait peut-être plus encore que les cris des adolescents.
Ma mère m’a souvent raconté, comme on devait raconter aux jeunes Romains le sac de Rome par les Gaulois de Brennus, la guerre à mort entre le parc civilisateur et la terrible corporation des forains, dont le mode de vie archaïque était mis en péril par les splendeurs accumulées de Mirapolis. Je me souviens d’un soir où elle était rentrée en pleurs : les forains avaient répandu des clous sur la bretelle d’autoroute qui conduisait au parc. La ville admirable, la ville idéale, la ville terminale, je l’ai appris bientôt, était promise à une faillite inéluctable. J’ai des souvenirs confus des mois qui l’ont précédée et de la courte période qu’aura duré l’apogée de Mirapolis. J’aurais serré la main, le jour de l’inauguration, du Premier ministre de l’époque, Jacques Chirac — une photo semble l’attester. Tout le reste a disparu en même temps que le parc, dont la statue géante a
ni par être détruite.
Mais, à une cinquantaine de kilomètres de là, mon père œuvrait à sa reconstruction. Après des études d’architecture et plusieurs années passées dans des cabinets d’urbanisme, il avait rejoint le consortium qui devait aboutir à l’ouverture, en avril 1989, du parc Astérix, dominé cette fois par une statue géante du Gaulois en résine.
Cela a été, deux ans après celle de Mirapolis, ma deuxième inauguration. J’étais, je me rappelle, à la fois triste pour ma mère et inquiet pour mon père. Nous savions que le parc allait être confronté, dans trois ans, à la concurrence impitoyable d’Euro Disney. Astérix tablait sur 2 millions de visiteurs par an, Euro Disney sur le double, le triple, le quintuple — sur une progression exponentielle, sur un horizon hégémonique. Le parc Astérix avait obtenu une bretelle d’autoroute, Euro Disney une station RER et une gare d’interconnexion TGV ; le parc Astérix était au milieu d’une forêt, Euro Disney au cœur de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée ; le Gaulois moustachu était au mieux connu des francophones, quand Mickey était une icône planétaire.
J’étais gêné des e orts vains que faisait mon père pour imposer au monde ce personnage obèse et gaulliste à gros nez, j’étais mal à l’aise avec tout cela, j’avais honte, tout simplement, d’être du côté du gros Obélix plutôt que du léger Mickey. Tout me semblait perdu d’avance, gâché et inutile. Je ne comprenais pas la rationalité économique du projet et j’ai passé l’après-midi, au lieu d’essayer les attractions, à me cacher pour pleurer, certain que ma famille ne survivrait pas à une seconde faillite. Je me souviens de m’être ainsi appuyé, dans le village gaulois reconstitué, sur une pierre factice qui di usait des chants d’oiseaux, pleurant au-dessus de la grille qui dissimulait le haut-parleur en désirant confusément que mes larmes conduisent à mon électrocution.
On commençait, pourtant, à rêver d’une victoire — victoire modeste et relative qui serait celle du goût français contre l’impérialisme américain. La signature d’un protocole d’accord entre la France et le P-DG de Disney — l’Américain aurait signé d’une tête de Mickey — avait été largement interprétée comme un camou et par l’intelligentsia parisienne, comme par l’ensemble des professeurs de mon collège, qui décrivaient Euro Disney à la manière d’un ogre, d’une épidémie, d’une invasion barbare, d’un Tchernobyl culturel. Depuis, les Français manifestaient de l’empathie pour le parc Astérix, petit animal traqué et francophone réfugié dans un bosquet du Pays de France.
Contre toute attente, le parc Astérix allait ainsi survivre à son concurrent. Jouant habilement de son statut de village d’irréductibles Gaulois, il cherchait moins à concurrencer le géant américain qu’à continuer à exister à ses côtés, attirant à lui une partie du ux de visiteurs qui auraient pris goût là-bas au concept de parc, et qui désireraient diversi er leur expérience — ou plus obscurément qui ressentiraient l’obligation morale de venir manifester là, après un moment d’égarement et d’exil, la nature intacte de leur patriotisme.
Mais je préférais la France de ma mère, qui avait pris, après le désastre de Mirapolis, la direction artistique de la France Miniature, un petit parc d’attractions en forme d’hexagone situé sur le territoire de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines. C’est là, dans le roman cosmogonique de la France lle aînée de l’UNESCO et réduite à ses plus beaux chefs-d’œuvre architecturaux, que j’ai passé les plus beaux après-midi de mon adolescence — adolescence dont le rachat du parc par la Compagnie des Alpes, l’actionnaire principal du parc Astérix, a sans doute marqué la n dé nitive.
La France Miniature était une proie facile. Je me souviens de l’attitude de conquérant de mon père, venu en visite avec l’état-major de son groupe. Ils avaient posé devant la tour Ei el et l’Arc de triomphe, comme Hitler et ses généraux — la comparaison était de mon père. Son humour avait été ce jour-là particulièrement détestable. Me montrant un groupe d’hommes barbus et de femmes voilées, il m’avait suggéré qu’ils étaient en repérage, à la recherche de cibles potentielles. Il avait ensuite déploré que la Mosquée de Paris fasse la même taille que Notre-Dame, et soit posée si près. La pique était directement dirigée contre ma mère. C’était elle qui avait suggéré cette scénographie œcuménique, plus pour des raisons marketing, connaissant la proximité des grandes cités de Trappes et la nécessité d’asseoir la réputation du site dans sa zone de chalandise naturelle, où l’islam était sans doute devenu la religion majoritaire, que par une espèce de relativisme qui aurait consisté, faute de pouvoir se passer de la représentation de la cathédrale, à en atténuer l’impact en lui opposant cette objection architecturale massive.
Ma mère était catholique et j’allais retrouver, un peu plus tard, chez des amies catholiques qui rêvaient d’intégrer Langues O, ce même universalisme bienveillant qui reste, avec tout le recul que j’ai pourtant pris, l’une des grandes vertus de la religion de ma mère — et sa principale faiblesse, tant il est aisé d’y voir une forme de relativisme et d’indi érence quant au destin de la civilisation chrétienne.
Déjà malade, ma mère allait mettre rapidement n à sa carrière professionnelle ; elle devait décéder d’un cancer du sein quelques mois plus tard.
La Compagnie des Alpes, renforcée par toutes ses acquisitions, serait nalement privatisée en 2004. Mon père, qui devait mourir à peu près à la même époque d’une crise cardiaque dans les bras de sa nouvelle femme, n’assisterait pas à l’ultime transformation d’une société qu’il aurait si dèlement servie pendant un peu plus de vingt ans, et dont la privatisation marquait l’achèvement du grand dessein de sa vie professionnelle : la transformation du Bassin parisien en montagnes russes et en paradis touristique, la résorption du temps humain dans une éternité d’adrénaline, la transformation des plus beaux monuments de la chrétienté en un ensemble de décors interchangeables derrière des manèges de plus en plus rapides.
Je ne suis jamais retourné là-bas, ni dans la France Miniature, ni dans aucun autre des parcs de mon adolescence passée au milieu des rochers en plastique et des cris de panique.
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Bon élève, j’ai intégré après le bac la prépa HEC du lycée Daniélou de Rueil-Malmaison — je me suis enfoncé, plutôt, dans les riches, catholiques et discrets Hauts-de-Seine, sur les hauteurs forestières de ma boucle natale. J’avais choisi cet établissement pour son grand parc et son silence profond, comme un lieu de retraite idéal. J’avais aimé aussi que les fenêtres du pavillon studieux des classes préparatoires donnent sur mon enfance, sur le glacier de la Défense qui s’accrochait aux pentes du mont Valérien quand Paris, caché par de grands arbres, était presque invisible.
Je n’ai pas entamé ces études, prestigieuses et di ciles, avec un goût particulier pour la domination et le pouvoir ; je l’ai fait presque par défaut et pour me rassurer, pour rassurer ma mère, malade. Mais il est notable qu’un mélange d’inquiétude et de modestie su sait alors à guider, de façon aveugle et absolument sûre, un adolescent sans projet, mais né du bon côté de Paris, à travers les arcanes byzantins de la reproduction sociale. Cela m’apparaît d’autant plus singulier que je n’avais pas spécialement — sans que cela signi e d’ailleurs que je possédais des qualités alternatives — le pro l de l’étudiant en école de commerce tel qu’on se le représentait alors : des êtres carnassiers et sans loi, toujours élégants mais qui possédaient la beauté du diable, à la fois les pires spécimens de l’humanité de demain et les singes savants du capitalisme, qui portaient déjà un costume noir quand le reste de leur génération rêvait encore d’un autre monde, plus généreux, plus solidaire, et accrochait à ses sarouels orange des miroirs empathiques. Leurs manières élégantes cachaient mal leur cynisme et leur brutalité, qui con naient parfois, quand ils étaient réunis, à la sauvagerie la plus pure.
J’étais peut-être un peu décevant par rapport à cet archétype. Faire une école de commerce restait pour moi la garantie de mener une vie calme, d’intégrer un grand groupe, d’avoir une voiture, une maison, des vacances, une famille. Ma mère était déjà malade et je me préparais à sou rir beaucoup ; je rêvais d’une amoureuse simple, jolie et rassurante que j’aurais pu lui présenter à temps.
Je suis tombé amoureux, dès le mois de septembre, d’une jeune
lle blonde, catholique et indi érente — une xation instantanée
sur ses pulls à col roulé aux côtes anglaises déformées par sa poitrine, sur ses fesses moulées dans ses pantalons de cheval beiges, sur ses cheveux tirés en arrière, sur ses manières ra nées et sur la particule de son nom. Les samedis et les dimanches, passés loin d’elle, m’étaient interminables. Le lundi, j’arrivais au lycée presque une heure avant le début des cours pour pouvoir lui demander comment s’était passé son week-end — que j’imaginais toujours éblouissant depuis qu’elle m’avait dit une fois qu’elle était allée au mariage de sa cousine dans un château en Bretagne. Je lui prêtais des aventures extravagantes, de l’autre côté de la ligne de crête, dans les Yvelines merveilleuses : camps scouts, rallyes mondains, messes en plein air, pèlerinage à Chartres. Elle parlait souvent de son expérience de chrétienne born again, qui s’était retrouvée elle-même, l’année précédente, pendant les JMJ, dans l’hippodrome de Longchamp, et j’étais d’ores et déjà prêt à me convertir pour elle a n de la rejoindre dans la tente igloo de sa première extase mystique. Nous parlions peu, en réalité, et quand la classe s’était séparée, après quelques jours de cours, en deux groupes, je m’étais bêtement retrouvé dans le mauvais. Mais j’avais une idée tellement platonique de l’amour qu’une seule question qu’elle me posait, sur l’emploi du temps ou sur un énoncé de mathématiques, su sait à me projeter avec elle dans la vie conjugale.
Elle m’avait pris dans ses bras le lendemain de l’enterrement de ma mère et j’avais senti dans mon cou le picotement de ses cheveux blonds, moins bien attachés que dans mon souvenir. La structure cartilagineuse et froide de son oreille asymétrique était venue s’écraser contre ma joue et j’avais ressenti, plutôt qu’une excitation sexuelle, un dégoût inattendu ; les choses, entre nous, devaient en rester là.
Le travail allait me permettre, pendant le reste de l’année, de surmonter mon deuil. Je suis devenu le meilleur dans toutes les disciplines et, ayant entendu un jour un professeur, plus pragmatique ou plus ironique que les autres, nous dire que la maîtrise du tableur Excel constituait l’essentiel de ce que nous aurions à apprendre en école de commerce, je me suis attaché à maîtriser Visual Basic, son langage de programmation, me procurant à la FNAC de la Défense la quasi-totalité de la littérature sur le sujet, lisant ces gros manuels du début à la n et faisant tous leurs exercices. Cela m’a amené jusqu’au mois de juin, de case en case, opérant entre elles des mouvements de plus en plus complexes et coordonnés qui les entraînaient dans une cascade de réactions causales et d’e ets récursifs qui mettaient toute la grille en mouvement et qui donnaient parfois au déplacement presque autonome d’une valeur dans toutes les directions possibles l’aspect d’un animal en fuite.
Mais le spectacle itératif de la vie arti cielle n’a pas su à me faire oublier la mort et j’ai dû passer l’été dans un hôpital, sou rant d’une dépression particulièrement soudaine et violente qui m’empêchait même de quitter mon lit pour aller aux toilettes. Ma mère ne serait plus jamais là et j’assistais en larmes à son remplacement par des alèses qui sentaient le caoutchouc irrespirable et la mort enveloppante.
Je suis sorti de l’hôpital, où j’ai presque exclusivement dormi, juste à temps pour la rentrée. Ma deuxième année de prépa me verrait accomplir, au-delà de toute attente, le programme spiritualiste de Madeleine Daniélou, la fondatrice de notre établissement, grande pédagogue chrétienne persuadée qu’il n’existait pas d’études sérieuses sans tourments métaphysiques associés, et j’allais traverser, dans le silence de la maison familiale, toutes les extases mystiques, toutes les épreuves initiatiques du parcours d’un enfant de Colombes qui se destinait à la domination du monde — qui entamait son parcours de chevalier du monde occidental.
Averti, sur leur notice repliée et craquante, des e ets néfastes de mes antidépresseurs sur la mémoire et la concentration, j’avais décidé de les remplacer par des têtes de cannabis repliées et poisseuses. Chaque jour, j’attendais la n des cours pour aller les fumer dans le grenier de la maison de Colombes, qui abritait encore, souvenirs de mes après-midi passés dans la France Miniature, le port de Saint-Tropez et la place Plumereau de Tours, qu’un orage de grêle avait détruit et que j’avais restauré pour mes Playmobil — cité inviolée et secrète dans laquelle j’avais joué jusqu’à un âge étonnamment tardif. Je descendais ensuite dans ma chambre où je me forçais à travailler jusqu’au dîner, dîner pris rapidement, et généralement sans mon père, devenu presque aussi fantomatique que ma mère — ma mère dont les empreintes digitales, bleues comme ses yeux éteints, devaient encore recouvrir tout l’intérieur de notre maison — je m’interdisais ainsi de toucher la boule en cristal de l’escalier quand je remontais travailler jusqu’à une heure avancée de la nuit.
J’étais ralenti, très ralenti, mais aussi concentré qu’il était possible de l’être, voyant tout, comprenant tout, analysant tout et visualisant, à travers la fente étroite du concours vers lequel j’avançais irrémédiablement, l’homme qu’on était en train de programmer, et que des forces sociales aussi précises qu’implacables soumettaient à leur loi — j’étais le témoin complaisant de ma transformation en soldat de la guerre économique, j’étais fasciné par l’homme que j’étais en train de devenir et que je voyais peu à peu s’éloigner de moi comme dans une expérience de sortie du corps, prélude halluciné du voyage astral que je m’apprêtais à vivre à travers l’esplanade sacrée de la Défense.
J’allais apprendre à survivre sur les hauts plateaux d’une civilisation technicienne et discriminatoire, je me sentirais bientôt chez moi entre les tours de ce canyon arti ciel, entre ces tours que l’e et abrasif du vent avait lentement vitri ées, dans le faux plat de l’interminable dalle qui dominait le chaos rocheux de la ville alentour. L’air était ici plus sec et plus pur que celui d’un désert.
Paris était loin, déjà, le Paris historique aux rues veinées par ses désordres anciens, et qui voulait encore tenir contre ses yeux, pour l’éternité, le diorama creux de sa vie passée. La Défense était, loin de ces féeries inutiles, un hologramme intact, complet et fonctionnel — la véritable capitale était ici, et non là-bas.
Il y avait pourtant, dans l’existence de ces deux centres, quelque chose d’insatisfaisant — le sentiment d’un inexplicable exil des puissances d’argent, l’idée que Paris, à l’instant de basculer dans une modernité dé nitive, avait hésité, et que la ville de toutes les révolutions était restée un peu en retrait de la plus importante de toutes : la révolution libérale. Le quartier d’a aires de Paris s’était ainsi vu refuser l’accès à la ville ancienne, quand celui de New York était exhibé comme un trophée à la porte de l’Amérique, quand celui de Pudong, en face de Shanghai, avec ses tours de plus en plus hautes et nombreuses, était comme l’écran du tableur sur lequel la Chine contemplait les chi res éblouissants de ses années de croissance à deux chi res, quand la City de Londres s’était directement érigée sur les ruines de la ville historique, la remplaçant, la transcendant, la multipliant, à peu près à l’endroit où Paris se vantait de posséder, avec le Marais, le plus charmant ensemble historique d’hôtels particuliers, d’églises baroques et de placettes médiévales d’Europe.
Mais ce n’était pas là, je le savais, je le voyais chaque jour par toutes les fenêtres de mes salles d’étude, qu’était le futur de la capitale, et son véritable cœur. Le souvenir intact de sa puissance passée, la concrétion terminale de la révolution industrielle, la cité de béton et de verre que le peuple de cadres que je m’apprêtais à rejoindre avait reconnue comme son unique capitale était bien la Défense, l’un des derniers lieux d’où le peuple de France pouvait encore contempler son merveilleux futur, futur dont nous serions bientôt privés si nous manquions l’assaut de cette citadelle, o ensive de la dernière chance qui menaçait d’échouer, faute de combattants entraînés.
Je voulais être un soldat de cette guerre, un moine-soldat, un cadre supérieur engagé dans un con it qui le dépassait mais dont je sentais partout l’urgente nécessité. Je croyais au caractère sacré de ma mission, j’étais préparé à tous les sacri ces, j’acceptais le caractère ingrat de mon existence ; je deviendrais un cadre interchangeable, e cace et rapide, un simple pion habillé en noir et pris dans un jeu aux règles encore plus dures que celles de l’évolution des espèces. J’étais l’homme épuré et rendu à la puissance retrouvée d’un processus dont le cannabis me révélait chaque soir les dimensions exactes, glacées et inhumaines.
Tombé addict à la nécessité des choses, j’allais bientôt exiger des commandements plus hauts et des contraintes plus fortes que celles de la rationalité économique. Je me souviens d’un cours de philosophie sur Spinoza, qui plaçait au-dessus de tout un dieu mécanique, d’un autre sur Max Weber, qui montrait comment l’énigme insurmontable de la liberté avait conduit, à la Renaissance, les hommes à inventer la plus exigeante des machines sociales et politiques, le capitalisme, voué à triompher partout, mais qui n’était en son fond qu’une tentative, démesurée et vaine, d’exorciser une faille de la théologie chrétienne : sa di culté à maintenir, dans un monde de plus en plus gouverné par des lois naturelles, le dogme de la grâce face aux hérésies quiétistes de la physique nouvelle — di culté qui avait été résolue par son abolition pure et simple, abolition qui avait pris la forme du concept monstrueux de prédestination, dont le contrôle social accru exigé par le capitalisme était comme la prophétie exacte et autoréalisatrice. C’était en tout cas l’analyse qu’en avait faite notre professeur de philosophie, dont on disait qu’il était jésuite ou dominicain, dans un cours d’épistémologie étrange que j’avais pris en notes avec une èvre rare, et relu plusieurs fois, tard dans la nuit, certain d’y découvrir la pâle lueur d’une théodicée secrète.
Je ne me souviens pas, cependant, d’un moment de bascule, d’une nuit où j’aurais commencé à croire en Dieu. J’ai dû y croire au moins jusqu’au concours. J’ai connu, j’en suis sûr, des expériences mystiques véritables, entre Colombes et Rueil, de chaque côté de la ville sacrée de la Défense, où je refusais de me rendre, me jugeant encore trop impur pour elle — je devais au préalable en passer par le sacrement du concours, par la banque commune d’épreuves qui devaient me conduire à HEC, à l’ESSEC ou à l’ESCP — la sainte Trinité des écoles de commerce.
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J’ai ainsi rejoint, et j’y ai vu un signe du destin, un hommage à ma mère, la deuxième du classement, l’ESSEC de Cergy-Pontoise. J’ai compris, dès la semaine d’intégration, que les années qui s’ouvraient devant moi seraient les plus heureuses de ma vie — la présentation de l’école qui nous avait été faite pendant ces jours alcoolisés avait été très claire. Nous en sortirions surdiplômés et on s’arracherait nos compétences, acquises auprès des meilleurs économistes et des cadres dirigeants des plus beaux eurons du CAC. Nous irions en stage, nous irions à l’étranger, nous irions en stage à l’étranger ou nous prendrions le temps, grâce à des sponsors, de faire le tour du monde ou de pratiquer un sport extrême au niveau compétition. Dix pour cent d’entre nous créeraient une entreprise dans les cinq ans à venir, dans vingt ans les meilleurs d’entre nous dirigeraient des multinationales. Le bureau des élèves nous dispenserait, en n, des plaisirs illimités, qui convergeraient, comme tous les ans, vers la mythique Nuit de l’ESSEC, la plus grande discothèque de France, dont ce serait cette année la vingt-cinquième édition. O ciellement, l’ESSEC était l’école de commerce parfaite. O cieusement, c’était un baisodrome — c’était le terme qu’avait utilisé l’étudiant qui m’avait fait visiter les lieux. J’ai ainsi fait l’amour pour la première fois au deuxième jour du week-end d’intégration — l’image est demeurée instable : c’était avec Chloé, dans son studio, et je crois me souvenir que sa colocataire était dans la pièce d’à côté — ou bien peut-être à l’étage du lit superposé. La deuxième fois a dû avoir lieu dans les toilettes du grand amphithéâtre, la suivante sur une pelouse du campus au lendemain d’une fête. Tout était alors évident, facile et animal. Nous étions deux jeunes adultes ivres lâchés à travers la machine désirante d’une ville nouvelle, d’une ville construite autour de nous, autour de nos désirs, d’une ville construite pour satisfaire la prophétie autoréalisatrice qui voulait qu’en l’an 2000 l’agglomération parisienne compte 15 millions d’habitants, d’une ville o erte aux enfants étourdis des baby-boomers et aux corps mélangés d’une libération sexuelle dont nous étions, en ce matin du nouveau millénaire, les plus impatients des béné ciaires — comme si nous pressentions déjà, dans le petit jour gris, que la fête était nie, que la courbe du progrès humain ne pourrait pas tenir éternellement, que la crise dont on nous parlait depuis l’enfance possédait des causes plus structurelles que conjoncturelles et que, derrière la déception démographique de savoir que Paris n’avait nalement pas dépassé les 12 millions d’habitants à la date fatidique, on pouvait entrevoir la terri ante idée du déclin de la France et d’un lent décrochement de la péninsule européenne.
L’herbe était maintenant humide et nos peaux étaient froides, comme le liquide qui avait coulé sur ma main quand j’avais jeté le préservatif dans le buisson voisin. Nous étions juste derrière l’école, près de la pyramide inversée de la préfecture du Val-d’Oise, dans un parc dont les allées rectilignes étaient faites de plaques de béton séparées par des joints sombres.
Je me souviens aussi d’une fois où nous avions fait l’amour sur une passerelle piétonne — ville nouvelle, Cergy-Pontoise accordait autant d’importance à la circulation automobile qu’à la sécurité des piétons. J’ai du mal à me rappeler l’enchaînement exact des événements qui nous avaient conduits là, nous étions allés à une fête, puis à une autre fête, et nous avions beaucoup bu de ce cocktail qui resterait associé à mes années d’orgueil, le trop sucré et trop clair vodka - Red Bull, au goût de médicament. J’ai le souvenir d’un décollement, d’une quasi-extase, de quelque chose qui correspondrait, mentalement, à la troisième dimension de ces passerelles — des dizaines et des dizaines de passerelles qui reliaient les blocs de la ville entre eux et qui soulevaient lentement l’orthogonale Cergy jusqu’à un monde à la géométrie plus uide. C’est sur ces spirales en pente douce que j’ai découvert l’amour.
J’ai relevé doucement sa robe imprimée, sa robe pleine de eurs comme si toutes les eurs s’étaient réfugiées ici, à l’état desséché de signes, attendant des jours meilleurs pour ressusciter. J’ai lentement approché ma main de son sein, que j’ai tenu comme un objet d’architecture divine, comme un objet parfait, isolé dans la nuit par des milliards d’années de sélection naturelle, un objet dessiné par quelques nanomètres d’ADN et destiné à provoquer, à travers ma main asymétrique, une érection venue elle aussi de la nuit des temps et des galaxies lointaines de mon code génétique.
Alors la ville, cessant pour la première fois depuis mon arrivée de m’apparaître oue et confuse, a pris ses dimensions exactes, et j’ai compris la structure délicate, sensuelle et lumineuse de l’urbanisme sur dalle : celle d’un tissu gaufré qu’on aurait légèrement appliqué sur la terre pour protéger les hommes dans l’épaisseur aimante de ses couches superposées. J’avais traversé, avec Chloé, tous les étages de cette révélation, des parkings souterrains où sa main était venue chercher mon sexe au trottoir où elle avait soulevé sa robe en marchant devant moi, du jardin suspendu où elle m’avait pris dans sa bouche à la passerelle déserte où elle s’était accroupie sur moi.
J’ai eu alors l’image exacte, parfaitement emboîtée et précise de Cergy-Pontoise, et cette image allait demeurer pendant plusieurs années, bien après notre séparation, bien après d’autres aventures nocturnes, l’image la plus précise que j’aurais eue de l’amour — j’avais vu, ce soir, sur la ne passerelle, quelque chose prendre vie, s’envoler légèrement et devenir immense ; et cette chose, qui respirait presque, qui occupait tout l’espace de la nuit, n’était ni une création de mon cerveau ni, bien que je garde de ce moment une idée consolante et radieuse de l’urbanisme, une émanation de la ville, mais la certitude éphémère, en tenant entre mes mains les hanches mobiles et douces de Chloé, d’entrer dans la cité de Dieu.
Je serais en tout cas entré dans un paradis étudiant. C’était la fête trois à quatre soirs par semaine et nous avions tous notre corps de vingt ans, un corps que nous soumettions sans fatigue à un régime accéléré de nuits blanches, de sports de contact et de fêtes ininterrompues. J’ai d’ailleurs dû glisser très vite et sans m’en rendre compte dans le clan de ceux qui allaient nalement considérer la fête comme leur seule pratique sportive — et elle était un sport extrême.
Nous avons remporté facilement les élections du bureau des élèves et la Nuit de l’ESSEC nous appartenait désormais. J’ai été chargé, avec Chloé, de l’approvisionnement en Red Bull. Les autorités sanitaires avaient en e et rendu la boisson énergisante autrichienne illégale, la neurotoxicité de la taurine, son ingrédient principal, faisant l’objet d’une controverse scienti que, controverse dont la société autrichienne se moquait habilement, comme nous l’avions étudié en cours de marketing, en sponsorisant des sportifs qui buvaient quelques gorgées du mystérieux liquide avant de se jeter dans le vide d’à peu près toutes les manières dont la chose était envisageable. Après une minutieuse étude — nous adorions débattre de la rationalité économique de tout ce que nous entreprenions —, nous avons décidé de nous rendre aux Pays-Bas plutôt qu’en Andorre. Nous avons roulé toute une nuit vers l’est avec la mission presque sacrée de lever le blocus de la France, nous allions convertir ses futures élites à un produit tellement disruptif qu’on avait préféré le considérer comme une drogue plutôt que comme un atout économique, nous étions les nouveaux Escobar, les architectes d’un nouvel âge d’or économique reposant non plus sur la cocaïne, comme celui des années 80, mais sur un neurotransmetteur acide isolé dans la vésicule biliaire d’un taureau — taureau que nous associions évidemment à celui de Wall Street. Traversant l’Europe éclairée de la mégalopole rhénane pour rapporter à la métropole parisienne l’élixir sucré et jaune qui lui permettrait d’a ronter l’avenir et de demeurer compétitive, nous nous arrêtions cependant de plus en plus souvent, à cause des e ets diurétiques du produit interdit : d’abord à chaque station essence, puis bientôt tous les 10 kilomètres, sur la bande d’arrêt d’urgence, Chloé ne se cachant même plus au passage des camions qui rapportaient, de Rotterdam et d’Anvers, la marchandise chinoise qui commençait, ces années-là, à conquérir l’Europe, et je la suppliais de remonter en voiture, moins par jalousie que par crainte de voir le port du Havre et son annexe uviale de Gennevilliers à jamais distancés par les grands ports du Nord si nous prenions trop de retard dans notre expédition de la dernière chance.