Le Grand Paris

Aurélien Bellanger · Chapitre 1 sur 5 · partie 2/5

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Le Grand Paris

Les années d’apprentissage

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Le sort de Paris était entre nos mains et Chloé a ni par abandonner sa culotte en dentelle au réseau routier du Benelux.

Je dois d’ailleurs avouer que j’allais très peu à Paris, concentrant mes activités dans la ville nouvelle, qui m’o rait une existence complète et satisfaisante. Habitant modèle du node occidental, j’aimais rester aux con ns de la ville-monde, sur les premières pentes du plateau du Vexin, qui remontait lentement jusqu’à la mer avant de s’y briser, soudain, dans les falaises blanches du pays de Caux. Je déambulais ivre à travers les lotissements-dortoirs silencieux et je dormais parfois à la belle étoile dans les doublures amoureuses de la ville sur dalle ou dans le grand télescope éventré de l’Axe majeur, le monument virtuel qui structurait la ville nouvelle et qui, pointé sur la lueur rouge de la capitale, se voulait le lointain prolongement de la voie triomphale.

Ce n’est pas de l’alcool que je buvais mais directement des neurotransmetteurs. J’ai commencé à en prendre conscience certains lendemains de fête, à Cergy, quand j’avais ressenti un manque et le désir soudain, absolu, de reboire — l’idée d’être téléguidé par des molécules inconnues m’avait au début séduit mais j’avais ni par emprunter un gros livre sur le sujet à la bibliothèque de la faculté de biologie, et j’étais venu le lire, un matin, sur une des terrasses de l’Axe majeur, me promettant de ne plus jamais boire, de ne plus me laisser entraîner aussi loin par l’alcool. C’était le début de l’été et j’ai pu croire, à cet instant, en une vie meilleure, adossé contre une colonne carrée comme un héros romantique qui s’éveillerait au sentiment du monde. Il y avait Paris, tout au fond, puis la Défense, qui gurait, avec ses vitres brillantes comme des neiges éternelles, une chaîne de montagnes inaccessible, puis plus près de moi un lac aménagé en base nautique, et en n, au premier plan, mais formant comme le précurseur chimique de ce paysage idéal, les petits monuments rationalistes que l’Axe majeur égrenait vers l’est. Tout était harmonieux mais l’harmonie ne se produisait pas dans ces e ets de perspective, l’harmonie véritable agissait à un niveau tout autre, celui des ions chlores bleus et des acides rouges de mes schémas de la synapse — le seul espace, en réalité, l’unique lieu, le reste du monde n’étant qu’une fonction de celui-ci. L’alcool apparaissait en vert dans ces schémas et jouait un rôle ambigu, parfois celui d’un stratège ra né qui sélectionnait les molécules qu’il entendait favoriser pour leur attribuer des fonctions de sédition précises, d’autres fois celui d’un activiste fébrile cherchant à prendre, par tous les moyens et pour des années, le contrôle de la synapse, sans objectif précis, opérant là une révolution permanente qui nissait, généralement, par la condamnation à mort de l’organisme entier.

J’avais passé, e rayé, le reste du week-end enfermé dans mon studio, enchaînant les canettes bleu et gris de Red Bull et n’entendant bientôt plus que les battements de mon cœur et le bruit des touches qui remplissaient les cases du tableur où je tentais, pour la centième fois, de sauver la rentabilité de Mirapolis.

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J’ai mis longtemps à comprendre la spécialité exacte de notre professeur de culture générale. Anthropologue de formation, Machelin avait été l’un des premiers à comprendre, après un séjour de trois mois à Dreux, son premier terrain, que le Front national allait devenir, en lieu et place du Parti communiste, le parti des ouvriers, des classes populaires et de la France périphérique — celle des bassins d’emploi frappés par des fermetures d’usines, des villes moyennes et des lisières pointillées des grandes métropoles. Cela avait été le sujet de sa thèse, dont les prophéties, spectaculairement con rmées par l’arrivée soudaine d’un peu plus de trente députés d’extrême droite à l’Assemblée nationale aux législatives de 1986, lui avaient permis d’obtenir facilement sa titularisation à la Sorbonne Nouvelle. Il avait alors pu acheter, dans le quartier Mou etard tout proche, au pied de la montagne Sainte-Geneviève et au sud du Quartier latin, un bel appartement sous les toits, fait de la réunion d’une dizaine de chambres de bonne dont on avait abattu les cloisons.

Mais il continuait à explorer presque tous les week-ends la zone 5, la frange extrême de l’agglomération parisienne, qu’il rejoignait en RER, son carnet de notes sur les genoux jusqu’aux gares terminus, ne descendant du train qu’une fois la ville complètement disparue et absorbée par le monde végétal.

Il pressentait que quelque chose se jouait ici, à une heure de Paris, derrière les vitres rayées des RER, l’existence paradoxale d’un nouveau type de regroupement humain, essentiellement caractérisé par son éloignement du centre et par sa densité de population très faible, sans qu’on soit pour autant à la campagne — on était bien en ville, dans la mesure où les solidarités rurales traditionnelles n’existaient plus, on était bien en ville, même si l’emploi avait disparu et si les infrastructures de transport, a aiblies et intermittentes, faisaient de plus en plus défaut, on était bien en ville, et même dans ses quartiers les plus pauvres, ses nouvelles zones sensibles — bien que leur population, majoritairement blanche, ne soit pas issue de l’immigration. Ce fait, qu’il s’était plu à relever dans l’un des livres qu’il publiait tous les deux ou trois ans, et qu’il avait appelé cette fois White Trash, en appliquant à la France une catégorie jusque-là inédite et exclusivement américaine, avait contribué, par la polémique qu’il avait générée, à assurer sa position idéologique.

La prochaine révolution, avait-il théorisé dans ses deux livres suivants, Zone gendarmerie et La Bataille des deux couronnes, prendrait naissance ici, chez les petits propriétaires prolétarisés par leur éloignement du centre. Et ce serait une révolution conservatrice.

Son enseignement était en tout cas d’un conservatisme si absolu qu’il nous apparaissait révolutionnaire, à nous qui, malgré les e orts que nous déployions pour ressembler à des étudiants modèles et aux cadres dynamiques de demain — à des individus radicalement modernes et qui auraient atteint un stade de l’e cacité si extrême qu’il conférait presque à la cruauté —, étions demeurés les enfants du vieil humanisme républicain. Nous étions, politiquement et historiquement, d’une innocence à peu près totale ; nous ne savions rien, sinon que la démocratie était le meilleur des régimes et que la Cinquième République en était l’apothéose.

Son cours portait sur la notion de cité, et se voulait une introduction urbanistique à la philosophie politique. Il s’agissait en fait de comparer, presque mot à mot, les récits que faisaient Tite-Live et Plutarque de la fondation de Rome avec le fonctionnement concret d’une cité-État, tel qu’il était décrit par Machiavel. Fin dialecticien, Machelin n’écrivait jamais rien au tableau et se contentait de nous distribuer des mauvaises photocopies des textes qu’il voulait étudier avec nous, refusant de nous donner accès à rien d’autre et ne nous dévoilant jamais ses plans. C’était, pour la plupart d’entre nous, la preuve qu’il improvisait. Mais il était certain, pour les autres, qu’il allait quelque part, vers un dénouement contemporain, vers un foudroyant coup de théâtre politique, vers une révélation métaphysique de toute première grandeur — ce dont la n prochaine du semestre risquait de nous priver. Nous blâmions alors, plutôt que la lenteur de Machelin, l’organisation des études à l’ESSEC, la jugeant trop hâtive et trop super cielle. Frustré, j’ai pris alors l’habitude de rester discuter avec lui à la n des cours.

Il appartenait à une génération d’intellectuels qui avait entretenu des liens intimes avec l’idée de révolution. Il disait d’ailleurs qu’il avait été situ, et s’était vanté d’être l’auteur de l’une des trois photographies connues de Debord — la moins oue des trois. Il lui en était resté le goût des cartes et l’idée de dérive. Dérive qui l’avait

nalement conduit, lui, l’universitaire progressiste, lui, le membre

du comité de rédaction de plusieurs revues radicales, lui, le directeur de thèse le plus populaire de la Sorbonne Nouvelle et le signataire habituel de toutes sortes d’appels, de manifestes et de pétitions, à devenir l’un des premiers intellectuels de gauche à rejoindre l’homme fort de la droite, et son candidat probable à la présidentielle de 2007. Ce revirement idéologique surprise était intervenu pendant l’été, au milieu du mois d’août, et il avait pris la forme d’un article paru dans Le Figaro. Machelin y faisait de celui qu’il ne désignait jamais par son nom, mais qu’il s’amusait à appeler le Prince — terme un peu excessif, en tout cas programmatique, pour celui qui n’était encore que le ministre de l’Intérieur du président Chirac —, le héraut méconnu et injustement di amé des idéaux de gauche, et le refondateur de la cité nouvelle, sur les ruines emmêlées et fumantes du 21 avril 2002 et du 11 septembre 2001.

Les collègues de Machelin et tous les intellectuels qui tenaient celui-ci pour l’un des leurs ont alors décidé, après d’intenses concertations qui avaient dû pimenter leurs vacances en Corse, à Ré ou à Patmos, de ne pas répliquer tout de suite et d’attendre la rentrée pour prononcer l’excommunication. Il était étrange que Machelin ne réponde pas au téléphone ; on suspectait le coup de folie, la crise éphémère. Machelin n’avait ainsi manifesté aucun signe de sympathie, pendant l’année écoulée, pour les intellectuels transfuges qui, réunis autour d’une revue diaboliquement nommée Le Meilleur des mondes, avaient soutenu l’invasion de l’Irak. On parlerait de tout ça en septembre, à tête reposée. Mais Machelin n’était jamais revenu. Il avait rejoint l’ESSEC, pour y enseigner la culture générale, discipline idéalement vague, à de futurs cadres supérieurs, contre un salaire multiplié par trois — tout en conservant, prudemment, un ancrage universitaire à Paris 8.

J’ignore si c’était pour se débarrasser de moi, alors qu’une nouvelle fois, après un cours sur la cité idéale de Platon, mes questions menaçaient de lui faire rater le RER qui devait le ramener à Paris, ou si c’était — nous étions déjà à la n du semestre — une façon de me revoir, mais Machelin m’a proposé un jour d’opérer le parcours inverse du sien, et d’abandonner les études de commerce pour rejoindre l’Université, où je pourrais éventuellement, si cela m’intéressait vraiment, entamer sous sa direction une thèse sur les enceintes de Paris — il avait un peu ré échi avant de me soumettre l’intitulé exact de ce qui devait m’occuper les dix prochaines années : Paris gagnés : construire le Grand Paris.

Mon père venait de mourir et j’avais hérité de la maison familiale, j’étais désormais libre de mes choix comme à l’abri du besoin ; fasciné par le personnage — et je crois aussi un peu déçu par l’enseignement trop technique prodigué par l’ESSEC —, j’en avais accepté l’idée sans même ré échir.

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Il nous manquait, à l’ESSEC, une donnée essentielle au sujet de Machelin : nous ne savions pas qu’il conseillait directement le ministre de l’Intérieur. Il ne me l’a appris que plus tard, alors que je l’avais suivi à Paris 8, en opérant la plus improbable des réorientations universitaires, délaissant la deuxième meilleure école de commerce de France et la septième du monde pour une faculté déclassée et périphérique, très justement ignorée par le classement de Shanghai mais curieusement vénérée, sous son ancien nom de Vincennes, par les amateurs de French Theory et de pensée critique. Deleuze y avait en e et enseigné, alors qu’elle était encore une enclave poststructuraliste expérimentale en milieu forestier, avant qu’elle ne déménage dans la rugueuse ville de Saint-Denis — sans que l’on sache d’ailleurs s’il s’agissait là d’une punition ou d’un acte audacieux de décentralisation universitaire, au service de la politique de la ville et du désenclavement intellectuel d’un quartier sensible. C’est en tout cas ici que Machelin avait trouvé refuge, et c’est là que je me suis inscrit, à la rentrée suivante, abandonnant l’un des campus les plus modernes de France, et l’un des mieux connectés au monde, pour une friche industrielle enclavée et partiellement reconvertie du dangereux 93 — mais Machelin, devinant mon appréhension légitime, m’avait garanti que je n’aurais quasiment jamais à me rendre là-bas.

Il m’avait pourtant fallu me déplacer plusieurs fois, au moment des inscriptions, et plaider longuement ma cause, la brusque in exion de mon cursus semblant plutôt désorienter l’université rhizomique et libertaire de Saint-Denis. Machelin avait tout fait pour que je ne me décourage pas, me vantant ma future thèse comme un repli stratégique qui me permettrait bientôt de prétendre à d’importantes fonctions, dont il ne me disait encore rien, si ce n’est qu’elles ressortiraient du domaine politique — il semblait beaucoup miser sur moi.

Une fois inscrit, j’ai pris l’habitude de le voir à Paris presque chaque semaine, de façon très informelle, dans son grand appartement sous les toits ou dans le café qui occupait le rez-de-chaussée de son immeuble. C’est là que Machelin a commencé à me délivrer ce qu’il appelait son enseignement ésotérique. Il disait que Paris n’avait pas encore livré tous ses secrets. Il y avait sous cette conviction quelque chose de presque homérique, de virgilien, la croyance en un génie des lieux, en une divinité dormante et séquenoise, tutélaire et magique. Je devais retrouver cette structure presque oubliée en exhumant son squelette, ses cernes de croissance successifs, les lignes de vie de ses anciennes forti cations, les traces d’impact sur le sol de ce qu’avait été essentiellement Paris : le foyer de toutes les révolutions, la capitale de la modernité, la doublure sombre de Jérusalem.

Cela devait constituer l’objet occulte de ma thèse. C’était en tout cas ce que j’avais retenu de notre première discussion alcoolisée et nocturne, qui avait conduit au petit jour Machelin à me livrer, d’une voix sépulcrale, la clé de ma future interprétation de Paris : Paris était le seul lieu au monde où les termes de révolution et de révélation étaient interchangeables, le lieu de naissance de ce qu’il appelait, à mi-voix et comme s’il invoquait le grand Cthulhu lui-même, le théologico-politique. Machelin m’a cité Saint-Just : « Tous les arts ont produit leurs merveilles, l’art de gouverner n’a produit que des monstres. »

Pour me mettre sur la voie, il m’a alors désigné, comme premier objet d’étude, les anciennes forti cations de Paris — le cocon éventré de cette créature monstrueuse.

Réfugié à la BNF, conçue avec ses quatre tours, sa cour centrale inaccessible et son pont-levis au-dessus de la Seine comme un château fort, le dernier qu’on aurait construit en France, j’ai minutieusement compulsé des centaines de livres, anciens et modernes, sur l’art des forti cations, sur la technique du siège et, plus spéci quement, sur les enceintes successives de Paris. Celles-ci, dans l’étourdissement de l’étude, ont commencé à m’apparaître moins comme un système défensif que comme les expressions, naïves et presque spontanées, de Paris — comme un ensemble de signes arrachés à la stupeur du temps, de longues phrases circulaires laissées là, sous leur forme enfantine et cursive, à l’appréciation de ses futurs exégètes. Je commençais, lentement, à concevoir Paris comme une gigantesque créature autonome — une créature froide, pensive et déterminée, une créature que j’invoquais en répétant son nom, le nom de « Paris », dont les deux syllabes, la première, très lourde, et la seconde, un peu traînante, m’évoquaient un animal lent, aux pas sourds et réguliers, qui tirait derrière lui le long appendice caudal des dragons ou des dinosaures : le démon de la modernité était tout près de reprendre vie et d’avaler le monde, de s’enrouler autour de lui comme une grande amanite fossile.

Je n’avais pas été aussi heureux depuis des années — depuis la mort de ma mère et les nuits de travail passionnées et mélancoliques qui l’avaient suivie. J’avais même, parfois, entre les grands doubles vitrages des salles qui entouraient le jardin interdit de la bibliothèque, un sentiment confus d’utilité, assez semblable, du moins c’était ainsi que je me le représentais, à celui des moines qui s’étaient jadis réfugiés loin des villes, moins parce qu’ils en fuyaient la corruption que parce qu’ils en admiraient sincèrement les beautés et qu’ils voulaient prier pour leur survie et servir de contrepoids à leurs splendeurs fragiles et babéliennes.

J’avançais, comme dans un rêve éveillé, à travers les plans contradictoires du vieux Paris qu’un bibliothécaire déroulait devant moi pour la première fois depuis au moins un siècle. J’ai appris peu à peu à déchi rer sur ces plans les plus anciennes traces des enceintes de Paris — les cernes séculaires qui témoignaient de sa croissance ininterrompue. Mon cabinet de travail sentait alors la moisissure et les sous-bois profonds, quand, devant moi, de l’autre côté de la baie vitrée, un pin maritime retenu par des bandes de caoutchouc noir oscillait à contretemps dans la végétation inodore.

J’ai ressenti, bientôt, le besoin d’étendre mes recherches au monde extérieur et de partir à la rencontre de vestiges plus incarnés, à commencer par ceux que les travaux du Grand Louvre avaient récemment exhumés. Machelin m’avait en tout cas convaincu que cela était nécessaire à mon apprentissage, que je devais à présent fuir les cafétérias sobres et climatisées de la BNF pour de meilleurs alcools du temps, des alcools plus profonds et plus vastes — il me l’avait suggéré un soir où nous avions exceptionnellement bu, nous arrêtant, entre la place de la Contrescarpe où nous avions dîné et son appartement, dans tous les bars encore ouverts de la rue Mou etard. Nous avions bu un dégradé d’alcool qui nous avait conduits de la bière épaisse aux shots de vodka translucide, allégeant progressivement notre esprit à mesure que Machelin avançait dans son récit hydrologique et que je me perdais dans le delta saumâtre des alcools blancs. Il ne me reste qu’un souvenir un peu ou de ses explications, mais l’impression de dévoilement qu’elles opéraient sur moi, le sentiment d’adéquation parfaite entre le récit et son objet s’est maintenu, et c’est en partie pour retrouver cet emboîtement presque sacré entre les mots et les choses, entre la ville et mon cerveau alcoolisé, que j’ai continué, bien après sa mort abominable, ma dérive alcoolisée et géographique.

Nous étions, sur les contreforts de la montagne Sainte-Geneviève, à l’endroit où tout avait commencé, tout près du vrai centre de Paris. C’était devenu un quartier de psychanalystes, m’avait expliqué Machelin, l’une des plus fortes concentrations du monde, dans la ville qui semblait être la dernière à croire encore à l’ensorcelante invention viennoise et à ce qu’il appelait les viennoiseries spirituelles de la maison Freud. Freud dont les intuitions premières devaient beaucoup à son séjour parisien et à ses visites régulières à la Salpêtrière, un peu en contrebas de la montagne Sainte-Geneviève, au sommet de laquelle il s’était naturellement installé. C’était en tout cas ici que ses théories, irréelles et hypnotiques, avaient trouvé leur conservatoire naturel, ici où l’âme humaine, moelleuse et dorée, s’enroulait merveilleusement sur elle-même en contournant les plis feuilletés de ses gou res.

Machelin s’était battu jadis pour la défense de cette montagne glorieuse qui commandait l’accès au Quartier latin — le quartier des étudiants et des révolutionnaires. Il avait été de ceux qui avaient dressé autour d’elle des barricades presque aussi hautes que les remparts de Philippe Auguste. Les étudiants avaient alors compris que le lieu était le verrou tactique et symbolique de la capitale.

J’avais raconté à Machelin l’avancée de mes travaux et mes conclusions provisoires avaient semblé corroborer ses intuitions. Le site sur lequel l’histoire de France avait déposé Paris avait commencé à montrer ses limites. La ville, partie de l’île de la Cité mais maintenant agrandie aux dimensions d’un bassin versant, chevauchant de plus en plus souvent le plateau alentour et laissant des vallons en fendiller les pentes imprenables, se soumettait désormais plus aux hasards de la géologie qu’aux nécessités de la guerre. Paris depuis trop longtemps amolli s’était bien redressé en hâte en bâtissant à sa périphérie ces forts étoilés qui devaient contrôler tous les accès à sa cuvette centrale, mais l’ensemble demeurait trop ouvert pour ne pas attirer, comme aux époques lointaines des invasions barbares, de nouveaux envahisseurs. Paris s’était ainsi laissé enfermer seul dans un léger anachronisme défensif dont l’artillerie prussienne, venue d’un futur très proche et disposant ses batteries sur les hauteurs lointaines qui tenaient toute la capitale à leur portée, avait su pro ter, laissant la ville forti ée succomber à l’insurrection balistique de sa lointaine couronne.

J’analysais ainsi la Commune comme une réaction désespérée visant à rétablir, pour la dernière fois et pour un temps très court, l’équilibre perdu entre les lieux et leur génie : en s’emparant des dernières forti cations naturelles de l’intra-muros, des hauteurs de Montmartre et de Belleville, les dernières buttes témoins laissées largement intactes par l’urbanisme contre-révolutionnaire d’Haussmann, les Parisiens avaient tenté de rétablir le lien brisé entre la ville et son site. Mais en négligeant d’occuper le mont Valérien, la colline qui commandait la vallée aval de la Seine et permettait de contrôler tous les points de passage entre Paris et Versailles — les deux capitales rivales du pays en proie à la guerre civile —, les communards avaient précipité leur défaite. Paris avait non seulement perdu une guerre, événement normal appelé à se reproduire, mais il avait surtout, événement inédit et critique dont il n’allait peut-être jamais se relever entièrement, échoué à mener une révolution à son terme.

Machelin avait beaucoup apprécié ces intrusions dans le champ politique et cet usage presque structuraliste que je faisais de la géographie parisienne.

C’était cela : nous cherchions ensemble la structure à l’œuvre dans l’histoire de France, histoire depuis trop longtemps déformée par la masse de Paris pour ne pas s’y laisser prendre au piège, comme si Paris était devenu moins une ville que la forme même de l’inconscient national — l’inconscient national et les thérapies susceptibles de l’in uencer, thérapies que Machelin rattachait en général moins à l’urbanisme qu’à une branche ésotérique de la philosophie politique, la psycho-géographie, dont l’objet véritable était l’étude et la domestication de cette entité trouble et vénéneuse qu’il appelait le théologico-politique.

J’ai compris alors, je crois, la nature profonde qu’il voulait que je donne à mon travail : Paris, la capitale de la modernité et des révolutions, se déclarerait bientôt ville ouverte. Son dernier gardien, réfugié sous les toits de la dernière tour de sa dernière citadelle, avait décidé d’o rir au Prince de la droite les clés explicatives des vieilles théories gauchistes, le savant édi ce d’un siècle de sciences humaines triomphantes, le fantôme de la révolution — tout cela était destiné à mourir dans la bouche pâteuse et noire de Machelin, l’artisan décisif de la révolution conservatrice, le nouveau conseiller du Prince.

Machelin était prêt à terminer le travail commencé trente-cinq ans plus tôt, dans la cour de la Sorbonne — la Sorbonne à qui on avait con é, un millénaire plus tôt, le soin d’arbitrer presque seule, et pour les siècles des siècles, les con its entre le premier prince de la chrétienté et le premier évêque du Christ : il voulait détruire l’Université française, il voulait la soumettre. Il rêvait que les sciences humaines reforment sous son commandement le cortège napoléonien de l’expédition d’Égypte.

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J’étais descendu le lendemain dans les anciennes fondations du Louvre, la partie la mieux conservée de l’enceinte de Philippe Auguste, transformée en prison de Piranèse pour touristes mondialisés — ceux-ci pouvant désormais évoluer dans les douves de l’ancienne citadelle, entre deux strates archéologiques séparées de mille ans, l’une faite de sable et de tessons de poterie, l’autre d’un plafond en béton contemporain de la pyramide. Arrivé là avec une exceptionnelle gueule de bois, j’ai ressenti assez vite des vertiges incontrôlables. La passerelle destinée à protéger les derniers niveaux archéologiques exhumés est ainsi devenue aussi instable qu’un pont de corde. J’ai continué pourtant à avancer jusqu’à l’escalier qui menait aux collections égyptiennes — mais le sphinx qui en protégeait l’accès me barrait le passage. Je suis parvenu, in extremis, à atteindre la margelle d’un vieux puits dans lequel j’ai vomi — un vomi rouge sang sur la lame de verre du projecteur dissimulé au fond. Les parois du puits ont alors pris la couleur angoissante d’un boyau. J’allais mieux, mais en me relevant je me suis trompé de direction en tournant à gauche, vers l’intérieur du château, vers la base de son donjon circulaire, au lieu de reprendre le chemin des fossés extérieurs. L’environnement demeurait stable, l’angle que faisaient les murs avec les douves était conservé, le caillebotis postmoderne du sol était inchangé, mais tout était plus étroit : nous étions à l’intérieur du château. Cette évidence m’a malheureusement échappé et j’ai cru un instant que l’espace se resserrait autour de moi. J’ai même cru voir, avant de m’évanouir, la base du donjon tourner comme une meule, et prête à me broyer. Je me suis réveillé, entre les deux pompiers qui m’avaient secouru, dans un passage souterrain rempli de passe-câbles, de tuyaux et de portes coupe-feu qui débouchait directement sur la rue de Rivoli. J’ai marché, de là, jusqu’à Châtelet, d’où j’ai rejoint mécaniquement la BNF.

J’ai raconté le lendemain mon aventure à Machelin, qui a paru plutôt inquiet à l’idée que mes dérives, qu’il considérait comme quelque chose d’aussi sérieux que mon travail de recherche, tournent aussi mal ; il allait m’aider à lever la malédiction qui semblait me retenir prisonnier de l’enceinte de Philippe Auguste et d’un système de souterrains qui risquait de me renvoyer sans n d’un musée à une bibliothèque.

Il m’a ainsi conseillé de préférer désormais à ces aventures l’exploration systématique, et moins risquée, des Halles. J’avais d’abord cru qu’il plaisantait, mais il m’avait montré, l’après-midi même, In girum imus nocte et consumimur igni, le lm que Debord avait consacré à la destruction des pavillons Baltard, lieu d’alcoolisation traditionnel de la bohème situationniste. Machelin tenait le complexe souterrain qu’on avait construit à la place pour le plus important monument de Paris — et pour son ultime enceinte.

Il m’avait alors appris qu’un projet de rénovation était à l’étude. Le débat public et démocratique que la municipalité s’apprêtait à ouvrir serait hélas de nature à durablement empoisonner les relations entre les Parisiens et l’urbanisme. Les enquêtes publiques allaient évidemment permettre au peuple de Paris, et plus particulièrement aux habitants privilégiés du I er arrondissement, d’avouer, aussi soulagé sans doute que les habitants de la grande couronne quand ils nissaient par confesser qu’ils votaient pour le Front national, qu’il détestait les Halles, les Halles et leurs ux de banlieusards, les Halles et leurs boutiques de vêtements communautaires, les Halles et leur vulgarité commerciale, les Halles et leurs cinémas qui ne di usaient que des blockbusters à destination des résidents incultes des quartiers périphériques, les Halles qui avaient été l’un des incubateurs des nouvelles cultures urbaines, l’un des lieux de naissance d’une société de consommation universelle — les Halles comme plus grand centre commercial urbain d’Europe et comme lieu d’introduction en France du breakdance, du gra et du skate, les Halles comme laboratoire urbain de tous les syncrétismes et de tous les métissages, dont elles n’étaient, au nal, que la transposition architecturale, le diorama profond et anxiogène. Un esprit aussi libre que Debord, qu’on imaginerait incapable de ressentir des épiphanies au milieu des légumes ou d’être atteint par le syndrome de Stendhal devant l’étal d’un tripier, s’y était lui-même laissé prendre et avait plusieurs fois déclaré que Paris était mort moins d’avoir perdu une révolution en 1968 que d’avoir laissé son marché de gros déménager à Rungis l’année suivante. Et le trou qui avait succédé aux pavillons détruits allait servir, pendant la décennie suivante, de lieu commun facile sur l’inanité du progrès, sur l’échec du gauchisme, sur le martyre de Paris, sur le suicide culturel de la France et son absorption terminale par le trou noir de la société de consommation, dernière et plus dangereuse des hérésies millénaristes.

L’anomalie urbanistique des Halles avait cependant ni par être résorbée et les membres de la société du spectacle et de consommation allaient, dès l’inauguration de la gare d’interconnexion RER, en 1977, plébisciter le site et ses facilités d’accès, avant d’en découvrir, deux ans plus tard, avec l’ouverture du Forum — nom savant donné au complexe formé par le centre commercial, les cinémas et la piscine olympique —, les in nies possibilités d’usage. Les Halles demeuraient, trente ans après leur création, une zone d’échange à la topologie parfaite entre la périphérie annelée des zones RER et le centre de Paris tout craquelé d’histoire, les Halles étaient la projection holographique sur cinq niveaux souterrains de la vie moderne et de toutes ses modalités d’échange, les Halles étaient le grenier merveilleux de la vie dans une société industrielle avancée, de la vie dans ce qu’elle aurait eu,

nirait-on par reconnaître un jour, de meilleur, la vie tolérante et

joyeuse, avec des hommes in niment plus exigeants vis-à-vis de la qualité des produits qu’ils consommaient que vis-à-vis d’eux-mêmes, comme si l’ère religieuse était en n achevée, comme si l’ère d’une vie plus entière, plus libre et plus diverse l’avait supplantée, comme si un nouvel animal était apparu dans cet espace clos semblable à cette grotte roumaine peuplée de créatures qui n’avaient jamais vu la lumière du soleil, sans que leurs merveilleuses facultés d’évolution n’en soient entravées, et qui avaient survécu en créant autour d’elles un écosystème complet. C’est là que je devais me rendre, plus qu’à la BNF, plutôt qu’au Louvre ou à Notre-Dame si je voulais comprendre Paris, si je voulais saisir son caractère sacré.

Je m’étais alors souvenu du centre commercial Belle Épine, que j’avais visité peu avant mon entrée en quatrième, à la recherche d’une calculatrice scienti que Texas Instruments alors en rupture de stock aux 4 Temps de la Défense ; il m’était apparu comme une sorte de sanctuaire et, à cause de son nom bien sûr mais aussi par la sophistication de l’objet que j’allais y chercher — un objet issu de la conquête spatiale et probablement plus lié au ciel que la couronne d’épines qu’on avait déposée là-bas —, comme le successeur évident de la Sainte-Chapelle.

La FNAC des Halles était en tout cas devenue le premier point de vente mondial de La Société du spectacle.

J’avais accompagné un jour Machelin dans sa cave. Il m’avait d’abord fait remarquer le salpêtre sur les murs : c’était l’élément de base de la poudre à canon, il y en avait en abondance dans toutes les caves du quartier. La montagne Sainte-Geneviève était quasiment construite sur un arsenal — sous les pavés la plage et sous la plage la poudre noire. Puis il m’avait montré un énorme tuyau en me disant que la Bièvre, canalisée, passait à l’intérieur. Nous étions dans le lit d’une rivière morte, une rivière qui avait été captée dans un égout collecteur conçu par mon lointain ancêtre, égout qui l’obligeait, contre les lois normales de l’hydrodynamique, à passer sous la Seine par le siphon de l’Alma où elle servait à amorcer le mouvement de l’eau sale vers un site de retraitement situé sur l’autre rive. Il y avait là un crime contre la nature qui fascinait visiblement Machelin, comme le fascinait, je crois, que je sois relié à cette machination.

Machelin m’a en n montré ses archives, cachées derrière une vieille porte en bois. Il y avait là, avait-il prétendu, une version manuscrite inédite de La Société du spectacle qu’il était le seul à avoir lue, et qui me reviendrait à sa mort. Je lui avais bien sûr demandé pourquoi il ne l’avait pas fait publier, et il m’avait répondu qu’étant pour l’heure le seul à pouvoir en utiliser les outils théoriques, il préférait en livrer une interprétation pratique, une interprétation en tout cas plus facile à comprendre pour notre époque qui ne savait plus lire. Je ne sais pas s’il disait vrai. Je n’ai vu, ce jour-là, que des piles de vieux journaux, et une inondation devait tout détruire quelques années plus tard.

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Tout mon travail de cette époque, la recherche obsessionnelle et minutieuse d’un objet inconnu à travers les cernes et les traces faiblement radioactives qu’il avait laissés, me fait penser rétroactivement à ces énigmes géologiques qui, parties d’un matériel épars mais mystérieusement concentrique, conduisent à postuler l’existence oubliée d’un cratère d’impact, et à en inférer les propriétés lointaines du météore disparu : j’étais à la recherche du cratère d’impact qu’une ancienne capitale du monde avait laissé sur le globe terrestre.

J’en étais arrivé, d’enceinte en enceinte, dans les parages d’un objet assez ou, connu pour être le dernier cercle défensif construit autour de Paris avant l’abstraction de la guerre spatiale et l’abandon dé nitif du système des forts. On avait alors, pour la toute dernière fois, exploité la forme géologique de la ville et invoqué le génie silencieux de son site en incrustant autour d’elle, sur les rebords lointains des péninsules forestières qui marquaient les limites entre le Paris alluvial et le plateau céréalier, une dernière ligne de défense.

Cette enceinte, connue sous le nom de dispositif Séré de Rivières et contemporaine de la crise de l’obus-torpille — un obus capable de transpercer toutes les anciennes murailles —, était plus creusée que bâtie, et presque négative, ses forts ayant dû être enfoncés dans l’humus sableux de la ceinture verte pour ne présenter qu’une seule face à l’agresseur, celle, visible seulement du ciel, d’un discret polygone qu’aucun tir tendu ne pouvait plus atteindre et dont j’avais appris à discerner l’existence sur mes cartes IGN. Machelin, heureux que j’en sois arrivé jusque-là, presque aux frontières actuelles de la ville, m’avait alors proposé de visiter l’un de ces forts, où un de ses amis, membre du CNRS, avait son laboratoire.

Il m’avait un jour expliqué, alors qu’une réforme du CNRS faisait l’actualité et que la droite promettait de mettre un terme à ce qui constituait pour elle une aberration économique, que tout le charme de l’institution publique, dont beaucoup de laboratoires étaient concentrés sur la montagne Sainte-Geneviève, tenait à ce que la pression académique y soit assez faible pour laisser à ses chercheurs une liberté presque totale, liberté que beaucoup utilisaient pour nourrir les pages d’in nies controverses des forums où ils échangeaient avec des amateurs plus ou moins éclairés et des théoriciens du complot en quête d’indices sur les armes secrètes américaines et sur les dernières avancées de la NASA dans le domaine des propulsions alternatives. C’était là, beaucoup plus que dans Nature ou Science & Vie, que se jouait pour Machelin l’avenir de notre civilisation technique — là où la science devenait, loin des laboratoires et de ceux qui la pratiquaient vraiment, quelque chose de substantiel pour tous ceux qui, sans rien y comprendre tout à fait, croyaient en elle, en la science comme complot, comme récit véritable, comme face cachée du monde — comme dernière religion de l’Occident laïc, comme machinerie fantastique capable de produire des révélations au rythme incroyable d’au moins une par génération, quand les religions les plus performantes n’avaient pu en exhiber beaucoup plus d’une par millénaire. Cette science monstrueuse et cachée n’avait presque aucune conséquence sur la science sérieuse, mais c’était là, à quelques exceptions près, tout le romanesque de notre époque.

Il y avait une physique des forts, m’avait expliqué Machelin dans le RER qui nous avait conduits là-bas. La crise de l’obus-torpille avait ainsi moins été un problème de blindage que de mathématique : elle annonçait une ère où l’on devrait renoncer aux jolies paraboles de la balistique pour a ronter directement la matière, dans ce qu’elle avait de plus dur et de plus évanescent. On se rapprochait, loin de la dialectique du blindage et de l’obus, des découvertes qui transformeraient bientôt la matière en arme ultime et en énergie pure, et qui rendraient la défense d’une ville théoriquement impossible.

Le fort était situé à l’extrémité sud du plateau de Vélizy et il ne pouvait être rejoint qu’à pied, après une longue marche en forêt. J’ai réalisé là, pour la première fois, à quel point la condition physique de Machelin était dégradée. Il avait dû reprendre son sou e, après une courte montée, en se tenant à la rambarde d’un pont qui surmontait une autoroute. Je me souviens de la blancheur anormale de ses mains sur la rambarde en aluminium oxydé. Il avait pourtant bu, avant de repartir, quelques gorgées de vodka et il m’avait ensuite tendu la petite bouteille, que j’avais nie en regardant les voitures et en me demandant si j’étais déjà passé à cet endroit, au milieu des bois, sur ce qui devait être l’A86.

Un coureur, qui portait d’étranges chaussures plates à orteils séparés et une combinaison uo futuriste, avait alors traversé l’autoroute, avant de disparaître dans les bois aussi brutalement qu’il était apparu.

Nous marchions maintenant depuis presque une demi-heure et notre expédition en avait acquis un caractère quasi initiatique, impression renforcée par le silence inhabituel de Machelin — je crois qu’il sou rait beaucoup. Nous sommes en n arrivés à l’entrée grillagée du site, où son ami, Cordier, nous attendait. Le fort était resté invisible jusqu’au dernier virage, et même là, il ne nous avait présenté que l’aspect énigmatique d’un long tunnel percé dans une muraille entièrement recouverte de lierre.

Je me suis retrouvé soudain en face de mon ancien collège, comme si Paris, à chacune de ses extrémités, devait se reproduire à l’identique, comme si Paris était devenu un pavage régulier et cauchemardesque du plan. J’ai mis en tout cas un instant à exclure cette hypothèse, totalement irréaliste au regard de la ligne de RER que nous venions de prendre. Un bâtiment préfabriqué en tout point identique à celui-ci avait seulement été construit au deuxième étage de ce qui avait dû être l’édi ce principal du fort.

Le CNRS venait de renoncer à ce laboratoire aménagé, comme beaucoup d’autres, dans un des forts abandonnés des anciennes forti cations de Paris : Cordier nous a ainsi cité celui du fort d’Aubervilliers, où Joliot-Curie, le père de la bombe française, avait pratiqué des expériences sur la radioactivité, ainsi qu’un autre, à l’est, où le CEA avait longtemps testé des munitions à l’uranium appauvri. Mais le CNRS avait fait ici un usage inverse des blindages fossilisés du fort : il s’était moins agi de contenir un rayonnement interne que de se protéger du rayonnement extérieur a n d’étudier la lointaine magnétosphère, l’enceinte radioélectrique de la Terre. Il avait fallu pour cela isoler les appareils de tous les bruits parasites. Mais ceux-ci, dans une banlieue parisienne de plus en plus peuplée, s’étaient nalement révélés trop nombreux et tout avait depuis longtemps migré en Antarctique. Il n’était resté que quelques bureaux, puis le site avait été dé nitivement fermé.

Cordier nous a d’abord fait entrer dans une redoute où des cuves d’azote liquide, oubliées là pour toujours, semblaient attendre que l’Univers refroidisse à leur température, et où des kilomètres de bandes magnétiques emmêlées gardaient l’empreinte confuse de pulsars oubliés. Nous avons ensuite descendu une longue rampe inclinée creusée dans l’épaisseur du rempart invisible. Il n’y avait aucune source de lumière, seulement la lampe que tenait Cordier, et le silence était total. Nous avons continué à avancer jusqu’à une porte blindée, qui donnait sur un premier sas, puis sur un autre. Aucune prison au monde n’avait un tel dispositif de sécurité — à moins d’accueillir une créature non humaine. La première salle était vide, à l’exception d’un renfoncement désagréable, d’une obscurité répugnante. La deuxième salle, très vaste, était entièrement occupée par une immense paillasse centrale en béton, au-dessus de laquelle pendaient quelques anneaux. Une rigole en faisait le tour. Il était impossible de ne pas penser à une table de dissection, une table de dissection de plusieurs mètres de long construite sur mesure pour un être aux dimensions monstrueuses. Les traces de plusieurs attaches, disposées sans aucune cohérence, accréditaient en tout cas l’idée que la créature ne possédait pas une anatomie normale. C’était, nous a expliqué Cordier, les xations de plusieurs appareils de mesure. La dernière pièce était encore plus grande, près de 30 mètres de long. La cellule, avais-je suggéré — plutôt la chambre à gaz, m’avait corrigé Machelin en me désignant des ouïes régulières en haut des murs. Je commençais à me sentir très mal à l’aise et les explications rationnelles que donnait Cordier ne parvenaient qu’à ampli er l’horreur des lieux — la créature qu’on avait emprisonnée, assassinée et disséquée ici avait été l’Univers lui-même, l’Univers ramené à sa nature monstrueuse.

Cordier nous a raconté, quand nous sommes ressortis à l’air libre, la nature des expériences qu’il avait menées ici. La plus marquante avait été faite en collaboration avec l’Institut d’optique d’Orsay. Il s’agissait d’une expérience cruciale, située aux con ns de la physique quantique et de la physique relativiste, d’une expérience visant à clore la fameuse polémique opposant l’équanime Niels Bohr, prêt à accueillir n’importe quel paradoxe pourvu qu’il corresponde aux prédictions de la théorie, à un Einstein torturé et inquiet, soucieux de la cohérence métaphysique des phénomènes observés. À cet égard, le phénomène répugnant de l’intrication quantique, qui soutenait que deux particules restaient liées et dépendantes à travers l’espace et le temps, quelle que soit leur distance, contredisait le dogme fondamental de la théorie relativiste, qui stipulait que rien ne pouvait se propager plus vite que la lumière. L’intrication quantique contredisait toute la physique connue jusque-là, et semblait même de nature à rendre le concept d’espace inopérant et vide.

Après ce bref exposé, qui m’avait fait, dans la cour aveugle du fort, l’e et d’un conte de fées, dont j’étais incapable de déterminer s’il nissait bien ou mal — l’Univers était non local, l’espace était devenu une ction et le réel l’hologramme confus de quelques équations mathématiques bizarrement symétriques —, Cordier nous avait fait entrer dans une redoute, symétrique à la première, qui donnait elle aussi sur une longue rampe inclinée. Mais aucune chambre secrète au fond de celle-ci, seulement un boyau de presque 100 mètres de longueur, taillé dans la roche calcaire du plateau. Les crédits avaient manqué pour aller plus loin ; le tunnel s’était arrêté là. Cordier avait pourtant été l’un des premiers à percevoir les applications possibles de l’intrication quantique : si l’on pouvait communiquer instantanément à distance, il était possible d’envisager sérieusement la question de la téléportation. Cordier était prêt, en tout cas, à recevoir par laser les premiers photons polarisés par le laboratoire d’Orsay, situé juste en face, dans l’alignement du tunnel, de l’autre côté de la vallée de la Bièvre. Il avait aménagé presque seul la chambre destinée à les accueillir, intacts et comme sortis d’un futur immédiat. Il était même prêt à faire le voyage avec eux — j’avais repensé au coureur entraperçu un peu plus tôt en me demandant si ce n’était pas Cordier lui-même, sorti d’un futur proche, qui nous aurait tourné autour pour nous rabattre sur son piège diabolique.

Trop précurseur, Cordier avait en tout cas très vite cessé d’interagir avec les équipes de l’Institut d’optique et s’était retrouvé placardisé dans son fort, que ses collègues avaient abandonné les uns après les autres jusqu’à sa fermeture dé nitive. J’ai compris soudain, en voyant les milliers de pages recouvertes d’équations qui jonchaient le sol, que Cordier vivait ici et qu’il continuait à creuser patiemment son tunnel.

Les chaussures à orteils séparés étaient bien là dans un coin un peu plus sombre.

Nous l’avons laissé et nous sommes repartis vers Paris juste avant la tombée de la nuit. Tandis que nous marchions vers le RER, Machelin souriait, er de son e et, sans faire aucun autre commentaire. J’avais l’impression d’être arrivé au bout de quelque chose. Si j’étais en analyse, m’a-t-il nalement dit, ce serait le moment où nous pourrions convenir d’un arrêt de la cure. Mais j’étais son étudiant, et j’avais toujours une thèse à écrire.

Je devrais encore parler des Pariser Kanonen, ces canons d’une portée dépassant les 100 kilomètres dont l’armée allemande était parvenue à hisser un exemplaire sur une cuesta du Bassin parisien, juste derrière Soissons. L’un de ses tout premiers tirs, au printemps 1918, marquait symboliquement le moment où Paris avait été dé nitivement trahi et abandonné par son site ; l’obus était venu crever la voûte de l’église Saint-Gervais, construite, juste derrière l’Hôtel de Ville, sur une petite levée de terre qui bordait la Seine et qui demeurait l’un des rares vestiges de sa seconde enceinte. Puis Paris avait accueilli, moins pour lui-même que pour véri er les ultimes réglages de l’engin, les tout premiers impacts de la fusée V2, dont les débris permettront aux scienti ques français de reconstituer sa centrale inertielle, et de lancer, à leur tour, des engins spatiaux depuis le site algérien d’Hammaguir. Machelin m’avait raconté tout cela presque d’une traite pour m’annoncer soudain, alors que notre train atteignait Saint-Michel, que c’était là-bas, au milieu du désert, que j’aurais à me rendre, pour y continuer mon apprentissage auprès d’un de ses amis urbanistes.

Il avait évoqué en n le triomphe dé nitif du paradigme non local, l’éclatement de Paris et les uctuations quantiques de la guerre du XXIe siècle, guerre essentiellement asymétrique dont nous devions devenir les stratèges et les théoriciens, guerre qui avait justement éclaté ici, à cet emplacement même — et il m’avait montré, sur le pilier de la gare souterraine, avec un sens du timing et de la mise en scène qui m’avait impressionné, la plaque en marbre qui rendait hommage aux huit victimes de l’attentat terroriste du 25 juillet 1995.

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J’ai très peu vu Machelin pendant les mois qui ont suivi l’obscure révélation du métro Saint-Michel. Puis nous nous sommes revus à un rythme accéléré. Il a alors commencé à me parler ouvertement de celui qu’il appelait son autre élève, le Prince, qu’il voyait de plus en plus souvent et qui lui donnait entière satisfaction. Machelin m’avait ainsi raconté ses premiers pas de conseiller occulte. Le Prince avait un emploi du temps chargé et une capacité d’attention volontairement restreinte — comme toutes les personnes véritablement habiles, il décevait la plupart de ses visiteurs par la banalité de ses propos et par sa faculté à éteindre les feux intellectuels de toutes les conversations savantes. Beaucoup d’universitaires avaient ainsi été appelés à se prononcer au cours d’un déjeuner ou d’un dîner qui devait constituer le dernier étage, le résumé parfait, l’harmonique suprême de leur brillante carrière — le moment bref où ils pourraient in échir l’histoire du monde —, sur les mérites comparés des présentateurs de BFMTV ou de LCI, présentateurs dont ils ignoraient généralement les noms, les visages, la place dans la grille horaire et les rivalités secrètes ; désespérés, ils confessaient en général et d’un ton supérieur qu’ils ne regardaient pas la télévision, que tout cela allait trop vite, que la politique était un art du temps et non une gestion de l’urgence, contrairement à ce qu’en montraient les chaînes d’information en continu. Ils venaient, sans s’en apercevoir, de s’attirer le mépris dé nitif du Prince, grand consommateur — et grand pourvoyeur — d’information en continu. La conversation leur échapperait désormais, et leur sujet d’élection, l’unique raison de leur présence à table, ne serait plus jamais abordé.

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