Le Grand Paris
Les années d’apprentissage
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
La France avait alors pris la tête de la coalition des anti-guerre et Paris avait accueilli plusieurs manifestations spontanées de soutien à Saddam Hussein. J’avais été témoin de la dispersion de l’une d’elles, dans le métro, quand j’avais vu déferler sur le quai une dizaine de jeunes de banlieue, terri ants et archétypaux, qui portaient des ke ehs autour de leurs têtes et des drapeaux palestiniens sur les épaules, et qui hurlaient, à destination des voyageurs terrorisés : « Vive Saddam Hussein ! » en frappant à coups de pied la rame qui venait de fermer précipitamment ses portes.
J’avais, je l’avoue, instinctivement repensé au métro Charonne.
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Il fallait aller vite, très vite, et le Prince était, à peu près exclusivement, une garantie de vitesse. Au printemps de cette année-là, le ministre de l’Intérieur viendrait ainsi, sur les conseils de Machelin, au congrès de l’UOIF, l’Union des organisations islamiques de France, qui se tenait au Bourget, en Seine-Saint-Denis — département où l’islam était devenu la première religion en nombre de dèles.
La plupart des commentateurs avaient voulu y voir une opération électoraliste. Je continue à penser, avec Machelin, l’instigateur de cette séquence, qu’il faut faire de cet événement une lecture plus littérale que machiavélique : il s’agissait, essentiellement, d’un acte religieux.
Le Prince était venu solliciter une aide. Il était venu solliciter le secours du théologico-politique.
Le ministre de l’Intérieur avait en tout cas choisi ce moment de grande tension pour se rendre au congrès annuel de l’Union des organisations islamiques de France. C’était, pour celle-ci, un excellent coup médiatique, et pour le Prince, un acte de courage politique incontestable, quoique aux motivations dernières obscures et aux conséquences encore incalculables — seul Machelin semblait en mesure de voir comment tout cela allait tourner.
On était alors à un mois des élections qui devaient décider de la composition du CFCM, le Conseil français du culte musulman, conseil dont le ministre de l’Intérieur avait appelé à la création rapide, constatant que le manque d’interlocuteurs ables entre les instances de l’État et la communauté musulmane était préjudiciable au bon fonctionnement de la République.
La venue du ministre au Bourget était de nature à donner à l’UOIF un avantage tactique. Les adversaires, innombrables, de ce déplacement avaient alors tenu à spéci er que l’organisation était liée à la confrérie des Frères musulmans — ce qui signi ait, pour les spécialistes, qu’on pouvait craindre sa redoutable nesse politique, et ce qui la rattachait pour les autres, soit l’immense majorité des Français, à une secte confuse, médiévale et barbare, opinion soutenue, aussi, par les demi-habiles, qui rappelaient que l’Égypte laïque et l’Arabie wahhabite, toutes deux alliées de la France, considéraient la confrérie comme une organisation terroriste. On avait alors logiquement accusé le ministre de jouer avec le feu en accordant ainsi l’onction républicaine à un islamisme international aux intentions mal connues et au double discours parfaitement maîtrisé, à l’image de l’un des prédicateurs phares du mouvement, le petit- ls du fondateur de la confrérie, Tariq Ramadan, gure montante d’un islamisme d’autant plus décomplexé qu’il se cachait derrière le visage séduisant et le discours modéré d’un citoyen helvétique à l’accent un peu traînant. On s’inquiétait aussi de ce que l’islam de France, qui avait jusque-là gardé une tournure presque coloniale, avec des imams principalement formés au Maghreb et plus ou moins contrôlés par les services secrets des régimes amis du Maroc et de la Tunisie — ou qui avaient à peu près su, pendant la guerre civile algérienne, empêcher la radicalisation de leurs
dèles —, s’ouvre trop brutalement au monde et devienne
incontrôlable.
C’était justement, m’avait expliqué Machelin, tout l’intérêt tactique de l’opération du Bourget. Le monde arabe était en train de se recon gurer, et les alliés d’hier allaient bientôt perdre leur importance stratégique au pro t de nouveaux entrants comme le richissime Qatar. Les Frères musulmans étaient en tout cas à l’a ût de la moindre opportunité et il était absurde de ne pas compter avec eux. Les horizons lointains de ce Grand Jeu devaient cependant être rapportés aux intérêts hexagonaux. Ceux-ci avaient l’avantage d’être extrêmement simples : l’électorat de droite avait peur des musulmans. On pouvait gagner sur les deux tableaux : le Prince viendrait bien au Bourget, pour atter l’électorat musulman et prendre date en vue des lointaines échéances géopolitiques qui l’attendaient quand il serait devenu président, comme pour montrer qu’il était partout chez lui, partout à l’aise, décomplexé de tout, de Dieu, de la République et de l’existence en son sein de communautés qui semblaient résister à l’idéal froid et fusionnel du creuset républicain.
L’époque des calculs mesquins de ses prédécesseurs était révolue, le Prince viendrait au Bourget, et il parlerait devant une salle où les femmes et les hommes seraient séparés, devant une salle où celles-ci seraient voilées et ceux-là barbus, et cela serait visible à l’image, comme le fait, attendu et programmé, que la salle, maintenue jusque-là dans un état subcritique, se mette à le si er et à le huer au moment où, en chevalier impassible des valeurs républicaines, il réa rmerait l’universalité de la loi en venant seulement rappeler — commentaire qui prendrait la forme d’une simple incise de bon sens — que les femmes, sur les photos d’identité o cielles, ne devaient pas être voilées.
L’UOIF n’avait pas vu venir le coup imparable qu’avait mis au point Machelin et que le Prince avait parfaitement exécuté : la salle s’était rebellée comme prévu et la foule avait dévoilé, dans les journaux du soir, sa nature fanatique, devant le ministre regardant, par-dessus elle, son électorat en face.
Il ne restait plus qu’à mettre en scène la panique de son adversaire, adversaire que le trop charismatique Tariq Ramadan allait, sans même s’en rendre compte, incarner à la perfection, devenant à lui seul l’Infâme des contes de Voltaire, le Tartu e du théâtre classique.
Celui-ci, croyant que rien n’avait changé, s’était livré dès la rentrée suivante à un exercice de manipulation médiatique un peu convenu, mais bien maîtrisé, depuis la première a aire de ce type, survenue à Creil en 1989 — c’était croire, de façon présomptueuse, que l’instrumentalisation du voile, en l’occurrence l’expulsion de deux lycéennes d’un établissement d’Aubervilliers, lui appartenait comme un trésor politique personnel, c’était oublier un peu vite ce qui s’était passé au Bourget au printemps et faire peu de cas du génie politique du Prince, à qui tout réussissait, à qui même les événements, les faits divers et les polémiques obéissaient désormais.
Les deux jeunes lles, très belles, avaient été invitées en octobre dans l’émission du samedi soir. Ardisson les avait laissées parler de liberté, et leurs visages doux, à l’ovale parfait souligné par les voiles virginaux qu’elles portaient, témoignaient en silence de leur innocence. L’animateur avait alors annoncé l’arrivée surprise sur le plateau du célèbre prédicateur. La caméra était passée, le temps qu’il parcoure les quelques pas qui menaient de sa loge au plateau, sur les visages émus et bouleversés de Lila et Alma, et cela avait su pour que le prédicateur impeccable devienne, par sa seule beauté magnétique combinée à la fragilité des deux jeunes lles, un gourou malfaisant.
Un mois plus tard, le Prince était l’invité de l’émission 100 minutes pour convaincre, où il avait livré, contre un Tariq Ramadan au visage agrandi pour occuper tout l’écran géant qui le représentait en duplex de Genève, contre un Tariq Ramadan mis en di culté sur la question de la lapidation rituelle des femmes in dèles, contre un Tariq Ramadan de plus en plus retranché derrière la grille que formaient les écrans où apparaissait son visage, l’une de ses plus belles batailles médiatiques. Il s’était même permis, après avoir écrasé l’Infâme, de répondre à la question du journaliste Alain Duhamel qui lui demandait s’il lui arrivait, le matin en se rasant, de penser à la présidentielle qu’il y pensait, et pas seulement quand il se rasait.
Le séduisant prédicateur suisse à la barbe soignée n’était déjà plus qu’un lointain souvenir et la campagne présidentielle était o ciellement lancée. La dialectique communautaire et religieuse avait logiquement abouti à cette déclaration de candidature. La menace communautaire était désormais le principal trésor de guerre du Prince.
Machelin et Nivelle avaient alors supervisé ce qui serait la contribution du Prince à l’anniversaire de la loi de 1905. Elle prendrait la forme d’un livre d’entretiens entre le Prince, un philosophe chrétien et un prêtre dominicain, livre dont je relirais bientôt les épreuves, mon travail consistant à uni er le style de l’ouvrage et à trouver un juste milieu entre les réponses spontanées, et souvent caricaturales, du Prince et leur réécriture, beaucoup trop savante, par Machelin et Nivelle.
Sa publication avait constitué le deuxième étage de la fusée du Bourget, la révélation que, derrière le garant intransigeant de la laïcité, il existait un homme, un homme qui, comme tous les hommes, était un être d’espérance. Cette espérance transcendait les religions et transcendait même l’État républicain, État républicain qui n’existait, en dernier lieu, que pour garantir que cette espérance puisse toujours trouver à s’exprimer, car elle était la vérité de l’homme. Se dessinait ainsi le portrait délicat d’un prince chrétien, chose presque taboue dans la Cinquième République.
J’ai mis longtemps, en réalité, à m’apercevoir de la charge polémique réelle du livre. Elle était dirigée contre la lecture majoritaire de la loi de 1905, celle d’une laïcité de combat, celle de la République radicale et anticléricale de la Belle Époque, celle de l’a rmation de l’idée républicaine comme horizon spirituel su sant des modernes, celle que dénonçait Tocqueville, dans la citation liminaire : « C’est le despotisme qui peut se passer de la foi, mais non la liberté. La religion est beaucoup plus nécessaire dans la république qu’ils préconisent que dans la monarchie qu’ils attaquent. » Il ressortait nalement de l’ouvrage qu’un État laïc était quelque chose d’aussi monstrueux et inhumain qu’une théocratie. Derrière les apparences relâchées d’un livre d’entretiens, il s’agissait en réalité d’un pamphlet redoutable, presque d’une arme de guerre, jusque dans la couleur verte de sa couverture — celle de l’espérance chrétienne et de l’islam vénéneux —, jusque dans les formulations irréprochables qui abondaient dans ses pages, et que seul un lecteur malveillant aurait pu juger ambiguës, trahissant par là, au moment de dénoncer l’hypocrisie du Prince, sa maîtrise personnelle du double discours — piège adressé au prédicateur défait un an plus tôt, comme, en fait, à tous les adversaires, potentiellement innombrables, de sa nouvelle conception ouverte et inégalitaire de la laïcité.
Le livre commençait ainsi, en référence à des otages français détenus en Irak par un groupe islamiste opposé à la loi sur l’interdiction du voile, par saluer le courage des représentants de l’islam de France qui avaient condamné cette action, et il y avait derrière cet hommage la suggestion d’un lien possible entre ce crime de guerre lointain et les musulmans de France, le rappel subliminal que des revendications communautaires locales pouvaient tirer un avantage de ces attaques déterritorialisées. La création du CFCM visait précisément à délier l’islam de France de ses allégeances ambiguës et lointaines. La tonalité générale du livre, passé cette ouverture un peu sournoise, était d’une rare douceur — mais douceur qui rappelait au fond les lois confessionnelles ouvertes et généreuses de l’ancien colonisateur, heureux de trouver dans les structures religieuses des auxiliaires de gouvernement plutôt que des ferments de révolte : l’islam était le meilleur dérivatif à la violence et à la drogue qui gangrenaient les banlieues, il était une réponse à la crise sociale, à la crise des valeurs qui avait plongé une trop grande partie de la jeunesse de France dans le désarroi, désarroi qui avait pu mener certains jusqu’au terrorisme. Le Prince se revendiquait ensuite de culture catholique — de cette culture catholique qui était le véritable creuset où s’étaient formées, dans le secret des âmes pieuses et avant même la proclamation tardive de la République et de la laïcité, les belles idées de tolérance, de liberté de conscience et d’ouverture fraternelle aux opinions d’autrui. En confessant, au détour d’une phrase, qu’il essayait de croire, le Prince se revendiquait encore plus explicitement de tout ce glorieux héritage, de toute cette civilisation magni que dont la laïcité ne présentait que l’une des dimensions, le pro l le plus acceptable, la mince tranche, invisible et abstraite, destinée à l’admiration de tous, mais que chacun pouvait faire pivoter vers lui pour jouir des merveilles spirituelles intactes qu’elle recelait encore. C’était l’argument principal du livre : la laïcité y apparaissait comme profondément chrétienne, et le Prince, à n’en pas douter, serait le digne héritier des souverains très chrétiens qui s’étaient succédé à la tête de la France — souverains très chrétiens, mais d’une liberté absolue, capables comme Henri IV de promulguer des édits de tolérance ou comme François Ier de s’allier avec la Sublime Porte. L’Espérance, dans la théologie du Prince, était au-dessus des partis et des hommes. Elle acceptait leurs diversités, leurs divisions et leurs luttes car elle était au fond la seule République, la République véritable.
On était là au cœur, jubilait Machelin, de la nuit étoilée du théologico-politique, on enjambait toute l’époque moderne pour retrouver une fraîcheur et des dangers qu’on n’avait plus vus depuis la Renaissance. En confessant, chose inédite pour un candidat à la présidentielle, sa foi catholique, le Prince venait même d’octroyer à son futur mandat les attributs subliminaux d’une croisade.
Comme elle avait témoigné de peu d’antisémitisme avant l’a aire Dreyfus et de peu d’islamophobie avant le 11 Septembre — les Arabes, plus ou moins catégorisés comme des délinquants potentiels, étaient craints, les musulmans assez peu, étant même en général considérés comme des Arabes gentils et, à leur manière un peu désuète, comme des Arabes plus civilisés que les autres —, Machelin voulait que la société française réagisse à des sujets qui l’avaient jusque-là laissée indi érente. Il voulait qu’elle se polarise, qu’elle se remette à croire aux forces politiques, dans le sens le plus primitif du terme : il fallait que chacun soit, vis-à-vis des autres, dans une position d’ami ou d’ennemi, et il laissait l’indi érence aux hommes sans ambition. Il semblait, à chacune de nos rencontres, de plus en plus obsédé par le thème de la guerre civile — guerre civile dont il trouvait le modèle, par-delà la Révolution, dans les guerres de Religion du lointain XVIe siècle. Machelin comptait utiliser les musulmans de France comme une force politique inédite et presque pure et rêvait de faire de la communauté musulmane, qu’il pensait comme un tout uni é — et géolocalisé —, un acteur historique décisif.
Je me souviens d’un rapide schéma de la région parisienne qu’il avait un jour dessiné sur la table d’un café. Paris apparaissait parfaitement verrouillé, parfaitement tenu par ses trois départements limitrophes, tous les trois évidés sur leur face intérieure pour s’emboîter dans la forme ronde et pleine de la capitale. Machelin avait alors hachuré la Seine-Saint-Denis. C’est, avait-il dit, le coin qu’il faut enfoncer si l’on veut faire éclater l’ensemble, si l’on veut desserrer les cernes de l’histoire de France pour soulever Paris.
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Machelin considérait son travail avec moi comme terminé. Je devais à présent achever ma thèse sur les élargissements successifs de Paris. Il me serait nécessaire, pour cela, de prendre de la hauteur pour ne pas me laisser étou er par mon objet tentaculaire. Le désert algérien convenait tout à fait pour cela, il serait un lieu d’étude idéal. Colomb-Béchar était même pour moi la seule destination possible, Colomb-Béchar, la porte du Sahara, en lieu et place de Colombes et des boucles mouillées de la Seine. Directement le désert, la grande banlieue du monde, et inutile de s’attarder à Alger ou Oran, dont les façades haussmanniennes n’avaient rien à m’apprendre, directement le désert où un de ses vieux amis, devenu urbaniste, me ferait descendre la vallée de la Saoura en direction du sud jusqu’au chantier absurde et pharaonique d’une ville nouvelle dont il supervisait les travaux. Je serais embauché comme consultant et béné cierais de conditions de travail parfaites pour
nir ma thèse, et revenir, enrichi de mon expérience algérienne,
dans le jeu politique parisien. À cet égard ma thèse était quelque chose de tout à fait secondaire, et je devrais plutôt concentrer mes e orts sur un objet plus petit, qui prendrait idéalement la forme d’un rapport — Machelin se chargeant, à demi-mot, d’en obtenir la commande. Je reviendrais en tout cas d’Algérie avec un diplôme d’urbanisme et une solide expérience de terrain, que nous saurions habilement mettre à la disposition du Prince.
J’ai ainsi atterri, au début de l’automne 2005, à l’aéroport de Béchar, ville qui avait perdu, avec la décolonisation, la moitié de son patronyme, celui de l’o cier français qui l’avait découverte. Ville de garnison et verrou stratégique près de la frontière marocaine, Béchar devait être l’un des nœuds ferroviaires principaux du Transsaharien, et l’abandon du projet l’avait laissée à peu près seule dans une immense plaine caillouteuse, un désert ingrat et triste dont ses bâtiments cubiques et poussiéreux, vus du ciel, se détachaient di cilement — la ville évoquait un chaos rocheux érodé par le vent et bientôt rendu au plan horizontal.
Béchar avait conservé son statut de ville pionnière, ainsi que me l’avait révélé, dès mes premiers instants sur le sol algérien, l’étrange population de travailleurs chinois qui peuplait son aéroport. Silencieux, ils occupaient presque tous les fauteuils du hall d’attente et semblaient revenir d’une longue et di cile mission qui les avait laissés là, épuisés, à des milliers de kilomètres de chez eux et à l’un des endroits les plus hostiles de la terre. Je savais qu’il y avait du pétrole et du gaz en quantité importante dans le Sahara algérien, je savais que l’État avait investi énormément d’argent là-bas, dans cette immense zone stratégique qui était demeurée, pendant les années noires, l’une des zones les plus sûres du pays.
La France avait, dès ces premiers instants d’hyper-orientalisme, basculé dans le domaine des choses lointaines, elle s’était détachée de moi comme une chose exotique, une chose dont seuls mon passeport et ma nostalgie immédiate témoignaient. Mais je me sentais en réalité presque étranger au monde, entraîné par le mouvement de balourd de ce pays dont le centre de gravité, beaucoup trop bas, tombait au milieu du désert. J’avais atterri dans la vallée de la Mort mais il n’existait aucune Californie de l’autre côté, aucun océan bleu, aucune ville lumineuse, seulement des milliards et des milliards de tonnes de sable.
J’ai retrouvé facilement Lossac, l’ami de Machelin, venu personnellement m’accueillir. Bronzé, avenant et sans âge, il portait une Rolex, un panama et un costume de lin blanc. Il faisait gure, dans cet aéroport marqué par la fatigue et le fonctionnalisme, d’exception lumineuse.
Lossac avait préparé pour moi tout un itinéraire de reconnaissance qui me laisserait le temps de m’habituer au désert avant de rejoindre mon poste avancé d’Adrar. Il m’a alors un peu raconté sa vie dans la voiture, ou plutôt sa jeunesse. Il avait connu Machelin et Cordier — l’ami de Machelin qui vivait dans un fort — à la fac, ils avaient fait la révolution ensemble — expression un peu étonnante, même pour un soixante-huitard, mais qui avait dû béné cier ici d’une conservation exemplaire, du fait de la rhétorique marxiste, jamais complètement éteinte, du vieux FLN. Il était resté vague, ensuite, sur ses activités professionnelles ultérieures. Il avait refusé de citer une seule de ses réalisations urbanistiques en métropole, mais il semblait avoir participé à beaucoup de choses. Je lui ai demandé s’il avait connu mon grand-père. Il n’a d’abord rien répondu avant de mystérieusement ajouter qu’il l’avait vu peu avant sa mort et qu’il lui avait même parlé, l’enjoignant à la prudence et le suppliant une dernière fois de ne pas commettre l’irréparable — en vain. J’ai voulu savoir s’ils avaient travaillé ensemble et je n’ai obtenu qu’une réponse imprécise. Mais c’est lui qui, après un long silence, m’a demandé si le corps avait ni par être retrouvé — il devait sans doute vouloir dire rapatrié. J’ai répondu que je n’en savais rien. Il m’est soudain apparu étrange de n’avoir jamais su où il avait été enterré — pas même sur quelle rive de la Méditerranée. Il était en tout cas trop tard pour interroger mon père à ce sujet. J’en avais conclu qu’il avait dû être incinéré — ce qui, en 1980, présentait un caractère su samment insolite, voire tabou, pour expliquer le silence familial à son sujet.
Lossac avait très vite repris son récit et il m’a semblé de plus en plus évident qu’il en éludait la plus grande part : il manquait, entre ses études et son arrivée en Algérie dans les années 1990 — la pire époque, d’ailleurs, pour se rendre là-bas —, environ une vingtaine d’années. Je lui ai prêté, en guise d’explication, une carrière clandestine, un engagement gauchiste un peu trop radical qui l’aurait conduit à son départ précipité de France pour éviter une condamnation judiciaire. Ou bien son départ relevait d’un simple dégoût de l’Occident, chose assez répandue parmi les hommes éduqués de sa génération. Son apprentissage politique, fait sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, l’avait entraîné beaucoup plus loin que dans le quartier Mou etard cher à Machelin, de l’autre côté de la Méditerranée, dans un pays où tout était neuf et encore à construire — un rêve d’architecte.
Un rêve d’architecte. C’est lui qui avait prononcé ces mots, dans lesquels il semblait mettre autant de cupidité que d’idéalisme.
Traversant Béchar dans sa Range Rover climatisée, je constatais que le paysage s’opposait, pour l’heure, à toute montée d’orientalisme. Béchar était désespérant. Il n’y avait aucun arbre, aucun signe d’une quelconque exubérance de vie, pas même la satisfaction intellectuelle de deviner, sous la forme de la ville, la forme de son site. Béchar occupait une plaine et semblait n’avoir rien à o rir d’autre que son plan rectangulaire, troué ici ou là par une caserne, une école ou un hôpital — simples anomalies de la grille qui venaient rappeler qu’en l’absence d’un réseau hydrographique, qui tenait lieu, partout ailleurs, de carte primitive, la seule géographie physique était celle des besoins humains élémentaires et des artefacts qu’on avait posés sur le sol pour les satisfaire.
C’est paradoxalement ici que j’ai eu la vision soudaine de Paris comme d’une étoile dont les longues branches auraient été dessinées par le ruissellement de l’eau, d’une étoile dont le centre se confondrait avec le méandre disparu qui remontait jadis jusqu’au pied de Montmartre et dont les branches principales seraient représentées par la Seine et ses deux a uents majeurs qui encadraient Paris, la Marne en amont et l’Oise en aval ; c’est en traversant la sèche Béchar que j’ai eu la vision de la concordance parfaite atteinte là-bas entre le réseau urbain et le réseau hydraulique, que j’ai compris la ville comme dépôt alluvial, comme remplissage progressif de cette étoile d’eau tombée sur le calcaire neuf du Bassin parisien, étoile d’eau dont on avait immobilisé la forme en apposant sur chacune de ses pointes cinq villes nouvelles, cinq villes nouvelles destinées à contenir la structure magique et rayonnante de la capitale de la France.
On avait ainsi respecté la forme de l’eau, changeante et éternelle, de l’eau plus vieille que le soleil et si sensible à la gravité de la Terre que les euves conservaient leur cours longtemps après que leurs montagnes natives avaient disparu — c’était les continents eux-mêmes qui revenaient s’y baigner plusieurs fois. J’ai repensé aux fantasmes quantiques de Machelin et à l’eau comme un liquide non local, comme un liquide sans mémoire et ignorant le temps, comme une substance épandue dans l’Univers pour relancer sans n l’expérience de la vie en se laissant parfois, à titre exceptionnel, capter par les grands collecteurs des villes lumineuses — lumineuses et mouillées comme des photographies tout juste sorties du révélateur et toutes tremblantes encore des particules xées par les eaux noires du grand ciel nocturne.
Lossac m’a laissé vivre en silence ma première expérience métaphysique du désert, connaissant sans doute, par habitude, les premiers e ets de celui-ci sur un cerveau habitué aux villes occidentales.
« Vous apprendrez à comprendre et peut-être à aimer ces villes du désert », m’a-t-il en n expliqué, considérant sans doute que ma méditation avait assez duré et qu’il était temps d’opposer des considérations urbanistiques à ma mélancolie. « Elles ont quelque chose de brutal, comme les villes de la reconstruction, Saint-Nazaire ou Le Havre : deux coups de râteau dans le sable, un plan orthogonal, des matériaux très pauvres — ici ceux du désert, incapable de fournir le bois nécessaire aux charpentes ou l’eau pour le béton, là ceux de l’après-guerre, graciles et préfabriqués. Mais l’essentiel est là, justement, car le décoratif, le super u a volé en éclats : il ne reste que le plan. Ce sont des villes d’urbanistes, pas des villes d’architectes. Le plan des villes possède en lui quelque chose de sacré. Le sacré minimal, celui du droit, de la propriété privée, qui lui garantit une sorte d’éternité, qui fait que, par exemple, on retrouve encore, plusieurs siècles après leur disparition, les enceintes de Paris dans le parcellaire. Le sacré de Rome, la Ville éternelle, à l’origine simple sillon tracé par Romulus. Le sacré de Carthage, ville détruite, déclarée sacer, c’est-à-dire maudite, et recouverte, jusqu’à sa résurrection tardive par Flaubert, d’une couche de sel qui l’a jetée dans un oubli surnaturel. Le sacré astronomique de Carnac ou de Stonehenge. Le sacré cosmogonique des villes blanches destinées à re éter le soleil, ou des villes de boue séchée rendant leurs eaux au ciel. Le sacré mécanique des villes modernes, des monstres d’organisation plus sophistiqués que des cerveaux humains et pourtant animés par des créatures aveugles, vivant à ras de terre comme des insectes rampants. Les villes n’existent pas. Elles sont faites pour être traversées, pas pour être regardées. Jusqu’à Nadar, l’ami de Baudelaire et le premier à photographier Paris depuis un ballon, elles n’ont même jamais été vues en entier. Elles sont là, éparses, incompréhensibles, labyrinthiques, elles supplient le ciel qu’il les regarde en n. Elles sont la moitié des choses, la vue en coupe, l’organe mort entre les mains implorantes des haruspices. Elles sont des messages adressés aux dieux — ou que les dieux nous adressent. Nous autres, urbanistes, nous parlons aux dieux plutôt qu’aux hommes. »
Le désert, pour le moment, me décevait un peu. Il n’y avait, pendant des kilomètres, presque aucune variété dans le paysage, seulement des milliards de cailloux aux formes inexpressives, un désordre si aléatoire qu’il en devenait la régularité même, un bruit blanc géologique que des nuages rares tentaient, en noircissant ici ou là des zones imprécises, d’animer en vain.
Lossac a soudain freiné brutalement. J’ai cru voir un pick-up en travers de la route, et je me suis souvenu aussitôt du mode opératoire des islamistes : dresser un faux barrage militaire, faire sortir les passagers des voitures, les égorger un à un.
Mais le pick-up était simplement arrêté sur un petit parking qui servait de belvédère. Nous étions arrivés au bord du plateau de Béchar et devant nous commençait le Grand Erg occidental. La dune géante de Taghit nous faisait face et, derrière elle, des millions d’autres dunes, délicatement dessinées par la lumière rasante et rendues translucides comme des quartiers d’orange. Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau.
Le plateau désertique que nous avions péniblement traversé, décapé par le vent, ne servait qu’à cela, à alimenter en poudre lumineuse la vallée in nie, comme à laisser ler vers elle, ltrée par la machinerie gigantesque des foggaras et de leurs longs souterrains en pente douce, sa nappe d’eau fossile — une oasis est justement apparue au pied de la dune immense.
Nous avons dormi le premier soir dans un hôtel presque abandonné, à la piscine vide et aux chambres lentement envahies par les cafards à mesure que le ciel se remplissait d’étoiles.
Le lendemain devait nous conduire jusqu’à Béni Abbès. J’ai commencé, en pénétrant dans la voiture de Lossac, à trouver la situation gênante — nous ne nous connaissions pas la veille et nous étions déjà en train de faire du tourisme ensemble. Lossac a continué à me parler d’architecture, comme si nous étions dans la situation caricaturale d’un vieil esthète homosexuel et de son jeune protégé accomplissant un voyage initiatique en Orient. Tout cela était ridicule. Ma mauvaise humeur a sans doute conduit Lossac à me parler plus franchement.
Non, je n’étais pas en train d’accomplir mon Grand Tour, ou plutôt, s’il y avait bien un peu de ça — le contrat était clair, je devais revenir en France avec une solide expérience de terrain et un diplôme d’urbanisme valide —, mon voyage dans cette ancienne doublure coloniale de la France, dans ce pays truqué par le secret-défense, la guerre civile et les coups d’État invisibles, devait servir à me dévoiler, plutôt que les merveilles de l’art, celles de la politique — en laquelle s’incarnaient les plus précieuses facettes du génie humain.
Tout viendrait en temps venu, mais il allait sans doute m’épargner certaines des étapes de ce voyage initiatique, mis au point, de façon collégiale, par Machelin, Cordier et lui. Comme tous les anciens combattants — et ils se percevaient vraiment tous les trois comme des vétérans de Mai 68 —, ils avaient une tendance un peu ridicule à la nostalgie. Machelin aurait ainsi aimé que nous allions voir, près de Béchar, le site où l’avion du général Leclerc, le libérateur de Paris, s’était écrasé en 1947 : cela aurait été un excellent sujet de méditation sur la chance en politique, ainsi que — bien que rien ne permît d’étayer la thèse de l’attentat, et encore moins celle du crime politique commandité par un de Gaulle jaloux — sur les moyens d’in uencer celle-ci.
Cordier aurait aimé, lui, que je descende jusqu’à l’extrême Sud, jusqu’à Tamanrasset, jusqu’à la montagne fendue qui témoignait là-bas de l’un des plus audacieux coups politiques du gaullisme renaissant : la mise au pas dé nitive, pour éviter une fronde inévitable — les accords d’Évian venaient tout juste d’être signés —, d’une partie de l’état-major militaire français, gravement irradié à la suite d’un problème de con nement de l’essai souterrain auquel ses membres les plus indociles avaient été conviés. Je ne connaissais pas cette anecdote sans doute apocryphe et probablement sortie du vieux fond antigaulliste de l’extrême droite ou de la légende noire du Quartier latin, mais le nom de Tamanrasset m’était familier. Il était apparu plusieurs fois dans les récits qui m’avaient été faits de la mort de mon grand-père, et je me suis demandé un instant si la montagne qui lui avait été fatale n’était pas la montagne fendue du récit de Lossac. Enfant, j’avais fait plusieurs fois des cauchemars dans lesquels mon grand-père, tombé dans une faille, était retenu vivant dans une montagne et attendait, assis, que je vienne le délivrer, et l’idée d’une grotte immense et secrète aux parois vitri ées par la bombe pouvait correspondre à la montagne creuse de mon rêve.
Tamanrasset était aussi la ville où était mort Charles de Foucauld, dont j’avais lu, enfant, une biographie en bande dessinée — et l’image de mon grand-père, assis et prisonnier, s’était toujours confondue depuis avec celle de l’ermite du désert.
Notre itinéraire devait justement nous conduire ce soir-là à Béni Abbès, la ville du premier ermitage saharien de Charles de Foucauld, dont l’errance spirituelle semblait coïncider, dans le jour
nissant, avec les lieux où la France avait mis au point son arme
apocalyptique. Quelque chose se mettait très lentement en place, sans que je puisse encore comprendre de quoi il retournait exactement.
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Lossac m’a nalement donné, sur la route de Béni Abbès, les raisons véritables de mon aventure saharienne. Machelin avait voulu me protéger, ou du moins me préserver pour plus tard. Des événements dramatiques allaient bientôt survenir en métropole. Tout allait être à reconstruire et il était important que je prenne du champ par rapport à la situation française. La séquence qui se jouait depuis hier en France était explosive.
Il m’a demandé si j’avais suivi les derniers événements. Je n’avais vu que les reportages sur l’économie agraire algérienne de la télévision publique, et je m’étais endormi très tôt.
Ce qu’il m’a révélé, de façon un peu solennelle, m’a paru d’abord insigni ant. Mais les événements de la métropole, à mesure que nous nous sommes enfoncés plus loin dans le désert, allaient devenir de plus en plus e rayants. Métropole, événements : c’était là le vocabulaire qu’employait Lossac et qui rappelait directement la guerre d’Algérie.
Hier soir, a commencé Lossac, alors que je contemplais le coucher de soleil sur les dunes du Grand Erg occidental, le Prince était venu, à la tombée du jour, visiter un commissariat situé sur la Dalle d’Argenteuil, la grande ville du Val-d’Oise située de l’autre côté de la Seine, presque en face de Colombes. Il s’agissait de montrer, et une armée de journalistes et de policiers avait été convoquée pour cela, que la République était partout chez elle. Les choses, naturellement, avaient dégénéré très vite, et des projectiles avaient commencé à s’abattre sur le ministre et sur les o ciels en uniforme qui l’accompagnaient. Le Prince avait pourtant continué à avancer, sous la protection des valises en kevlar de son service d’ordre et au milieu des cris de la foule, comme Napoléon à Arcole.
Je connaissais les lieux, c’était l’un des plus fascinants quartiers surélevés d’Europe, issus, comme celui de la Défense, d’une conception fonctionnaliste et ségrégationniste des ux de
circulation : en haut, les piétons, en bas, les voitures, système à l’origine plutôt utopique, qui plaçait l’habitat et le loisir au-dessus du transport et du travail, tout en préservant de vastes espaces vides où la vie sociale pourrait s’épanouir. La chose, à l’exception notable de la Défense, avait plutôt échoué, les habitants des tours construites au-dessus des dalles ne parvenant pas à habiter ces espaces publics mal protégés du vent, les automobilistes eux-mêmes ayant tendance à contourner, en raison de leur caractère anxiogène, les tunnels qui leur étaient attribués. Seuls les espaces intermédiaires, réservés en principe aux techniciens ou aux évacuations d’urgence — les doubles planchers des dalles, les escaliers de secours, les conduits d’aération ou les locaux à poubelles —, avaient fait l’objet d’une réelle appropriation, soit comme logements pour les SDF, soit comme caches pour les di érents tra cs qui s’opéraient dans la semi-clandestinité du bâti. C’était en tout cas ainsi que j’avais toujours entendu parler de la Dalle d’Argenteuil : comme d’une usine inversée destinée à désosser les scooters volés dans les Hauts-de-Seine voisins, comme d’une plate-forme logistique qui contrôlait le marché de la drogue dans l’Ouest parisien.
Mais la citadelle incivile n’était pas imprenable. Ce soir-là, le Prince allait la reconquérir, malgré l’hostilité de la foule. Arrivé au pied d’une tour, le Prince avait levé les yeux et répondu à une habitante excédée — mais restée hors champ, ce qui avait conduit certains médias à douter de son existence :
« Vous en avez assez de cette racaille ? Eh bien on va vous en débarrasser. »
Six ans plus tôt, un précédent ministre de l’Intérieur avait déclenché une longue polémique en nommant, avec une amusante ironie rousseauiste, les mineurs délinquants des sauvageons. Le terme de racaille n’avait pas cette connotation paternaliste et presque bienveillante. C’était un terme haineux et agressif, qu’on trouvait par exemple beaucoup dans la littérature pamphlétaire de la première moitié du XXe siècle, un mot réapparu pour désigner un individu indistinct, violent et irrécupérable qui avait xé son habitat dans les halls d’immeuble, les caves et les parkings, un être mauvais, mauvais par instinct, comme un parasite, un être incapable de s’organiser et simplement capable de nuire, de ronger la société en s’attaquant prioritairement, faute d’imagination et de ressources, aux autres habitants des tours, les braves gens, ceux qui se levaient tôt pour aller travailler et qui n’en pouvaient plus de voir leurs boîtes à lettres éventrées, leurs voitures brûlées et leurs lles harcelées.
Mais le mot avait aussi été retourné et il constituait depuis longtemps, pour les jeunes habitants des quartiers sensibles, une sorte d’idéal identitaire, un dandysme antibourgeois, une insoumission de classe — la racaille était devenue une aristocratie. J’avais perçu cela, dès le début des années 1990, dans mon collège de Colombes, avec l’arrivée des Air Max, des Pump et des survêtements Tacchini. Bientôt, la marque emblématique de la bourgeoisie française, Lacoste, qui sponsorisait le tennis et le golf et dont les polos continuaient à habiller la jeunesse dorée de l’Ouest parisien, passerait elle aussi à l’ennemi, et ce serait désormais nous qui nous habillerions comme eux, ou bien qui serions obligés d’aller chercher de plus en plus loin, chez Burberry, Fred Perry ou Ralph Lauren, des marques distinctives.
Un serveur, à Taghit, m’avait demandé d’où je venais. J’avais répondu Paris, il m’avait alors demandé si j’habitais le 93, comme si le département périphérique était devenu un quartier de la ville, un quartier plus célèbre que Montmartre — comme si Paris était devenu la banlieue et la Seine-Saint-Denis le centre.
La situation des banlieues était en apparence normalisée et le spectre des émeutes semblait s’être dé nitivement évanoui, comme les tours de La Courneuve ou des Minguettes, que les explosions chirurgicales des programmes de rénovation urbaine avaient fait disparaître dans un passé lointain, passé dont les clips de hip-hop se plaisaient à remémorer les hautes heures, comme les spectacles son et lumière faisaient revivre des couleurs oubliées sur les façades blanches des cathédrales. Cet univers de béton semblait ainsi avoir rejoint les anciennes mythologies de la France, pour former un moment presque autonome du temps, comme l’avait fait l’époque féodale, une fois ses châteaux forts démantelés par Richelieu, quand elle était devenue le décor de convention des romans de chevalerie — romans dont les stéréotypes, les ego trips interminables et les rébellions un peu vaines contre l’ordre du monde paraissaient avoir anticipé la plupart des tropismes de la culture hip-hop.
Mais un seul mot, la nuit dernière, avait su à ressusciter, intact, l’ancien royaume et son ancienne déliquescence, cette crise de banlieue interminable, ce malaise des cités qui empêchait cet univers encore instable d’atteindre au caractère ino ensif des mythologies constituées.
C’était désormais une question de jours, d’heures, avant que les banlieues ne reviennent brutalement dans l’histoire de France. C’était en tout cas la conviction de Lossac qui, tout en conduisant sur une route absolument rectiligne seulement marquée ici ou là par la présence d’un pneu abandonné, semblait aussi concentré que s’il conduisait une Formule 1 entre des chicanes meurtrières — il n’avait pas détaché une seule fois son regard de la route monotone.
J’ai tenté de le rassurer en lui rappelant que le Prince était coutumier de ce genre de dérapages, comme au printemps dernier, quand il avait annoncé vouloir nettoyer La Courneuve au Kärcher.
Lossac a alors en n détaché les yeux de la route :
« Vous ne comprenez pas, m’a-t-il dit. C’est un code, un mot-clé, un signal. Il y a un agenda, un agenda secret. La chronologie en a été dressée par Machelin lui-même. La guerre civile en France est en train d’éclater. »
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La nouvelle était tellement extraordinaire, tellement exotique, que j’ai mis longtemps à m’apercevoir que nous avions décroché du plateau lunaire, sur lequel nous roulions depuis Taghit, pour retrouver la profondeur végétale d’une nouvelle oasis. Nous étions arrivés à Béni Abbès, où nous passerions la nuit.
Lossac m’a aussitôt proposé de visiter l’ermitage de Charles de Foucauld. Malgré les moines décapités de Tibhirine, il était encore habité par deux dominicains qui en entretenaient le petit musée, la chapelle et le jardin. Un fortin, situé juste en face de l’ermitage et au sommet duquel un militaire, protégé par des sacs de sable, tenait un fusil-mitrailleur, venait seul rappeler la proximité de la guerre civile.
Il était possible de dormir dans l’ermitage, et comme j’étais, après deux jours de désert, dans l’état de mysticisme ordinaire de tous ceux qui découvraient la région, j’ai accueilli cette possibilité avec joie — la présence rassurante du militaire n’était pas étrangère à mon enthousiasme. Lossac a préféré, lui, rejoindre un hôtel équipé d’une piscine. Il viendrait me chercher le lendemain matin, mais j’aurais sans doute, m’a-t-il précisé avant de me laisser, un appel de Machelin dans la soirée.
J’ai parcouru seul les pièces du petit ermitage. Le bureau semblait ne pas avoir bougé depuis un siècle et on s’attendait presque à voir le corps momi é du missionnaire à sa table de travail. Un exemplaire original de son dictionnaire franco-touareg était là, tout comme les Évangiles qu’il avait traduits en langue dialectale. Seule une photo de l’abbé Pierre, prise dans les années 1960, témoignait du passage du temps, comme le sol de la chapelle, recouvert d’une profonde couche de sable. J’ai tenté, sans succès, de prier un instant, mais j’ai eu plus d’émotion dans la bibliothèque, envahie par les belles intégrales bilingues orangées de philosophie grecque de la collection Budé.
J’ai feuilleté Les Lois et La République en imaginant qu’il s’agissait des seules copies subsistantes des œuvres de Platon, rejouant pour moi seul l’un des mythes fondateurs de la philosophie occidentale, qui voulait que les chefs-d’œuvre antiques aient survécu à la chute de l’Empire romain dans les sables du désert, entre Tombouctou et Bagdad. Leo Strauss, l’un des maîtres de Machelin, aurait ainsi redécouvert l’un des secrets de Platon dans l’œuvre d’al-Farabi, un secret qui concernait la nature des rapports entre le prince et le philosophe, prisme primordial qui su sait presque pour résumer toute l’histoire humaine et auquel il avait donné le nom mystérieux de théologico-politique — il y aurait eu là une sorte de pacte qui visait à restaurer, sur les murs de la caverne de Platon, les images du jardin d’Éden. Il y avait eu aussi l’élaboration d’un labyrinthe, institutionnel et mental, destiné à retenir le prince prisonnier — le prince plus dangereux que le Minotaure et le Léviathan réunis, plus puissant peut-être que le Messie de la Bible —, un labyrinthe au cœur duquel seuls quelques philosophes auraient le courage de redescendre, à des siècles d’intervalle, pour tenter d’apprivoiser la bête.
Je me suis alors souvenu de ce que Machelin nous avait expliqué un jour à Cergy : les plaisirs de la politique étaient spirituellement plus profonds et plus riches que ceux de la philosophie et de la religion, et il aurait été inhumain de ne pas y succomber.
J’ai ni par recevoir comme prévu son appel. Je captais très mal et j’ai dû ressortir dans le jardin de l’ermitage. Des chats très maigres qui miaulaient en se frottant à mes jambes m’empêchaient de bien entendre, mais je n’ai pas osé quitter l’enclave chrétienne sécurisée — l’oasis au cœur de l’oasis.
Machelin m’a répété plusieurs fois que je trouverais à mon retour la France en ruine, mais que ces ruines seraient celles sur lesquelles on pourrait reconstruire la civilisation et qu’elles porteraient le visage réparé de l’homme. Lui allait maintenant s’e acer pour laisser le Prince accomplir son destin — il était après tout un vieux gauchiste et il devait faire partie du re ux historique. Sa défaite serait sa plus belle victoire, son sacri ce atteindrait des dimensions abrahamiques. Je devais pour ma part me tenir prêt. Quand les choses se seraient calmées, je deviendrais naturellement l’un des cadres du nouveau régime. Paris, un jour, m’appartiendrait. Je pouvais en faire le vœu ce soir : c’était la nuit du destin.
La communication, très pénible, a ni par couper. Je n’ai pas osé regarder les étoiles, serrées et asphyxiantes, et je suis rentré dans ma chambre, où j’ai ouvert, mécaniquement, le recueil de citations de Charles de Foucauld qui se trouvait sur la table de nuit. Je suis alors précisément tombé sur une évocation de la nuit du destin : « La lune, qui brille au milieu d’un ciel sans nuages, jette une clarté douce ; l’air est tiède, pas un sou e ne l’agite. En ce calme profond, au milieu de cette nature féerique, j’atteins mon premier gîte du Sahara. On comprend, dans le recueillement de nuits semblables, cette croyance des Arabes à une nuit mystérieuse, leïla el qedr, dans laquelle le ciel s’entr’ouvre, les anges descendent sur la terre, les eaux de la mer deviennent douces, et tout ce qu’il y a d’inanimé dans la nature s’incline pour adorer son Créateur. »
Cette nuit de prière suivait immédiatement, d’après le religieux, une nuit plus e rayante, qui voyait les démons tentateurs sortir de la terre. J’ai essayé, en m’endormant, d’établir une chronologie
able en me demandant si nous traversions la nuit des anges ou
celle des démons, puis j’ai fait un rêve confus, dans lequel Machelin se métamorphosait d’abord en Charles de Foucauld puis en Charles de Gaulle, avant de se stabiliser sous la forme de Michel Foucault. Quand je me suis réveillé, il faisait déjà près de 40 degrés. J’ai mangé quelques dattes et salué les religieux puis j’ai retrouvé Lossac, qui m’attendait dans sa voiture. Nous allions à Timimoun.
Il avait lui aussi reçu un appel de Machelin. Mais, plutôt que de m’en révéler le contenu, il avait préféré reprendre son rôle de guide. L’hôtel où nous allions descendre représentait la pointe avancée de l’architecture moderne dans le Grand Erg occidental, la dernière falaise de béton avant le sable concassé du désert. Son architecte, Fernand Pouillon, était venu se réfugier ici à la suite de l’a aire du Point du Jour, opération complexe mêlant construction d’une cité HLM à Boulogne et nancement occulte du gaullisme, sur fond de guerre d’Algérie, et ce bâtiment était le chef-d’œuvre de ses années d’exil.
De couleur rouge, il était presque indiscernable de la vieille ville de Timimoun, contre laquelle il était adossé — mais sans que sa simplicité structurelle n’ait eu spécialement à en sou rir. Les chambres étaient distribuées sur deux arcs de cercle superposés autour d’un toit-terrasse évidé en son centre par le bassin d’une piscine. Chaque cellule d’habitation était ainsi reliée à ces parties communes, tout en paraissant commander seule la totalité du site auquel l’hôtel faisait face — le versant sud du Grand Erg occidental.
J’ai passé une heure, fasciné, à mon balcon, détaillant chaque plan du paysage, de la palmeraie immédiate, presque à portée de main et secrètement ruisselante de l’eau des foggaras, à la longue plaine salée et blanche qui menait aux premières dunes, avec entre les deux, mince rejet végétal, une oasis miniature — qui devait correspondre au lieu où l’hôtel rejetait ses eaux usées. Tout était simple et beau, l’architecture et le désert paraissaient exprimer une mystérieuse essence commune dont j’étais l’unique spectateur et béné ciaire.