Le Grand Paris
Les années d’apprentissage
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
J’ai ni par rejoindre la terrasse où j’ai retrouvé Lossac, qui buvait une bière avec un guide touareg et une cardiologue. L’hôtel accueillait en e et un congrès de la Société algérienne de cardiologie consacré aux risques vasculaires et nous avions été accueillis, dès le hall d’entrée, par une vue éclatée d’un cœur gigantesque aux coronaires obstruées par une substance jaune — j’avais pris la chose, un peu rapidement, pour un plan de l’hôtel. La conversation tournait sur les opportunités immobilières du désert. J’ai appris ainsi que pour environ 1 000 euros je pouvais me porter acquéreur d’une parcelle de un hectare. Avec une motopompe et un bassin, je pourrais y cultiver les dattes, m’y établir peut-être, et vivre une vie de douceur et d’étude, lisant et relisant Platon en vidant peu à peu la nappe aquifère fossile. La cardiologue nous a mis ensuite en garde, tout en caressant d’une main distraite la structure tubulaire de son fauteuil, contre les dangers de l’alcool et de l’oisiveté. La nuit allait bientôt tomber et nous avons recommandé des bières.
Lossac s’était éloigné un instant pour téléphoner sur le rebord de la terrasse. Son ombre, qui s’allongeait de plus en plus, a ni par nous atteindre. Il est alors lentement revenu vers nous.
Il me cachait le soleil couchant quand il a prononcé ces mots dé nitifs : « Machelin est mort. Une crise cardiaque. »
Je me suis mécaniquement tourné vers la cardiologue, mais j’ai constaté qu’elle avait disparu, tout comme le guide touareg — ne restaient que les structures compliquées de leurs fauteuils tournés vers la piscine vide. Lossac s’est assis à côté de moi.
Les circonstances de sa mort étaient particulièrement troubles. Machelin s’était rendu cet après-midi dans le 93 pour y photographier, semblait-il, de nouveaux équipements urbains dans un quartier sensible d’Épinay- sur-Seine, des lampadaires ou des bancs, installés par une société pour laquelle il travaillait comme consultant — des dérives rémunérées, au pays de la politique de la ville, pour étudier une possible extension de la doctrine Giuliani au territoire francilien : tolérance zéro, respect du mobilier urbain, condamnation systématique des vandales et remplacement immédiat des objets vandalisés.
Il avait été pris à partie par un groupe de jeunes, probablement des dealers, qui ne voulaient pas être photographiés. Ils avaient d’abord arraché son appareil, ce qui l’avait fait tomber, puis ils l’avaient lynché à coups de pied avant de prendre la fuite, le laissant pour mort. C’était son cœur qui avait ni par lâcher, alors qu’il était resté là presque une heure, allongé sur le ventre entre un bac à
eurs et une cabine téléphonique, à la vue de tous, sans que
personne n’ose appeler les pompiers — à moins que les pompiers aient refusé de venir, une machine à laver s’étant quelques jours plus tôt abattue sur une voiture d’intervention dans la cité voisine.
Le mot maudit de la veille, le mot tabou, le mot de racaille prononcé par le Prince désignait donc bien une réalité concrète. Machelin venait d’en apporter la preuve scienti que. Il venait de montrer que derrière le mot la chose existait, comme une maladie des villes, une violence gratuite et sauvage, une menace permanente pour la République et pour les hommes de bonne volonté — on avait assassiné froidement un modeste universitaire, un citoyen engagé, un homme attaché au bien-être des habitants des banlieues.
Il avait bien choisi le lieu de son martyre, avait conclu Lossac. Sa cirrhose alcoolique, ainsi qu’il me l’a alors appris, lui laissait de toute façon moins de six mois à vivre. Il avait fait comme son maître Debord qui, se sachant médicalement condamné, s’était tiré un coup de fusil. Il avait fait beaucoup mieux, en réalité. Il avait donné à la dérive sa forme dé nitive, achevée et sacri cielle. Il avait passé sa vie à étudier la ville et les banlieues sensibles, et son objet d’étude l’avait nalement tué. C’était pour lui la mort idéale.
Fanatisés par cette mort, nous ne cherchions déjà plus à en établir les circonstances exactes — avait-il délibérément provoqué ses tueurs, les avait-il payés pour qu’ils l’assassinent ? Nous préférions, ce soir, en ressasser l’héroïsme confus, le caractère tragique et légendaire. Partis ainsi, plus rien ne nous avait arrêtés et nous étions même descendus jusqu’aux gou res politiques de l’Antiquité, transformant toutes ses morts exceptionnelles en pré guration parfaite de ce sacri ce terminal : Machelin avait joué le rôle d’Isaac et le Prince celui d’Abraham, il avait enfreint les règles implacables qui régissaient les frontières de l’urbs pour laisser Romulus accomplir sa mission civilisatrice, il avait égalé César se laissant tuer pour que l’Empire existe, son sacri ce imitait même celui du Christ qui s’était laissé conduire au Golgotha pour que soit scellée la nouvelle alliance.
Aucun de nous deux n’a pleuré, pourtant. Il y avait dans cette mort un sublime inconnu et étrange qui nous intimidait et auquel, à l’exception des frissons qui nous saisissaient comme des mains de démon sorties de la nuit visqueuse des constellations, nous ne savions pas comment réagir. J’avais perdu mon maître ; c’était comme si je devenais orphelin pour la troisième fois. Je regardais ma vie devant moi comme quelque chose de vide — Lossac représentant trop peu de chose et le Prince demeurant une réalité lointaine.
J’ai alors pris, face au désert anonyme, des résolutions dé nitives : je terminerais ma thèse, je deviendrais urbaniste, je rentrerais en France où je tenterais, d’une façon ou d’une autre, de rejoindre le Prince. C’était la nuit du destin et ma décision était irrévocable ; j’accomplirais scrupuleusement le programme de Machelin.
Il avait l’habitude, à l’ESSEC, de laisser sans réponse la question qui structurait chacun de ses semestres d’enseignement. Ses étudiants devaient alors décider eux-mêmes du sens profond qu’il avait voulu y mettre : était-il de gauche ou de droite, conservateur ou révolutionnaire, était-il du côté d’Athènes ou de Sparte, que mettait-il au premier plan, le prince ou son conseiller, l’histoire ou les idées, la paix ou la guerre, les Anciens ou les Modernes ?
Sa mort brutale avait nalement laissé ces questions en suspens. Il m’appartenait désormais d’y répondre.
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J’ai ni par abandonner la terrasse pour rejoindre ma chambre, laissant Lossac méditer seul sur la mort de son ami au bord de la piscine vide.
Ne parvenant pas à dormir et dé nitivement lassé par les reportages de la télévision nationale algérienne, je me suis mis à chercher des nouvelles de la France à travers les canaux lointains et neigeux d’un mauvais téléviseur. J’ai ni par identi er la silhouette
oue mais familière d’un présentateur du journal de la nuit. J’étais
curieux de savoir comment la mort de Machelin allait être traitée.
Les images ne correspondaient pas à celles qui illustraient d’habitude une mort violente : pas de gros plans sur le trottoir fatal, ni d’enquête de voisinage ou de plans panoramiques sur des barres d’habitation. Elles faisaient au contraire l’objet d’un traitement absolument spectaculaire : voitures incendiées, bandes de jeunes lançant des projectiles sur les caméras, appels au calme et à l’émeute entremêlés.
J’ai mis quelques minutes à comprendre qu’il s’agissait d’un autre événement. Nous n’étions pas à Épinay-sur-Seine mais à l’autre extrémité du 93, à Clichy-sous-Bois. Ce n’était pas la mort de Machelin qui avait provoqué cette poussée de violence, c’était celle de deux adolescents qui, montés sur le toit d’un transformateur, s’étaient fait électrocuter, dans des circonstances encore confuses, mais qui impliquaient une poursuite policière.
Les plus importantes émeutes urbaines qu’avait connues la France venaient de commencer.
Mes amis parisiens m’ont soutenu plus tard que rien ne s’était passé, que leur vie n’avait changé en rien, que Paris n’avait pas été assiégé par les émeutiers, et que leurs agissements n’avaient d’ailleurs presque jamais franchi la barrière du périphérique. Vue d’Algérie, à travers le ltre exclusif des chaînes d’information, qu’elles soient françaises, américaines ou qataries, la France était en feu.
On n’avait pas vu ça depuis Mai 68 — et Mai 68, encore, était une référence rassurante, c’était l’insurrection de la jeunesse étudiante, quelque chose qui relevait plus de l’insolence que de la violence, cela avait été une manière festive et précipitée de nir la grande révolution bourgeoise en a rmant, de façon beaucoup plus raisonnée et structurée qu’il n’y paraissait, que celle-ci devait maintenant s’étendre aux mœurs. Mais on avait a aire ici à des populations beaucoup moins prévisibles et aux objectifs beaucoup moins clairs, à des populations sans ethos et sans mœurs, à des populations qui ne possédaient rien, ni capital économique ni capital culturel — à des populations qui n’avaient rien à perdre. C’était une insurrection venue de la périphérie plutôt que du centre, c’était quelque chose qui rappelait au fond plus la Terreur de 1793, issue d’une émeute du faubourg Saint-Antoine, que la fête de 1968, presque entièrement contenue par la montagne Sainte-Geneviève.
Nous sommes restés encore une semaine à Timimoun, dans l’hôtel soudain vidé de tous ses cardiologues, passant nos nuits impuissantes devant les images des émeutes et nos journées, e rayées et vacantes, à recevoir, du personnel de l’hôtel, de nos guides touaregs ou de simples passants croisés dans les rues de Timimoun, des messages de soutien pour notre pays en proie à la guerre civile — et j’avais alors l’impression que je ne le retrouverais jamais, que je devrais m’installer ici pour toujours, dans la chaleur hostile du Grand Erg occidental.
Prisonniers d’un programme que Machelin avait xé à l’avance et que Lossac me faisait suivre à la lettre, comme un rituel funéraire rassurant dans l’immense chaos qu’allaient devenir nos vies, j’accomplissais mécaniquement mes devoirs touristiques, visitant des ksars ensablés, montant à dromadaire, apprenant à escalader les dunes et participant aux festivités qui marquaient la n du ramadan. Tout semblait fait pour que j’apprenne en accéléré le folklore du désert, pour que je m’acclimate à lui comme si je ne devais jamais en ressortir.
J’étais mieux ici qu’à Paris, me répétait Lossac.
Nous avons en n atteint Adrar, notre terminus, alors que le gouvernement français venait de proclamer l’état d’urgence et le couvre-feu.
J’ai pris possession de la maison qui m’était allouée, un simple cube de parpaings nus tout juste assez cimenté pour empêcher les serpents de rentrer. Ma chambre était à l’étage et le rez-de-chaussée était occupé par un petit bureau. Il y avait un peu d’eau, dans la salle de bains, et une vieille domestique, apparemment habituée à préparer les repas à même le sol, pallierait l’absence de cuisine.
J’allais passer un an dans ces conditions précaires et presque monacales. Mais la résidence de Lossac, une sorte de palais, avec son jardin intérieur, sa belle piscine en mosaïque, ses bassins innombrables et ses patios mauresques, me demeurerait ouverte à n’importe quelle heure, et j’alternerais ainsi entre les deux univers, comme dans ces récits des Mille et Une Nuits qui voyaient des mendiants devenir des princes pour quelques heures avant de retourner à leur condition primitive.
Mes souvenirs de la période sont confus. Je me rappelle surtout la façon dont les événements m’apparaissaient ltrés par l’empathie ambiguë de mes interlocuteurs algériens, sans doute heureux de pouvoir contempler au loin, après le traumatisme des années noires, les images d’une autre guerre civile.
Lossac recevait le soir des notables d’Adrar, des policiers, des militaires ou des cadres de la Sonatrach, la toute-puissante compagnie pétrolière nationale, et ils discutaient de la situation désespérée de la France — condamnée, sous peu et de source sûre, à demander l’aide des services secrets algériens pour contrôler sa population civile. L’un d’eux aimait aussi évoquer un complot fomenté par le Mossad, qui visait, en exacerbant les tensions intercommunautaires, à provoquer un exode massif des juifs de France vers Israël, exode de nature à renverser la démographie de plus en plus critique de la colonie juive — on retrouvait sa main derrière le jet d’un cocktail Molotov en direction d’une synagogue isolée du Blanc-Mesnil, ou derrière l’étrange rebond d’une grenade lacrymogène, soi-disant tirée par la police vers des manifestants, mais qui avait mystérieusement roulé, comme dans la théorie de la balle magique de Dallas, jusqu’à la salle de prière bondée d’une mosquée de Clichy-sous-Bois. Un autre notable, bizarrement francophile et dont on disait qu’il travaillait pour les services secrets, se réjouissait, lui, de l’intrication manifeste entre nos deux pays. Il soutenait, avec une certaine erté patriotique, que les principaux meneurs appartenaient à la deuxième ou à la troisième génération des Algériens de France, les émeutes apparaissant ainsi comme une guerre de représailles de l’ancienne colonie contre la métropole, une guerre de France comme il y avait eu une guerre d’Algérie. Je les écoutais débattre jusque très tard dans la résidence de Lossac. Ils repartaient en n à leur vie désertique, un peu gras, serrés dans leurs uniformes, satisfaits de leurs théories et heureux d’être pour une fois du bon côté de l’histoire et de la Méditerranée.
Lossac, lui, continuait à voir partout et à l’occasion de n’importe quel événement — un soulèvement en province, l’incendie d’un entrepôt de moquette, l’attaque d’un bus de ramassage scolaire ou d’une école — la main posthume, mais toujours chanceuse, de son ami défunt. Il m’avait fait part plusieurs fois de son admiration pour le coup de génie de Machelin, celui d’avoir conçu les émeutes de l’automne 2005 comme un livre dont chacun pouvait être le héros, comme un spectacle total qui rendait la position neutre de l’observateur impossible, et qui obligeait n’importe qui à prendre parti, pour ou contre les émeutiers, pour ou contre le Prince — c’était frappant dans les commentaires qui étaient faits, à chaud, sur la situation de la France dans les débats télévisés. On se disputait ainsi, comme au temps des querelles jansénistes sur la grâce et la liberté, entre deux interprétations schismatiques de la mort des deux adolescents de Clichy-sous-Bois : certains les considéraient comme coupables, leur fuite démontrant qu’ils avaient quelque chose à se reprocher, les autres les présumaient innocents, leur fuite, alors qu’ils n’avaient rien à se reprocher, apportant la preuve que c’était la société entière qui était coupable. Mais l’habileté de Machelin avait été, à travers son sacri ce, écho anticipé de celui des jeunes fugitifs, de dépasser cette dialectique, de l’empêcher de se laisser ainsi enfermer dans les termes de ce débat somme toute classique — un traditionnel débat droite-gauche — et inutilement rationnel. La mort de Machelin permettait aux spectateurs de l’événement de choisir entre plusieurs victimes et di érents bourreaux, en fonction de leur position sociale, de leur appartenance à une communauté ou à une génération donnée, et de pouvoir s’indigner, au choix, d’un meurtre gratuit ou d’un crime d’État — de la mort de deux jeunes de banlieue d’origine africaine pourchassés par les forces de l’ordre ou de celle d’un irréprochable intellectuel, d’un baby-boomer respectable, d’un cinquantenaire de race blanche.
Sans le sacri ce de Machelin, commentait encore Lossac, les émeutes n’auraient pas dépassé leur dialectique enfantine, une version à peine adolescente du jeu du chat et de la souris conduite à l’échelle 1, et plutôt que d’atteindre à la glaciale cruauté de la guerre civile, elles seraient restées dans le domaine de la simulation, du simulacre, de la simple manifestation d’humeur — ce qu’était très largement resté Mai 68. La mort de Machelin suggérait au contraire que les émeutiers pouvaient gagner, que la ville était un terrain de conquête et qu’elle pouvait leur appartenir, qu’ils avaient droit de vie ou de mort sur tous ceux qui s’aventuraient entre les tours de leurs communes libres, qu’ils n’étaient pas descendus dans les rues pour exprimer leur malaise mais pour a rmer leur puissance.
Ces sacri ces symétriques, celui de Machelin et celui des adolescents, rendaient en n inopérante la traditionnelle résolution du con it par la désignation d’un bouc émissaire — façon subliminale d’en appeler à la juridiction transcendante d’un homme providentiel.
En réalité, les jeux conceptuels de Lossac, comme les théories complotistes de ses hôtes, me fatiguaient, comme se fatiguaient également les émeutiers de France. Le décompte matinal des voitures brûlées indiquait un re ux assez net.
Les émeutes étaient restées, nalement, un phénomène périphérique qui s’était propagé de quartier en quartier comme une bulle médiatique, grâce à l’émulation des images, sans atteindre jamais le stade prérévolutionnaire. La chose, en réalité, présentait même des caractéristiques étonnamment médiévales : outre les pillages d’entrepôts et de magasins, propres à toutes les jacqueries, et les a rontements asymétriques avec les forces antiémeute de l’État central, les observateurs avaient remarqué, chez les émeutiers, des comportements presque féodaux — ils tenaient leurs quartiers comme des citadelles, se reconnaissaient entre eux en criant les noms un peu désuets de leurs tours — Utrillo, Triolet ou Gagarine — et se mé aient autant des incursions rivales des quartiers voisins que des forces de l’ordre. Cette fragmentation, héritée du temps lointain des grands ensembles, avait été fatale au mouvement. Moins qu’à une révolution, on avait assisté au fond à une brusque montée de chauvinisme, au triomphe anachronique de l’esprit de village dans les marges arriérées de la ville-monde, à une Coupe de France des quartiers sensibles, compétition qui s’était arrêtée d’elle-même, faute d’intérêt, au niveau des seizièmes de nale. Tout avait pris n vers la mi-novembre.
J’avais passé tout le mois qu’avaient duré ces événements à xer, depuis le désert, le mirage de ce pays incendié, passant mes matinées et mes après-midi à dresser les plans d’une ville nouvelle, dessinant à moi seul, moi, l’enfant de Colombes, la ville aux neuf mille pavillons, presque autant de petites maisons pionnières, sèches et disgracieuses, destinées à envahir la banlieue désolée d’Adrar où j’allais, en n de journée, e ectuer des relevés photographiques destinés au gouvernement algérien, notre commanditaire, me réfugiant, les jours de trop forte chaleur, dans les mausolées ombragés qui accueillaient la dépouille d’un saint homme et qui compliquaient parfois le plan orthogonal de ma cité des sables.
J’avais pris l’habitude, au plus fort des émeutes, d’y prier en secret, demandant à Dieu qu’Il épargne ma maison de Colombes et l’orgueilleux Paris — le rituel, tel que me l’avait décrit un vieil habitant d’Adrar, consistait à déchirer ensuite un petit morceau du tissu qui recouvrait la tombe et à le conserver avec soi jusqu’à ce que le vœu soit exaucé.
J’avais en réalité les yeux toujours xés sur Clichy-sous-Bois, sur la cité du Chêne Pointu et sur celle des Bosquets, l’épicentre des émeutes.
Je devais éviter à Adrar un désastre similaire. Nous avions vécu avec ces émeutes, nous autres, urbanistes, notre 6 août 1945 ; nous avions découvert soudain la face sombre de notre spécialité paci que, nous avions vu nos utopies isométriques, nos croquis innocents se retourner soudain contre la civilisation des hommes.
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Je repensais souvent à mon grand-père, à l’Algérie des « Mille villages » et de l’e ondrement rapide de l’expérience coloniale — expérience audacieuse et ratée mais qui s’était révélée très formatrice pour toute une génération d’architectes et de hauts fonctionnaires. La Cinquième République était née ici, sur les ruines de l’Algérie perdue.
Je m’endormais ainsi, le soir, en tentant de visualiser les temps longs de l’histoire et les symétries cachées qui pouvaient exister entre ses structures profondes. Le nombre d’Algériens de France avait dû dépasser depuis longtemps celui des Français d’Algérie, et les deux courbes s’étaient probablement croisées, dès l’époque des grands ensembles, un peu avant l’indépendance.
Tout cela était assez confus. Les statistiques ethniques, jugées antirépublicaines, étaient illégales, quand la guerre d’Algérie, la dernière guerre pour laquelle la France avait mobilisé ses conscrits, elle, était restée de l’ordre du secret de famille, qui ne pouvait réapparaître, comme les traumas des théories freudiennes, que dans les scènes hallucinées du rêve médiatique : de brusques images de tortures, le mot rébus de gégène, surnom des groupes électrogènes, qui évoquait aussi bien le diminutif familier d’un prénom ancien que la vallée biblique et pestilentielle de Géhenne, l’apparition cauchemardesque du poignard coupable d’un ancien tortionnaire devenu un leader politique de premier plan ou la confession d’un général borgne revenu des années 1950 pour annoncer, au seuil de la mort, qu’il ne regrettait rien. Les émeutes elles-mêmes se rattachaient confusément, sans que la chose soit tout à fait claire — sinon pour les sociologues d’extrême gauche ou pour les militants d’extrême droite —, à cette histoire lointaine.
Ces apparitions ressemblaient en tout cas, pour ceux qui croyaient à la psychogénéalogie ou à l’esprit de l’histoire, à des spectres mal enterrés destinés à revenir hanter éternellement la France, et pour ceux qui n’y croyaient pas, qui préféraient le mécanisme froid des sciences humaines à ces causalités magiques, à un impensé colonial aux conséquences encore plus fantastiques : la découverte d’une faille béante au cœur des idéologies républicaines, d’une situation critique d’endettement symbolique vis-à-vis d’un indigénat fantôme.
Je ne m’étais jamais beaucoup intéressé à tout cela. J’avais eu, pourtant, dans l’avion qui m’avait conduit d’Alger à Béchar, le sentiment de survoler un théâtre de guerre — d’une guerre qui n’était peut-être pas tout à fait achevée, une guerre qui pouvait, vue d’avion, se résumer à quelque chose de très abstrait : un quadrillage déformé, par endroits presque vertical, une carte que le soleil aurait rendue cassante et agressive. Je m’étais souvenu que Bourdieu s’était exercé ici, dans ce paysage austère et abrasif où mon avion projetait son ombre irrégulière, à devenir un critique impitoyable de la société française. Le philosophe qu’il aspirait à devenir avait perdu ici même tout intérêt pour l’idéalisme et s’était transformé en sociologue minutieux et sévère, puis en tacticien des conquêtes sociales. Les classes pauvres, les dominés, les prolétaires étaient alors devenus pour un demi-siècle en France le sujet prioritaire des études sociologiques et j’avais sous les yeux le territoire d’où les concepts — qui allaient permettre à ces populations, largement reléguées dans les banlieues des villes, de devenir l’enjeu théorique majeur de la sociologie française — avaient été élaborés.
J’avais alors vu l’arrière-pays algérien se décalquer soudain sur la banlieue parisienne. J’avais vu les caïdats, les réseaux complexes, les interdits archaïques et les codes d’honneur sortir des manuels d’ethnologie pour venir contaminer le réel. J’avais compris comment les strates sociales et les ethos entremêlés de l’Algérie profonde s’étaient retrouvés, par la magie combinée de la croissance économique, du regroupement familial et de l’urbanisme des grands ensembles, téléportés dans un pays nouveau où ils avaient été redistribués, de façon aléatoire, dans les cellules modernes de la ville périphérique. On avait alors assisté au retour de comportements que l’on croyait circonscrits à jamais au passé romanesque et brutal du monde méditerranéen : vendettas, crimes d’honneur et luttes à mort pour le contrôle d’un territoire — c’était sans doute ce qui avait coûté la vie à Machelin. Mais on assistait aussi — le retour, après seulement un mois d’émeutes, à l’ordre républicain, terme pour le coup assez ironique, en témoignait peut-être — au dépassement de ces paradigmes territoriaux archaïques et à la résorption progressive de ces con its tribaux grâce à l’émergence d’un nouvel universel, celui de l’oumma, la communauté des dèles, comme s’il se produisait dans le lointain 93 ce qui s’était produit un millénaire plus tôt en Algérie quand la civilisation arabe s’était substituée aux anciens systèmes claniques.
Une expression, de plus en plus polémique, avait fait son apparition dans l’espace public : on commençait à parler des banlieues de l’islam. Il y avait là un mélange d’e roi, devant cette religion inconnue et potentiellement dangereuse — l’intérêt pour l’islam se limitant à peu près en France à la question du voile et à celle du terrorisme —, mais aussi de dépit, à voir la France des clochers et des cathédrales demeurer presque inerte, au sens chimique, face à ce qu’on comparait de plus en plus à une invasion ou à une Reconquista à l’envers. On était même confronté à un paradoxe incompréhensible : la nouvelle carte spirituelle de la France prenait plus volontiers Clichy-sous-Bois comme centre que Vézelay et c’était, entre les cathédrales d’Amiens, de Beauvais, de Paris, de Laon et de Reims, dans une cité de Creil que l’Esprit saint s’était nalement posé.
La chose était d’autant plus irritante que ces cités avaient été précisément conçues pour être les citadelles imprenables de la modernité.
On assistait à la résurgence, dans le pays le plus laïc et athée du monde, du fait religieux, fait qui trouvait à se réfugier là, faute de lieux mieux adaptés, dans les caves qui menaient aux chau eries des immeubles ou dans les laboratoires carrelés des bouchers en faillite qui, malgré leur position stratégique dans les petits centres commerciaux bâtis au pied des tours, n’avaient pas su prendre le virage du halal.
Le grand ensemble de Clichy-sous-Bois, construit sur une butte témoin qui o rait à ses tours le contrôle stratégique de tout le 93, était ainsi devenu, depuis que les émeutes l’avaient exondé, le décalque parfait de ces arrière-pays problématiques, de ces hauts plateaux hors du temps, de ces forteresses minérales d’où le monde ancien, miraculeusement préservé, continuait à exercer son orgueilleuse contestation des valeurs modernes.
La cité avait pourtant été conçue par l’un des meilleurs architectes et urbanistes de son époque, Bernard Zehrfuss, à qui la France devait les majestueux voiles de béton du CNIT et le solennel plan-masse de la Défense. Tout avait été disposé avec un soin minutieux, selon les préceptes rationnels de la charte d’Athènes, pour accueillir 20 000 habitants, la population d’une ville moyenne, sur un plateau boisé qui dominait l’Est parisien. La grammaire moderne de l’urbanisme avait articulé ici ses phrases les plus simples, son langage le plus compréhensible, fait d’une alternance de barres et de tours, de pleins et de vides, de murs rideaux, de toits-terrasses et de plateaux superposés laissés en partage entre terre et ciel. Chaque propriétaire — il s’agissait d’une copropriété et non d’une résidence HLM gérée par un bailleur social — posséderait là, en plus de l’eau courante, de l’électricité et du chau age, un point de vue privilégié et exclusif sur les tours voisines, sur la cité et sur l’agglomération parisienne, point de vue qui redé nirait progressivement l’espace social en o rant à ses béné ciaires une expérience démocratique complète, ouverte et égalitaire, mais qui saurait en même temps, grâce aux proportions majestueuses et monumentales de l’ensemble, éviter le piège orwellien du phalanstère.
Il y avait eu quelque chose de grandiose dans ce projet, comme dans le projet moderne en général, dans cette architecture dont l’unique fonction avait peut-être été de compléter le monde in ni né, presque accidentellement, des innovations picturales de la Renaissance, de remplir le quadrillage mélancolique et fuyant que la perspective avait laissé vide entre la ligne du sol et la ligne d’horizon, quadrillage dont il su rait de hachurer quelques-unes des cases pour les voir se transformer en cellules actives, action répétée qui donnait à la vie la faculté surnaturelle de s’établir durablement dans les encoches vides et lumineuses du ciel — dans les appartements témoins de la modernité.
La trans guration urbaine attendue ne s’était pourtant pas produite, ou pas dans le sens voulu. Situé à 15 kilomètres de Paris, le plateau s’était vu délaissé par les transports en commun et il fallait plus d’une heure pour rejoindre Paris. Son plan-masse, conçu pour s’ouvrir dans sa partie centrale sur une autoroute fantomatique, avait seulement conservé la cicatrice de ce projet abandonné — trahison qui avait laissé les tours de Clichy-sous-Bois presque à l’état de ruine envahie par les mauvaises herbes.
L’idéal bourgeois de la copropriété s’était logiquement érodé, faute d’horizon économique viable, et les habitants de la cité avaient commencé à ne plus payer les charges d’entretien des immeubles, laissant les ascenseurs se transformer peu à peu en gou res irréparables et les halls s’assombrir jusqu’à ressembler à des grottes obscures. Tout s’était alors dégradé très vite, faute d’argent, comme ces ksars que j’avais visités autour de Timimoun et qui, construits sur d’anciennes îles, étaient restés seuls et sans secours quand l’eau avait commencé à se retirer du désert, transformant leurs puits asséchés en pièges potentiellement mortels pour les orientalistes.
La ville moderne était morte à Clichy-sous-Bois et il était de mon devoir de la réparer.
J’avais ce genre d’intuition, à Adrar, en buvant en cachette tout l’alcool que je pouvais trouver et qui remplaçait l’eau dans ma gourde métallique d’aventurier missionnaire. J’avais besoin de cela pour survivre à la tombée violente du soir. C’était l’heure où les vendeurs de rue allumaient leurs barbecues rudimentaires, et la ville, pendant quelques minutes, avant de sentir la viande grillée et bienfaisante, prenait une odeur de charbon de bois, une odeur étrange et presque acide, plus proche de celle des hydrocarbures que de celle du feu, une odeur que nous n’étions pas programmés à sentir et qui, contrairement à celle de n’importe quel feu que nous détections dès ses premières fumées, n’était pas immédiate — ce qui la rendait plus profonde et plus inquiétante : ce n’était pas une menace naturelle, mais quelque chose de déjà confusément humain, d’arti ciel et de faustien, c’était l’odeur des forges de la révolution industrielle, l’odeur d’un combustible susceptible d’atteindre plusieurs milliers de degrés. C’était aussi l’odeur des soirs d’été à Colombes, quand les voisins faisaient des barbecues et que la nuit tombait, c’était l’odeur de mes mélancolies d’enfance — ce sentiment que le monde, sans changer de forme comme ces morceaux de charbon qui présentaient encore les cernes et les nœuds du bois, était devenu sombre et léger car la vie s’en était retirée.
Lossac m’avait appris les techniques du dessin d’architecture et je retrouvais dans mes croquis aux lignes claires de la ville d’Adrar la désagréable légèreté d’un monde devenu trop fragile pour ma main trop puissante.
Je passais désormais plusieurs heures par jour à dresser les perspectives urbaines d’Adrar, avec un goût marqué pour les plus disgracieuses, pour les longues en lades de maisons nubiles aux murs en parpaings nus, celles des quartiers pionniers de la ville, mystérieusement occupés par des jeunes couples de diplômés qui semblaient trouver là, grâce à tout un système d’aide, d’incitation
scale et de clientélisme complexe, un palliatif inconfortable, mais
patriotique, à une émigration honteuse vers l’Europe. Je les voyais pourtant — et ces objets constituaient pour mes compétences de dessinateur novice un dé digne d’Uccello — tenter d’accrocher avec leurs paraboles tournées vers le nord les satellites européens.
Je commençais à comprendre la ville sèche d’Adrar et, passé mon étonnement presque compassionnel pour ceux qui avaient décidé de vivre là, dans ces résidences plus désespérantes que des quartiers disciplinaires, j’ai appris à mieux lire le paysage urbain, à voir derrière les murs nus le désert comme une société d’abondance. Les grands marchés d’Adrar étaient pleins de marchandises, les cartouches de Marlboro se négociaient à 3 ou 4 euros, comme les fausses Ray-Ban — j’ai acquis là-bas une paire du modèle Pilote, sans penser au Prince et sans savoir que l’objet symboliserait bientôt la décennie entière. On trouvait également, dans cette cour des Miracles inattendue de la mondialisation, à peu près tous les appareils électroménagers imaginables, comme des grille-pain, des machines à crêpes ou des cafetières Nespresso, mais aussi des tableaux animés de la Grande Mosquée de La Mecque ou des horloges votives. Il y avait aussi, en abondance, des bouteilles de Tsingtao — j’en abusais souvent —, probablement fausses elles aussi et brassées dans un pays d’Afrique noire, mais paradoxalement le Coca-Cola, dont le logo demeurait présent sur les parasols et les réfrigérateurs, était presque introuvable. Le monde se recombinait lentement autour de nouveaux paradigmes dont on ignorait tout, sinon que l’Occident ne serait bientôt plus le seul maître du monde.
Adrar était d’ailleurs une ville riche. Les ouvriers chinois que j’avais croisés en arrivant à l’aéroport de Béchar revenaient du chantier d’une ra nerie géante, située tout près d’ici. Adrar, en apparence isolée, commandait en réalité l’accès aux gigantesques réserves de pétrole et de gaz du Sahara algérien. J’étais dans l’une des villes de la planète qui allait connaître l’un des plus forts taux de croissance de la prochaine décennie et ma mission était d’en contenir le développement anarchique, en opérant les calculs simples qui permettraient aux nouveaux arrivants de pro ter au mieux de leur nouvelle vie : quels équipements, pour quels besoins, combien d’écoles, quel diamètre de canalisation pour les égouts, quels matériaux pour les routes, quel pourcentage pour les militaires.
J’allais construire, un demi-siècle après leur âge d’or, l’équivalent d’un grand ensemble. J’allais devenir le petit dieu tutélaire des nouveaux quartiers de la ville. La vie de dizaines de milliers de personnes dépendrait de mes choix initiaux : plan orthogonal ou en étoile, largeur des rues, orientation des maisons, tout procéderait nécessairement des quelques variables que je pouvais xer de façon arbitraire.
J’avais découvert l’amour dans les rubans de béton surélevés de Cergy ; je mesurais avec une e rayante exactitude les collisions humaines que j’allais à mon tour provoquer, en inventant les instruments susceptibles de modi er les stratégies matrimoniales, qui avaient tant fasciné sociologues et démographes de l’arrière-pays méditerranéen. Je pouvais appliquer à ces champs des forces inédites et des torsions insupportables, je pouvais détruire ce qui avait mis des centaines de générations à apparaître, détruire ce qui avait survécu au retrait de l’eau, à l’arrivée de l’islam, à la colonisation, au parti unique. J’avais en main la ville moderne comme une pâte malléable, comme une substance visqueuse et magnétique que je devais ger sur l’une de ses formes possibles.
J’ai ni par connaître Adrar mieux que Colombes et Cergy, mieux que les parcs de mon enfance arti cialisée. Adrar, dans la nuit lubri ée du désert, roulait sur les microbilles de céramique des étoiles pendant que je rêvais de mes futurs projets d’aménagement. Adrar se confondait sans douleur avec mon cerveau et je tenais la ville en pensée tout entière, je l’aménageais avec la facilité d’un joueur virtuose de SimCity qui s’amusait à utiliser les catastrophes naturelles pour reconstruire in niment sa ville, d’un joueur de Civilization partant pour Alpha du Centaure avant même d’avoir atteint le premier stade de l’échelle de Kardashev.
Je retombais, une fois toutes les étoiles conquises, dans le bac à sable d’Adrar, parfaitement concentré et su samment alcoolisé encore pour ne ressentir du cosmos, au lieu de sa froideur habituelle, qu’une complicité bienveillante et consolatrice, qu’une sorte de partenariat professionnel que l’ironie discrète de ses constellations ne parvenait pas à troubler véritablement — j’étais trop moderne pour succomber à ces jeux anamorphiques et je regardais plutôt le ciel écrasant d’étoiles comme une ébauche architecturale pas assez symétrique et trop peu fonctionnelle, je regardais le ciel avec un sentiment d’absolue liberté, décidé à corriger sur terre ses défauts innombrables.
Je n’ai jamais été particulièrement religieux, ni précisément athée, à l’exception je crois de ces mois de désert, d’urbanisme et d’orgueil qui m’ont conduit, alors que j’étais allé fêter l’Aïd chez des amis de Lossac, à regarder Dieu comme un rival intéressant, mais imparfait, les yeux xés sur la gorge d’un agneau après que le sacri cateur lui avait demandé pardon pour son geste fatal — je m’étais alors souvenu de ce que m’avait dit Machelin autrefois, sur les rois thaumaturges et le monopole de la violence légale, et j’avais été soulagé de constater que celle-ci était ici rétrocédée à Dieu. J’aurais alors pu admettre son existence si elle n’avait pas été instantanément démentie par le spectacle que j’avais sous les yeux : celui d’une machine au fonctionnement soudain, déréglé et absurde, les battements du cœur de l’animal, inarrêtables, accélérant le supplice de la bête en l’évidant de tout son sang. J’avais alors compris que même le Créateur aurait été incapable de réparer la plaie de l’animal qui m’était apparue plus large et plus béante que le ciel bleu inexplicable.
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La construction de la ville nouvelle d’Adrar rendait nécessaire la création d’une route entre celle-ci et l’aéroport, situé à une dizaine de kilomètres. En e ectuant les premiers relevés sur les di érents tracés possibles, j’avais découvert que le désert était à cet endroit saturé de vestiges archéologiques, sans doute d’anciens faubourgs d’Adrar retombés en poussière, mais aussi ce qui devait être les ruines de plusieurs mausolées de saints.
J’avais évoqué le problème avec Lossac, qui avait paru un peu préoccupé par la question : les travaux devaient être nis d’ici à quelques mois et il n’était pas envisageable de mener des campagnes de fouilles, ni de détourner une route dont l’unique intérêt était de relier en ligne droite l’extension de la ville à son aéroport. Le culte des saints, malgré sa nature hérétique, était un élément culturel important de l’islam du désert — plus au sud, les mausolées de Tombouctou étaient célèbres. Les superstitions qui s’y attachaient étaient encore très vives, et le fait d’avoir gardé dans mon portefeuille un petit morceau de tissu arraché à l’un d’eux en était comme une con rmation. On risquait, si on les détruisait — et quand bien même ses usagers prioritaires seraient étrangers à tout cela —, de porter le mauvais œil sur la nouvelle route, qui serait, consciemment ou non, délaissée au pro t de l’ancienne. Ces questions demandaient, dans cet arrière-pays remarquablement épargné pendant les années noires, la plus grande attention.
Lossac m’a alors demandé un peu de temps. Il avait une idée mais il devait auparavant consulter les notables d’Adrar et quelques-uns de ses contacts à l’étranger.
J’avais un peu oublié tout cela, et mon séjour ici touchait à sa
n. Je devais repartir pour la France, où Lossac avait promis de
m’appuyer auprès de ses amis urbanistes. Je pourrais aussi, si la chose me tentait, faire un peu de politique. C’était après tout le projet initial, mais il est vrai que l’excitation qui avait suivi la mort de Machelin était retombée à mesure que la France retrouvait son calme. Lossac avait en tout cas promis de me recommander, le cas échéant, auprès des nombreux amis qu’il avait gardés dans ce qu’il s’obstinait à appeler le RPR. Il pouvait ainsi, sans di culté, me faire entrer dans les services d’urbanisme d’à peu près n’importe quelle ville des Hauts-de-Seine — c’était là, apparemment, qu’il avait conservé le plus de contacts. Tout m’était en fait à peu près ouvert, et même des fonctions plus directement politiques, comme celle de conseiller en urbanisme dans le cabinet d’un maire. Tout était ouvert, sauf la ceinture rouge et Paris, citadelle socialiste pour l’instant imprenable. Même s’il existait un moyen, m’avait-il précisé, de prendre le pouvoir sur l’urbanisme de la capitale. Il m’avait demandé à cet égard où en était ma thèse sur l’élargissement de Paris. La mort de Machelin l’avait brutalement interrompue, mais j’avais assez de matière pour lui donner ce qu’il appelait une forme plus politique, et cela pouvait particulièrement intéresser certaines personnes.
Les travaux de la nouvelle route, entre-temps, avaient commencé, et comme je l’avais craint, celle-ci avançait tout droit sur un mausolée.
Lossac avait réuni à peu près tout ce qu’Adrar comptait de notables, et une foule de plusieurs centaines de personnes s’était elle aussi déplacée.
Nous entourions ainsi le petit édi ce en boue séchée et recouvert de chaux. C’était un mausolée très simple, avec son toit-terrasse crénelé et sa petite chambre mortuaire accessible depuis un escalier extérieur.
J’ai remarqué la présence de dignitaires religieux, d’apparence plutôt rigoriste, qui portaient de longues barbes et des djellabas grises, ainsi que de plusieurs ouvriers et leur contremaître, réunis autour d’un petit bulldozer.
J’ai d’abord pensé que les religieux, opposés à la destruction du mausolée, étaient ici pour manifester leur désapprobation — les quelques militaires présents auraient ainsi eu pour fonction d’empêcher la foule, fanatisée, de s’en prendre aux ouvriers. Mais ces derniers, étrangement, ressemblaient beaucoup, avec leurs longues barbes, aux dignitaires religieux, et ils semblaient même plutôt bien s’entendre.
Je me suis alors demandé si les religieux n’étaient pas simplement là pour s’occuper du transfèrement rituel de la dépouille du saint. Aucun d’eux n’est pourtant entré avec nous dans le mausolée. J’y ai accompagné Lossac, très content de lui, mais qui refusait de me dire quoi que ce soit sur la suite des événements. Deux militaires ont arraché le drap et ouvert le tombeau. Ils ont ensuite porté — ou plutôt versé, tant la chose semblait légère et poussiéreuse — la dépouille du saint dans un cercueil neuf, qu’ils ont chargé dans un pick-up, sans que les dignitaires religieux ni la foule autour d’eux ne manifestent aucune réaction.
Le bulldozer s’est mis en action et c’est alors que la foule a commencé à réagir, poussant des cris de joie, encouragée par les prières des religieux. Il a fallu moins d’une minute pour que le mausolée soit entièrement détruit.
« Ce sont des wahhabites, m’a alors expliqué Lossac. Ils sont opposés à toutes les idolâtries. Je les ai fait venir d’Arabie saoudite — vous n’imaginez pas comme la chose a été di cile, j’ai dû faire jouer mes contacts à tous les niveaux, mais comme des Saoudiens
nancent en partie l’agrandissement de l’aéroport, personne n’a
vraiment pu s’opposer à leur présence. Ils ont de plus nancé le pèlerinage à La Mecque de tous ceux qui sont venus assister à notre petite cérémonie — pas vous, pas d’inquiétude ! La foule, seulement la foule. Nous sommes très loin d’Alger ici, on peut prendre des libertés amusantes avec l’État laïc. Ils appartiennent à une sorte de confrérie musulmane qui s’est spécialisée dans la lutte internationale contre l’idolâtrie et pour la pureté de l’islam. Du terrorisme plani é, intelligent et paci ste, si vous voulez. Ils ne vont rien faire sauter, ils ne vont jamais tuer personne, ce sont des missionnaires. Ça a été un plaisir de travailler avec eux. Ils sont très liés, d’ailleurs, à la famille Ben Laden. Pas du côté Oussama, bien sûr, mais de l’autre : une famille tout à fait respectable qui fait dans le bâtiment et les travaux publics. Cela leur a coûté une fortune, mais ils ont tenu, par ailleurs, à venir avec leurs propres outils : le bulldozer leur appartient. C’est presque, mais ce ne serait pas gentil de présenter les choses ainsi, un objet sacré pour eux — une sorte d’idolâtrie résiduelle, si l’on veut. Ces destructions, si choquantes pour nous, sont tout à fait courantes et acceptées en terre d’islam. On a détruit ainsi plusieurs des maisons du Prophète, sa tombe aussi je crois, et sa maison natale, à La Mecque, est en sursis. Cela nous choque, évidemment. C’est nous qui sommes, enfants de Mérimée, de l’UNESCO et de la charte de Venise, païens et idolâtres. L’islam est une religion très spirituelle — certains, dit-on, n’auraient même rien contre la destruction de La Mecque.
« Tenez, d’ailleurs, et je sais tout cela presque de première main, je le tiens d’un vieil ami préfet, un homme que vous allez bientôt rencontrer, qui était à l’époque, comme aujourd’hui d’ailleurs, membre du cabinet du ministre de l’Intérieur : le propre frère de Ben Laden a fait partie de ces religieux fanatiques qui ont pris d’assaut la Grande Mosquée de La Mecque — cela devait être un peu avant votre naissance. C’est le plus étrange des coups d’État, un coup d’État religieux. S’il fallait trouver un événement historique qui supporte la comparaison, je ne verrais que l’enlèvement du pape par Napoléon, a n que celui-ci vienne le sacrer empereur. Mais Napoléon, lui, n’était pas croyant. Nos wahhabites, eux, le sont tout à fait. Ce qui ne les a pas handicapés le moins du monde, ce jour-là, pour attaquer le saint des saints. La fameuse Pierre noire, sur l’un des angles de la Kaaba, a d’ailleurs été profanée, dans l’histoire, à plusieurs reprises, par des croyants fanatiques. Et la Kaaba elle-même n’a peut-être été épargnée qu’en raison de son paradoxe même : c’est un monument vide, la négation, somptueuse, monumentale et idolâtre, de toute idolâtrie. En tout cas, ce jour-là, le politique s’est montré étonnamment faible, et le religieux étonnamment fort — l’un tout emprunté par son respect contre nature à des symboles religieux, et l’autre entièrement libre, dégagé de toutes les normes du droit, y compris du droit religieux. L’armée et la police saoudienne ont ainsi dû négocier avec les oulémas pour avoir le droit d’entrer avec des armes dans la mosquée. Et il a fallu, in ne, l’intervention des Services pour reprendre l’édi ce — nos propres services, les services français, plus tolérables en ces lieux que les services américains, même s’il a fallu qu’ils se convertissent pour avoir le droit d’accéder au site. Cela dit, rien de plus facile ni de plus rapide à faire que de se convertir à l’islam.
« Toujours est-il, et la chose est plutôt piquante, que les vétérans de cet assaut, dont quelques-uns sont maintenant très haut placés dans la hiérarchie militaire, notamment dans l’entourage immédiat du ministre de l’Intérieur, sont techniquement musulmans. »
Je n’allais pas assister à l’achèvement de la route. Cette étrange cérémonie, ni tout à fait religieuse ni tout à fait païenne, aura été l’une des dernières choses que j’aurai vues en Algérie.
J’ai pris dès le lendemain un avion pour Paris, où le préfet, dont Lossac venait de me parler, devait justement me recevoir — Lossac m’avait chargé de lui apporter une mystérieuse valise.
L’homme était devenu l’un des éléments clés de la campagne électorale alors en cours.
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