Le Grand Paris

Aurélien Bellanger · Chapitre 2 sur 5 · partie 4/5

Pages du PDF

Le Grand Paris

Le Triangle d’or

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Tout cela manquant un peu d’unité et de vision, j’ai adjoint à ma note une introduction historique, certain que cela plairait à Nivelle, dont l’obsession, alors que l’état de grâce approchait de son terme, était de rendre un peu de lisibilité et de profondeur à l’action du Prince, dans les faits plutôt erratique. Mes projets urbanistiques devaient posséder la dimension d’une geste présidentielle.

Je commençais ainsi par montrer que de Gaulle avait été moins un bâtisseur qu’un visionnaire, plus un urbaniste qu’un architecte. Je rabattais en fait cette gure encombrante, dont la contribution à l’architecture française se serait limitée sans cela à la croix de Lorraine géante de Colombey, derrière l’œuvre magistrale de l’un de ses serviteurs, le légendaire Paul Delouvrier, le visionnaire génial, l’ami de mon grand-père. Je célébrais ainsi la construction des villes nouvelles, destinées moins à a aiblir Paris qu’à augmenter la portée de la Ville lumière sans trop en épaissir le tissu urbain, mais en dégageant au contraire, autour de ces nouveaux foyers, des vides, des parcs, des vallées profondes et presque giboyeuses, des morceaux de campagne intacts formant ensemble une ceinture verte — on pouvait comparer cet urbanisme du plein et du vide aux lentilles de Fresnel qui équipaient les phares, lentilles aussi puissantes que légères, et dont le caractère ajouré permettait paradoxalement une meilleure concentration de la lumière ; je n’oubliais pas, en empiétant un peu sur les règnes de Pompidou et Giscard, de montrer comment ces villes nouvelles allaient s’articuler avec la ville-centre grâce à un chef-d’œuvre architectural, le complexe souterrain, commercial et ferroviaire des Halles.

Je faisais dé ler ensuite, après ce panorama succinct des réalisations urbanistiques du fondateur de la Cinquième, tous ses successeurs, dont les mandats se trouvaient ramenés à quelques monuments — j’entendais montrer, selon les formules maintes fois répétées par les politologues, qu’un grand président devait inscrire son mandat dans la pierre pour ne pas manquer son rendez-vous avec l’histoire, mais qu’à trop chercher, aussi, le prestige plutôt que la fonction, on ne se montrait pas à la hauteur de la fonction présidentielle : l’histoire de France n’avait jamais manqué d’architectes, mais les urbanistes y étaient rares.

Dans l’onomastique parisienne, deux noms attestaient du passage sur terre du président Pompidou : une voie rapide qui longeait habilement la Seine presque au niveau de l’eau, et le Centre Pompidou, que l’intelligentsia de gauche avait toujours préféré appeler Beaubourg, mais sans aller jusqu’à contester qu’un portrait cinétique du président défunt par Vasarely en orne le hall, ni qu’on ait nalement baptisé Georges le restaurant panoramique du niveau 6 : le président sous cortisone, vague ectoplasme dont on se souvenait tout au plus qu’il fumait, comme Gainsbourg, à la télévision, valait cachet d’époque et désignait au visiteur la rafraîchissante inconscience de l’ère industrielle. On se rappelait aussi, devant les tubes colorés de l’édi ce, qu’on aimait jadis le comparer à une ra nerie, mais sans arriver à déterminer si cela se voulait alors un compliment ou un reproche.

Il était revenu au président Giscard d’Estaing d’inaugurer ce grand musée du XXe siècle. Mais c’est plus tristement à un autre projet que le président déchu était resté associé, en tant que président cette fois de la région Auvergne, connue pour ses volcans et, depuis 2002, pour son parc à thème volcanique Vulcania, édi ce de loisirs à vocation scienti que doté d’un geyser arti ciel et d’un cratère cinématique — la logique des monuments était souvent cruelle.

Son successeur avait su, en apparence, la retourner à son pro t. Mitterrand est ainsi resté dans l’imaginaire français comme un président bâtisseur, un Louis XIV républicain, un pharaon démocrate. La chose avait en tout cas été parfaitement mise en scène, mais l’aventure manquait singulièrement d’audace. Le président avait en réalité survolé son sujet, posant ici ou là des monuments facilement spectaculaires, comme l’Arche ou la pyramide du Louvre, mais n’était jamais véritablement intervenu dans le plan de la ville, pas plus qu’il n’avait tenté d’en changer les dimensions : son Paris restait celui des touristes et des provinciaux, un Paris pour les yeux et pour les enfants, destiné à nir en diapositives dans la coque en plastique coloré d’un appareil photo factice vendu à Montmartre. On entendait presque les clics du bouton-poussoir entre les monuments.

C’était un Paris de décorateur de théâtre plutôt qu’un Paris d’architecte, avec ses intéressants ratés, comme le concours de l’Opéra Bastille, qui avait vu le jury choisir la proposition pataude d’un jeune architecte en croyant y reconnaître la main de Richard Meier, valeur sûre de l’architecture chirurgicale des années 1980. Les plaques blanches responsables de la confusion avaient d’ailleurs ironiquement commencé à se détacher peu après la construction de l’édi ce, rendant nécessaire la pose d’un let de protection, pour le coup absolument original, avant que d’autres ratages similaires ne fassent de cet élément de décor imprévu, et d’habitude réservé aux corridors alpins, un accessoire iconique de l’ère mitterrandienne.

Chirac avait été, lui, avant que la chose ne devienne une insulte dans la bouche des sociologues ou des urbanistes, l’instigateur de la ville-musée, aux gabarits intangibles et aux ségrégations spatiales minutieusement pensées pour mettre en valeur le patrimoine sans nuire à l’activité économique — il avait ainsi été le grand promoteur du façadisme, doctrine architecturale réprouvée qui laissait les façades intactes pour mieux remplacer, derrière elles, les hommes par des photocopieurs.

Paris avait en réalité peu changé au cours de ces cinquante dernières années et ses habitants tendaient à considérer que c’était plutôt une bonne chose.

L’histoire architecturale de Paris était nie, le temps était devenu cyclique. On tournerait de quartier en quartier sans toucher au bâti et en marquant même une certaine prédilection pour les zones qui n’auraient jamais connu l’urbanisme. Bastille avait ainsi été à la mode pendant les années 1980, avant le Marais dans les années 1990 et Oberkampf pendant les années 2000, puis cela avait été au tour du faubourg Saint-Denis, le lieu même de notre triomphe. Mais un Parisien sur cinq était exclu du jeu de la gentri cation et de la redécouverte émerveillée des anciens quartiers populaires — les 8 millions d’habitants de ce qu’on s’obstinait à appeler la banlieue, l’espace des Franciliens, de ceux qu’on refusait d’appeler Parisiens et qui constituaient pourtant le vrai peuple de Paris.

Ceux-là subissaient l’éloignement et les mauvaises conditions de transport. Ils vivaient dans un monde unanimement considéré comme laid et, malgré la tentative polycentrique des villes nouvelles, comme irrémédiablement périphérique. Ils demeuraient cependant trop admiratifs de Paris, la ville achevée et parfaite, pour y renoncer complètement — ils en subissaient l’attraction fatale, et n’hésitaient jamais d’ailleurs, à l’étranger ou en province, à usurper le titre de Parisiens.

Le système ferroviaire de la métropole valait les meilleurs systèmes de ségrégation sociale, les meilleurs systèmes de castes ou d’apartheid : les habitants de Paris avaient le métro, ceux de la banlieue avaient le RER. Les deux systèmes se chevauchaient sans se croiser vraiment. Le métro, construit la plupart du temps en tranchée sous les rues, voire posé sur un viaduc circulaire à l’emplacement des boulevards extérieurs, restait près de la surface, à deux escaliers de la ville, tandis que le RER, aux galeries creusées par des tunneliers monstrueux, se trouvait coupé de tout lien organique avec la ville et traversait des abysses su ocants saturés d’hydrogène sulfuré et de banlieusards aux couleurs incertaines sous des néons tremblants.

Machelin m’avait emmené un jour, au-delà de Provins — mais la chose existait à toutes les extrémités du réseau —, vers le parking gigantesque qui permettait aux habitants des con ns de la métropole d’économiser une dizaine d’euros mensuels en franchissant en voiture les enceintes invisibles des zones tarifaires.

Il était fréquent que ceux-là traversent Paris sans s’y arrêter, de banlieue à banlieue — ainsi des habitants de Marne-la-Vallée, sur la ligne A, qui travaillaient à la Défense —, comme il était fréquent que les Parisiens du centre n’empruntent jamais le RER, considéré comme incommensurablement plus dangereux et plus sale que le métro. Un détail cauchemardesque signalait d’ailleurs le passage de l’un à l’autre monde, la traversée redoutée du miroir : le métro roulait à droite, comme les voitures dans les rues, quand le RER, qui roulait à gauche comme les trains, arrivait toujours par surprise sur le bord de ses quais démesurés.

Le métro tendait naturellement à éviter les terres obscures de la périphérie. Si la ligne 1, la plus fréquentée, tentait, après sa traversée de l’ino ensive Neuilly, une résurgence à la Défense, la ligne 4, presque aussi fréquentée qu’elle, s’arrêtait superbement porte d’Orléans au sud et porte de Clignancourt au nord, comme si le champ de force invisible du périphérique s’était propagé au sous-sol. Il fallait à cet égard féliciter le président Giscard d’avoir toujours préféré le terme de métro de l’Île-de-France à celui, trop technocratique et ferroviaire, de RER, ou Réseau express régional — mais sa rivalité avec Chirac, alors maire de Paris, expliquait sans doute cette préférence, qui devait rester sans e et sur la réalité.

Je savais pourtant que cette idée de métro francilien devrait à un moment ou un autre revenir sur le devant de la scène, ces deux cartes superposées demeurant insatisfaisantes. On ne réformerait Paris qu’en rééditant l’opération magique des Halles, celle d’une inversion brutale du centre et de la périphérie, mais cette fois-ci à une échelle encore supérieure.

La prochaine convulsion du réseau devrait agréger la métropole entière, considérée en n comme un tout indivisible. J’en appelais ainsi à la construction d’un système de transport hybride, cadencé et sûr comme le métro, mais mis au contact du Grand Ailleurs des zones périphériques. Aux vingt arrondissements actuels, j’allais en ajouter cent autres, cent arrondissements qui porteraient cette fois non pas des numéros mais des noms de villes, les noms de ces villes captives d’une banlieue dont le Grand Paris Express — c’était le nom que j’avais imaginé — aurait o ert le rattachement dé nitif à la capitale de la France.

Ce serait alors la n dé nitive de ce scandale urbanistique qui durait depuis des siècles, ce serait la n des banlieues, de cette ville indistincte égarée loin des villes, ville qui était étymologiquement celle des bannis et qui était restée un lieu de relégation, avant de devenir celui d’une interminable crise qui ressemblait de plus en plus à une guerre civile.

J’avais fait gurer, sur la première page de ma note, un schéma simpli é du futur Grand Paris Express, qui désignait les points d’intersection entre la carte de l’agglomération parisienne telle qu’on la connaissait et le territoire invisible du monde des infrastructures — les pointillés que la ville saurait exploiter pour trouver seule sa forme optimale. Je m’étais inspiré d’une carte du Quartier latin que j’avais vue chez Machelin, carte sur laquelle apparaissaient, comme les lignes de faille d’un cristal sur le point d’éclater, toutes les barricades des journées insurrectionnelles de mai — carte dont l’esthétique générale demeurait cependant plus proche de celle d’un schéma d’aménagement de l’ère gaulliste que d’une gravure révolutionnaire.

Le calme apparent de la surface était, dans les deux cas, menacé par ces intrusions, ces ssures, cette gestation souterraine de la ville du futur — on était entre le romanesque naïf de la vue en coupe d’un immeuble parisien et le sublime terminal de celle d’une arche interstellaire. J’avais désigné, à l’intention des infrastructures du Grand Paris Express, les lieux où la ville, accablée, pourrait recevoir le secours de ce dieu mécanique.

Le Grand Paris Express ferait magiquement apparaître, au-dessus de la forme confuse de l’agglomération parisienne, une ville inédite, aussi fraîche qu’elle était ancienne, une ville aussi grande que Londres et aussi vivante que New York, une ville qui venait de voir sa population multipliée par cinq et sa surface grossir, instantanément et presque sans aucuns travaux, jusqu’à la taille critique d’une mégalopole.

OceanofPDF.com

Nivelle m’a convoqué, à la n de l’été, pour suivre l’avancée de mon travail. Elle allait lui donner une dimension inattendue.

La réforme du Grand Paris — puisque c’était de cela qu’il s’agissait, même si j’avançais prudemment derrière mes projets d’infrastructures — serait l’une des deux ou trois grandes réformes du quinquennat. Et, avait-elle ajouté, ce sur quoi nous serons peut-être tous jugés. Ma note manquait cependant un peu de méthode et de sens de la mise en scène. J’avais mélangé l’essentiel et le secondaire, pensant que Paris pouvait faire l’objet d’une métamorphose invisible. J’avais négligé la passion absolue du peuple de France pour les symboles ostentatoires et le goût du Prince pour les coups d’éclat médiatiques.

D’une certaine manière, les infrastructures étaient moins importantes que l’architecture institutionnelle de la chose, avait souligné Nivelle — la très politique Nivelle. L’infrastructure organisationnelle, c’était l’enjeu majeur. Trouver à faire fonctionner le Grand Paris, ses milliers d’élus, ses centaines de conseils municipaux, ses huit conseils généraux, ses instances régionales qui contrôlaient les transports et, au-dessus d’elles, l’État qui supervisait les fonctions stratégiques de l’ensemble. L’infrastructure institutionnelle devait être remise à plat, les cartes rebattues, le mille-feuille écrasé. Le Grand Paris devait être repensé dans une perspective nouvelle — perspective anomale et sans points de fuite, perspective cavalière de cette ville faite de quatre cents communes juxtaposées, toutes rivales et toutes haïssant Paris, la ville de tous les privilèges et l’unique centre, pourtant, d’une agglomération sans lui dysfonctionnelle et anonyme.

Il fallait changer d’échelle, passer du Paris historique au Grand Paris de l’avenir. Mais je devais le dire plus fortement. Nous allions créer le Grand Paris, la marque Grand Paris. Ce serait avant tout une marque politique. Ce serait le grand projet, l’axe majeur. Tout pouvait échouer mais pas cela. Le Grand Paris devait réussir. Paris était peut-être la seule chose qui marchait encore bien en France, la seule chose qui n’avait pas décroché. La ville demeurait dans à peu près tous les classements la troisième ville la plus in uente du monde après New York et Londres.

Nous n’avions plus le choix si nous voulions sauver cette chose presque sacrée dont nous parlions encore avec des frissons : l’élan de la campagne, d’une campagne marquée par l’idée presque magique de rupture, et par la redécouverte que la politique, à l’opposé des autres sciences, qui recherchaient la régularité de la loi et la monotonie du nécessaire, était la science de l’imprévu, de l’unique, du possible et de l’inespéré. Nous avions cru aux promesses messianiques de notre candidat et avions toujours compris son slogan de campagne comme un dé métaphysique : Ensemble, tout devient possible.

Le Grand Paris était peut-être l’unique concept qui soit à la hauteur de ce programme. Ce serait l’outil merveilleux de la politique du Prince, son arme pour exister en n, non auprès de la gauche, qui le détestait si passionnément que c’était elle, d’une certaine manière, qui l’avait désigné comme le candidat naturel de la droite — il était le candidat le plus merveilleusement clivant qu’on ait jamais vu en France —, mais auprès de son propre camp, qui continuait à douter de lui, qui lui reprochait en aparté son teint pâle, ses trois mariages et ses mauvaises manières, qui lui aurait préféré, s’il n’avait pas pris soin de l’assassiner lui-même, un rival plus grand, plus beau et plus français que lui.

Mais le Prince allait o rir à cette droite hostile le plus beau cadeau qu’un roi ait jamais o ert à l’un de ses vassaux : non pas Paris, mais Paris en mieux, Paris augmenté, Paris redevenu la capitale du monde — ce Grand Paris que j’aurais fabriqué pour lui et pour sa clientèle bourgeoise, hautaine et prétentieuse.

Il s’agissait, avait continué Nivelle, d’une nouvelle libération de Paris, de la fabrique d’un dragon européen, de la relance soudaine de la ville sur la rampe verticale de la modernité : Paris comme un nouveau Séoul, comme un nouveau Shanghai, comme une machine à ridiculiser New York et Londres. Plus qu’un pays, avec ses e ets de balourd et de contrepoids pénibles, avec les aménagements in nis de sa carte fractale et les coûts ruineux de ses territoires périphériques, je tenais entre mes mains un objet pur et incandescent, dense et indestructible.

Le projet de Grand Paris, à peine esquissé, se heurtait pourtant à une di culté majeure : Paris avait été conquis par la gauche en 2001, Paris ne nous appartenait plus. Nous l’avions perdu et la chose dérivait mollement depuis, sans projet politique majeur. La ville-monde était devenue une jolie ville de province, une ville agréable aux Parisiens, plutôt démocratique même, et probablement moins corrompue que pendant les années Chirac, mais inutile au monde, et aussi lisse que ses boulevards extérieurs réaménagés pour le passage du tramway — son dernier grand projet d’infrastructure, tout juste digne d’une capitale de région.

Écrasée par sa propre banlieue, quatre ou cinq fois plus peuplée qu’elle, et institutionnellement privée des outils qui lui auraient permis de réa rmer sa préséance, la ville se dévorait elle-même, cherchant partout de l’espace, transformant l’été ses voies sur berges en parcs éphémères, colonisant aux Batignolles ou à Tolbiac les dernières emprises ferroviaires de la SNCF, cherchant partout, dans sa voirie serrée et son onomastique saturée, ce qui pouvait encore ressembler à une place, pour lui donner aussitôt le nom d’un héros progressiste. Paris était devenu le lieu du culte laïc et sage d’une démocratie décevante et irréprochable. Paris s’accrochait à la modernité magnétique de ses bornes Vélib’, comme il s’accrochait à tout ce qui lui rappelait son passé de ville moderne et éblouissante ; Paris commémorait sans n l’avenir qu’il avait représenté mais ne communiait plus que dans les idées complémentaires de n de l’histoire et d’économie circulaire.

Paris, dé nitivement, nous échappait, Paris la capitale des bobos, ces bourgeois qui pour la première fois, peut-être, dans l’histoire du su rage universel, non seulement votaient contre nous, mais donnaient en plus à leur vote une composante artiste insupportable, allant jusqu’à voter pour des candidats écologistes ou trotskistes. Nivelle avait manifesté, en utilisant ce mot pour elle absolument anachronique, beaucoup plus de surprise que de dégoût — elle avait alors souri et j’avais vu passer quelque chose de cruel dans ses yeux bleus. Je m’étais souvent demandé comment elle conciliait sa pratique politique avec le message des Évangiles. La réponse était à cet instant assez claire : il n’y avait dans ces moments plus rien de chrétien en elle.

Elle avait un plan, un plan de reconquête.

Elle m’a d’abord rappelé à quel prix s’était faite jadis la modernisation de Paris, le plan Delouvrier et les villes nouvelles : de Gaulle avait dû créer les trois départements de la petite couronne et o rir l’un d’entre eux, le plus pauvre, le plus ouvrier, au Parti communiste. Le Grand Paris des Trente Glorieuses avait eu un coût, exorbitant et nécessaire : la création, juste à côté de la capitale de la France, d’une utopie marxiste.

Un département construit autour d’une ville nouvelle, Bobigny — où je n’étais jamais allé mais qui m’évoquait un mélange entre Brasília et une ville interdite de l’ancienne URSS. Un département où près de la moitié de la population vivait dans des logements sociaux, ou assimilés, et dont plus du tiers des habitants — la moitié, si l’on comptait les enfants — vivaient des minima sociaux. Un département dont les élus avaient plani é l’extrême pauvreté pour des raisons idéologiques et électoralistes, et dont ils avaient fait en plus, pour satisfaire à la ligne internationaliste du Parti et contrôler ainsi des populations plus grandes et plus dociles, le département vers lequel transitaient plus de la moitié des nouveaux arrivants en France. Un département où les lieux culturels, les théâtres, les cinémas et les bibliothèques di usaient légalement depuis un demi-siècle la subversion gauchiste : Jean Ferrat chantait des textes d’Aragon dans des MJC Picasso ou Lénine, Manu Chao invoquait le sous-commandant Marcos à la Fête de l’Huma, un groupe de rap appelait à l’abrogation des lois Pasqua ou Debré dans une médiathèque Louise-Michel, une école maternelle était occupée par un collectif d’artistes anti-expulsion — j’en étais arrivé à me demander si Nivelle ne venait pas de compulser une vieille note des RG.

Après ce tableau apocalyptique, Nivelle a marqué un temps : « Ce département, vous allez le reconquérir. Nous allons le reconquérir. Puisque Paris vote à gauche, nous ferons voter la Seine-Saint-Denis à droite. Faire voter les pauvres et les ouvriers pour nous, nous savons désormais le faire. La campagne qui vient de s’achever est le laboratoire de la nouvelle droite, populaire et sécuritaire. La Seine-Saint-Denis, alliée aux Hauts-de-Seine et au Val-de-Marne, nous donne le contrôle hégémonique du Grand Paris, quelle que soit la forme institutionnelle qu’il prendra.

« Vous aurez votre métro, et pour lui donner un supplément d’âme, nous pourrions même organiser une sorte de concours d’architectes. Mais en vérité le Grand Paris n’est qu’une opération de redécoupage électoral. » Nivelle m’a alors annoncé qu’elle avait quelqu’un à me présenter.

L’homme qui est entré était une gure connue de la vie politique française. Obèse au point de laisser entrevoir son ventre blanc entre les boutons de sa chemise tendue, portant des lunettes sans monture qui laissaient apparaître sous ses yeux tout un let de rides, Michel Pornier avait l’air beaucoup plus vieux qu’à la télé.

Il avait pourtant été l’un des plus jeunes ministres du gouvernement Balladur — celui dont le Prince avait été le ministre du Budget et le porte-parole. Lui avait été, en tant qu’unique maire de droite d’une commune du 93 — Vaubron, sur les contreforts du plateau de Clichy-sous-Bois —, nommé ministre de la Ville. Pornier, qui avait fait de sa ville une enclave d’ordre au milieu du chaos, semblait alors l’homme de la situation. Mais sa carrière avait beaucoup sou ert, après 95, de la disgrâce des balladuriens — lui n’avait jamais vraiment réussi, comme le Prince, à rebondir après sa traversée du désert.

J’ai appris ce jour-là qu’ils avaient commencé la politique ensemble. Ils avaient été amis, amis très proches, jusqu’au 6 mai 2007 — les présidents, m’a-t-il expliqué, lucide et un peu amer, n’ont plus d’amis. J’ai compris que quelque chose s’était brisé quand il s’était vu refuser l’accès au Fouquet’s.

Il était possible, au fond, que la nalité politique première de toute la réforme du Grand Paris ne soit qu’un moyen qu’avaient imaginé le Prince et Nivelle pour apaiser le mécontentement de Pornier, qui devait représenter, d’une façon ou d’une autre — sans doute en tant qu’ancien intime du Prince et dépositaire de certains des secrets les mieux gardés des Pasqua boys —, un danger potentiel.

Mais la vie de cabinet m’avait appris à ne pas poser trop de questions, et à accepter que les motifs du pouvoir soient souvent impurs. Faire le Grand Paris pour sauver la France, pour détruire la gauche parisienne ou pour acheter le silence d’un homme, toutes les raisons étaient acceptables. J’étais au service du Prince.

OceanofPDF.com

C’était le début de l’automne, les dernières lueurs de l’état de grâce et du foudroyant été 2007. J’avais passé plusieurs jours à écrire ce qui allait rester, au dire des spécialistes, architectes et politologues, l’un des grands discours régaliens du Prince. C’était pour l’inauguration de la Cité de l’architecture, dans l’aile nord du palais de Chaillot, face à la tour Ei el — la modernisation, en fait, du musée des Monuments français, avec ses moulages en plâtre des plus beaux portiques d’église de France — les têtes de noyées de la France chrétienne, m’avait dit étrangement Nivelle à l’oreille, en me demandant si j’avais lu Aragon.

Je n’avais pas lu Aragon mais j’avais personnellement accueilli les plus grands architectes français, avec leurs écharpes en cachemire de Chandigarh, leurs lunettes excentriques et leurs cheveux défaits — à l’exception de l’un d’eux, sans doute le plus célèbre, parfaitement chauve et qui semblait avoir été redessiné par Starck, avec son crâne pointu et ses oreilles el ques. Il y avait là deux Pritzker et sept Équerre d’argent, les auteurs de plusieurs bâtiments à plus d’un milliard d’euros, des vétérans des grands travaux mitterrandiens, des contributeurs remarqués à l’écriture de la skyline new-yorkaise comme des théoriciens de la ville du XXIe siècle. Ils avaient presque tous écrit des manifestes que j’avais lus, et tous avaient apporté des réponses décisives au malaise des banlieues, à la crise de la représentativité politique, à l’urgence écologique et au désenchantement du monde. Ils avaient pensé la ville, et le Grand Paris était presque trop petit pour eux. Il fallait peut-être remonter au congrès ottant de la charte d’Athènes ou à la construction collective du siège des Nations unies à New York pour trouver une telle concentration d’orgueil bâtisseur.

Ils méprisaient bien entendu le Prince et s’étaient regardés, consternés, quand, au terme de sa visite de l’appartement témoin de la Cité radieuse fabriqué par des lycéens en apprentissage, il avait lâché qu’à tout prendre il préférerait habiter dans un camping-car — il n’avait clairement pas lu ma note préparatoire. Les architectes avaient souri cruellement, mais c’était moi, et non le Prince, qui m’étais senti le plus mal à l’aise : lui pouvait jouer innocemment au naïf, et même à l’idiot, quand je devais être, moi, son conseiller en urbanisme et en architecture, infaillible et irréprochable. Mais je savais que je n’avais de toute façon aucune chance d’être pris pour autre chose que pour un imposteur. On n’était poli avec moi — un parfait inconnu qui avait fait l’objet, déjà, de plusieurs tribunes perplexes — que dans la mesure où j’avais l’oreille du Prince et la main sur des budgets pharaoniques.

Les architectes formaient une caste étrange. Une élite professionnelle incontestée, même par rapport aux médecins, qui devaient rester des praticiens quand eux pouvaient se contenter d’être des intellectuels purs — mais des intellectuels dont les méditations trouvaient à s’incarner. L’architecte, depuis les années 1930, depuis Le Corbusier, était l’homme héroïque, l’homme dans toute sa splendeur et dans toute sa démesure. Il possédait le don unique de changer le monde avec un simple dessin — au trait souvent confus et maladroit. Il occupait presque seul, en étant à la fois un artiste et un ingénieur, une place qui, dans un pays très marqué par la séparation entre littéraires et scienti ques, lui octroyait une fonction anthropologique privilégiée — fonction d’autant plus importante que son métier le mettait en relation directe avec l’élite du pays, élite dont il avait à cœur d’interpréter les rêves. Les meilleurs d’entre eux, comme ce matin, étaient même appelés à engager d’égal à égal avec le prince du jour un dialogue direct et franc, par-dessus les vicissitudes du temps et la petitesse des hommes.

Mon discours mettait précisément cela en scène. Il n’existait pas de grand prince sans architectes, ni de carrières d’architectes réussies sans commande princière : « L’architecture, c’est l’identité de notre pays pour les cinquante ans qui viennent. Il est tout à fait normal qu’en tant que chef de l’État je m’engage pleinement dans cette mission : redonner à l’architecture la possibilité de l’audace. »

Le Prince avait auparavant défendu l’idée que la culture n’était pas un luxe, mais l’âme même de la civilisation, et que l’architecture était peut-être, de toutes ses manifestations, la plus directement universelle : c’était la culture rendue habitable et démontrant en n son évidente utilité. J’avais glissé ensuite quelques pointes polémiques, contre la France moche des accumulations périurbaines et des lotissements où ne passait plus le sou e de l’histoire, contre ces quatre-vingt-trois pour cent de maisons construites sur catalogue sans l’intervention d’un architecte, contre ces bâtiments désincarnés qui dé guraient la France, les entrepôts en tôle, les ronds-points, l’abandon général du périurbain à la laideur d’un pragmatisme dénué de toute vision esthétique — ce dernier point, un peu démagogique, m’avait été inspiré par des souvenirs d’enfance de Mitterrand, le président esthète, qui s’était battu pour que les toitures du Morvan, quel qu’en soit le prix, demeurent, par souci d’harmonie chromatique, en ardoises pluvieuses et argentées plutôt qu’en tuiles, moins chères mais trop italianisantes. Cette partie de mon discours avait été très appréciée par tous ceux qui, de Nivelle à Rouvert, la plume o cielle du Prince, farouche et patriotique, luttaient pour que le Prince, après les fautes de goût de l’été, s’apaise, se recentre et se présidentialise.

Le Prince plébiscitait ensuite une approche pragmatique au sujet des constructions de grande hauteur, déplorant moins, contrairement à ses trois prédécesseurs, la tour Montparnasse en elle-même que le mauvais e et d’échelle, qui avait eu tendance à trop rapetisser le quartier alentour — c’était le mieux que j’avais pu faire sur ce dossier sensible. Mais il faisait ensuite un éloge appuyé de la Défense : qu’un président de la République paraisse aimer les tours, c’était en soi une révolution, et l’assistance avait alors senti que tout redevenait possible. J’ai même cru que l’un des architectes allait pleurer. C’était pourtant le plus célèbre de tous, en tout cas le plus gâté par la commande publique, le seul qui puisse se targuer d’avoir bâti trois musées à Paris, dont deux sur les quais de la Seine. Mais il était, disait-on, à jamais blessé de n’avoir pas réussi à construire à la Défense sa tour sans n, tour dont la Cité de l’architecture exposait, un peu cruellement, une maquette en plexiglas jauni.

Après avoir un instant joué à faire peur à l’assistance en évoquant la ville de l’après-Kyoto, du nom du protocole international sur la réduction des gaz à e et de serre qui avait brutalement mis n à l’ère triomphante de la révolution industrielle et de la démesure urbaine qui lui était jusque-là associée — les architectes avaient pour la plupart préféré continuer à jouer sur les deux tableaux en ouvrant des bureaux à Dubai et Shanghai, deux métropoles à l’hybris intacte et au bilan carbone truqué —, le Prince en était arrivé en n, et c’était l’objet principal de son discours, le moment où il devenait de Gaulle ou Napoléon III et moi Delouvrier ou Haussmann, à l’annonce d’une consultation architecturale internationale sur le Grand Paris. L’e et de cette annonce a été salué par des cris, des embrassades et une standing ovation de presque deux minutes. J’ai connu alors, immobile au premier rang, retenant des larmes de joie et croisant un instant le regard du Prince, qui m’a adressé un sourire complice, le sommet incontestable de ma courte carrière politique.

OceanofPDF.com

Le Grand Paris Express est alors devenu un projet presque messianique.

Nous avions rejoint le Prince — et je commençais très lentement à réaliser ce que ce choix avait de crépusculaire — pour relever une dernière fois le dé , tel que les libéraux français l’avaient formulé depuis un demi-siècle : la France pouvait encore tenir son rang de grande puissance à condition de sortir des velléités socialisantes de l’après-guerre, celles que la victoire de Mitterrand en 1981 avait réactivées à contretemps, celles dont Jospin, en réduisant à trente-cinq heures la durée légale du travail hebdomadaire, avait abusivement fait croire qu’elles étaient compatibles avec le monde qui venait — et qu’elles permettraient même de sécuriser l’entrée de la France dans un XXIe siècle équitable et vertueux. L’erreur avait été terrible, alors que la Chine était devenue l’atelier du monde, que l’Indien Lakshmi Mittal venait de racheter Arcelor et qu’aucun grand groupe industriel français n’était plus à l’abri d’une OPA hostile.

Nous avions tous lu le best-seller apocalyptique d’un frêle héritier d’Aron, de Tocqueville et de Turgot qui avait tenté, presque en vain, d’appeler au sursaut, à la réforme de la dernière chance, au redressement de la France. Mais l’image de celle-ci, sur la couverture du livre, recadrée pour ne laisser apparaître que la face accidentée et décroissante de sa frontière nord-est, laissait très peu d’espoir — c’était le lieu même de la révolution industrielle et de sa

n malheureuse, avec ses fermetures de mines et d’usines, son

chômage endémique et sa croissance atone.

Le succès médiatique de l’ouvrage avait en tout cas été de nature à impulser la dynamique d’une sortie de crise ; la boîte à outils libérale était ouverte, proposant tout un stock d’idées où le bon sens le disputait au pragmatisme, de la nécessaire lutte contre les corporatismes à la réforme du code du travail vers plus de

exibilité, en passant par une baisse de la scalité des entreprises —

libre à qui voulait s’en saisir pour relever la France.

Le message allait être entendu et, quelques mois après la sortie du livre, la nomination du Prince à Bercy avait représenté un premier signal positif. Il avait lancé, sous le regard complice des marchés nanciers, une campagne de privatisations partielles dont les béné ces avaient permis à la France de rentrer dans les critères budgétaires de Maastricht et de mettre en œuvre les baisses attendues de plusieurs taux d’imposition. Le Prince s’était aussi attaqué aux profondeurs géologiques de la France, à l’or immobile et improductif de la Banque de France, dont il avait détaché 500 000 lingots pour les revendre au prix du marché.

Mais le libéralisme du Prince, comme au fond sa capacité à réformer la France, faisait l’objet d’un débat : il n’était pas sûr, au fond, que le Prince soit le libérateur attendu, celui qui saurait en n sortir le pays de son marasme économique. L’incroyable énergie qui avait soulevé la France pendant la campagne serait sans doute aussi inexploitable et vaine que celle de la foudre ou d’un tremblement de terre. La théorie de l’électrochoc, sur laquelle le Prince avait fondé sa victoire, trouvait de moins en moins d’économistes pour la défendre, quand son volontarisme obstiné commençait à évoquer un emballement assez semblable à celui qui s’était emparé, à la n du XVIIIe siècle, des cabinets de physique et des salons, quand les exhibitions de mécanismes à mouvement perpétuel et de guérisons magnétiques miraculeuses s’étaient succédé à un rythme rapide sans apporter jamais aucune preuve de leur valeur scienti que intrinsèque ; le Prince pouvait continuer à tressauter sans cesse, à accumuler des miles républicains dans son nouvel A330 de fonction, à courir partout dans le monde, des allées du Bois à celles de Central Park, on avait au fond cessé d’y croire, et le malaise vagal qui

nirait par l’atteindre en pleine course allait bientôt con rmer le

scepticisme grandissant des experts : l’état de grâce était ni, la singularité physique était résorbée, l’anomalie politique était morte.

Tout était perdu, je crois, dès la n du premier été. Le tournant libéral de la France n’aurait été qu’un leurre et le déclin de l’Europe, de toute façon, était une chose trop écrite, dans les statistiques économiques, dans les données démographiques, dans la croyance naïve en l’existence de cycles historiques, pour qu’un homme seul puisse inverser la conjoncture fatale.

On commençait, d’ailleurs, jusque dans les profondeurs du Triangle d’or, à noter la présence de plus en plus active de ceux qui n’avaient été jusque-là que les riches fantômes de la capitale mondiale du luxe — des princes saoudiens accomplissant à Paris une variante mercantile et carnavalesque du hadj, entre la place Vendôme et l’Étoile, et versant, dans les bars lounge de la rue de Penthièvre, leurs aumônes rituelles à leurs coreligionnaires nés du mauvais côté de la Méditerranée et du périphérique. L’immeuble du Triangle d’or, comme tout le pâté de maisons, qui incluait aussi, de l’autre côté, quelques-unes des plus prestigieuses façades de l’avenue Montaigne, venait ainsi d’être racheté par un fonds qatari. Fonds souverain qu’on disait également intéressé par le PSG, quand l’Arabie saoudite avait pris à sa charge la réfection d’une cour du Louvre, bientôt destinée à accueillir les arts islamiques.

Paris parviendrait sans doute ainsi à sauver son rôle de capitale du monde — de petit Londres continental et ra né : viendrait un jour où posséder un hôtel particulier à Paris serait comme posséder un riad à Marrakech. Cela représentait, pour beaucoup, et pas seulement à droite, quelque chose de désagréable — on commençait à parler, de plus en plus ouvertement, d’un projet concerté de contre-colonisation et d’une satellisation insupportable de Paris autour de quelques intérêts opaques et indéchi rables.

La géopolitique était devenue une science paranoïaque et le Prince avait très largement contribué à cela. Je me souviens qu’il avait un jour commencé un discours sur l’immigration par cette remarque simple et provocante : l’Europe sou rait d’un problème structurel, qui était sa proximité trop grande avec le continent africain — formule scandaleuse typique de la grande période du Prince, qui s’était une autre fois opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne en rappelant, simplement, que celle-ci n’était pas en Europe, car l’Europe n’avait pas vocation à partager une frontière commune avec l’Irak. À tout cela, qui formait l’air du temps un peu orientalisant de la n des années 2000, et qui possédait le douceâtre des menaces lointaines, il fallait désormais opposer une menace plus réelle sur la prospérité du monde.

Graslin, dont beaucoup d’amis travaillaient dans la nance à Londres et à New York, a été le premier, de tout le cabinet, à évoquer, dès l’été 2007, la possibilité, terri ante, d’une crise économique mondiale. Plusieurs indicateurs tendaient à montrer que les titulaires américains de crédits hypothécaires — des produits

nanciers sophistiqués qui, en nanciarisant le risque de défaut,

avaient permis à beaucoup d’entre eux, même avec des revenus très faibles, d’acquérir leur logement — avaient de plus en plus de di cultés à payer leurs traites. Cela risquait tout simplement d’entraîner la plus importante crise nancière que le monde ait connue depuis 1929, une crise des banlieues de dimension mondiale, l’e ondrement, après celui des centres-villes dans la seconde moitié du XXe siècle, de la ville pavillonnaire elle-même, du rêve américain dans ce qu’il avait de plus spéci que et de plus universel.

Le danger était réel. Il m’appartenait, la crise étant immobilière et risquant d’avoir des conséquences urbanistiques désastreuses, de m’emparer du sujet. Il pouvait cependant s’agir, à moyen terme, d’une opportunité majeure pour n’importe quel projet ambitieux d’infrastructure : la dévastation à venir, après trente ans de victoire idéologique d’un néolibéralisme joyeux et pur, celui de Hayek et de Friedman, annonçait le retour à Keynes et à des politiques ambitieuses de relance par l’investissement public et les grands travaux.

Politiques dont le Grand Paris Express était le véhicule idéal.

OceanofPDF.com

J’allais passer les deux années suivantes à superviser la consultation internationale sur le Grand Paris, rencontrant à peu près tout ce que la France comptait d’architectes, d’urbanistes et de penseurs de la ville. S’il ne s’agissait pas à proprement parler d’un concours, aucun projet ne devant l’emporter à la n, il fallait néanmoins sélectionner les dix équipes lauréates qui auraient la chance d’être retenues, pour la gloire de Paris et le divertissement du Prince. Le but était avant tout de parler du Grand Paris, de le rendre visible, d’en faire un enjeu collectif — tout en vitri ant les ego des architectes stars, qui seraient évidemment tous sélectionnés et dont les projets, ainsi neutralisés, feraient l’objet d’une belle exposition rétrospective. Car il était en réalité acquis, dès le départ, que le projet qui l’emporterait, une fois toute cette dramaturgie achevée, serait le mien, le onzième, le projet fantôme, celui du Grand Paris Express dont j’allais concevoir la forme dans le plus grand secret pendant qu’en surface les architectes se passionneraient pour des projets d’infrastructures aussi super us qu’un monorail circulaire érigé sur le terre-plein central du périphérique, que des téléphériques de banlieue à banlieue ou que des autoroutes

uviales.

J’ai dessiné plus de mille fois les courbes de mon métro automatique avant d’arriver à un résultat satisfaisant — je m’étais souvenu du jeu mathématique des ponts de Königsberg, un graphe en forme de tête d’oiseau qu’on ne pouvait parcourir en une seule fois qu’à condition d’ajouter au-dessus de ses yeux une ligne supplémentaire, résolution qui m’avait illuminé, enfant, après plusieurs semaines passées à essayer en vain de compléter la gure. La solution qui m’était apparue était à peu près aussi satisfaisante : la construction de trois lignes nouvelles et le prolongement de deux lignes existantes étaient su sants pour qu’un voyageur aléatoire puisse parcourir sans n toutes les arêtes de la métropole en un seul voyage.

L’ensemble a très peu bougé depuis mes premières esquisses au feutre sur le mur de mon bureau.

Il était convenu avec Nivelle que je m’occuperais surtout des aspects urbanistiques du projet, m’adjoignant pour cela les services de tous les experts qu’il me faudrait — spécialistes du matériel roulant, géologues, démographes et même chercheurs en intelligence arti cielle —, mais que je serais secondé, pour les aspects administratifs et nanciers, par un haut fonctionnaire, Jean-François Lenoir, l’ancien président de la RATP. Il était en réalité hiérarchiquement très au-dessus de moi, et être membre du cabinet ne me donnait aucune préséance implicite : j’étais trop éloigné du Prince pour cela, et lui bien plus habile à se mouvoir dans les cercles du pouvoir.

Ma disgrâce était en réalité programmée dès sa nomination. Je le savais à moitié et m’en accommodais plutôt : j’étais probablement à l’endroit de Paris où l’on travaillait le plus, peut-être quatre-vingt-dix heures par semaine pour les conseillers les plus sollicités, et j’avais besoin de sou er un peu — le lancement du Grand Paris avait été un moment particulièrement éprouvant.

J’étais ivre de plus en plus tôt et peut-être même dès le matin si on comptait l’alcool de la nuit. Mon travail, d’une certaine façon, exigeait cet état, je passais tout mon temps dans des maquettes de villes imaginaires ou la tête perdue dans des dessins en trois dimensions, dans un monde de calques et de re ets étudiés pour magni er la transparence de la ville de demain. Tout était délicat et virtuel, j’étais le citoyen unique de la ville du futur et comme le dernier homme à habiter encore le monde après la disparition de toutes les créatures humaines dans les lignes de code des logiciels d’architecture — le seul habitant de la Jérusalem vectorielle dont la lettre d’information quotidienne con rmait jour après jour qu’aucun autre que moi n’était encore sauvé et que les alcools blancs de la ville céleste m’étaient réservés.

Le Grand Paris Express allait alors devenir le thème récurrent de mes cauchemars alcoolisés. Ces cauchemars avaient commencé peu après l’élection ; je me perdais généralement dans les couloirs de plus en plus profonds du palais, puis dans Paris tout entier, devenu comme l’interminable antichambre de l’alcôve inaccessible d’où le Prince régnait sur la France.

Ils étaient devenus maintenant presque quotidiens et j’étais arrivé au sous-sol visqueux de Paris : je me tournais dans mes draps comme un robot fouisseur, traversant di cilement toutes les couches de la nuit, prisonnier d’un océan d’argile noire sur laquelle les diamants synthétiques de ma tête restaient inopérants. Je mélangeais sans n des considérations géologiques à des problèmes insolubles de nancement du projet et, incapable de les résoudre, j’allais nir, épuisé, dans la collection de crânes usés des catacombes, ou bien on retrouverait mon corps dans plusieurs millénaires, et à une profondeur inexplicable — j’avais peut-être même dépassé sans m’en rendre compte la grotte secrète dans laquelle reposait mon grand-père. J’étais terrorisé à l’idée de décevoir le Prince, de détruire Paris et de ruiner la France. Quand je

nissais en n par me rendormir, c’était pour me retrouver en face

d’un tunnelier ou pour être poursuivi dans l’obscurité par un métro automatique, courant jusqu’à l’encoche lumineuse de la prochaine station, et j’étais encore surpris, le lendemain matin et dans le calme de mon bureau, par des dé agrations lumineuses et des bruits assourdissants de métro lancé à pleine vitesse dans des courbes trop serrées. Je voyais des lettres déformées peintes à la bombe à la place des noms de stations. J’avais beaucoup trop peur pour continuer ainsi.

Je commençais à regretter mes anciennes matinées de black-out, leur néant habituel et douceâtre, mon cerveau vide mais reposé, encore largement intact autour des formes étoilées de la nuit. J’avais pris l’habitude de voir ainsi le Triangle d’or remonter lentement, comme les feuilles d’or dans l’étrange cocktail qu’on y servait au bar ; des images me revenaient, paisibles et brillantes, de la nuit oubliée, de la nuit que j’avais traversée sous la couverture de survie habituelle et qui m’avait déposé, comme par magie, dans ma tour bienveillante, sans plus aucun souvenir de mon retour — et j’ignorais jusqu’au tout dernier moment si je trouverais ou non mon scooter au garage. C’était là bien sûr une situation si régulière qu’elle était presque devenue, par-delà l’alcool, l’objet de ma véritable addiction : je pouvais mourir presque chaque soir, ressusciter chaque matin, laisser le monde derrière moi dans la caverne du Triangle d’or et le retrouver le lendemain intact, oubli et réminiscence protégeant mes nuits de toute atteinte et laissant mes journées se dérouler, au palais, dans un calme studieux. Mais l’alcool s’était lentement empoisonné et mes cauchemars étaient devenus de plus en plus nombreux. Et ils s’étaient mis à représenter une composante importante de mon travail d’urbaniste.

Par-delà mes études minutieuses, par-delà les rapports que je lisais, les cartes que je compulsais, les architectes et les sociologues que j’interrogeais, le Grand Paris Express, lentement, prenait forme, comme une bête sauvage en gestation, une hydre, quelque chose que je portais en moi et dont j’ignorais — mais la chose était-elle encore en mon pouvoir — si je devais le faire naître ou l’anéantir. J’avais entre les mains le destin de Babel, la mâchoire endiamantée du progrès, la machine capable de rendre en n la ville endormie aux cycles dévastateurs des rituels païens de l’économie-monde. J’opérais directement au niveau des temps géologiques, j’accomplissais une œuvre qui dépassait toute durée connue pour atteindre à la structure de l’espèce, à sa mise en danger, à sa projection sur la surface hyperbolique d’une ville conçue moins pour lui servir d’habitat que pour lui permettre d’accéder à un stade critique, terminal — l’extase religieuse de l’espace. Les villes modernes étaient les dernières et les plus grandes des hérésies qu’on ait vues : la religion mise à nu comme une infrastructure.

Je pressentais aussi, je crois, qu’une fois achevé, le Grand Paris Express, entièrement rendu à sa fonction, disparaîtrait pour toujours, comme le tunnel sous la Manche avait disparu avant lui dans la craie bleue des fonds marins — et avec lui le rêve enfantin que l’Angleterre aurait pu cesser d’être une île. Je serais alors peut-être le seul à l’avoir vu vraiment, à l’avoir fait pivoter dans l’air silencieux de mon bureau, à l’avoir vu de l’extérieur, dans l’atmosphère si lourde de mes rêves qu’elle lui avait permis, quelquefois, de s’élever à la hauteur de mes yeux. Libérés de toutes les forces de la terre, ses voussoirs cylindriques s’assemblaient alors sans e ort, dessinant peu à peu des galeries, puis des lignes et en n la totalité du réseau — chi re léger et inconnu, squelette articulé d’une espèce inédite, empreinte à cire perdue de la plus perfectionnée des colonies humaines.

Je buvais pour prolonger cette apparition, pour continuer à percevoir cet objet dont la connaissance m’était réservée, mais qui demandait chaque jour un e ort un peu plus grand, des sacri ces plus nombreux pour le rejoindre — objet qui ne relevait plus depuis longtemps de ma raison ou de mes capacités intellectuelles, mais de ma seule croyance.

J’avais dé nitivement perdu la protection des feuilles d’or de la nuit et j’étais maintenant en danger jusque dans mon bureau silencieux et j’avais peur de devenir fou — j’entendais anormalement bien la ville alentour et les bruits de plus en plus rapprochés d’un train. J’étais dans la situation d’un voyageur épuisé qui verrait passer devant lui, à la place du métro attendu, un sombre convoi de chantier chargé de ballast, et qui comprenait qu’il n’y aurait pas de correspondance et que son voyage s’arrêtait là.

OceanofPDF.com

Je devais ralentir ma consommation d’alcool. Je sentais qu’une crise était proche. J’avais entendu parler bien sûr des Alcooliques Anonymes, d’une main tendue à travers la nuit et à n’importe quelle heure. Mais l’image qui s’était naturellement imposée, à cette idée, avait été celle de la poignée de main historique du tunnel sous la Manche — le Grand Paris avait commencé à m’ensevelir. Je devais ralentir ma consommation d’alcool pour retrouver un peu mes ré exes platoniciens perdus, ceux de l’alcool initial, la boisson abstraite, l’éther cosmique, l’espace primitif — celui d’avant les cauchemars, quand il était encore la boisson de Dieu, le liquide le plus transparent du monde et le révélateur universel, liquide plus charitable que le corps vitré de mes yeux, qui se limitait aux lignes brisées de la perspective quand l’alcool, immense et libéral, tolérait toutes les formes d’espace et tous les types de choses, qui brillaient devant moi dans une douceur égale et préhensile.

J’ai alors accepté, pour me détendre un peu, de me rendre au mariage d’un ami de l’ESSEC. C’était dans un petit château près de Paris, à l’ouest des Yvelines. J’y étais allé en scooter et tout avait bien commencé, j’avais pris la route de Versailles, la lumière était belle, rassurante. C’était un samedi consacré aux loisirs. Il y avait des chevaux sur les chemins de terre et dans le ciel, des planeurs silencieux, dont les trajectoires lointaines, appuyées sur les masses d’air chaud, dévoilaient la topographie délicate du sol : un ensemble de collines assez douces avec au sommet de l’une d’elles, plus allongée que les autres, un petit aérodrome.

Ce n’était plus la région parisienne, congestionnée et angoissante, mais ce n’était pas encore la campagne ; c’était le relâchement printanier de la ville, le retournement de toutes ses techniques vers la plaisance et la douceur de vivre. Le paysage m’évoquait celui des peintres naïfs, comme le Douanier Rousseau, encore plus précis que les impressionnistes quand il s’était agi de peindre les espaces in nis du divertissement, le panorama des nouveaux moyens de transport et la transformation de la terre en jardin public.

Le domaine loué pour la cérémonie incluait un ancien château fort dont on avait fait tomber le quatrième mur, donnant à l’ensemble le caractère factice et agréable d’un décor de théâtre : ces costumes et ces robes étaient exagérés, ces chapeaux n’appartenaient à aucune mode connue, comme les teintes pastel coordonnées des habits des enfants ; la voiture dans laquelle étaient arrivés les mariés était volontairement anachronique et pouvait même, par certains aspects, évoquer une calèche. Ce n’était pas la cour, mais on avait bien fait les choses et j’avais eu un peu envie d’y croire, même si je reconnaissais, encore intacts, les visages amicaux de mes anciens amis devenus cadres dirigeants d’entreprise.

Cette comédie sociale m’a rappelé le palais à la mécanique impeccable, au cœur d’un Paris devenu soudain une œuvre d’art totale, un Opéra aux coulisses invisibles — coulisses qui étaient maintenant sous ma responsabilité directe. J’avais eu l’impression désagréable que Paris rejouait sans n, dans sa scène circulaire, la même pièce de théâtre, le même 1788 de porcelaine, d’insouciance et d’impéritie coupable. Les villes étaient des sommets d’arti ce et c’était particulièrement vrai de Paris, la ville aux infrastructures aussi discrètes que le personnel d’un palace, la ville aux dépendances retenues loin d’elle dans ses annexes invisibles, la ville dont l’intendance n’était plus depuis longtemps qu’une convention de théâtre. Cette urbanité factice m’était d’autant plus détestable que ce dont il s’agissait vraiment, dans les villes, était d’une nature tout autre et d’un prosaïsme extrême.

La survie — c’était bien de cela dont il était question, en dernier lieu, seulement de cela et de nulle autre chose — la survie de plusieurs millions d’êtres humains tenait aux équilibres complexes que nous étions capables de maintenir, hors-sol, dans des villes devenues des écosystèmes arti ciels aux variables innombrables, mais presque toutes sous contrôle humain ou institutionnel. Il ne restait rien du sol originel, de la terre nourricière. On tombait, dès qu’on creusait quelque part, sur un let en plastique rouge ou orange uo destiné à avertir les conducteurs d’engins de l’existence d’une canalisation d’eau, de gaz ou d’électricité. La ville était séparée de ces uides vitaux par ce mince let et on pouvait imaginer l’y suspendre et l’y laisser mourir — c’était en réalité la situation même de Paris, si nous renoncions un seul instant à prendre soin de lui. Le pouvoir politique entretenait des liens étroits avec l’idée d’apocalypse. Le plan Vigipirate n’avait pas été levé depuis 1995 et l’état d’urgence en était resté le nom familier du Léviathan moderne — la créature monstrueuse et humaine qui nichait dans les villes.

Continuer : partie 5 sur 5