Le Grand Paris

Aurélien Bellanger · Chapitre 1 sur 5 · partie 3/5

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Le Grand Paris

Les années d’apprentissage

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Machelin avait en fait été l’un des rares à oser une provocation directe et à avoir su pro ter de la surprise du Prince pour dérouler, en quelques mots, une théorie susceptible d’être aussitôt comprise et acceptée par lui. Il avait ainsi rappelé au Prince — pourtant le grand architecte du tournant sécuritaire de la campagne de 2002 — que la non-quali cation miraculeuse du candidat de gauche au pro t du Front national était un pur hasard. Tant que la droite n’aurait pas appris à désamorcer cet étrange missile politique conçu vingt ans plus tôt par Mitterrand pour la diviser, elle resterait sous la menace d’un 21 avril à l’envers. Il fallait développer d’urgence des contre-mesures e caces, et il existait justement à peu près autant d’électeurs du Front national qu’il y avait de musulmans en France. On pouvait utiliser cette masse de toutes les façons qu’on le souhaitait. C’était un appel au génie politique.

Tout cela était encore très confus pour moi, et même un peu e rayant : il demeurait chez moi une sorte de gêne, liée à l’idée que la droite, si elle était sans doute plus e cace que la gauche et par bien des côtés plus rationnelle, était infréquentable — en tout cas pour un universitaire. Je ne comprenais pas où Machelin voulait en venir, ni ce qu’il cherchait au contact de cet homme dont le rapport à la politique nous éloignait des jolies ctions platoniciennes qu’il aimait évoquer à Cergy, de cet homme qui incarnait le monopole de la violence légale — c’est-à-dire, du point de vue d’un praticien des sciences humaines, la part archaïque de nos sociétés imparfaitement modernes.

Mais je n’avais encore rien vu. Machelin m’avait ainsi lâché un jour, rayonnant, que la transformation du premier ic de France en prêtre était presque achevée, propos qui m’étaient restés longtemps incompréhensibles tant la laïcité faisait alors l’objet d’un consensus général, malgré quelques faits divers, de nature plus allégorique que réelle, qui opposaient parfois la République à des lycéennes voilées — on parlait alors de foulard islamique, et tout avait commencé dans la lointaine ville de Creil, ville que j’avais longtemps confondue avec Creys-Malville, site d’implantation du surgénérateur expérimental Superphénix et autre scène médiatique des guerres entre anciens et modernes qui avaient mollement rythmé mon enfance, guerres sans enjeux véritables puisque les anciens, par principe, devaient toujours perdre.

Mais ce qui rendait les propos de Machelin encore plus obscurs, c’était d’imaginer que celui qui incarnait, dans l’imaginaire politique français du début des années 2000, la trahison, la petitesse, l’envie et toutes les vertus mauvaises du libéralisme à l’anglo-saxonne puisse incarner une quelconque des vertus chrétiennes — autre que la foi, égoïste et païenne, en sa bonne étoile, et l’espérance, absurde, tant ses adversaires étaient nombreux et plus charismatiques que lui, en son destin présidentiel.

Les choses étaient pourtant en train de changer. Le ministre de l’Intérieur était devenu omniprésent sur la première et sur la sixième chaîne, qui assiégeaient alors, en cet âge ancien des médias hertziens, la citadelle de centre gauche des chaînes publiques. Jouant son rôle de ministre régalien d’une façon quasi mythologique, il était un élément permanent du paysage médiatique, une force ubiquiste, une déité jamais aussi présente que quand elle était invisible et se distribuait, comme une force physique ou une peur contagieuse, à travers les corps interchangeables et recouverts de kevlar des forces de l’ordre, des forces de l’ordre qui portaient leur nouvelle livrée télégénique sur laquelle se détachaient les lettres uorescentes du beau mot de Police. C’était le ministre lui-même qui plaçait les radars, qui courait dans les escaliers, qui fracassait les portes, qui tenait le ambeau de la justice — de cette manière étrange, mais réglementaire, le bras replié et le poing rejeté vers l’arrière, dont les forces de police tenaient leurs lampes torches.

L’un des e ets les plus spectaculaires de sa nomination, en 2002, avait sans doute été cette transformation spectaculaire du paysage audiovisuel français, marquée par l’apparition d’innombrables émissions consacrées au quotidien des forces de l’ordre.

Le champ médiatique était en train de changer et semblait de nature à légitimer n’importe quelle ambition un peu construite. La di usion sur M6 de la version française de Big Brother, l’émission hollandaise par laquelle le scandale avait commencé, avait été vécue par l’intelligentsia parisienne comme une véritable catastrophe intellectuelle, qui l’avait conduite à cumuler, en un mois, plus de points Godwin que tout le reste de l’Internet mondial en une année, et qui avait amené les milieux artistiques au bord du schisme quand Les Cahiers du cinéma avaient fait entrer l’émission dans leur liste des dix meilleurs lms de l’année écoulée. Le Prince avait alors été l’un des premiers à comprendre, en vrai politique, que ce chaos pouvait lui être béné que, que le discrédit qui pesait désormais, après la normalisation rapide de la télé-réalité, sur les intellectuels de gauche qui avaient pris Steevy et Loana pour des barbares ravageurs et incultes, ainsi que le triomphe esthétique d’un média — la télévision — qu’il aimait et maîtrisait bien mieux que ses rivaux, pouvait lui o rir la popularité qui lui faisait défaut, auprès des élites comme auprès du peuple, et qu’il n’avait pour cela qu’un geste à faire, et qui plus est un geste d’une facilité déconcertante : autoriser des équipes de télévision à venir lmer les forces de police en action.

Personne n’avait pu s’opposer à cela, ni le président Chirac, qui y avait vu une manière de continuer un combat pour la sécurité routière qui constituait un champ de bataille plus sûr que l’Irak, ni le CSA, l’autorité qui surveillait l’indépendance et l’absence de partis pris des médias : ses seules recommandations avaient été que les candidats disposent d’une pièce où ils pourraient échapper un instant aux caméras omniprésentes, et qu’on évite à tout prix la publicité déguisée pour telle ou telle marque — les concurrents de Loft Story, ainsi qu’on avait nalement choisi de nommer le Big Brother français pour en dissimuler le totalitarisme derrière un écran de libertinage, n’avaient ainsi jamais bu que des boissons anonymisées par des feuilles blanches roulées en cylindre autour d’elles.

Cette opération étant inapplicable à la réalité entière, et le

outage des logos publicitaires, omniprésents dans n’importe quel

paysage urbain, s’étant avéré trop coûteux à mettre en œuvre, les chaînes avaient adopté un étrange compromis qui consistait à retourner la réalité entière, a n que les logos des marques et les enseignes des magasins soient moins facilement identi ables, sans que la chose n’a ecte ni la forme des villes, globalement symétriques, ni les corps humains, qui résistaient bien eux aussi à la traversée du miroir. La police s’en était même trouvée incidemment renforcée, les lettres gurant inversées sur les capots de ses voitures d’intervention, a n d’être redressées par les rétroviseurs des véhicules poursuivis, s’étant retrouvées les seules écritures lisibles de ce paysage aux signes indéchi rables — et qui n’était pas sans rappeler la ténébreuse interdiction d’écrire qu’on avait adressée aux lofteurs, à qui on avait con squé papier et crayons a n qu’ils resservent leurs seuls commentaires à la caméra avide du confessionnal.

Ce monde inversé, violent et prétendument inculte, avait été le premier royaume du Prince. Machelin, qui venait de s’y faire admettre, était jusque-là resté étranger à sa constitution. Sa mission était même plutôt d’en faire sortir le ministre, et d’opérer ainsi la translation problématique d’un héros de télé-réalité vers le monde réel — sujet particulièrement délicat, quand on savait que pour un Steevy, sur le point de retrouver un nom complet et une fonction sociale à peu près claire, il restait douze « Kenza-du-Loft », douze « Jean-Édouard-de-la-piscine », qui demeureraient à jamais prisonniers de l’enfer sartrien de leur jeunesse médiatique.

Le Prince avait jusque-là opéré sur les passions mauvaises : réprimant la délinquance, emprisonnant les méchants, préservant la paix civile, il était devenu une sorte de justicier de l’ombre et des nuits bleues des reportages de seconde partie de soirée — la France des descentes de police et des opérations de contrôle dans des cités labyrinthiques ou sur les voies d’accès enténébrées des autoroutes meurtrières. Le Prince appartenait à ce pays nocturne et anonyme, à cette France mauvaise, surprise dans le noir en plein comportement délictuel, à cette France caméra à l’épaule que j’avais vue bouger sur la petite télé cubique de mon studio de Cergy comme les glaçons dans mon verre de vodka-Red Bull, France plus réelle et plus sombre que le plateau alentour — plateau qui retenait la ville nouvelle loin des coteaux abrupts de la réalité, loin du lieu où tout pouvait casser, lieu qu’un lm, La Haine, avait justement situé ici même, juste en dessous de Cergy, là où Chanteloup-les-Vignes tentait de projeter ses tours malveillantes jusqu’à notre n nuage de prospérité crayeuse.

Le lm était resté célèbre pour son travelling liminaire qui représentait, accompagné d’un commentaire qui hanterait longtemps ma génération, la chute d’un cocktail Molotov sur la terre : « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Mais l’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » Quels que soient notre niveau social et notre degré de croyance envers une sortie de crise généralisée — niveau social et croyance que les étudiants de l’ESSEC portaient presque à l’incandescence —, l’avertissement était demeuré, et nous étions tous préparés à ce que les choses dégénèrent un jour. Le bureau des élèves, à l’approche de la Nuit de l’ESSEC, prenait ainsi des mesures discriminatoires secrètes pour éviter que la fête ne serve de cheval de Troie aux troupes vengeresses de la cité voisine.

Mais il ne nous avait pas échappé — spécialement à nous, jeunes sympathisants de droite terri és par l’existence toute proche d’un quartier sensible, à nous, jeunes urbains encerclés par l’univers sans loi des banlieues di ciles — que l’arme volée à la police au début du lm était nalement revenue dans de bonnes mains, celles du Prince, après de trop longues années d’impuissance et de laxisme.

Le mal avait été vaincu et il était temps d’imaginer de nouveaux attributs et de nouvelles missions au ministre de l’Intérieur. Cette opération, habituelle sous la Cinquième République — Mitterrand et Chirac avaient exercé eux aussi, à un moment de leur carrière, cette fonction stratégique, mais potentiellement dangereuse en matière d’image, de premier ic de France —, était connue sous le nom de présidentialisation.

C’était un terme que Machelin jugeait grandiloquent. Il préférait dire qu’il devait simplement fabriquer un homme, tout simplement un homme. Un homme de plus, un Prince démocrate, conçu à l’image de tous les autres et destiné à n’apeurer personne, à condition bien sûr qu’il soit un homme complet, à qui il ne manquerait aucune faculté, sensible ou spirituelle. La mission de Machelin avait alors été d’imaginer comment le ministre pourrait révulser son domaine, l’intérieur policier et secret, pour qu’il devienne la chose publique entière, claire, universelle et rationnelle.

Obsédé par le passage nécessaire du monde médiatique au monde réel, par le retournement du miroir, Machelin ne voulait rien laisser au hasard ; il voulait que la sortie du Prince du monde des apparences soit un événement marquant de l’histoire de France ; il voulait que la traversée du miroir de celui qui n’avait été jusque-là que le héros lointain des télé-réalités policières qui avaient pris possession du champ médiatique s’accompagne d’un e et de réel dé nitif : le Prince devait régner sur les choses et non sur leurs re ets.

Machelin avait peur de livrer au monde une chimère incomplète, un homme sans dimension qui, une fois le miroir traversé, se retournerait sans cesse d’une opinion à l’autre au risque de dénoncer le secret de ses origines : petit artefact conçu par des spin doctors invisibles, il devait maintenant faire croire à sa propre épaisseur. Il devait, avait ajouté Machelin en souriant, gauchir son image. La clé de cette métamorphose, Machelin l’avait découverte dans l’une des attributions secondaires et anachroniques des ministres de l’Intérieur de la Cinquième République, qui demeuraient, malgré le caractère inébranlablement laïc de celle-ci, chargés des cultes : « L’État, était-il écrit, ne reconnaît aucun culte mais n’en ignore aucun. »

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Machelin m’avait expliqué un soir pourquoi les miroirs inversaient la droite et la gauche, et pas le haut et le bas. Tout commençait aux premiers temps de l’Univers, ou plutôt dans un Univers presque vide, à l’exception d’un seul objet, une main coupée. L’auteur de ce conte philosophique qui transformait l’espace en scène de crime et qui faisait de Dieu le seul coupable possible était Kant. La question, avait continué Machelin, consistait à savoir si cette main était une main gauche ou une main droite. Cela semblait évident et à la portée du premier enquêteur venu, mais, en réalité, il n’existait pas de réponse à cette question. On pouvait en e et décrire cette main de toutes les façons, compter ses doigts, préciser le dessin de ses empreintes digitales et parcourir avec des nanorobots son système vasculaire aussi précisément qu’on avait remonté l’Amazone et tous ses a uents, il était impossible de déterminer s’il s’agissait d’une main droite ou d’une main gauche. Il n’existait pas de description objective capable de distinguer l’une de l’autre — il aurait fallu pour cela, hypothèse interdite, car l’Univers était vide, que l’enquêteur se rende sur place et applique l’une de ses propres mains sur la main solitaire. Sans ce contact, la main demeurait dans un état d’indétermination désagréable et semblait devoir osciller, pour l’éternité, entre deux possibilités égales. Leibniz avait anticipé, et partiellement résolu l’énigme de cette main coupée : si toutes les choses pouvaient être réduites à leur description abstraite et disséquées, comme la main du célèbre tableau de Rembrandt, en faisceaux et tendons de propriétés conjointes, il fallait pour que deux choses soient numériquement distinctes qu’elles ne puissent être rapportées à des descriptions similaires. On pouvait cependant imaginer, sans contradiction logique, un Univers qui, séparé par un grand miroir entre deux parties identiques, verrait tous ses objets dédoublés. Le crime de Kant n’avait cependant pas été conçu pour de telles extrémités métaphysiques — ou plutôt Kant avait résolu l’énigme, en faisant disparaître toute la scène de crime : cette main, lâchée presque par inadvertance dans son système philosophique, visait à démontrer l’idéalité de l’espace. Mais il existait, avait tenu à préciser Machelin, une autre résolution possible de l’énigme, à la fois plus correcte et plus désagréable, qui consistait à prendre cette expérience de pensée comme une démonstration par l’absurde de l’existence de Dieu, garante de l’idée que le monde était un rêve plutôt qu’un cauchemar — c’était là, au fond, la meilleure objection et la résolution la plus facile du crime de Kant.

J’ai vu à cet instant Machelin frissonner et se raidir : l’existence de Dieu était la seule chose qui e rayait les hommes de sa génération, la seule anomalie métaphysique qui leur faisait vraiment peur. La nuit était maintenant tombée, et il s’était mis à pleuvoir. La pluie avait rapidement transformé le bas de l’avenue des Gobelins en une sorte de gigantesque miroir concave, comme l’un de ceux que l’on destinait à l’observation du ciel profond. Machelin m’a raconté comment les astronomes faisaient jadis tourner une pellicule de mercure dans le fond de leur télescope pour lui donner une courbure et une dé nition parfaites. J’étais déjà ivre et j’ai vu la place se mettre à tourner lentement. Les rideaux d’immeubles trop

ns des rives de l’ancienne Bièvre ottaient à sa périphérie comme

des décors mobiles et les voitures glissaient comme des billes sur l’étendue liquide soulevée à ses bords par la force centrifuge, tandis que Machelin, la voix alourdie par l’alcool, continuait son œuvre de dévoilement du monde. À mi-voix et d’un seul sou e, il m’avait expliqué, dans le café presque vide où le seul bruit était celui que faisait le serveur empilant les petites vertèbres chaudes des tasses à café sur le percolateur, que la gauche et la droite n’étaient pas des propriétés absolues, mais relatives : c’était des propriétés qui dépendaient de la forme même de notre corps. Les miroirs ne nous inversaient pas comme les lentilles d’un appareil photo ou comme les pupilles de nos yeux, qui renversent tout, bas et haut, gauche et droite. Ils inversaient seulement l’avant et l’arrière. Ils nous écrasaient. Nous étions étendus à plat sur les miroirs comme des échantillons biologiques sur les lames d’un microscope. Les miroirs ne nous reproduisaient pas en relief. Ils nous arrachaient la peau, ou plutôt nous montraient tels qu’on nous verrait, en transparence, si l’on tenait devant soi la peau d’un homme écorché.

Il existait un homme qui avait subi entièrement l’expérience du miroir. Cet homme, l’homme de Vitruve d’après la mort de l’homme, mis à mort et ressuscité comme le Christ rédempteur de l’ère moderne, s’appelait Joseph Jernigan. Joseph Jernigan, l’homme-médicament, l’homme capable de guérir l’homme, l’homme en n livré, loin des pactes douteux avec la terre harmonieuse ou avec les cieux vengeurs, à sa nature entière et exclusive, au fascinant apprentissage de la politique comme travail de l’homme sur l’homme et miroir in ni de sa propre domination, avait conclu Machelin au moment où le serveur avait fait descendre le rideau métallique aussi rapidement qu’une lame de guillotine.

La guillotine, justement. Machelin s’était brusquement accroché à mon bras : tout était là, dans cet objet emblématique, dans ce symbole e royable de la modernité. Le docteur Guillotin, son promoteur, était à l’origine d’une autre innovation capitale de l’ère révolutionnaire. C’était lui qui avait proposé de distribuer la représentation nationale dans un hémicycle — sur le modèle, évidemment, des amphithéâtres de médecine. De l’application de cette forme savante au champ politique, jusque-là plutôt organisé en rangées et en ordres, étaient nés les concepts géniaux de droite et de gauche. La gauche et la droite, avait conclu Machelin de façon parfaitement syllogistique, étaient donc nées autour d’un cadavre — cadavre qu’elles s’étaient disputé jusqu’à ce que celui de Jernigan les réconcilie.

Nous étions alors allés chez lui en empruntant un escalier de service qui menait du café à son appartement. J’avais de plus en plus de mal à suivre son raisonnement, raisonnement interrompu à chaque fois qu’il s’e ondrait sur l’escalier en spirale. Mais j’arrivais toujours à le relever et à lui réapprendre la marche. Il reprenait alors et semblait parler sous le coup d’une inspiration subite, ou d’une terreur que je ne lui avais jamais vue. J’avais l’impression qu’il avançait ainsi vers une révélation grandiose — comme vers sa mort prochaine.

La tête renversée en arrière sur la volée de marches qui menait au dernier étage, il avait maintenant les yeux démesurément agrandis et son visage, que je voyais pour la première fois à l’envers, était méconnaissable — il ressemblait un peu à celui du cadavre au premier plan du Radeau de la Méduse. Machelin répétait d’ailleurs ces mots : « Un grand cadavre à la renverse, un grand cadavre à la renverse. » C’est la parution, quelques années plus tard, du livre de justi cation d’un autre intellectuel transfuge, livre qui s’appelait précisément ainsi, qui m’avait donné la clé de cette phrase : venu de la préface de Sartre à l’Aden Arabie de Nizan, préface consacrée aux idéaux de jeunesse et à leur trahison fatale, ce grand cadavre désignait la gauche.

Et la gauche était ce soir-là au plus mal. Machelin m’a avoué, en bavant, qu’il tutoyait désormais le Prince. Il m’avait fallu le traîner jusque chez lui où, lentement, il avait repris ses esprits, continuant ce qui ressemblait de plus en plus à une justi cation.

Je crois que Machelin, dont le glissement vers la droite était pourtant depuis longtemps irrésistible, dont le ralliement au Prince était connu, avait soudain pris conscience de la gravité de son acte et du caractère faustien de ce qui aurait dû rester un simple jeu. Il avait voulu devenir, par dé plutôt que par ambition, un homme de l’ombre, un visiteur du soir — et tout en avait acquis pour lui un caractère crépusculaire, et tout s’était passé comme s’il était devenu lui-même une ombre et une créature de la nuit qui tombait sur le monde.

Il allait cependant beaucoup mieux, maintenant que nous étions arrivés chez lui. Les cigarettes qu’il fumait les unes à la suite des autres l’avaient sans doute réveillé et il allait bientôt pouvoir recommencer à boire. Il avait alors rapidement retrouvé son autorité professorale.

Joseph Jernigan était un cambrioleur américain qui, surpris par sa victime, l’avait assassinée. Condamné à mort par l’État du Texas, il avait été exécuté par injection létale. Son corps, qu’il avait o ert à la médecine dans un dernier acte de repentance, allait servir de support au Visible Human Project, le plus complet des atlas anatomiques jamais imaginés, constitué de presque deux mille cartes. Aucune d’elles n’avait pourtant été dessinée, Jernigan les ayant directement fournies, avec l’aide d’une équipe médicale venue le découper en tranches d’une épaisseur d’un millimètre.

Le célèbre visage de sable de la n des Mots et les Choses, l’homme que les sciences naturelles et le biopouvoir devaient découper en préparation de laboratoire et seulement conserver dans le sérum physiologique d’un océan de données, cet homme, le sujet et l’objet d’une anthropologie nouvelle, cet homme qui avait assisté à sa propre mort, Foucault ne l’avait pas connu. Cet homme était Joseph Jernigan.

Machelin était fasciné par Foucault, Foucault qu’il avait, je crois, personnellement connu et que, principal introducteur en Europe des techniques sexuelles enseignées dans les backrooms de l’Ouest américain, il tenait pour le patient zéro du sida en France — et quasiment pour un théoricien génocidaire.

Le supplice de Damiens, cher à Foucault, était en tout cas largement dépassé en horreur, avait précisé Machelin, on avait même égalé, dans un obscur laboratoire du Texas, le supplice chinois des cent morceaux — supplice dont Machelin m’avait avoué, ce soir-là, qu’il possédait un échantillon rare. Il avait alors sorti une plaque de verre fumé d’un tiroir de son bureau. Je n’avais pas compris d’abord de quoi il s’agissait, on ne voyait rien, sinon la tache vaguement inquiétante d’un test de Rorschach. Machelin avait alors disparu dans sa chambre, dont il était ressorti avec un petit appareil binoculaire, semblable à ceux qu’on vendait dans les boutiques autour de Notre-Dame ou au pied du Sacré-Cœur. La plaque avait pris ses dimensions réelles, et j’avais vu, au milieu d’une foule indescriptible, le corps d’un homme démembré, d’un homme dont les yeux ouverts et la bouche déformée ne laissaient pourtant aucun doute sur le fait qu’il soit encore vivant.

« Je réserve ce spectacle à de très rares initiés — même le ministre, notre futur Prince, n’y a pas eu accès — la mort de Damiens l’a su samment écœuré, je crois, pour qu’il ait été nécessaire de sortir de la poche de ma veste cette preuve tridimensionnelle de l’existence du mal. »

Après ce court intermède horri que, Machelin a repris ses explications. Soigneusement déposées sur des plaques de verre, les tranches de Jernigan avaient ensuite été photographiées, puis numérisées. Son corps avait ainsi été reconstitué en 3D, comme un paysage fait de courbes de niveau superposées. Jernigan survivait depuis dans les ordinateurs des facultés de médecine, ou sur des serveurs accessibles à quiconque désirait plonger dans son corps constellé d’organes et plus lumineux, plus clair et plus rassurant qu’un ciel d’été.

On avait même découvert, dans ses tissus conjonctifs numériquement réajustés, deux ou trois détails inconnus qui avaient jusque-là échappé à l’œil exercé des anatomistes — le corps de Jernigan, tranché presque vif, ne s’était pas e ondré sur lui-même comme celui de cadavres qu’on disséquait d’habitude — il était encore à l’état de cathédrale, tous ses vaisseaux ouverts et remplis de couleur.

Il y avait là, en n, la résolution dé nitive de l’énigme du châtiment, la résolution de l’énigme politique elle-même, qui était en réalité extrêmement simple, et tenait exclusivement aux rapports que la politique choisissait d’entretenir avec le mal, mal dont elle avait le devoir d’expurger l’Univers et dont il était devenu certain, à mesure que l’humanité s’enfonçait dans l’époque moderne, qu’elle ne pouvait y parvenir qu’en s’arrogeant le monopole de celui-ci. L’hypothèse de Foucault, à cet égard, avait été la bonne : la nature de ce mal était bien thérapeutique. Le mal politique était entièrement subordonné à l’idée de punition — à l’idée d’une réparation, métaphysique et symétrique, des crimes de l’Univers dans le corps du coupable.

La distinction primitive entre droite et gauche passait précisément ici : la droite entendait punir le criminel, quand la gauche entendait le rééduquer. Mais les deux positions portaient en réalité toutes deux l’idée d’une guérison de l’Univers entier à travers un traitement spéci que appliqué au corps du coupable.

Les modernes, qu’ils soient de droite ou de gauche, qu’ils soient partisans de la peine de mort ou de la rééducation, avaient toujours eu un problème avec la justice, qui fonctionne mal dans un Univers sans Dieu et régi par les seules lois naturelles — chose parfaitement résumée par Nietzsche : « Il lui fallut agir de la façon dont il agit ; en punissant, nous punissons l’éternelle nécessité. » Cette tension entre le crime et le châtiment, entre l’obligation de punir et celle de comprendre, pour mieux prévenir un jour la réédition des crimes et lever la malédiction de Caïn, cette tension avait été presque résolue, pour la première fois, dans le destin de Joseph Jernigan, résolution parfaite d’une intrigue criminelle à portée métaphysique.

Il y avait là aussi, peut-être, l’élucidation possible du crime de Kant.

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Pendant que Machelin parlait, j’avais étudié son appartement en détail. Très étendu mais aux perspectives absorbées par ses profondes soupentes, il était caractéristique d’un certain mode de vie, un peu orientalisant, qui avait été popularisé, avant l’invention des magazines de décoration, par les portraits intimes des intellectuels que publiait alors Le Nouvel Observateur en pleine page. Cette évolution de l’habitat, vers moins de hauteur sous plafond mais plus d’épure horizontale, avait été rendue possible, m’avait expliqué Machelin un jour, par la n de la domesticité citadine, qui, en libérant les septièmes étages de leurs occupants traditionnels, avait permis à une génération éprise de liberté de partir à la conquête de la dernière aventure immobilière d’un Paris enclos dans les gabarits du baron Haussmann, et de disposer là, au hasard de son inspiration, ses meubles bas chinés. Ce mode de vie devait aussi beaucoup, ce constat avait été comme une de mes premières incursions dans le champ urbanistique, à l’apparition émancipatrice du sanibroyeur dont les engrenages avaient résolu, dans ces étages traditionnellement privés d’eau courante, le problème de l’évacuation des excréments solides — sanibroyeur dont l’inventeur n’était autre que le propriétaire du Nouvel Observateur, le promoteur principal d’une French Theory justement ouverte sur les béances organiques du champ psychanalytique.

J’ai réalisé soudain qu’avec ses fauteuils gris sans structure apparente et ses bibliothèques aux rayonnages remplis de revues aux dos beiges, l’appartement de Machelin était la copie conforme de celui de Foucault, tel qu’il était souvent apparu dans les pages du magazine derrière le crâne chauve, brillant et un peu pointu de l’intellectuel.

J’ai compris, ce soir-là, à quel point Machelin était hanté par les miroirs. Au café, il m’avait fait changer de place à chaque fois qu’il s’était retrouvé en face d’eux. Il n’y en avait pas chez lui, pas même au-dessus du lavabo de la salle de bains où j’étais allé vomir. Les seuls présents étaient ceux, sphériques et accrochés en grappe, d’une grande lampe en inox, qu’il tolérait sans doute parce qu’il était impossible de s’y voir vraiment : moins que des miroirs, c’était comme les mains tendues et suppliantes d’un autre monde après son absorption dans une singularité terminale, d’un monde tout proche, mais asphyxié, naturalisé et détruit juste pour le plaisir des yeux — quelque chose comme l’équivalent métaphysique d’une tête réduite jivaro.

Son visage, progressivement déformé par l’alcool, devait lui faire horreur.

Je ne l’ai jamais vu boire autre chose que de l’alcool. La vaisselle sale qui s’entassait dans l’évier m’avait d’ailleurs empêché de me remplir un verre d’eau. J’en étais venu à penser qu’il vivait dans un monde inversé — un monde corrompu — où l’alcool aurait remplacé l’eau de façon indétectable. Je me souviens de ce que j’avais ressenti, les deux mains appuyées sur les rebords froids du lavabo et le regard perdu dans l’objet manquant qui aurait dû me faire face : j’étais en train de basculer dans un cauchemar qui n’était pas le mien, dans un monde où les miroirs ne devaient pas, à aucun prix, exister. J’arrivais dans la zone du pouvoir et de ses grandes solitudes, là où le jeu démocratique des re ets et des ressemblances était brisé par l’ambition de ces hommes qui avaient décidé de ne plus croire qu’en eux-mêmes — croyance qui nissait par les rendre jaloux de leur propre personne.

Machelin m’avait appris que Le Prince de Machiavel, que nous avions minutieusement étudié à l’ESSEC et qu’il relisait sans cesse, ressortait d’un genre littéraire nommé specula principum, le miroir du prince. C’était au départ un genre exclusivement apologétique et moral qui, comme les vanités en peinture, était un instrument religieux destiné à rappeler la petitesse de l’homme, quelle que puisse être sa grandeur apparente. Jusqu’à ce que Machiavel prenne l’expression au premier degré : ce n’était plus le Prince qui devait ressembler au néant enclos dans le miroir qui le regardait, mais le miroir lui-même, mobile et rapide, qui devait s’e orcer de ressembler au Prince. Avec Machiavel commençait cette traversée du miroir, ce retournement de perspective propre à la modernité : l’idéal revenait parmi les hommes et l’analyse de leur comportement fournissait la matière exclusive de la science politique. C’était ce petit miroir dèle et portatif, cette conception e cace du pouvoir, cette idée facile de la coercition des hommes que l’Occident allait promener sur tous les chemins du monde. Le machiavélisme avait facilement triomphé. Mais cela allait paradoxalement entraîner sa perte.

Il faudra bien que l’Occident sorte un jour de Machiavel, comme on sort d’une prison, car nous étions maintenant en danger de mort, avait conclu Machelin.

Le Prince, avait-il repris après un long silence, était à tous les égards le plus habile des hommes politiques qu’on ait vus en France depuis au moins une génération ; il avait peu d’opinions personnelles, il était souple et dénué de scrupules comme d’amis véritables. Mais cela n’était pas su sant, pour Machelin, son critique le plus sévère. Il était trop facile d’être Machiavel en France, pays latin, léger et feuilletonesque ; il était trop facile, en France, d’occuper des fonctions importantes, et même présidentielles, sans être un homme d’État. Machelin voulait que le Prince soit en n, après le sympathique désastre des années Chirac — le plus beau et le plus vain des mousquetaires de la Cinquième République —, politiquement à la hauteur de la fonction. Il rêvait d’un héros politique véritable, d’une sorte de pendant de droite à l’implacable Robespierre, d’un être politique moins aimable que presque sacré.

L’État ne pouvait pas seulement détenir le monopole de la violence légale, comme le Prince ne pouvait pas seulement être le premier ic de France. Il lui fallait aussi incarner une vision. Il fallait que le Prince soit le lieutenant de Dieu — terme qui trouvait, dans une société laïque, son sens véritable. Il fallait que de l’élection du Prince dépende une cosmogonie nouvelle, bien plus qu’un projet de société — fétiche facile des candidats de gauche. Le Prince devait retrouver le sens métaphysique et religieux de l’élection. Il devait être non pas un homme providentiel, mais la Providence même. Il fallait que ceux qui votent pour lui croient sincèrement qu’il possédait le pouvoir surnaturel de guérir la société du mal. Il ne pouvait être celui qui reconnaissait l’existence du mal sans être aussi celui qui préserverait pour toujours la société de son in uence. Machelin amenait ainsi, lentement, le Prince vers des thèmes religieux — vers sa traversée dé nitive du miroir, sa sortie du monde poli des apparences républicaines.

Un dieu frappait aujourd’hui aux portes de l’Occident, et nous n’étions absolument pas prêts à le recevoir, comme l’avaient montré les aventures tragi-comiques de la CIA avec les moudjahidin afghans ou avec l’ayatollah Khomeyni. Nous étions en fait beaucoup trop prêts à le recevoir, comme nous avions reçu, pendant quelques mois, l’inexplicable révolutionnaire à Neauphle-le-Château, dans les paisibles Yvelines. Il fallait, pour une fois, entendre la prophétie de Foucault, journaliste de prestige dépêché par Le Nouvel Observateur à Téhéran : ce qui s’était joué là-bas, oublié ici depuis la Renaissance, était de l’ordre d’une spiritualité politique. L’urbaniste que j’aspirais à devenir devait méditer l’unique exemple qu’il en avait alors donné, la fabuleuse parabole : après la destruction d’une ville par un tremblement de terre, métaphore évidente, mais inversée, de celui de Lisbonne — l’événement décisif qui avait achevé de convertir l’Europe savante à l’athéisme —, les habitants de celle-ci, mécontents de la façon dont le gouvernement du shah entendait mener la reconstruction, avaient fait sécession et étaient partis, sous la conduite d’un chef religieux, fonder une nouvelle ville, avec ses réseaux d’adduction d’eau et toutes ses infrastructures.

Ce dieu, urbaniste et fantasque, s’était ensuite révélé à New York le 11 septembre 2001 et à Paris, quoique sous une forme mineure, quelques années plus tôt, quand il avait tenté de ranimer près de la Seine l’archange saint Michel, le Djibril du Coran.

La cité de Dieu, m’avait-il dit avant de s’endormir, s’était e ondrée dans la cité des hommes, et la malédiction, aussi grave que celle de Babel, courrait jusqu’à ce que l’on invente des dieux nouveaux, des dieux contemporains de l’âge des mégalopoles. Ces dieux inconnus et encore inarticulés, avait-il ajouté, n’avaient jamais été aussi proches — et le passage d’un métro avait soudain fait se heurter les sphères métalliques de la grande lampe.

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Machelin, j’allais progressivement le découvrir, avait conçu toute la dialectique communautaire du futur candidat à la présidentielle — le communautarisme apparaissant alors, dans l’abécédaire républicain, presque comme un synonyme de la guerre civile. Il voyait justement les religions comme d’excellents motifs de discorde, et surtout comme d’excellentes idéologies de substitution, après le déclin des utopies politiques et le triomphe terminal de l’individualisme bourgeois — lequel, sans les religions pour lui rendre un peu de frisson, aurait tenu pour l’éternité la social-démocratie pour le meilleur des régimes et une personnalité comme Jack Lang, un ancien ministre de la Culture qui demeurait année après année la personnalité politique préférée des Français, pour son candidat naturel. Les religions allaient rendre un peu d’âme à tout cela, rendre un peu d’histoire à l’histoire, un peu de politique à la politique.

Les gens, disait-il souvent, gardaient un bon souvenir du 11 Septembre ; c’était en tout cas la dernière fois que la politique s’était hissée au niveau du divertissement. Il disait aussi que la France ne s’était jamais autant ennuyée qu’au tournant du millénaire, entre sa victoire à la Coupe du monde de 1998, qui était venue cicatriser les deux grandes blessures de son histoire récente — le défaitisme de 1940 était en n vengé et les deux buts de Zidane compensaient largement la décolonisation —, et le 11 Septembre, événement étranger, mais de nature à relancer l’histoire jusque dans les provinces oubliées de l’empire.

Une émission hebdomadaire de seconde partie de soirée avait alors pro té du marasme idéologique de ces années de transition pour s’installer si confortablement dans le paysage audiovisuel français qu’on avait pu lui reprocher de vider les discothèques, tant il apparaissait impensable, aux adolescents et aux jeunes adultes de la génération Y, de manquer ce rendez-vous du samedi soir — chose que Machelin avait découverte dès sa première année d’enseignement à Cergy.

Tout le monde en parle avait été lancée à l’automne 1998, alors que Lionel Jospin et Jacques Chirac entamaient la deuxième année d’une cohabitation exemplaire et que le pays, gouverné par une gauche plurielle et réformatrice qui s’apprêtait à réduire la durée du travail pour résorber le chômage d’une façon qu’on pensait en n dé nitive, ne craignait au fond plus que le choc anesthésique, choc anesthésique qui venait justement de plonger Jean-Pierre Chevènement, son très républicain ministre de l’Intérieur, dans un coma profond, dont il s’était nalement réveillé en se proclamant, sobrement, « le miraculé de la République » — unique événement de ces années d’ennui et seul prodige attesté de l’idéologie, triomphante et désenchantée, du citoyennisme.

L’émission avait présenté, pendant ses trois premières années, le visage d’un talk-show apaisé, à l’image d’une société française peu divisée et qui s’apprêtait à entrer sans heurts dans le troisième millénaire, son héritage démocratique bien géré par une classe politique compétente et sa part de rêve parfaitement tenue par une société du spectacle, plaisante et variée, qui lui tenait lieu d’ino ensive aristocratie. Les deux mondes se retrouvaient là tous les samedis soir, autour d’un animateur, Thierry Ardisson, connu pour son goût, mesuré et piquant, du scandale — il avait interviewé Gainsbourg à sa grande époque, il avait fait de la pub, il s’était drogué comme il avait pratiqué l’échangisme, et il gardait de tout cela un goût de la provocation qui donnait à son émission un caractère sulfureux élégant, sans les habituelles vulgarités des autres émissions — le sérieux et l’intelligence demeuraient toujours à portée de main, comme les attributs ra nés, et délicatement sadiens, d’une soirée réussie. Thierry Ardisson manifestait là d’authentiques e orts pour incarner une sorte de décadence qui était paradoxalement devenue, à mesure que la France s’endormait, une manière de défendre sa civilisation vieillissante.

Son éternel costume noir, qui lui avait valu le surnom enviable d’homme en noir, s’était mis à ressembler à la tenue d’un confesseur jésuite, à qui on pouvait tout dire et qui comprenait tout, le bien, le mal, l’innocence et la perversité. Ses provocations — il avait demandé notamment à un ancien Premier ministre « si sucer c’était tromper » — ne choquaient en réalité plus personne et la France se serait bien vue vieillir entre un politique comme Jospin, pour le sérieux des a aires, et un présentateur comme Ardisson, pour ne pas mourir d’ennui.

Mais, autant les baby-boomers, convertis par le mitterrandisme et les années de gauche caviar au déclin inéluctable des révolutions et à l’idée douceâtre de la n de l’histoire, avaient été bien préparés à la chute du Mur, qu’ils avaient accueillie avec une sérénité de quadragénaires, et dont ils avaient vu, dans l’ouverture en janvier 1990 d’un premier McDonald’s à Moscou, une conclusion heureuse et dé nitive, autant le 11 septembre 2001 allait leur demander un remarquable e ort d’interprétation, m’avait expliqué Machelin : c’était, pour la première génération née après 1945, l’apparition soudaine d’une scène de guerre dans le théâtre urbain. C’était plus encore, pour une génération largement athée, la réintroduction, violente, de thèmes religieux dans son quotidien laïc. L’événement allait ainsi exiger de Thierry Ardisson, baby-boomer alpha, qu’il fournisse, le cap de la cinquantaine tout juste dépassé et sa quatrième saison à peine commencée, le plus grand e ort qui pouvait être demandé aux hommes de sa génération : s’adapter, au plus vite, pour ne pas paraître ringard, dépassé ou has been — le 21 avril 2002 n’allait, lui, pas en laisser la chance au candidat socialiste.

L’animateur avait alors compris — on l’y avait en tout cas aidé — qu’il lui su sait, pour survivre au nouveau contexte idéologique et à cette radicalisation inattendue du débat, de seulement continuer à faire ce qu’il avait toujours fait, mais de façon peut-être plus ouverte et plus franche : le chaos ambiant, après tout, validait de façon inespérée sa curiosité postmoderne, son ouverture d’esprit paroxystique, son anarchisme de droite, sa quête e rénée de récits pittoresques et un peu borderline. Il lui su sait, pour s’accorder avec l’air du temps, de regarder en n la société française moins comme une République indivisible que comme un cabinet de curiosités pour faire de Tout le monde en parle le chœur lointain et francophone des paradigmes, identitaires et polémiques, qui allaient dé nir le siècle à venir, spectacle d’un monde en guerre qui plaçait la France, multiculturelle et multiconfessionnelle, dans une situation inédite et enviable de porte-parole de la grande crise mondiale du vivre-ensemble.

Les courtes notices biographiques des invités — la che que lisait l’animateur avant de les interviewer — avaient toujours mentionné quelques éléments identitaires précis, comme l’a rmation d’une préférence sexuelle, d’un engagement politique ou sociétal, mentions tout à fait dans le goût de l’époque pour le récit de soi et le constructivisme, et dont témoignait par exemple la généralisation rapide des théories du genre, forme achevée d’un libéralisme politique qui avait culminé, en 1999, par l’adoption du PACS. Mais de plus en plus, les ches s’étaient allongées de considérations, en apparence bienveillantes et strictement généalogiques, qui prétendaient rattacher ces identités, libératrices et mobiles, à de courts récits biographiques, donnant à la question de l’identité une tournure plus essentialiste.

On en était arrivé assez vite, au prétexte de faire la promotion des récits publiés en catastrophe par les victimes télégéniques de quelques faits divers emblématiques, à des invités sans autre biographie que leur identité, simples masques destinés à faire trembler la France, fantômes, comme il y avait eu un siècle plus tôt une laïcité de guerre, d’un communautarisme de combat qui transformait peu à peu le ministre de l’Intérieur en dernier garant de l’universalisme républicain.

C’est en tout cas ainsi que Machelin m’avait décrit la séquence qu’il avait mise au point avec celle qui était encore la productrice de l’émission, mais qui allait bientôt devenir l’autre grande conseillère politique du Prince, Sophie Nivelle, dont le catholicisme sincère alternait entre la séduisante idée de croisade et celle, plus di cile à manier, mais tout aussi authentique, de l’Amour universel.

J’ignore encore quel type de synthèse le Prince tentait d’atteindre à travers eux, en les faisant travailler ensemble — mais il n’a jamais été, après tout, un homme de synthèse, ni même un intellectuel : les contradictions ne lui faisaient pas peur et lui permettaient de presque toujours doubler ses béné ces politiques. Je peux seulement interpréter ce goût particulier du Prince pour la polémique comme la preuve que Machelin, de par son insincérité même, possédait un léger ascendant sur Nivelle, simple supplément d’âme plutôt que stratège machiavélien.

Ils ont néanmoins imaginé ensemble la séquence qui allait métamorphoser le Prince en candidat éligible, séquence dont j’avais été, sans m’en rendre compte, le témoin direct, le jour où, lorsque j’étais encore à l’ESSEC, j’avais accompagné, avec Chloé, Machelin jusque dans les loges de l’émission où il était venu présenter une énième version de son livre classique sur la crise des banlieues et le vote Front national — il devait s’agir cette fois-ci du Grand Dézonage. J’avais seulement noté ce jour-là qu’il était ami avec Ardisson. En tout cas, ils se tutoyaient.

Un invité, qui venait de publier un livre expliquant qu’aucun avion ne s’était jamais écrasé sur le Pentagone mais qu’un complot s’était abattu sur le monde, allait, en un peu moins d’une demi-heure, éclipser tous les autres, y compris Machelin. Celui-ci n’en avait cependant tiré aucun mécontentement, bien que ses propres réponses aux questions de l’homme en noir, en forme d’avertissement, quelques semaines avant le 21 avril 2002, auraient eu ce soir-là quelque chose de plus urgent et de plus nécessaire — mais j’ignorais alors que Machelin venait d’entrer au service du Prince, et qu’il s’était moins donné pour tâche d’alerter les Français que de démontrer à celui-ci l’étendue de ses pouvoirs prophétiques.

J’avais assisté ainsi, depuis le petit moniteur de retour vidéo de la loge, à l’invention de Thierry Meyssan. Ardisson et Machelin, même dans ce que j’ai vu de l’émission avant le montage dé nitif, l’avaient laissé parler sans interruption, validant même à plusieurs reprises l’un ou l’autre de ses propos, comme si, à défaut de les endosser eux-mêmes, ils prenaient plaisir à les entendre proférer. Thierry Meyssan avait en tout cas été complaisamment présenté par Ardisson comme un défenseur acharné de la liberté d’opinion, ls d’un proche de Chaban-Delmas et de la responsable des Œuvres du diocèse de Bordeaux.

Son intervention paranoïaque allait demeurer un instant culte de l’émission, et marquer son discret changement de registre : sans renoncer en rien à sa mécanique de divertissement, Tout le monde en parle était désormais au service des intérêts du Prince. Dès la semaine suivante, Ardisson avait accueilli, pour une sorte de droit de réponse de la raison institutionnelle à la folie médiatique, les débatteurs Jo rin et Finkielkraut, dont les condamnations parallèles du négationnisme et d’Internet s’étaient neutralisées — l’époque, comme ils l’avaient pourtant bien perçu, manquait de recul et désirait des mises en scène assez simples.

Tout le monde en parle allait justement les lui fournir. Quelques mois plus tard, pour célébrer le premier anniversaire du 11 Septembre, l’émission avait reçu Taslima Nasreen, une intellectuelle bangladaise menacée de mort pour avoir osé critiquer l’islam. On l’avait fait asseoir à côté de la comédienne Arielle Dombasle, qui portait une gigantesque croix autour du cou. Quelques instants plus tard, le rappeur Kery James, venu partager sur le plateau la pureté de sa foi islamique, foi miséricordieuse, s’était vu mettre en di culté en a rmant que l’islam prônait le respect de la femme — expression d’un rapport asymétrique entre les deux sexes qui avait profondément choqué une militante féministe, astucieusement placée là ; les Français, dans le public et au-delà, avaient commencé à s’interroger avec elle sur une incompatibilité possible entre cette religion et la République.

La quête d’invités de plus en plus transcendés par leurs opinions, leur foi ou leurs sou rances avait conduit l’émission à recevoir en n une pure abstraction, une femme portant un masque blanc et un pseudonyme, une femme victime d’un crime d’honneur en Palestine, brûlée vive par un membre de sa famille et condamnée depuis à se cacher ainsi, sans que jamais l’émission ne précise si c’était pour échapper à ses agresseurs ou pour épargner à son pays d’accueil le spectacle a igeant de sa dé guration. Cela importait peu,

nalement ; avec son masque blanc, Souad personnalisait la peur, et

c’était à chacun d’en faire l’interprétation. L’islam était alors devenu, pour beaucoup, le nouveau nom du mal.

Contre toute sa famille politique, contre la gauche laïcarde, contre l’ordre du monde, le Prince avait alors choisi d’opérer une spectaculaire opération de rapprochement avec l’islam de France — en ce même mois d’avril 2003 qui venait de voir les Américains entrer dans Bagdad. Le coup me paraissait incroyablement risqué, mais Machelin, sans rien me révéler, m’avait seulement dit d’attendre et d’être attentif. La situation m’apparaissait quoi qu’il en soit extrêmement confuse.

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