Le Grand Paris
Le Triangle d’or
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Paris s’était en tout cas retrouvé, c’était l’un des e ets collatéraux les plus inattendus du tunnel, dans l’aire d’attractivité de Londres, dans son bassin d’emploi et dans sa grande banlieue. La City était devenue le Londonistan des cadres supérieurs, une terre d’exil idéale aux mœurs commerciales rigoureuses mais aux lois libérales, et la chose commençait à devenir problématique.
L’attractivité de Londres était une insulte permanente au rayonnement de Paris. Les ux migratoires étaient si défavorables que Londres était même devenue, selon les médias anglais, la sixième ville de France — cela avait été une révélation spectaculaire, même si les médias français s’étaient empressés de nuancer cela : les quelque 200 000 ou 300 000 Français de Londres plaçaient la ville au sixième rang des villes françaises, entre Nice et Nantes, uniquement si l’on s’en tenait aux villes elles-mêmes, en excluant communautés d’agglomération et métropoles — tour de passe-passe il est vrai facilité par le fait que Londres, le Grand Londres, contrairement à Paris, était à la fois une ville et une métropole. Londres retombait alors, une fois la correction faite, entre Perpignan et Amiens. Il s’agissait cependant d’une population particulièrement stratégique : des jeunes diplômés, des cadres dynamiques, des entrepreneurs audacieux — les vecteurs de la croissance future.
Et les choses seraient bientôt aggravées par l’arrivée imminente de l’Eurostar jusqu’à la gare victorienne, centrale et étincelante de St. Pancras, quand Paris s’était modestement contenté de rénover le terminal banlieue de la gare du Nord. Londres, dès leur sortie du train, leur apparaîtrait dans toute sa splendeur impériale, dans ce mélange subtil d’ancien et de neuf qui faisait le charme de la vieille Europe, mais qui n’était plus tenu en France que dans les palais de la République où, légèrement patiné, il se rattachait à une histoire monarchique grandiose mais défunte, quand il témoignait ici des richesses accumulées au temps de la marine à voile : Paris était plein d’ors inutiles et de vanité irrépressible quand Londres s’en tenait au cuivre, moins précieux mais aussi plus utile.
J’ai senti aussitôt, dès mes premiers instants à Londres, une erté inattaquée, un orgueil intact, un instinct de capitale du monde. Cela s’exprimait dans la forme même de son plan, étonnamment modeste par rapport à celui de Paris et qui fonctionnait beaucoup plus sur la surprise que sur la perspective, les bâtiments les plus remarquables pouvant surgir au dernier moment, sans la vanité d’une longue mise en scène — la ville n’en apparaissait que plus dense et plus sûre d’elle-même.
L’orgueil de Londres s’était successivement matérialisé, au hasard de ma déambulation, dans un croiseur rescapé de la Seconde Guerre mondiale amarré au milieu de la Tamise, dans le bunker où Churchill était résolu à se battre jusqu’à la mort en cas d’invasion nazie, et qu’on avait laissé se recouvrir de lierre, comme si la chose devait être la seule ruine romantique d’une ville qui n’en comptait aucune, dans les tours immenses et spontanées de la City. Cette insolence métropolitaine s’était aussi incarnée, de façon peut-être encore plus spectaculaire, pour quelqu’un habitué comme moi à l’ambiance de couvre-feu républicain de Paris, dans le port de tête des sikhs en turban ou dans l’assurance imprévue des femmes voilées que je croisais.
C’était la erté d’une ville qui avait vaincu Napoléon et Hitler, la
erté d’une capitale impériale, d’une ville restée la capitale d’un monde qui parlait sa langue et qui avait adopté ses normes commerciales. Londres était à l’origine de la plus importante révolution qu’on ait vue depuis l’avènement des grands monothéismes, une révolution si radicale qu’on commençait même à douter, maintenant qu’elle s’était étendue à la terre entière, de la capacité du globe à la retenir — mais sans qu’on puisse pour autant s’empêcher de l’aimer du fond du cœur pour les merveilles qu’elle prodiguait autour de nous, comme pour la douceur qu’elle avait donnée à nos vies.
La révolution industrielle anglaise avait ridiculisé la Révolution française et son concept, capricieux et futile, de révolution politique.
Londres avait été la capitale de l’ère Thatcher comme New York avait été celle de l’ère Reagan, Londres et New York avaient été les deux capitales de ce qui resterait peut-être comme les plus belles années du monde, années qui avaient vu le libéralisme s’imposer partout comme le rêve éveillé d’une espèce au sommet de son intelligence sociale, qui avaient vu les deux gouvernements complices de la plus vieille démocratie du monde et d’une monarchie millénaire accepter de se dissoudre eux-mêmes dans le marché triomphant et dans ses promesses véri ables de paix perpétuelle et de progrès in ni, pour ce qui resterait peut-être l’unique révolution non violente de l’histoire.
L’Angleterre semblait même n’exister que pour démentir les postulats politiques du continent : démocratique et inégalitaire, libérale et traditionaliste, restée monarchique mais travaillant déjà au remplacement de l’État moderne, État moderne qui, une fois cette nouvelle mue politique achevée, resterait sans doute en place, plus pour son habileté à manier des symboles qui sans lui tomberaient dans l’obsolescence que pour ses véritables fonctions supports, depuis longtemps déléguées au secteur privé — chose qui n’en nissait pas d’e rayer et de faire rire les Français, qui aimaient déplorer l’état lamentable du système ferroviaire, privatisé, du Royaume-Uni, sans se rendre compte que c’était leur système politique dans sa totalité qui faisait l’objet ici de plaisanteries inquiètes.
Au fond, l’Angleterre était restée une monarchie pour mieux rappeler à ses gouvernants successifs leur rôle essentiellement décoratif, quand la France, républicaine, demeurait monarchique par fatalité, prisonnière d’un pouvoir aussi pesant qu’une couche géologique — couche géologique dont Londres faisait des briques légères quand Paris jugeait plus digne de lui d’aller puiser en profondeur des pierres somptueuses, rares et ouvragées.
Pendant les jours rapides et cruels qui avaient conduit, en juin 1940, à la capitulation de la France, les deux capitales s’étaient livrées à une courte interprétation urbanistique de la dialectique du maître et de l’esclave : Londres avait accepté l’idée du Blitz et de sa destruction possible, quand les élites parisiennes, réfugiées à Bordeaux et terrorisées à l’idée que Paris soit détruit, avaient précipité la vieille capitale de la France dans l’enfer froid d’une paix muséale. Dès lors Paris était devenu une capitale zombie, une ville de garnison où les troupes allemandes viendraient en villégiature pour se délasser du front de l’Est, quand les élites françaises se reposeraient, dans une ville d’eaux des contreforts du Massif central, de l’écrasante responsabilité d’avoir eu, un jour, à gouverner la France. Logiquement, au soir du 18 juin, le général de Gaulle avait fait de Londres sa capitale, la capitale de la France libre — et Paris ne s’en était jamais remis.
Londres avait brûlé et avait été rebâtie, Londres avait été bombardée et s’était reconstruite, Londres avait perdu la plupart de ses infrastructures portuaires et avait transformé ses docks en promenades piétonnes et en quartier d’a aires. Londres, comme toutes les villes du monde — à l’exception notable de Paris —, participait aussi, avec enthousiasme, au potlatch urbanistique global qui consistait à construire des bâtiments iconiques, si possible élevés, ou présentant des prouesses structurales. Mais Londres était entrée dans le jeu à un rythme trop élevé pour que la chose se résume à une opération publicitaire : on construisait ici, depuis dix ou vingt ans, tellement de tours qu’on ne les comptait plus ; c’était des icônes périssables, sans cesse dépassées, comme à l’âge d’or de Manhattan, des tours comme des meubles, qui pouvaient passer de mode et qu’on aimait seulement neuves, des tours qui se savaient mortelles, comme les icônes sacri cielles d’une modernité atteinte, jouée sans e ort, et presque avec désinvolture.
Paris avait toujours voulu régner sur le monde quand Londres avait seulement voulu commercer avec lui, l’exciter plutôt que l’impressionner.
La raison demeurait à Londres un outil, là où Paris en avait fait un dé adressé à l’univers.
Paris s’était toujours pensé comme n, comme équilibre, comme destinée du monde. Londres s’était plutôt vue comme une brèche ouverte du globe, un estuaire destiné à lancer sans n ses vaisseaux à la conquête de toutes les mers et de tous les océans, sans s’attendre absolument à ce qu’ils reviennent tous mais en établissant, depuis les bureaux de la Lloyd’s, les probabilités empiriques de ces aventures commerciales — la Lloyd’s qui ressemblait, avec ses bureaux hyperactifs répartis autour de son gigantesque atrium que traversaient des escalators lumineux, autant à une version intensi ée de Wall Street, qu’à l’intérieur d’un navire de commerce, ou qu’à une vue en écorché du commerce mondial.
Londres était la ville libérale parfaite et la droite française était tétanisée par elle.
Londres n’était pas la capitale d’un pays mais celle d’un empire. Londres n’était pas, comme Paris, victime de la mondialisation, elle en était l’inventrice et la principale béné ciaire. « Un particulier s’enrichit à employer une multitude d’ouvriers ; il s’appauvrit à entretenir une multitude de domestiques », avait écrit Adam Smith ; Londres s’était généreusement engagée à fournir cette dispendieuse domesticité à tous les milliardaires du monde.
Lakshmi Mittal était l’un d’eux. L’homme était le plus mauvais souvenir de l’histoire récente du capitalisme français, celui qui venait, un an plus tôt, de conquérir le métallurgiste Arcelor, l’un des
eurons du CAC 40. Il était indien et la réussite de son OPA hostile
avait marqué l’avènement irréversible des pays émergents sur la scène économique mondiale, comme elle avait traumatisé la France.
À la suite de l’attribution des jeux Olympiques de 2012 à Londres — les remerciements du monde, pays émergents en tête, pour services rendus —, et son maire ayant manifesté le désir de voir l’édi cation d’un monument pérenne, qui resterait le symbole de l’événement, on avait décidé de construire une nouvelle tour dans le futur village olympique, une tour absolument gratuite, une tour érigée pour l’amour de l’art et dont les plans seraient con és à un artiste d’origine indienne, quand l’acier nécessaire à sa construction serait o ert par le groupe Mittal. La chose prendrait la forme enroulée et in nie d’un ruban de Möbius dressé comme un crotale rouge à travers le ciel de Londres. C’était le parti pris exactement inverse d’une autre tour venue elle aussi couronner une capitale à l’apogée de sa puissance, la tour Ei el, tour cette fois destinée à servir de point culminant et d’asymptote infranchissable à une ville dont la construction s’était symboliquement achevée quand ses quatre piliers s’étaient rejoints, à 300 mètres du sol.
La tour Ei el était restée plantée là, au bord de la Seine, à la façon irréversible d’un harpon dans la peau grasse d’une baleine, et avait marqué le rattachement dé nitif de Paris à un temps révolu, à une Belle Époque idéalisée et défunte — quand l’ère victorienne sans cesse actualisée par le clinquant steampunk de la capitale anglaise semblait devoir durer toujours comme un âge universel du monde.
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Je passais désormais mes journées et mes nuits avec Villandry et Graslin, qui m’avaient initié au monde des bars d’hôtel et à l’art ra né du clubbing. Parfois Garnier-Rivoire, le porte-parole de la présidence, se joignait à nous, mais jamais très longtemps, les libertés que nous prenions avec tel ou tel personnage important du cabinet le mettant mal à l’aise. Berthier, le conseiller diplomatique, venait aussi, mais c’était cette fois ses rapports supposés avec les services secrets qui nous empêchaient de nous sentir complètement libres. Nivelle, en n, venait quelquefois ; la chose était rare, mais elle nous accompagnait alors jusqu’à la n de la nuit.
C’est à cette époque, entre deux conquêtes rapides, dans cette ambiance de camaraderie virile, que je suis tombé amoureux d’elle — de la secrète et réservée Nivelle, de la catholique et mariée Nivelle, de l’inaccessible et sacrée Nivelle.
Elle nous appelait les Trois Droites, d’après la typologie de René Rémond, l’intellectuel o ciel de la Cinquième République, dont la mort, survenue juste avant le premier tour, avait symboliquement laissé le Prince libre de réinventer la droite à sa convenance. Graslin le libéral était Orléans, le muni cent Villandry était Légitime, quand j’étais, moi, l’élève de Machelin, Bonaparte. Mais elle disait aussi, et je crois que la formule venait de lui, que nos di érences importaient peu car, intrinsèquement rebelle, la droite n’existait pas.
Nous n’existions pas mais nous étions les plus brillants, les plus rapides et les mieux informés. Nos connaissances cumulées auraient permis, si on nous avait téléportés sur une planète hostile, d’y construire, de mémoire, la civilisation parfaite, techniquement au niveau de la Terre, intellectuellement très loin au-dessus et politiquement en conformité parfaite avec la République de Platon — le communisme en moins. La France, notre cible du moment, ne résisterait en tout cas pas longtemps à nos expériences de terraformation. Nous étions orgueilleux, nous avions le devoir de l’être, pour faire plier le cabinet d’un ministre jaloux, pour dicter à un média ami son feuilleton politique de la semaine, pour obtenir, d’un militaire de passage, notre dose mensuelle de secret-défense, qui nous permettait d’établir des paris sur un possible passage, avant l’automne, du plan Vigipirate de rouge à écarlate. Mais nous savions que l’avion présidentiel, où nous avions parfois le privilège de monter, était une cible plus tentante qu’un banal RER. Nous étions aussi exposés aux menaces de mort, aux tireurs fous, à l’anthrax postal et — mais de cela nous ne parlions jamais — à la possibilité plusieurs fois certi ée par l’histoire d’une révolution.
Nous quittions en général l’Élysée très tard, après avoir mangé dans l’un ou l’autre de nos bureaux et commencé à boire, soit des bouteilles qu’on était parvenus à sortir des caves grâce à des complicités dans les cuisines, soit de la vodka que je gardais dans mon frigo.
Souvent, l’un de nous devait rester travailler toute la nuit, comme au temps des dissertations en retard, et nous le laissions alors, heureux et soulagés à l’idée que l’un des plus brillants cerveaux de la nation plani e son avenir sur du papier à en-tête pendant que nous prenions un repos mérité.
Nous glissions déjà sur les trottoirs brillants de la Ville lumière, de la ville pluvieuse et dédoublée avec la certitude d’être ivres dans l’heure, d’être ivres et de parler avec des inconnues aux yeux profonds comme ceux des espionnes, de parler de politique, les mains moites de peur d’en dire trop, de trahir l’un des secrets du Prince et de déclencher une guerre pour un instant d’amour. Paris était beau alors comme une ville conquise, une ville prosternée sous les pas légers de ses nouveaux maîtres, une ville souple comme le ruban d’un trottoir roulant qui pouvait nous conduire, dociles, n’importe où mieux qu’un chau eur ou qu’une escorte. La ville possédait ces soirs-là, sous nos semelles de cuir habituées à claquer sur les parquets sonores du palais, une douceur bienveillante, comme si ces trottoirs, malgré l’automne qui commençait déjà, avaient fondu pendant le jour pour nous restituer le soir leur odeur d’humus pétrolifère et leur tension caoutchouteuse.
Nous marchions en ligne sur ces trottoirs qu’un homme en armes nous avait laissés prendre à la sortie du palais, trottoirs si étroits que l’un de nous — c’était souvent le léger Villandry avec ses costumes si cintrés qu’il ressemblait à un oiseau — devait marcher dans la rue, insouciant, au milieu des voitures, sans jamais cesser d’appartenir à la troupe serrée que nous formions. La traversée des Champs donnait presque toujours lieu à la même scène, Villandry disparaissant soudain pour réapparaître de l’autre côté d’un ux de voitures en apparence infranchissable. Nous nous interrogions alors sur le caractère surnaturel de la chose, et il en jouait à merveille, nous saluant comme un magicien ou nous désignant un jour le double fond d’un cabanon du jardin des Champs-Élysées comme l’entrée d’un souterrain possible — à l’entendre, tout communiquait, l’Élysée, Beauvau, l’Assemblée nationale, Matignon et le Sénat, et il attirait notre attention sur les épaules du Prince, parfois un peu poussiéreuses. Il semblait aussi maîtriser l’hypnose, quand nous marchions ensemble, que la ville se relevait sur les côtés, nous prenant dans sa main et nous faisant descendre avec elle de plus en plus loin, à des profondeurs qui n’avaient jamais vu la lumière du jour, et que nous l’écoutions nous raconter ses dernières aventures sexuelles avec tel ou tel membre du cabinet, histoire déjà entendue mille fois mais sans cesse embellie et à la chute toujours retravaillée, chute qui parvenait encore à nous choquer par la mention d’un détail dégoûtant ou sordide inédit qui tombait à chaque fois devant l’entrée de l’établissement où il avait réservé une table.
C’est ainsi que nous avons découvert un soir le club qui allait devenir le lieu privilégié de nos années princières, le QG secret de la France. Installé dans l’ancien parking souterrain d’un hôtel, il était situé plus de trois niveaux en dessous de la rue et on y descendait par un ancien monte-charge recouvert de miroirs sur ses six faces. La chose, in nie, associée au trouble gravitaire de l’accélération, était déjà en soi une ivresse su sante : nous avions décroché de Paris, du Palais et du monde pour entrer dans l’alcool, l’alcool servi sur les glaçons les plus purs et les plus grands qu’il y ait jamais eu, l’alcool à la viscosité si belle qu’il échappait à la physique des choses et qu’il parvenait à remonter de nos verres à nos bouches en édictant seul les lois de son mouvement.
Nous avions perdu, dans le grand ascenseur, toutes nos barres d’antenne et nous savions que tant que nous resterions ici les diodes de nos BlackBerry, programmés en surface pour réagir immédiatement quand une lumière rouge signalait l’arrivée d’un message, resteraient toujours vertes. Nous étions désormais sans repères et sans ordres.
Nous étions pourtant au cœur de ce qui allait rester dans l’imaginaire collectif le marqueur idéologique le plus fort de ce début de mandat : au cœur du bling-bling, dans un monde entièrement passé à la feuille d’or. Des murs en bois à la table du bar, tout était doré, nos mains et nos visages étaient dorés, et même les alcools blancs le devenaient après que le barman y avait laissé tomber un n copeau d’or pur. Le Triangle d’or aurait pu être une maison troglodyte directement creusée dans les sous-sols de la banque de France et il était doux de sentir que le cœur du monde était un endroit aussi précieux.
J’avais toujours pris soin, avant de descendre, d’avoir avec moi un préservatif, un seul, dans son étui doré. J’entrais dans le domaine des chasses présidentielles, prêt à déchirer la chose pour libérer l’anneau d’or tendre recouvert d’huile brillante. J’ai ainsi passé des heures à regarder les re ets du Triangle d’or dans les pupilles dilatées des lles que je voulais séduire et qui dé laient si nombreuses entre le bar où je les abordais et les toilettes où nous faisions l’amour que j’ai oublié leurs visages et leurs noms — ne me restent que les paillettes entrevues dans leurs yeux et le souvenir de leurs hanches légères que je tenais entre mes mains conquérantes comme si j’avais tenu là les bords dangereux du monde.
Je me souviens aussi, dans leurs cous, de leurs parfums amers au goût de fruits à peine mûrs ; je devais rapidement descendre et m’agenouiller sous elles pour me l’enlever de la bouche, tandis qu’elles se débarrassaient de leurs petits sacs à main, dont les chaînes dorées à gros maillons résonnaient sur la faïence des toilettes. Elles avaient, légères et interchangeables, rarement plus de vingt ans, elles étudiaient les sciences politiques et jouaient à se pencher, avec leurs tailles gracieuses et leurs os apparents, au-dessus du grand puits du pouvoir. Accoudés au bar, attendant nonchalamment notre tour, nous regardions ceux d’entre nous qu’elles entraînaient avec elles et qui tombaient avec l’indi érence décapitée d’une hydre — notre corps composite se recomposerait tout seul, notre corps composite, le corps d’emprunt du Prince, le cabinet entier, souple et invulnérable.
Je n’avais jamais aimé les blondes. J’aimais les cheveux noirs, les yeux sombres et la fatalité sensuelle des amours trop rapides. J’aimais les cheveux noirs car je ne voulais rien voir et suivre leurs parfums comme des traces d’animaux dans une forêt humide, je voulais renverser leurs têtes en arrière et mordre leurs cous, je voulais être au cœur d’une nuit sans étoiles, je voulais être aveugle et perdre avec elles tout contact avec le monde, je voulais retrouver des instincts primitifs.
J’étais un prédateur. Je méritais d’en être un, j’étais au service du Prince et presque prince moi-même.
Malgré ce fétichisme pour les cheveux noirs, les yeux et les cheveux clairs de Nivelle, quand elle descendait avec nous, me troublaient beaucoup plus, comme son catholicisme rare, jamais mentionné mais toujours présent dans son sourire presque aussi doux que celui de la Joconde. Il n’y avait pas de fatalité pour Nivelle. Ce n’était pas une âme perdue, un corps à conquérir. Je voyais tout autre chose, dans ses yeux, que le passage furtif de la mort.
Je voyais la vie, la vie toute simple et presque mièvre, la vie en Dieu et la possibilité de l’amour. Je voyais dans ses yeux l’unique royaume qui me manquait et le seul que je voulais conquérir.
J’avais en regardant ses yeux la pensée ré exe de ses grands ovules clairs.
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Dans la nuit avancée du Triangle d’or, j’avais osé évoquer avec Nivelle mes instincts de conquête, j’avais osé parler de mon désir insatiable à cette calme chrétienne — mais j’avais eu trop peur, au dernier moment, de lui avouer que j’étais amoureux d’elle.
Elle m’avait alors longuement parlé du Prince comme d’un amour déçu ; elle m’avait aussi raconté comment elle était redevenue chrétienne et j’allais faire preuve, ce soir-là, d’une audace inhabituelle en la regardant dans les yeux et en lui touchant presque la main. Elle venait de citer Madame de Staël en riant cruellement : « J’avais vu des hommes très dignes de respect, j’avais vu aussi des hommes féroces : il n’y avait rien dans l’impression que Bonaparte produisit sur moi, qui pût me rappeler ni les uns ni les autres. Son caractère ne pouvait être dé ni par les mots dont nous avons coutume de nous servir ; il n’était ni bon, ni violent, ni doux, ni cruel. Un tel être, n’ayant point de pareil, ne pouvait ni ressentir, ni faire éprouver aucune sympathie : c’était plus ou moins qu’un homme. »
Le Prince évidemment n’atteindrait jamais cette ataraxie paradoxale de l’homme d’État le plus fantastique de l’histoire, et c’était cela, je crois, qui l’avait le plus blessée. Bonaparte avait tué le rôle. Il avait été le premier et le dernier des modernes ; le seul moderne, la créature sui generis, l’homme incréé et la fatalité individuelle.
Nivelle m’a raconté ce soir-là qu’elle était redevenue catholique en comprenant ce qu’il y avait eu de christique dans cette trajectoire. Il avait fallu, pour faire exister cette âme, en sacri er plusieurs millions d’autres, les mettre dans la balance et constater qu’aucune d’elles ne valait celle-ci, et que toutes ensemble elles n’en étaient encore qu’une approximation grossière —Napoléon n’avait pas été le bourreau de ces âmes, il en avait été l’élu. Plus profondément, et comme cela avait été souvent remarqué, Napoléon avait été le Christ des modernes, la perfection faite homme et le modèle inimitable — elle s’était au passage moquée de Machelin, « le Christ raté de la modernité française ». L’homme moderne trouvait dans Napoléon l’exemple unique d’une émancipation complète. L’énigme de la liberté, qui avait, depuis les premières interrogations sur la grâce et la prédestination de Luther, constitué le paysage intellectuel de la modernité, était en n résolue : il aurait existé, au moins une fois, un homme nécessairement libre. L’ère moderne n’aurait duré que quelques secondes, comme une idée dans le cerveau de Bonaparte, celle d’un accord miraculeux entre les circonstances historiques et la psychologie, entre le monde extérieur et le monde intérieur — une concordance si parfaite qu’elle n’avait, dans l’histoire, presque aucune chance de se réaliser, à moins que l’histoire ne soit uniquement destinée à la rendre possible. Inversant alors la théorie hégélienne du grand homme destiné à servir l’histoire et à tomber, une fois sa tâche accomplie, comme une cartouche vide, Nivelle envisageait plutôt l’histoire comme le coup de feu lui-même, destiné à faire exister, pour un instant unique de grâce, un homme entier et véritable. Nivelle a évoqué aussi le principe anthropique qui voulait que les lois du monde soient compatibles avec l’existence d’observateurs humains capables de les décrire. Cette ré exivité de la matière sur elle-même atteignait pour Nivelle, avec le grand homme, un stade supérieur et communiquait directement avec le grand mystère chrétien de l’incarnation : le grand homme était devenu les lois du monde elles-mêmes, les lois du monde en lui étaient devenues vivantes.
Et le Prince, malgré tout, gardait en lui quelque chose de cette promesse. Il n’avait jamais respecté les institutions, jamais accepté d’autre loi que la sienne. Il avait été depuis dix ans la seule chose vraiment vivante, vivante au sens d’incontrôlable, de spontané, d’irré échi, de la vie politique française. Il avait été, à travers les intrigues, les calculs et les complots, d’une simplicité étonnante, d’une simplicité organique. Il avait été le seul homme politique de son temps qui n’ait jamais cessé d’être lui-même et qui l’ait été aussi simplement. Sa brutalité même devait être mise à son crédit, comme une forme supérieure d’élégance, une dénonciation par le fait de l’hypocrisie de ses contemporains. Il avait été le premier homme politique de la Cinquième République à reconnaître publiquement qu’il était ambitieux, sans aussitôt chercher à atténuer le faux scandale d’une telle révélation par une profession de foi altruiste. Le Prince n’était pas ambitieux pour les autres, mais pour lui-même. Il n’était pas un petit entrepreneur de la grâce, dont la seule ambition aurait été de faire fructi er les ambitions des autres, il était la grâce elle-même, l’ambition qui, justement parce qu’elle était pure, les valait toutes, les transcendait toutes, les entraînait toutes avec elle vers la quête du pouvoir et l’élection d’un homme.
Machelin m’avait fait part jadis d’une théorie assez semblable, qui voulait que le plus pur et le plus beau produit du génie athénien, Alcibiade, ait pu, sans en être en rien diminué, sans en sou rir aucune condamnation morale, trahir Athènes pour rejoindre Sparte, poursuivant inlassablement sa seule patrie : son ambition incorruptible. C’était pour Machelin l’une des plus belles et des plus inlassables énigmes de la philosophie politique, qui voulait que l’essence d’un homme, son intégrité, dans ce qu’elle avait de moins collectif et de plus égoïste, de moins moral et de plus physique — car Alcibiade avait trahi pour échapper à la mort —, soit le suprême bien du politique.
Il était évident que Nivelle était amoureuse de cette idée du Prince. Et plus je l’écoutais plus je tombais amoureux d’elle. Nous avions nalement rejoint le fumoir, un cube de verre suspendu et accessible seulement par une échelle métallique. Nous étions alors ses seuls occupants — et les seuls occupants de l’histoire humaine avec quelques grands hommes. Le Prince était tout proche, et Alcibiade, tout petit dans le lointain, parvenait encore à le dé er de sa beauté surnaturelle. Tout était transparent, les pays, les empires et les âmes. Nivelle s’est laissé prendre la main — une main étrangement froide, molle et sulpicienne — sans s’arrêter de parler, les yeux xés sur un point du vide qui devait être occupé par le Christ invisible.
Il y avait dans la correspondance de Bonaparte, avait-elle repris, une fraîcheur de ton étonnante, une absence de vanité presque totale, une franchise désarmante : il ne se vantait jamais que de ce qu’il avait fait, reconnaissant toujours, même dans ses plus belles victoires, la part du hasard et ne s’attribuant aucune des légendes exagérées des hommes providentiels — il n’avait jamais cru qu’en lui et jamais en la Providence. De tous ses contemporains, il était le seul qui peut-être n’ait jamais eu à exagérer ni ses passions, ni ses succès, ni son rôle dans l’histoire, le seul qui n’ait jamais eu qu’à être pour impressionner les hommes, et qui s’y soit toujours tenu, dans le pays le plus vaniteux et le plus hypocrite qui ait jamais été, sans fausse modestie et avec un orgueil préservé. Il était un corps simple dans un monde où les machineries humaines, après un siècle de conversation ininterrompue, avaient atteint un niveau de complexité tel qu’il avait fallu couper des milliers de têtes pour rétablir un semblant d’ordre et de simplicité. Il était la seule tête, rationnelle et calme, qui pouvait convenir à la France, une tête blanche et pâle comme un médicament — Nivelle m’avait alors fait remarquer la pâleur identique du Prince, et sa simplicité désarmante. Elle m’avait ainsi parlé des textos qu’il envoyait à ses plus proches collaborateurs, des textos de la plus extrême franchise, parfois même grossiers et assassins. L’idée, très napoléonienne, qu’il était entouré d’incapables et qu’il devait tout faire par lui-même revenait souvent. Mais le Prince avait aussi des mots très tendres pour ses interlocuteurs, et semblait s’adresser à eux sans aucun calcul, juste sous l’impulsion du moment.
Le secret était là, pour Nivelle. Bonaparte et le Prince étaient tous deux des sentimentaux, et si l’un avait tout appris de Rousseau et l’autre de Barbelivien — il avait cité un jour dans une émission, les larmes aux yeux, une chanson d’amour où des lapins allaient à l’école par des chemins perdus —, ils manifestaient tous deux les mêmes élans spontanés et presque animaux du cœur. Ils avaient tous les deux connu des amours inconditionnelles pour des épouses volages, tous les deux avaient juré de tout abandonner et s’il le fallait de mourir pour elles, tous les deux avaient traversé pourtant le désamour intacts, comme si la douleur les avait simplement parcourus, immense et absolue, mais sans pouvoir s’établir longtemps dans leurs âmes mobiles et entraînées toujours à la conquête du monde — comme s’ils avaient eu simplement la sensibilité des arbres pour le vent.
Nivelle m’avait alors appris que Bonaparte, au Caire, avait manifesté le désir soudain de se convertir à l’islam. Et si les historiens tendaient en général à démontrer qu’il ne l’avait
nalement pas fait, ils ne réduisaient pas non plus la chose à un
calcul politique : il aurait été alors parfaitement sincère et aurait été prêt à reprendre, après avoir renversé l’Empire ottoman et oublié l’Europe, l’œuvre militaire du Prophète.
Bien sûr, Bonaparte surclassait le Prince. Il était plus froid que lui, il avait appris à regarder les hommes de l’extérieur, sans les aimer ni les haïr, il était au fond devenu le vent glacé qui sou ait à travers les branches de l’histoire, quand le Prince, modestement, tentait de les agiter une à une — mais il est vrai que le premier avait béné cié d’une Révolution en tout point merveilleuse, quand le second n’avait eu à sa disposition qu’une émeute fragile et quelques jours à peine d’un timide état d’urgence.
Il y avait pourtant eu, pendant les années d’ascension du Prince, le sentiment confus, dans l’opinion, qu’un coup d’État se préparait, ou que, devenu président, il serait fatal aux institutions. On craignait, oui, confusément, et ce jusque dans son camp, une sorte de 18 brumaire.
J’allais découvrir ce soir à quel point tout cela était illusoire.
J’avais ainsi pensé jusqu’à maintenant que l’imprévisibilité du Prince, à défaut de faire l’objet d’une stratégie raisonnée, pouvait malgré tout constituer un atout politique majeur. Je découvrais qu’elle était surtout pathologique et que le Prince était souvent de l’avis de son dernier visiteur. C’était une faille majeure dans l’organisation de l’État. Les décisions ne se prenaient ni en Conseil des ministres, ni avec son cabinet, mais à la tombée de la nuit, à l’heure où le Prince fumait dans son bureau des cigares avec des gens que nous ne voyions jamais, des grands patrons, des éditorialistes, des mercenaires envoyés en mission commandée. Et le Prince, ivre de pouvoir dans la fumée tourbillonnante, se laissait alors dicter presque toute sa politique. Il joue tous les soirs à Bonaparte, il joue à l’homme d’État de génie au milieu de ses généraux éblouis, ne se rendant plus compte, lui, l’animal politique le plus a ûté qu’elle ait pourtant jamais connu, que ce sont eux qui le manipulent désormais.
Elle aurait pu le sauver si elle avait pu empêcher, aussi, qu’un ancien conseiller de Mitterrand ne lui présente, à l’automne, celle qui allait devenir sa troisième femme et qui le mettrait pour toujours à l’abri des tentations de la réalité. Elle était riche et célèbre, elle avait couché avec les hommes les plus puissants du monde et il y avait peu de stars, hommes ou femmes, avec qui il n’était pas possible de lui prêter une aventure. Elle avait été surtout, avec Claudia Schi er, Naomi Campbell et Cindy Crawford, l’un des super-tops des années 1990, et toute une génération, la mienne, avait grandi à l’ombre de son grand nu dépliant. C’était, pour le Prince, après les réseaux corses de sa première femme et les réseaux médiatiques de la deuxième, l’accomplissement ultime, un morceau pur et incandescent de la voûte du star-system. Son arrivée à Londres, il y avait quelques jours de cela, dans une tenue Dior pastel et sur des ballerines nes destinées à ne pas paraître trop grande par rapport à lui, avait eu le charme des contes de fées, un conte de fées dont soudain le Prince, un peu bossu, un peu di orme, aurait été la princesse exaucée.
Il était trop tard désormais pour Nivelle et pour tous ceux qui croyaient au Prince : il avait quitté le monde. Après le désastre du premier été, l’été du bling-bling et des Ray-Ban Pilote, on pouvait à présent craindre un été de jet-setter — le nouveau riche ne pourrait s’empêcher de jouer à l’oligarque. Sa nouvelle épouse possédait une grande villa au cap Nègre, les photos volées de ses prochaines vacances seraient dévastatrices.
Nivelle avait pourtant tout essayé, entre son divorce et cette rencontre fatale, pour présidentialiser le Prince et réveiller en lui, avant que sa trop jolie Joséphine ne l’endorme, ses instincts bonapartistes. Il y avait eu, entre eux, à ce moment, quelque chose d’un amour platonique. Abandonné par sa femme, il dormait seul à l’Élysée. Nivelle avait pris l’habitude de le rejoindre, un peu avant minuit. Allongés tous les deux sur le chaste couvre-lit de la chambre présidentielle, ils avaient regardé ainsi, sur sa suggestion à elle, les trois premières saisons de la série 24 heures chrono. Je ne crois pas qu’ils se soient jamais pris la main mais leurs cœurs avaient battu, pendant trois fois 24 heures, au même rythme que celui de Jack Bauer, l’homme qui avait vécu, pendant ces trois premières journées, plus d’événements que nous n’en vivrions jamais, Jack Bauer, le petit héros trapu de l’Amérique de l’après-11 Septembre, l’homme obligé de prendre, à la place des politiques lointains et des citoyens ignorants, les décisions urgentes et amorales nécessaires à la survie du monde libre. C’était lui, seulement lui, que Nivelle avait voulu que le Prince rencontre, lui plutôt que le noble et ennuyeux président Palmer, lui, l’homme devenu pur pouvoir, pure action, pur attribut de son Sig Sauer mat, lui, l’homme dont la psychologie avait éclaté et qui n’était plus qu’événement, décompte du temps, survol léger du monde, ivresse balistique et létale — l’homme délivré de tout par la raison d’État. En écoutant Nivelle parler de cet homme qu’ils avaient aimé ensemble, je comprenais peu à peu le pari désespéré qu’avait représenté le Prince pour elle, la dernière chance de croire à l’existence miraculeuse d’un homme moderne et libre, la dernière chance de la modernité elle-même de prouver qu’elle existait bien et qu’il pouvait exister, dans l’ennuyeuse histoire de la physique, des hommes encore capables d’incarner une liberté absolue et d’ouvrir autour d’eux la mer des hommes et des choses comme des héros bibliques. Nivelle était bien plus moderne que chrétienne, ou bien les deux termes étaient liés — la modernité comme hérésie chrétienne dont Nivelle était soudain, devant moi, dans le grand cube de verre du Triangle d’or, l’allégorie inquiète.
Tout cela est loin maintenant, mais je nous revois, Nivelle et moi, elle n’osant encore s’avouer complètement déçue, et moi, amoureux d’elle, tentant de la consoler en lui caressant la main et voyant tout autour de nous, par-delà la boîte en verre où nous nous étions réfugiés, le monde opérer une rotation silencieuse, pour revenir, comme dans un récit de conversion, à sa place initiale sans avoir changé en rien, sinon qu’il venait de confesser par là sa nature légère et spirituelle — j’avais alors tenu un peu plus fort ma vodka transparente et serré, de l’autre main, la main blanche et glacée de Nivelle — main qui a disparu soudain, me laissant seul et triste au cœur d’une révélation ratée.
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Les gens ont peur de quitter les autoroutes en banlieue parisienne.
J’avais rendez-vous à Rueil, invité par le groupe Taulpin à l’inauguration de la trémie nord du tunnel de l’A86, le second périphérique de Paris, dont cet ouvrage d’art, qui relierait Vélizy et Versailles à ma boucle natale, marquerait la clôture dé nitive après quarante ans de travaux. Le tunnel de la Défense étant exceptionnellement fermé, j’avais dû contourner l’archipel moderniste, et je m’étais perdu dans ce paysage que je croyais familier. La chose avait pourtant bien commencé, l’itinéraire éché préconisant de prendre la voie circulaire qui permettait de contourner la dalle et qui passait au pied des tours en verre. Le paysage avait la uidité surréelle du décor d’un vieux jeu vidéo où les seules saccades auraient été provoquées par le remplacement continuel des tours par d’autres tours dans un monde au rendu parfait et à la cinématique impeccable. Mais il m’avait fallu très vite quitter cet état proche de l’hypnose et m’éloigner de la cité de cristal pour m’engager dans Nanterre.
Le trajet m’avait alors paru devoir durer une éternité, une éternité de motifs chaotiques, d’immeubles trop petits, de rues étroites et de sens uniques arbitraires. L’urbanisme parisien s’était brisé ici, sans autre raison apparente que l’éloignement des quartiers centraux, la ville s’était ensablée, sans idéal ni vision, ne laissant émerger d’elle-même que des formes disparates, asymétriques ou inachevées. Les rares bâtiments qui respectaient encore les gabarits haussmanniens, de plus en plus isolés, acquéraient là des propriétés spectrales — la ville, malgré leurs débords encourageants et crénelés, n’avait pas pris ici. Tout était resté étalé, cassé et approximatif, aux alentours immédiats de l’exacte Défense.
Le paysage évoquait une sorte d’apocalypse accidentelle et prolongée, quelque chose d’inexplicablement malsain, moins un cauchemar, en réalité, qu’un rêve répétitif dont l’horreur tiendrait à son absence de n identi able — la ville était dorénavant perdue et le monde moderne commençait à basculer dans un néant aléatoire.
Je suivais sans ré échir les panneaux jaunes de la déviation, abandonnant toute tentative de compréhension plus globale. Prises individuellement, les choses faisaient encore sens, obéissaient encore à des impulsions raisonnables, comme ces pavillons qu’on avait clairement agrandis pour améliorer la vie d’une famille ou ces panneaux publicitaires dont l’a cheur, qui portait le nom un peu désuet d’Avenir, avait dû calculer l’emplacement et la vitesse de rafraîchissement avec soin, en l’indexant peut-être sur le rythme des feux, lui-même obscurément relié, via un réseau de capteurs souterrains, à des données en temps réel sur le tra c routier — capteurs que la fermeture du tunnel de la Défense devait mettre dans un état d’a olement relatif. Mais passé ces interactions invisibles, le paysage semblait mort et pétri é, il n’exprimait rien, aucune signi cation, aucun témoignage du sou e, désormais épuisé, de l’esprit humain sur le monde.
Le paysage dépassait en tout cas les capacités de traitement du cerveau humain et rendait toutes les théories urbanistiques inopérantes, confuses et parcellaires ; il justi ait aussi le remplacement programmé des cartes par les GPS, qui substituaient à leur transparence intuitive le banal séquençage d’un itinéraire sécurisé.
Il aurait fallu entièrement réhabiliter cet îlot insalubre grand comme une ville de banlieue. Ou le détruire. J’ai alors reconnu, sur ma gauche, la pyramide tronquée de l’hôtel de ville de Nanterre, théâtre, cinq ans plus tôt, d’une tuerie e royable, commise par un ancien militant écologiste qui s’était peut-être autant radicalisé au contact de ce paysage détruit que de la pyramide municipale qui prétendait l’ordonnancer encore. J’ai essayé de me souvenir de son nom et de son visage, mais celui qui m’est apparu à la place — son sosie presque parfait, en fait —, lui aussi révolté par la dévolution du monde, lui aussi fasciné pourtant par les gures malé ques de ces grands précurseurs de l’homme moderne qu’avaient été Érostrate et Néron, lui aussi élevé dans une ville marquée par la gure architecturale un peu trop providentielle de la pyramide, avait été Mohammed Atta, l’enfant de Gizeh, le chef des commandos terroristes du 11 Septembre. Et je me suis souvenu alors, dans la ville irrémissible, d’un détail de sa biographie dont la signi cation m’avait jusque-là échappé : il avait entrepris, parallèlement à son engagement dans l’islamisme radical, des études d’urbanisme très poussées à Hambourg. La chose avait en tout cas représenté pour lui beaucoup plus qu’une couverture et semblait l’avoir réellement passionné. Il était di cile d’imaginer qu’il allait commettre le plus grand acte de vandalisme qu’on ait jamais vu, quoiqu’on parvienne à discerner, dans ce que les médias avaient di usé de son travail et de ses opinions urbanistiques, un rejet constant des tours, qu’il accusait notamment d’avoir dénaturé la société de son pays natal.
Je me rappelais que France Culture, ère de ne pas céder au chaos général, avait alors consacré son émission d’architecture hebdomadaire à Minoru Yamasaki, l’architecte du World Trade Center, dont un intervenant — j’apprendrais quelques mois plus tard que c’était Machelin lui-même — avait expliqué qu’il avait déjà été victime, vingt ans plus tôt, d’un acte de vandalisme insensé, avec l’implosion du grand ensemble qu’il avait construit à St. Louis, et qui était selon lui la première attaque plani ée contre l’architecture moderne.
Il ne restait plus rien des idéaux antiques d’une République parfaite, des idéaux chrétiens de la cité de Dieu et du grand projet moderne de l’émancipation des hommes. Les villes n’étaient plus que des structures vides destinées à implorer, en tentant de fonctionner toujours mieux et avec le plus d’intensité possible, le ciel que leur construction avait laissé vide.
Je n’avais pas vu de panneau déviation depuis longtemps quand j’ai soudain ni par reconnaître les lieux ; j’avais quitté Nanterre sans m’en apercevoir et j’avais basculé de l’autre côté de la Défense, pour me retrouver à quelques rues du lieu où j’avais grandi.
J’avais encore les clés. J’ai garé mon scooter devant la maison que j’avais mise en vente pour acheter mon appartement panoramique. Vide, avec ses escaliers à pic et ses trois niveaux, elle m’a paru minuscule — comme si mon enfance retrouvait soudain sa véritable échelle, une échelle décevante. Je tenais à peine debout dans ma chambre en soupente et je commençais à comprendre les di cultés de l’agence.
J’avais chargé une société de tout vider et, n’ayant pas eu le courage de faire un tri, de tout stocker dans un entrepôt Shurgard à Nanterre. La chose avait d’ailleurs été, comme une validation des théories de Robert Venturi sur les constructions autoréférentielles du postmodernisme, l’un des seuls bâtiments que j’avais reconnu dans ma désagréable odyssée périurbaine : comme la boutique de canard en forme de canard repérée par l’architecte à Long Island, un phare rouge et blanc anquait l’entrepôt sécurisé.
Les déménageurs avaient étrangement laissé dans un coin une caisse en bois, remplie d’électronique ancienne. Il y avait là ma Super Nintendo et le radio-réveil dont les diodes rouges avaient veillé sur mon adolescence, ainsi que mon walkman autoreverse Aiwa et une télécommande dont les boutons en caoutchouc, innombrables et en rangées parallèles, avaient repris la liberté relative de la sève de l’hévéa, sève dont ils avaient aussi retrouvé le caractère poisseux — c’était celle du magnétoscope familial, dont j’avais oublié la marque, probablement japonaise, et qui avait été l’objet technique que j’avais le mieux maîtrisé de ma courte existence.
L’ensemble dégageait une odeur de vieux plastique, de renfermé, quelque chose d’indé nissable aussi, qu’on sentait dans les greniers tapissés de laine de verre ou quand on s’approchait trop près des écrans à tube cathodique, quelque chose comme l’odeur électronique du temps, celle de l’électricité statique, une odeur qu’on ressentait, sans savoir en réalité s’il s’agissait d’une odeur ou d’une sensation plus profonde, d’une alarme invisible qui signalait un danger possible, comme la crainte de la foudre aux temps primitifs de la savane arborescente.
J’ai retrouvé parmi ces objets une cassette rouge que j’avais écoutée presque chaque soir, quand j’avais quatorze ou quinze ans, en allant fumer en cachette dans les rues de Colombes. Elle était arrivée dans ma vie de façon étrange, à l’occasion d’un petit héritage du côté de ma mère, quand le décès de l’un de ses oncles, un prêtre breton et mélomane, avait mis à ma disposition un matériel religieux — cruci x, missels et chants grégoriens — dont j’avais dû être le seul, parmi mes cousins, à percevoir l’intérêt. C’était là cependant la moins pieuse de toutes ces cassettes, une compilation des meilleurs moments des grandes symphonies du XIXe siècle : la symphonie Héroïque, la symphonie Inachevée et la symphonie Jupiter, Le Vaisseau fantôme et Zarathoustra. La sélection était particulièrement bien faite pour un non-spécialiste : toutes parvenaient, dès leurs premières notes et sur mon cerveau peu habitué à un tel niveau de sublime, à déclencher des épiphanies en cascade. L’adolescent de banlieue que j’étais devenait soudain le sujet de la loi morale, le voisin des abîmes, le messager des dieux.
J’avais cru devenir alors, avec la réaction d’orgueil qui saisit souvent les enfants intellectuellement précoces quand ils attendent une puberté tardive, plus vieux que tout ce que je connaissais du monde et plus âgé que tous les adultes de mon entourage — j’avais cru que je pourrais faire, plus que l’économie d’une crise d’adolescence, terme détestable, l’économie d’une vie entière pour atteindre immédiatement au stade mélancolique et glorieux de la sagesse.
Je me souviens très précisément du lieu de cette révélation, c’était devant le grand cyprès de la maison voisine, dont les branches inextricables semblaient redoubler le mystère de son existence — il existait en tant qu’arbre, ainsi que comme faisceau de causes mélangées, et chacune de ses branches paraissait aussi nécessaire à son existence que ses racines invisibles —, et j’avais formé, devant cette vision complète de la fatalité de l’univers, l’idée nietzschéenne de surdéterminisme, la plus héroïque des façons que j’avais trouvée de justi er le spectacle du monde en continuant à me passer d’un créateur.
Notre maison, étroite et haute, était en meulière, cette pierre tourmentée caractéristique des premiers âges du monde pavillonnaire, et qui, née de la dissolution putride des organismes microscopiques qui l’avaient précédemment habitée, était comme la dégénérescence du calcaire parisien. Nous habitions ici, dans l’épaisseur de la ville, dans son écorce rugueuse comme les murs antibruit des autoroutes périphériques, et quelque chose nous interdisait d’accéder aux façades douces et claires de l’intra-muros.
Mes parents aimaient faire valoir le caractère patrimonial de notre maison, construite par un architecte Art déco plutôt réputé et qui arborait sur chacune de ses faces un médaillon émaillé représentant une saison. Mais aucun ravalement, aucun nettoyeur à haute pression n’avait jamais pu en extraire la suie poisseuse vissée depuis un siècle à ses pierres poreuses et sombres. Elle demeurait ainsi une butte témoin de l’âge du charbon, un édi ce lié au monde industriel, à jamais salie par sa position périphérique et condamnée à otter à la surface de la ville, comme une pierre ponce incapable d’y être tout à fait plongée. Nous ne serions jamais repris par la capitale au nom si simple et si beau, par la capitale si proche et si lointaine, et nous resterions pour toujours captifs du méandre d’aval.
J’avais souvent eu cette vision, facilitée par le cannabis et la musique classique, de ma ville natale comme d’une ville maudite. La chose était bien sûr exagérée, et devait beaucoup aux noirceurs du romantisme allemand. Mais j’ai retrouvé facilement ce jour-là, en réécoutant la vieille cassette, ce sentiment confus d’exil. Ces symphonies constituaient la bande originale de la révolution industrielle, de ce moment d’arrachement à la terre qui m’apparaissait soudain dans toute son unité : l’exode rural et le développement du système ferroviaire, l’extraction acharnée du charbon et sa transformation en acier, tout cela formant un seul mouvement, une seule boucle mélodique, une seule victoire dont les trophées trop lourds avaient été déposés hâtivement au pied des villes triomphantes. Les banlieues avaient été les champs de bataille décisifs de la modernité et elle en avait conservé ce caractère décharné, cet aspect convulsif — la vieille ligne de front ne s’était plus jamais refermée.
La vie sur Terre n’appartenait plus aux hommes. Plus aucune loi ne parvenait à rendre compte du phénomène. On avait basculé, depuis que l’homme avait rejoint les villes — et c’était maintenant plus de la moitié de l’humanité qui vivait dans ces zones confuses, dans la banlieue de l’idéal, dans les bras mécaniques de cette machine de plus en plus autonome —, au-delà de tous les arts divinatoires connus, de toutes les théories prédictives, dans un monde qui avait survécu à la faillite de tous les instruments rationnels qu’on avait pourtant crus nécessaires à notre survie, mais qui continuait, étrangement, à grossir de plus en plus et à concentrer toute la vie de l’univers.
Un mal inconnu avait pris possession de la Terre, la Terre qui vue de l’espace di usait par taches une lumière jaune inquiétante qui lui promettait comme un destin d’étoile.
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Je suis reparti vers les tours de la Défense, point de repère facile. Mais je me suis, étrangement, perdu une nouvelle fois. J’ai ni par arriver, après en avoir longé la façade régulière en croyant pouvoir rejoindre les abords de l’esplanade, devant l’entrée d’un cimetière. Il avait été jeté là un peu précipitamment, pour pallier la saturation de l’ancien cimetière de Neuilly, dans l’axe de la voie triomphale, censée structurer l’urbanisme parisien jusqu’à la n des temps, et brutalement interrompue, après quelques kilomètres, par les cadavres en décomposition des Neuilléens titulaires d’une concession à perpétuité.
Cette impéritie des urbanistes qui m’avaient précédé était irritante ; je devais tenter de corriger cette erreur grossière pour rétablir, au moins symboliquement, l’urbanisme dans ses droits jusqu’au prochain méandre. On pourrait remplacer ce malencontreux cimetière par une cité des morts verticale — plusieurs villes du monde en étudiaient le concept —, située, pourquoi pas, sur l’esplanade elle-même. La chose aurait eu valeur d’exemple, les six grands cimetières extra-muros de Paris, presque entièrement dépourvus de charme, occupant à peu près la surface du Central Park qui manquait à Paris : c’était un gâchis considérable.
Cela a constitué le point de départ de la longue note que j’ai commencé à rédiger le soir même sur l’avenir de Paris : j’avais identi é, après cette première rupture, plusieurs autres endroits où la ville menaçait de casser, comme dans ces représentations en trois dimensions d’une pièce mécanique qui révélaient, en rouge, les zones soumises à de trop fortes tensions et susceptibles de rompre. J’avais, à l’inverse, identi é des vides mystérieux qui pouvaient faire l’objet de grands programmes d’urbanisme. C’était une façon de mettre dé nitivement n à l’utopie des villes nouvelles, destinées au départ à préserver un anneau de verdure entre elles et Paris. Mais la réserve naturelle avait depuis longtemps disparu pour laisser place aux rectangles colorés des magasins géants et aux constructions basses des entrepôts logistiques — des bâtiments architecturalement si neutres que nous refusions encore d’admettre qu’ils étaient les seuls vrais monuments de notre époque indécise : les grands témoins de la mondialisation des échanges, de la désindustrialisation de la France et d’une idée de la n de l’histoire en réalité plus heureuse que tragique. Il ne devrait plus y avoir de vieux Paris ni de villes nouvelles, de banlieues di ciles ou de glacis pavillonnaire, mais un seul espace, une seule métropole, la métropole du Grand Paris. Je rêvais de réconcilier Paris et sa banlieue, d’abolir les vaines distinctions entre intra-muros, petite et grande couronne. J’avais ainsi imaginé de lever la vieille malédiction des enceintes et du périphérique, à travers un vaste programme de réhabilitation des portes de Paris, lieux restés jusque-là délaissés et qu’on devrait apprendre à considérer comme les places du Grand Paris plutôt que comme les portes du Paris historique. Je voulais aussi réouvrir le ciel de Paris aux tours, redevenues, depuis que l’Asie s’était mise à battre les records américains, les objets iconiques de la modernité architecturale.