Le Grand Paris

Aurélien Bellanger · Chapitre 2 sur 5 · partie 5/5

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Le Grand Paris

Le Triangle d’or

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Mon grand projet de métro automatique était un projet politique, biopolitique, aurait dit Machelin. Je voulais cesser d’avoir à alimenter cette créature invisible, je voulais lui apprendre à se nourrir par elle-même, à serpenter seule dans ses galeries souterraines — je rêvais que la ville devienne en n cet organisme autonome dont nous aurions été les hôtes symbiotiques, nécessaires à son bon fonctionnement mais à jamais aveugles sur ses nalités, je rêvais d’être en n débarrassé des questions moralement trop lourdes de la survie et de l’apocalypse.

J’en étais arrivé au stade, sans doute décisif dans ma carrière d’urbaniste, de dépassement de l’humanisme, stade jamais véritablement atteint par aucun de mes prédécesseurs — les écrits du Corbusier, comme ceux de la plupart des théoriciens de la ville, accusaient une naïveté presque niaise. Quelque chose me gênait dans cet urbanisme progressiste, quelque chose de l’ordre d’un problème d’échelle — des bâtiments trop grands et des espaces intérieurs trop étroits, des cellules d’habitation vendues comme primitives mais dont on sentait qu’elles étaient intellectuellement peu satisfaisantes, et plus proches du terrier archaïque que de la ruche idéale. L’architecture n’avait depuis longtemps plus besoin des hommes, l’architecture était le corps spéculatif d’une civilisation entière, le sens de son évolution, la perception confuse de son destin en tant qu’espèce — les villes, devenues visibles de l’espace, étaient des signes adressés aux étoiles. L’homme n’était qu’une variable de l’ajustement du bâti à la rotondité de la Terre, l’homme n’était que l’instrument du remplacement glorieux de la biosphère par une mégalopole unique.

C’était là, j’en étais de plus en plus certain à mesure que je m’alcoolisais à la table ennuyeuse des célibataires, le sens de mon travail. J’opérais dans le domaine prométhéen de la géo-ingénierie, je travaillais à rendre la Terre aussi compacte et fonctionnelle qu’un vaisseau spatial. J’étais comme un dieu à cette table de cadres modestes et d’ingénieurs prudents. J’acceptais leurs sacri ces et leur e cacité locale, j’écoutais leur conversation qui tournait autour de l’opportunité d’acheter — Paris, au stade où ils en étaient de leur carrière, était encore un peu cher, mais Boulogne représentait un bon compromis ; j’écoutais leur conversation comme j’aurais lu un manuel de démographie parfaitement neutre qui les aurait réduits à leur simple horizon statistique.

C’est à cet instant que la lumière s’est éteinte et qu’un diaporama est apparu sur l’un des murs de la pièce. Les photos se sont succédé à un rythme rapide, une de chaque côté et chacune représentant les mariés au même âge. La rencontre était inévitable. Elle se produirait, étant donné la vitesse à laquelle les mariés vieillissaient, dans moins de deux minutes — j’en avais d’ailleurs été témoin, c’était sur la dalle de Cergy, pendant une fête étudiante. L’urbanisme avait parfaitement joué son rôle. La musique était beaucoup trop mélancolique pour la situation ; on assistait moins au triomphe de l’amour qu’à celui de la fatalité universelle — c’était je crois celle de L’A aire Thomas Crown. Les visages des mariés, entraînés dans le temps corrupteur, se déformaient lentement, perdaient leurs joues et s’allongeaient jusqu’à la maigreur ; les paysages dé laient derrière eux, c’était l’enfance perdue, l’adolescence avec ses grandes mers bleues et ses sourires fragiles, les villes d’Europe reliées en bus bleu et rouge puis en avions orange, avant la loterie chromosomique des fêtes étudiantes — j’ai vu passer le visage de Chloé, que j’avais un peu espéré revoir, mais qui n’avait pas pu venir.

Le compte à rebours devenait insupportable. Je me suis mis à penser à la première lle que j’avais embrassée sur un ferry entre la France et l’Angleterre, à la n de l’enfance, au temps qu’il me restait. Les larmes sont arrivées sans que je m’en rende compte, j’ai dû quitter la table et sortir du château. Je me suis e ondré sur l’herbe et j’ai pleuré là jusqu’à ce que le froid m’oblige à me lever. Le repas était presque ni. J’ai récupéré mon manteau au vestiaire et je suis rentré, en roulant très vite et en pleurant doucement.

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Les derniers mois à l’Élysée, passés à compulser les travaux des architectes de la consultation sur le Grand Paris, me verraient devenir plus un critique d’architecture qu’un urbaniste. Je menais ainsi une existence baudelairienne : attendant le prochain Salon, le jour où les dix projets seraient rendus publics, j’essayais de former l’idée la plus nette et la plus pure de la modernité architecturale en descendant de plus en plus profondément dans les villes en réalité virtuelle que je recevais en pièce jointe.

Des souvenirs de Machelin me revenaient parfois — Machelin dont la pensée m’apparaissait maintenant moins monumentale que je ne l’avais cru, et dont même la mort avait perdu sa signi cation sacrée pour redevenir un simple fait divers, un fait divers comme le Prince savait si savamment les exploiter. Grand amateur de mystères et d’énigmes, Machelin m’avait parlé une nuit d’un paradoxe découvert par Wittgenstein, qui faisait remarquer qu’on pouvait imaginer des ltres de toutes les couleurs et regarder le monde à travers, à l’exception du ltre blanc — on ne pouvait pas imaginer de fenêtre blanche et transparente, comme il pouvait y en avoir des rouges ou des bleues ; le ltre blanc ne pouvait être que translucide et laiteux, et rendre ou tout ce qu’on observerait à travers. Mais, à examiner les premières images qui me parvenaient de la consultation sur le Grand Paris, je ne pouvais que constater l’existence de ce ltre blanc : c’était en tout cas à travers lui que les architectes observaient la ville du futur, aux teintes fades et aux contours e acés derrière une lumière uniforme.

J’avais reconnu là l’esthétique dominante du moment, inspirée par la nouvelle photographie chinoise, précisément fascinée par les métamorphoses urbaines, ou par le travail d’Andreas Gursky, qui s’était fait connaître avec l’image d’une barre d’habitation du grand ensemble parisien Maine-Montparnasse, image un peu terne et monotone, mais remarquable en ce qu’elle avait marqué, après trente ans de domination sans partage de l’esthétique expressionniste du hip-hop, le retour à une représentation neutre des grands ensembles.

Ces aspects éthérés étaient renforcés par l’usage, à peu près généralisé, de concepts abstraits qui barraient les cieux gris de commentaires étranges — car il fallait que les architectes soient, c’était leur rôle et leur fonction, absolument modernes, quel que soit le domaine concerné, du traitement de l’image à la typographie, de l’expression théorique à son rendu plastique. Je m’étais ainsi rendu compte, en consultant ces dossiers, que toutes les avant-gardes littéraires et artistiques s’étaient concentrées là, rendant l’ensemble un peu illisible, un peu incompréhensible, mais formant un modernisme encore intimidant — j’avais l’impression de tenir entre mes mains le testament esthétique de Paris.

Surnageait d’ailleurs, quand son déclin comme forme littéraire était incontestable, quelque chose qui ressemblait à de la poésie d’avant-garde, de la poésie en pleine recherche formelle et typographique, de la poésie retournée à l’âge héroïque du coup de dés mallarméen, mais obéissant aussi au beau programme que lui avait con é le dernier poète de France — le seul en tout cas à être demeuré audible en ce début de XXIe siècle : « Nous avons besoin de métaphores inédites ; quelque chose de religieux intégrant l’existence des parkings souterrains. » La phrase gurait d’ailleurs dans deux contributions : dans l’une, très attachée à la redensi cation urbaine, elle accompagnait l’idée que les parkings de supermarchés et de centres commerciaux pouvaient être reconquis par la ville ; dans l’autre, elle gurait dès la première page, en grandes lettres transparentes, dialoguant avec une question de Robert Venturi : « Is not Main Street almost all right ? »

Ce dernier dossier m’avait particulièrement intéressé : il ne proposait absolument rien et voulait seulement démontrer que le Grand Paris existait déjà tout entier et qu’il était même un objet esthétique de toute première ampleur. Il s’ouvrait sur ces campements sauvages, installés en bordure des autoroutes urbaines, qui m’avaient terrorisé enfant. Le terme choisi, pour en démontrer le génie architectural, était tenségrité, le concept de Buckminster Fuller qui désignait des structures autoportantes légères et qui s’appliquait parfaitement à ces regroupements de tentes igloos. Photographiés au

ash dans le chapitre « L’histoire recommencée », les halls

d’immeuble du 93 — grand lieu de la reconquête des classes populaires par le Prince, qui avait promis d’en expulser la racaille, celle qui empêchait la France qui se levait tôt de manifester son attachement à la valeur travail — ressemblaient à des grottes ornées préhistoriques couvertes de signes fabuleux. « Nazca Amazone » s’intéressait au dessin labyrinthique des zones pavillonnaires, et, contre le procès trop souvent fait de l’arti cialisation induite des sols fertiles du Bassin parisien, en révélait l’incroyable biodiversité : la France périphérique était un nouveau jardin d’Éden, un retour raisonné à la forêt primaire. La diversité ethnique de l’Île-de-France faisait l’objet du chapitre suivant, « Babel Oued ». C’était, sur une dizaine de pages, un millier de portraits, un échantillon représentatif de la diversité humaine et génétique de la population du Grand Paris. L’e et de réel était un peu grossier, on était dans le pire de la photographie humaniste contemporaine, mais la démonstration fonctionnait : Paris était, avec New York et Londres, la seule ville authentiquement et génétiquement cosmopolite. Le projet s’attardait en n longuement sur les frontières de la métropole, sur cet espace périurbain un peu désolé que la sociologie électorale venait de redécouvrir et dont les beautés, lentement, commençaient à être reconnues. Ces pages, qui formaient une abondante documentation visuelle faite de vignettes paysagères rassemblées par thèmes, étaient intitulées : « L’Aleph ». On trouvait là, parfaitement rangés et mis à la même échelle, à la façon des inventaires industriels de Bernd et Hilla Becher, des magasins de bricolage, de meubles et de vêtements ; puis des lave-autos, des restaurants franchisés et des garde-meubles ; des places piétonnes, des panneaux lumineux d’information municipale et des mairies annexes ; des lignes à haute tension, des gares RER et les points de passage, souterrains ou aériens, de l’A86 et de la Francilienne ; des collèges, des PME, des gendarmeries et des commissariats ; des boulangeries, des kebabs, des discounters et des supérettes halal ; des jeux pour enfants, des terrains de sport grillagés et des salles de foot indoor.

Le photographe était un jeune plasticien du nom de Matthieu Oiron. J’avais justement été invité au vernissage de sa prochaine exposition, 93, à la galerie Gagosian du Bourget. Je ne m’étais jamais spécialement intéressé à l’art contemporain, mais je connaissais ce nom, celui d’un marchand d’art qui représentait des artistes dont les œuvres hors de prix étaient destinées à servir de placement à des milliardaires. Située dans une partie de l’aérogare, la galerie n’était d’ailleurs vraiment accessible — en attendant la station d’interconnexion du Bourget, pivot important du Grand Paris Express — que par jet privé.

C’était pour Matthieu Oiron l’exposition de la consécration, sa transformation probable en l’un des artistes majeurs de la scène internationale. Il était jusque-là surtout connu pour avoir récupéré, pendant les émeutes de 2005, une centaine d’épaves de scooters brûlés, qu’il avait exposées, décharnées et inquiétantes comme des squelettes d’animaux monstrueux, dans les espaces post-apocalyptiques du Palais de Tokyo. Il revisitait, une nouvelle fois, cette thématique banlieusarde, mais en en élargissant son approche, en passant du constat machelinien de la guerre civile au portrait plus objectif d’un territoire, la Seine-Saint-Denis, qui était devenu pour le monde, depuis les émeutes, l’un des quartiers les plus célèbres de Paris.

L’exposition s’ouvrait sur la pièce Paris cou coupé, une photo panoramique, présentée comme la plus grande du monde, qui montrait toute la Seine-Saint-Denis vue depuis le dôme du Sacré-Cœur. Elle formait un immense arc de cercle qui reproduisait, avec exactitude, la forme du périphérique — la frontière entre Paris et le 93. Un écran tactile permettait de zoomer dans une version numérique de l’image pour en apprécier l’incroyable profondeur. L’exploit technique était, de fait, remarquable. On pouvait isoler les cheminées jaunes de l’usine de chau age urbain de Saint-Ouen, l’enseigne rotative Siemens de la tour Pleyel, la èche de la basilique de Saint-Denis comme, un peu plus à l’est, les deux fusées Ariane du musée de l’Air et de l’Espace du Bourget ou, un peu après, au milieu de la plaine de France, les dérives des avions de Roissy. On repérait facilement, plus loin à droite, les tours du plateau de Clichy-sous-Bois et en n, à l’extrémité du panorama, l’énorme masse d’un immeuble de Noisy-le-Grand. Mais on pouvait zoomer encore, jusqu’à isoler, à travers une fenêtre, la silhouette d’un habitant, ou dans une rue, celle d’un passant. On découvrait alors que l’artiste avait, au prix d’un travail d’une minutie presque incroyable, modi é chacune de ces gures pour les faire ressembler à l’habitant originel du 93, à saint Denis lui-même, le premier évêque de Paris, représenté tel qu’il avait jadis dévalé les pentes de Montmartre pour rejoindre son lieu de sépulture : chacune de ces gures humaines était décapitée et tenait sa tête entre ses mains.

La partie la plus polémique de l’exposition était ensuite évacuée dès la deuxième pièce, qui présentait, parfaitement alignées sur un immense mur et à moitié scellées pour que seules leurs visières dépassent, des milliers de casquettes Lacoste blanches et immaculées, l’un des attributs les plus emblématiques des racailles de banlieue — Racaille était précisément le nom de l’œuvre. Cela m’avait rappelé cet intellectuel médiatique qui avait pris l’habitude d’évoquer, dès les années 1990 et sans trouver beaucoup de contradicteurs, l’emprise territoriale de plus en plus marquée de ceux qu’il appelait les nouveaux Barbares, et qu’on reconnaissait en général à leurs casquettes, ainsi qu’au fait qu’ils s’exprimaient très mal, voire qu’ils parlaient à l’envers. Meilleur polémiste que sémiologue, il avait cependant manqué un détail dans son analyse d’une civilisation qui courait à sa perte et d’un Paris sur le point de tomber comme une seconde Rome : ces casquettes décadentes arboraient de plus en plus souvent un petit crocodile vert, celui de cette marque née dans les beaux quartiers de l’Ouest parisien, et portant le nom de l’un des vainqueurs de Roland-Garros — signe que le renversement de notre civilisation n’était peut-être pas vraiment à l’ordre du jour. Mais l’intellectuel, trop intempestif pour être sensible à la mode, et trop opposé à la tyrannie publicitaire des marques pour opérer entre elles des distinctions pertinentes, était passé à côté de cet événement vestimentaire.

Heureux comme Tremblay-en-France reprenait le principe du mur panoramique de la première installation, mais pour présenter cette fois des centaines de vues de La Mecque, telles qu’on en trouvait dans tous les bazars d’Adrar, images ajourées derrière lesquelles des disques tournaient lentement, entraînant avec eux les pèlerins autour de la Kaaba. Devant le mur, l’artiste avait disposé quatre ready-made, des énormes plots de séparation autoroutiers en plastique vert, dont la légèreté supposée s’opposait à la symbolique implacable : la chose représentait, pour les automobilistes, la dernière chance de quitter l’autoroute, et représentait peut-être, pour les visiteurs, le risque inquiétant d’une conversion toujours possible — il était en tout cas di cile de s’extraire du spectacle hypnotique de ces moucharabiehs asynchrones.

La dernière pièce avait été réalisée en partenariat avec la société Saint-Gobain, dont la liale Placoplatre exploitait à Vaubron, en attaquant directement la butte témoin de Clichy-sous-Bois, l’une des plus importantes carrières de gypse à ciel ouvert de France et l’un des derniers sites industriels du département ; elle se présentait sous la forme sobre et éblouissante d’une immense pyramide de plâtre, si volatile que les visiteurs se transformaient à son contact en fantômes. La pièce s’appelait sobrement Souvenir de Paris.

C’est là que j’ai revu Pornier, obèse et recouvert de poussière blanche. Il avait l’air encore plus mal que lorsque je l’avais croisé dans le bureau de Nivelle. L’usine était sur sa commune et le travail du jeune Oiron l’intéressait. Il m’a proposé de venir travailler avec lui quand ma mission auprès du Prince serait terminée.

J’ai soudain réalisé que ma vie de cabinet ne durerait pas toujours.

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Impressionné par le travail du plasticien, je lui avais demandé de me servir de guide à travers ce 93 où je n’osais toujours pas me rendre seul, et il avait accepté de m’emmener sur l’emplacement de l’une des futures gares du Grand Paris Express, à Noisy-le-Grand. Située à la pointe sud de la Seine-Saint-Denis, la ville relevait d’ailleurs moins, pour les urbanistes comme pour ses habitants, du trop sensible 93 que de l’environnement urbanistique apaisé de Marne-la-Vallée — la plus mystérieuse des villes nouvelles — dont j’avais découvert un jour, cela avait été comme la première illumination de ma carrière d’urbaniste, qu’il n’avait jamais existé de ville de ce nom, et que la ville nouvelle n’était qu’un projet d’aménagement qui n’avait jamais coïncidé avec aucune entité stable.

Je crois qu’Oiron voulait surtout m’alerter sur un possible risque de vandalisme architectural, le maire de Noisy-le-Grand envisageant de détruire l’un des plus importants complexes urbanistiques de sa ville, au motif qu’il ne permettait pas, de par la complexité de ses volumes, la mise en place d’un système de vidéosurveillance e cace. Mais il y avait aussi, à Noisy-le-Grand, quelque chose qui était susceptible de m’intéresser : les vestiges d’un vieux projet de métro automatique.

Oiron m’avait raconté ses années de jeune artiste en partageant avec moi une bière dans le RER, RER qu’il avait absolument tenu à emprunter, alors que j’avais proposé de mettre un chau eur à notre disposition. Il venait de la scène punk et du monde des squats — de la ville coupante et qui collait aux pieds, lieu d’émergence de la seule culture urbaine authentique, avec la culture hip-hop, évidemment, dont elle était, si l’on veut et pour résumer grossièrement les choses, la version blanche. Mais les deux mouvements avaient ni par fusionner, les cultures du gra et les pochoirs néo-situ des punks avaient donné naissance au street art, et les musiques noires et le rock avaient abouti, par exemple, à l’électro syncrétique de Daft Punk. Mais si Daft Punk était un pur produit de l’Ouest parisien, le centre de gravité du mouvement était clairement à Berlin, le Berlin du tournant des années 2000, quand la ville était encore un gigantesque chantier, le plus grand d’Europe — chantier d’une ville moderne comme chantier archéologique : on y découvrait encore des bunkers restés inviolés depuis la guerre. Certains avaient été transformés en squats, et c’est dans l’un d’eux qu’Oiron avait fait ses premières expositions. Il avait ainsi appartenu à la mythique scène artistique berlinoise, il avait été l’un des acteurs de la reconquête de la ville par des artistes venus du monde entier, de l’édi cation, par les artistes eux-mêmes, de leur nouvelle capitale.

J’étais allé à Berlin quelques années plus tôt sans être particulièrement impressionné par la ville, dont j’avais gardé un souvenir peu convaincant : on distinguait à peine l’Est de l’Ouest, qu’on avait réunis autour d’une place un peu trop expressionniste, le Sony Center, à laquelle il manquait la compacité géniale des Halles. Il y avait aussi, un peu plus loin, un beau bâtiment de Mies van der Rohe qu’on avait mystérieusement laissé vide, et la seule chose qui m’ait vraiment plu, avec la réjouissante Alexanderplatz, avait été un petit module scienti que en forme de motopompe étrangement abandonné au bord d’un canal. Je me souvenais aussi d’un grand cylindre aveugle, construit par Speer pour tester la résistance du sous-sol berlinois, en vue de la construction ultérieure d’un monument plus massif, et qui ressemblait à peu près, par sa fonction comme par sa forme, au kilogramme-étalon de Sèvres.

À l’exode des cadres vers Londres avait en tout cas répondu, à peu près simultanément, un exode des artistes vers Berlin, sans que la droite, peu à l’aise avec les questions culturelles, ne s’en soit cette fois-ci alarmée. C’était un point intéressant, et j’ai enregistré l’information.

J’étais particulièrement excité à l’idée d’intégrer — et les bières que nous buvions participaient de ce fantasme initiatique — l’un des clubs fermés qui pendant plus d’un siècle avaient dé ni la modernité, rendu jaloux les hommes et transformé l’histoire de l’art en théorie du complot : j’appartenais cet après-midi-là à une avant-garde et je m’apprêtais à descendre au cœur de la nuit humaine, dans le département le plus dangereux et le plus ancien de la métropole.

Nous venions de franchir la Marne, laissant à notre droite un grand Ikea bleu et jaune, et à sa gauche, au-delà d’un interminable maquis pavillonnaire, qui devait correspondre à Neuilly-sur-Marne et Neuilly-Plaisance, un ensemble de buttes témoins, les unes arborées et les autres bâties, qui se détachaient, comme une ligne de crête inaccessible — celle sans doute d’un ancien méandre de la Marne —, au-dessus d’un paysage urbain complexe mais dont, pour la première fois, j’ai aperçu la cohérence.

Le train est alors entré dans un tunnel et nous sommes descendus dans une gare souterraine. Oiron m’a emmené dans un couloir de service fermé par une grille dont il a fait sauter le cadenas avec le pied-de-biche qu’il avait sorti de la poche, incroyablement profonde, de sa veste militaire. Il m’avait alors tendu une lampe frontale et avait mis la sienne.

Nous étions désormais dans les couloirs de la ligne abandonnée. Des petites cabines taguées étaient rassemblées contre ce qui ressemblait à un quai. Oiron m’a expliqué qu’il s’agissait d’un système assez rudimentaire, dit hectométrique, très inspiré des remontées mécaniques des stations de sports d’hiver, la cabine circulant sur des rails mais étant tractée par des câbles. Destinée à desservir un quartier de Noisy-le-Grand qui n’avait jamais été construit — le promoteur s’était déclaré en faillite avant de prendre la fuite —, la ligne avait été fermée il y a dix ans et il ne restait, étrangement, qu’un seul système de ce type en exploitation, à Shanghai.

Nous avons continué à avancer dans le tunnel, long d’à peu près 500 mètres, puis nous sommes remontés à la surface en empruntant un conduit d’aération qui menait à une grille descellée.

Nous étions dans un espace vide qui correspondait au quartier fantôme de Noisy-le-Grand. J’avais en face de moi l’immense hémicycle du palais d’Abraxas, le chef-d’œuvre de Ricardo Bo ll. Je n’avais jamais ressenti cela, devant aucun autre bâtiment : une émotion architecturale inattendue, entre le syndrome de Stendhal et la manifestation, rarissime, du sublime kantien. La chose était à la fois une source de joie et de terreur, sa forme demeurait inconnue, presque inconnaissable, au-delà de la faculté de connaître, j’avais en face de moi un bloc d’esthétique pure, quelque chose que je ne pouvais pas comprendre, mais que je ne pouvais pas non plus m’empêcher de regarder en tremblant. Je pouvais analyser comment le bâtiment fonctionnait, saisir de quels éléments il était la synthèse, isoler telle ou telle citation d’architecture, je pouvais noter que les bow-windows superposés fabriquaient quelque chose qui ressemblait à des colonnes et que les chapiteaux concentriques de celles-ci formaient judicieusement des balcons à l’étage supérieur, mais j’étais incapable de décider si la forme avait déterminé la fonction, ou la fonction la forme — j’étais, avec cette incertitude, au cœur du sentiment de la beauté pour Kant, ainsi que me l’avait enseigné Machelin, beauté qui était une nalité sans n et un libre jeu des facultés entre elles, beauté qui se manifestait de façon privilégiée dans l’organicité géniale du vivant, organicité qui nous obligeait à concevoir, contre les enseignements des sciences naturelles, et par-delà la distribution rationnelle des fonctions biologiques, l’idée d’une nalité irréductible dans la nature, l’idée d’un démiurge esthète, l’idée d’un architecte.

C’était cela : j’avais pour la première fois devant moi l’idée d’un architecte.

L’hémicycle au cœur duquel nous avions pénétré s’appelait le Théâtre, m’a expliqué Oiron. Il enserrait une pelouse qui descendait, par degrés successifs, jusqu’à un gigantesque arc de triomphe, formé par la réunion de trois barres d’habitation ; une fois encore, la chose formait un objet ambigu et indécidable : l’arc était-il né de la réunion des parallélépipèdes qui formaient les éléments de base de l’architecture moderne ou bien la forme classique de l’arc était-elle primitive ? La chose dépassait ainsi le simple jeu citationnel d’un postmodernisme auquel il était trop facile de la réduire, elle était trop classique pour cela, ses formes trop simples ne cherchaient pas l’arc en tant qu’arc et semblaient l’avoir découvert seulement en tant qu’il était l’une de leurs combinaisons possibles. L’architecture antique devenait un simple moment de l’architecture moderne, une de ses possibilités lointaines — ici, l’esthétique faisait bloc et contestait l’histoire.

C’était le sens du troisième moment de l’édi ce, après le Théâtre et l’arc : le palais d’Abraxas. On entrait au cœur de quelque chose, mais il était impossible de dire quoi. L’objet était lovecraftien, on était au-delà des catégories esthétiques humaines, au-delà, même, de nos intuitions physiques ordinaires. Les derniers étages, en surplomb, étaient ainsi plus larges que la base du bâtiment, bâtiment gigantesque, merveilleux et incompréhensible.

Ses habitants l’appelaient Alcatraz ou Gotham City. C’était le nom de deux cités prodigieuses, des villes terminales, insulaires et dé nitives.

Abraxas était à lui seul l’un des plus grands complexes HLM de France, et peut-être le dernier grand ensemble, en tant que tel, à avoir été construit. Mais l’architecte avait réussi à donner à son projet une densité restée sans autre exemple. La lourdeur, la masse de l’ensemble, constitué d’un faisceau de tours resserrées les unes contre les autres jusqu’à ne plus former qu’un seul bloc, évoquait tout au plus certaines cités asiatiques, comme l’île fantôme de Hashima ou l’ancienne enclave chinoise de Hong Kong.

Oiron m’a entraîné à travers les passerelles qui permettaient de passer d’un bloc à un autre de façon presque aléatoire, et qui parvenaient à intensi er l’espace, à le tordre et à donner à ces barres parallèles la forme arrondie d’un cosmos. J’étais soudain, véritablement, dans le palais d’Abraxas, dans l’univers dégradé de la gnose, re et de re et et ombre d’une ombre, prisonnier d’un dieu mineur et pervers, mais tout-puissant en son labyrinthe terrestre.

J’ai compris à cet instant que n’importe quel trajet futur à bord du Grand Paris Express serait semblable à ces passages décoordonnés d’une tour à une autre, à ces jeux topologiques qui parvenaient à intensi er, à tordre et à faire disparaître l’espace, que ces trajets seraient les outils, distribués et magiques, qui allaient permettre à la ville de se reconstruire sur elle-même, de se rénover sans changer de forme, de retraverser les optiques du temps, de basculer sur les miroirs tournants de l’espace et d’être alternativement la ville terminale et la courbure du tout premier cosmos.

Alors que le réseau de transport parisien avait jusque-là cherché à optimiser les déplacements des hommes, à les conduire à la ville le matin et les reconduire chez eux, dans leur banlieue-dortoir, à la nuit tombée — on parlait de déplacements pendulaires, d’un nom qui rappelait ce vieux fétiche newtonien dont la régularité était telle qu’on lui avait longtemps accordé un statut hégémonique sur le contrôle du temps —, le nouveau métro devrait, lui, créer autant de possibilités qu’il existait de voyages. Acéphale et automatisé, souterrain, il continuerait en solitaire le projet d’une ville-machine, mais laisserait en surface la ville presque intacte, intacte et métamorphosée : la ville garderait sa forme concentrique mais le sol en dessous d’elle serait redevenu liquide. Paris serait posé, par la magie des gares et des correspondances, sur des courants de convection qui rendraient ses quartiers les plus éloignés instantanément connexes et repousseraient les arrondissements du centre à leur périphérie. Il n’y aurait plus de gares d’interconnexion centrales ou de gares terminus, mais une seule onde de ville sans cesse ramenée par le métro sous les pieds des voyageurs, une seule dérive aléatoire sur le dos d’une gure géométrique impensable, mais souple et docile, facile à chevaucher et dèle à la main — le cercle de Pascal, dont le centre est partout et la circonférence nulle part, soudain devenu un objet du monde réel.

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Le métro de Paris était le chef-d’œuvre terminal de la révolution industrielle, la mise en scène la plus achevée d’un cycle révolu du monde — celui de l’Univers comme totalité déterministe et de la ville comme machine. Cette conception, qui allait donner naissance, en Amérique, pays de la liberté, aux personnages de super-héros, personni cations extrêmes des forces physiques isolées au siècle précédent, et organes mobiles de rétrocontrôle de la ville moderne, avait abouti en France, pays égalitaire, à l’apparition d’une seule héroïne, impersonnelle et collective, la Régie autonome des transports parisiens. Mais la RATP était elle aussi une représentation allégorique de la physique du XIXe siècle, du carrelage blanc de ses stations, semblable à celui d’un laboratoire, à ses tunnels métalliques enterrés identiques à des cages de Faraday, des cylindres colossaux des stations Cité ou Saint-Michel, en forme de cuve ou de réservoir, à ses stations fantômes, Arsenal ou Haxo, dont on apercevait parfois les quais intacts et vides, avec leurs publicités anciennes et leurs lumières éteintes, comme si on avait dû les abandonner brutalement après un mystérieux accident de manipulation.

Graslin, de retour d’un étrange séminaire qu’avait organisé un ami du Prince, un milliardaire un peu mystique, m’avait parlé du concept de singularité technologique, la religion des machines, la dernière hérésie des modernes, qu’il m’avait décrit comme une sorte de généralisation à l’humanité entière de ce que l’automatisation de la ligne 14 avait fait subir aux conducteurs de la RATP — la Régie autonome des transports parisiens risquant bientôt de s’étendre à la terre entière et d’acquérir une autonomie véritable.

Lenoir était précisément l’ancien directeur de la RATP et l’inauguration du poste de contrôle du Meteor, dont on pouvait voir aux Arts et Métiers une maquette futuriste peuplée de silhouettes humaines transparentes, avait dû être le plus beau moment de sa vie. Avant sa nomination surprise au poste de secrétaire d’État au Grand Paris.

C’était au lendemain de la présentation o cielle des dossiers lauréats de la consultation que j’avais supervisée — et dont j’avais rédigé une courte et minutieuse synthèse à destination du Prince. La cérémonie avait pris place là où tout avait commencé, dix-huit mois plus tôt, à la Cité de l’architecture. On avait invité les mêmes architectes, et une fois de plus le discours du Prince — mon discours — avait été si remarquable que l’assistance en avait eu des frissons.

Il avait habilement distribué des hommages aux dix projets lauréats, s’émerveillant de la vision de l’un qui voulait englober dans le Grand Paris tout l’estuaire de la Seine jusqu’au Havre, de l’intelligence de celui qui voulait planter une forêt dans le cône de bruit de Roissy, du pragmatisme d’un autre qui voulait autoriser les habitants des zones pavillonnaires à densi er seuls, sans architecte ni permis de construire, leurs petites parcelles. Le Grand Paris Express, en n, était avalisé. Ce serait donc un métro automatique de presque 150 kilomètres qui formerait une sorte de 8, le symbole de l’in ni, autour de Paris.

Le Grand Paris venait de naître et j’ai compris que ma mission était terminée. Le Prince ne m’avait pas regardé une seule fois en lisant son discours.

Le secrétaire d’État au Grand Paris gérerait désormais le dossier seul. Au jour le jour et jusqu’à la n du quinquennat — nous avions, sans nous en rendre compte, cessé de dire le premier quinquennat —, c’est lui qui aurait à e ectuer des arbitrages savants entre les égoïsmes communaux, les inquiétudes départementales et la morgue d’une région qui considérait qu’elle était la seule structure institutionnellement valide du Grand Paris, lui qui aurait à gérer la sécession possible des Hauts-de-Seine, auxquels l’idée d’une fusion avec la Seine-Saint-Denis voisine faisait tellement horreur que le président du conseil général préférerait tenter à la place une alliance de la dernière chance avec les Yvelines. Le temps du rêve était ni, c’était maintenant celui des compromissions avec les réalités complexes du territoire francilien qui commençait — et je n’étais pas entièrement malheureux de ne pas avoir à m’en mêler. Le Grand Paris ne serait pas ainsi une structure unique, mais une réorganisation, une rationalisation des rapports entre les communes et les départements, entre la région, l’État et la Régie des transports. Ce serait un assemblage complexe de territoires divers au sein d’une métropole unique, à laquelle adhéreraient les cent vingt-trois communes des départements de la petite couronne — départements qui seraient à terme dissous. Il serait donc moins grand que je ne l’aurais voulu, et laisserait les villes nouvelles et l’Île-de-France rurale à sa périphérie.

Ma disgrâce était dorénavant écrite ; elle allait néanmoins être imprévue et violente.

J’avais passé mes derniers mois de cabinet à préparer ma reconversion et à briguer une place que le soutien du Prince me permettrait d’obtenir, je le croyais, sans di culté : la présidence de l’EPAD, l’établissement public qui gérait la Défense. Je n’avais pas tout à fait le pro l, je n’étais pas assez politique. Mais j’avais fait savoir au Prince, par Nivelle, que j’étais justement intéressé par une carrière politique.

J’avais longuement étudié la chose au Triangle d’or avec Villandry et Graslin ; passé les qualités psychologiques, nécessaires, comme la ténacité, le goût du pouvoir ou le sens du compromis, deux choses étaient en fait indispensables pour réussir en politique : disposer de la protection d’un homme politique plus âgé et avoir de la chance. J’avais la chance d’être dans le cabinet du Prince et d’avoir été l’architecte de l’une de ses réformes principales.

Je visais déjà, pour 2015, la vice-présidence de la future Assemblée du Grand Paris, et sa présidence pour 2021. Le Grand Paris Express aurait alors commencé à circuler et à mener presque seul ma campagne victorieuse. J’aurais dans l’intervalle été élu maire de Colombes et, in extremis, conseiller général des Hauts-de-Seine, juste à temps pour voir disparaître mon département natal, désormais dissous dans une métropole dont je serais devenu, après en avoir été l’architecte, le roi incontesté. Je serais alors l’un des hommes les plus puissants de France et tout serait possible.

Je découvrais, pendant ces longues discussions stratégiques, le charme de l’ambition politique qui portait en elle quelque chose d’obsessionnel et de performatif. L’idée de carrière politique était déjà une carrière politique. L’ambition fonctionnait de façon parfaitement autonome.

Mon orgueil était inarrêtable. Je passais mes journées à préparer ma candidature au poste de directeur de l’EPAD — et j’avais étrangement retrouvé le sommeil en visualisant toutes les étapes de mon futur destin et mes candidatures victorieuses à toutes les fonctions possibles. J’avais fait des ches pour être incollable sur le sujet en cas de convocation surprise : la Défense était arrivée à la n d’un cycle économique. L’EPAD était largement dé citaire, il existait des milliers de mètres carrés de bureaux vacants et les derniers projets de tours, avec la crise, avaient été annulés. Mais la Défense était trop belle et porteuse d’un projet de civilisation trop grandiose pour être abandonnée. Il fallait la convertir d’urgence à l’après-Kyoto. Ses tours devaient devenir les plus spectaculaires symboles de la transition énergétique. J’envisageais aussi de révolutionner plus radicalement la Défense en transformant une tour sur trois en tour d’habitation, pour faire dé nitivement du quartier d’a aires un quartier du Grand Paris. J’étais heureux, après m’être occupé pendant deux années du Grand Paris dans sa totalité, de changer ainsi d’échelle et de ré échir à la meilleure façon de faire vivre l’un de ses quartiers emblématiques. Je n’y voyais aucune disgrâce, aucune diminution de ma puissance.

Le Prince m’avait en n, après plusieurs demandes, accordé quelques minutes d’entretien, et il avait semblé s’intéresser à tous mes projets — je n’avais bien sûr, en n courtisan, pas fait directement état de mon ambition.

Pourquoi pas aussi une gare TGV, un prolongement jusqu’au Havre de la voie royale, une tour de un kilomètre ? Il m’écoutait distraitement rêver à haute voix en envoyant des textos à des interlocuteurs mystérieux — et le voyant régulièrement sourire, je voulais croire qu’il souriait à mes projets, et qu’il incorporait mes visions à ses projets présidentiels.

Il m’a soudain demandé si je faisais du vélo. Il devait aller, ce dimanche, tourner dans la forêt de Saint-Germain avec Michel Drucker ; c’était l’objet, apparemment, de sa conversation par textos.

Ce serait intégrer le tout premier cercle.

J’ai répondu oui sans ré échir. Ma carrière politique était lancée. J’avais trois jours pour acheter un vélo et pour retrouver ma condition physique. Le délai était bien trop court pour ce dernier point, mais je m’étais dit que je pourrais compenser, avec un bon matériel, la force qui me manquait. Je suis allé en n d’après-midi à la boutique Giant de la pointe de l’île Saint-Louis. Je m’étais plusieurs fois demandé ce que faisait ce magasin de sport à cet emplacement privilégié ; j’ai compris rapidement, en voyant les prix, qu’on se trouvait bien en présence d’une boutique de luxe.

Mais il s’agissait d’un investissement, peut-être l’investissement le plus important de ma vie, bien plus important que l’achat de mon appartement ou mon séjour en Algérie. Je me voyais déjà devenir le nouvel ami cycliste du président, je me voyais tourner avec lui chaque dimanche à Longchamp ou dans le polygone de Vincennes, et entre le fort de Brégançon et le cap Nègre.

Je me suis tourné rapidement, très sûr de moi et face à un vendeur probablement habitué à ce type de demande, vers le vélo le plus cher, un Giant Revolution TCR tout carbone, si léger que l’UCI avait failli l’interdire en compétition. J’ai choisi des roues aux roulements si performants et à l’aérodynamique si bien étudiée qu’elles pouvaient tourner dans le vide pendant presque quatre minutes avant de s’arrêter. L’ensemble, avec tout l’équipement, le casque et les chaussures, représentait exactement un mois de mon salaire, un peu plus de 6 000 euros.

J’ai voulu l’essayer aussitôt et, après avoir passé quelques minutes à apprendre le fonctionnement des pédales automatiques, je suis parti, par Rivoli et par les Champs, vers le soleil couchant, vers l’ouest, vers la Défense conquise. Tout cela me paraissait incroyablement facile ; la pratique du scooter m’avait habitué à me fau ler dans la circulation et il m’a fallu moins d’une demi-heure pour rejoindre le pont de Neuilly.

J’ai pris à droite la bretelle qui permettait de rejoindre les quais et, tournant trop vite, je suis parti en dérapage, le pied encore pris dans la pédale.

Il n’y avait par chance aucun véhicule derrière moi. Je suis parvenu à me relever, la jambe et le bras en sang, mais j’étais seulement inquiet des dégâts éventuels sur mon vélo. J’ai réussi à remonter en selle et à rejoindre ma tour. Le vélo allait bien. J’étais en larmes à l’idée d’avoir failli passer à côté de mon destin.

Le jeudi et le vendredi se sont écoulés sans aucune nouvelle du Prince — le palais était même étrangement calme. J’avais mal à la jambe et au bras et je devais régulièrement me déshabiller pour enduire mes blessures d’huile cicatrisante — je voulais conserver, au moins jusqu’à dimanche, ma souplesse de mouvement. J’attendais un appel imminent du chef de cabinet ou de l’un de ses adjoints qui gérait l’agenda du Prince.

Je n’osais pas appeler.

J’ai ni par contacter la production de Michel Drucker qui ne pouvait ni con rmer ni in rmer la sortie de dimanche.

Le dimanche, j’étais dès 8 heures devant le château de Saint-Germain-en-Laye. J’avais cru mourir dans la montée du Pecq et la sueur, qui se mélangeait à mon sang dans mes plaies rouvertes, me faisait pleurer de douleur. J’ai pourtant passé toute la matinée à tourner dans la ville, puis à décrire des boucles de plus en plus larges, jusqu’à Maisons-La tte, Achères et Poissy. Le Prince et l’animateur étaient introuvables. J’ai fait plusieurs fois le tour, au milieu de la forêt, d’une immense gare de triage déserte ; j’ai repéré à peu près toutes les bouches d’aération et toutes les sorties de secours du tunnel de l’A14 ; j’ai atteint les installations sportives du PSG ; j’ai tourné sur des chemins de terre autour d’une immense station d’épuration, lointain réceptacle des eaux usées collectées par le réseau d’égouts imaginé par mon ancêtre. J’ai failli m’arrêter, plusieurs fois, devant des camionnettes aux rideaux rouges, juste pour être consolé par l’une de leurs occupantes. J’ai ni, vers 14 heures, par rentrer chez moi, désespéré et épuisé. Je me suis mis devant Vivement dimanche. Michel Drucker recevait complaisamment Christian Clavier, et le Prince avait fait une courte apparition vidéo pour saluer la carrière de son ami.

J’ai appris le lendemain que le ls du Prince, qui venait de fêter ses vingt-trois ans, était candidat à la présidence de l’EPAD. J’étais de facto écarté. Je subissais le même sort que celui qu’avait subi un an auparavant le plus irréprochable de nous tous, le courtisan parfait, l’homme le plus poli et le plus délicat du monde, Garnier-Rivoire, l’enfant de Neuilly devenu le porte-parole de la présidence et qui avait o ert aux médias, chaque semaine, sur le perron de l’Élysée, le visage idéal de nos années princières. Neuilléen de naissance et de manières, il avait été le candidat naturel, là-bas, de notre camp pour les municipales — jusqu’à ce que le ls du Prince, déjà, monte une liste dissidente, avec le soutien plus que probable, mais pour nous presque incompréhensible, de son père.

Humilié, Garnier-Rivoire avait dû abandonner Neuilly et démissionner de son poste de porte-parole, tandis que les médias s’étaient amusés de la disgrâce du premier de la classe. Nous avions passé des soirées entières au Triangle d’or à essayer de le consoler. Nous étions désolés pour lui, bien sûr, mais son malheur nous était plutôt agréable : nous étions encore en place, la foudre nous avait manqués.

C’était donc mon tour, et dans des circonstances étrangement similaires. À ceci près que je n’avais pas fait o ciellement acte de candidature, et que je pouvais encore me convaincre que le Prince n’avait rien su de mon projet, qu’il n’avait pas compris, lors de notre dernière rencontre, mes allusions explicites. J’ai préparé une lettre de démission, mais sans la dater encore.

J’ignorais que j’allais servir une dernière fois le Prince, pitoyablement, comme victime expiatoire.

La nomination probable de son ls allait cette fois provoquer un vaste scandale. L’audition de celui-ci devant le conseil d’administration de l’EPAD avait été suivie par les médias du monde entier, qui n’avaient pour la plupart plus parlé de la Défense depuis le concert de Jean-Michel Jarre de 1990. On se scandalisait, à gauche, que le ls du Prince ne soit qu’en deuxième année de droit, quand on avait vu, à droite, la riposte coordonnée et problématique de toute la vieille droite altoséquanaise, a airiste et un peu honteuse, celle des amitiés historiques du Prince et des scandales immobiliers anciens qui remontaient peut-être jusqu’à la mort à jamais suspecte du ministre Robert Boulin une nuit d’octobre 1979, nuit pendant laquelle, ainsi que quelques journalistes s’étaient plu à le raconter, celui qui était de permanence au ministère de l’Intérieur n’était autre que l’actuel secrétaire général de l’Élysée.

Le Prince lui-même avait dû intervenir au 20 Heures, et il n’avait pas été mauvais : « Vous pensez vraiment, monsieur Pujadas, que parce qu’il est mon ls, il aurait le droit à moins que les autres, que parce qu’il est mon ls, ses compétences devraient être systématiquement mises en doute ? Mais permettez-moi de vous le demander, monsieur Pujadas, est-ce que c’est ça votre conception de l’égalité ? Est-ce que parce qu’il est mon ls, il serait moins capable que d’autres ? Voyons, un peu de bon sens, monsieur Pujadas. J’en appelle à votre sens républicain et à celui des Français qui nous écoutent et qui sont, eux, attachés au mérite et à l’égalité, et je dirais même, à l’exemplarité. Parce que vous pensez bien qu’il en faut du courage à un jeune homme de vingt-trois ans pour a ronter de telles insinuations, et bien du mérite à vouloir continuer à bien faire son travail dans de telles circonstances. Et vous pensez vraiment qu’il ne le sait pas, cela, et qu’il n’en est pas capable ? Mais c’est justement parce qu’il est mon ls, avec toutes les conséquences qui sont là sous nos yeux — et permettez-moi de vous dire, monsieur Pujadas, que c’est pas un beau spectacle, et c’est pas le père qui parle, c’est le président, c’est le garant des institutions, le défenseur des grands principes de notre belle République —, c’est justement parce qu’il est mon ls qu’il a le devoir de réussir. »

L’agitation médiatique n’était cependant pas retombée et le Prince avait dû nalement se résigner à lâcher son ls. Il ne restait plus qu’à sacri er celui qu’on allait présenter comme l’initiateur de cette candidature malheureuse et déplacée, en tout cas précipitée. Il fallait désigner celui qui était à l’initiative de cette aventure, et mettre en scène sa neutralisation dé nitive.

J’étais bien sûr le candidat idéal pour une telle opération. J’ai accepté dignement ce sacri ce en mettant la date du 23 octobre 2009 sur ma lettre de démission. Il n’y avait eu personne pour me consoler, le soir même, au Triangle d’or.

J’ai seulement reçu un texto de Nivelle qui me souhaitait : « Bon courage. »

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J’ai été réveillé le lendemain par un appel d’Oiron. J’avais complètement oublié que nous devions nous voir. J’avais fait la fermeture du Triangle d’or et je sou rais d’un terrible mal à la tête — mais je n’avais rien oublié de la journée de la veille.

Il préparait déjà sa nouvelle exposition et je devais assister à la livraison de l’une de ses dernières pièces. Je l’avais revu deux ou trois fois depuis Abraxas. J’étais ainsi descendu avec lui dans la carrière de plâtre de la forêt de Montmorency. L’endroit, entièrement invisible du sol, était spectaculaire. La carrière, immense, avec ses grands piliers tournés de plusieurs dizaines de mètres, évoquait une cathédrale gothique monolithe, la dernière des grandes cathédrales gothiques du Bassin parisien — mais une cathédrale qui ne servait plus qu’à fournir en minces cloisons de plâtre le secteur de la construction pavillonnaire.

J’étais ce matin dans un état de choc bizarre, je crois que je ne réalisais pas ce qui m’arrivait et que j’étais heureux de faire encore un peu semblant d’occuper des fonctions stratégiques. J’ai ainsi rejoint Oiron à la manufacture de Sèvres — dernier vestige, avec celle des Gobelins, de la proto-industrie francilienne de l’Ancien Régime — où il venait surveiller la fabrication d’un millier de cylindres de porcelaine blanche, tous longs d’exactement un mètre.

Oiron s’était inspiré d’un roman de Jules Verne qui racontait la mesure d’un méridien terrestre, en Afrique australe, par des savants européens — il s’agissait de déterminer la valeur du mètre, qui représentait par dé nition le dix-millionième de la moitié d’un méridien terrestre. Le livre mettait en scène, sur fond de rivalité entre la France et l’Angleterre pour la domination du monde, la manière dont cette entité abstraite avait été péniblement arrachée à la jungle africaine par des explorateurs intrépides. Il prévoyait de planter ses 1 000 mètres, son kilomètre en pièces détachées, sur un grand carré devant l’Observatoire de Paris et de faire germer des plants de lierre au pied de chacun de ces cylindres blancs. On assisterait alors à la revanche progressive de la forêt tropicale, qui viendrait briser un à un les totems de la modernité.

Oiron m’a proposé, alors que nous avions assisté à la cuisson et au démoulage de plusieurs mètres et à l’inspection minutieuse de leurs défauts potentiels, d’aller précisément voir un peu plus haut, dans le parc de Saint-Cloud, ce qu’il appelait « le mausolée de la modernité » : le pavillon de Breteuil, un ancien trianon, seul vestige du château de Saint-Cloud. C’était ici qu’était conservé le mètre-étalon, dans un lieu qui jouissait, outre sa température égale et son atmosphère modi ée, d’un privilège d’extraterritorialité, comme les ambassades. Mais ce n’était là l’ambassade d’aucun pays, seulement le lieu d’accueil du Bureau international des poids et mesures — l’ambassade, si l’on voulait, de la modernité, telle qu’elle avait été proclamée à Paris pendant la Révolution, révolution presque astronomique destinée à arraisonner l’Univers.

Et le mètre avait triomphé, même si sa longueur était depuis longtemps rapportée à un intervalle parcouru par la lumière dans le vide, plutôt qu’à la mesure empirique d’une portion du méridien de Paris. On tentait à présent de parvenir à une dé nition précise du kilogramme. Plusieurs laboratoires étaient ainsi en train de polir des sphères monocristallines de silicone avec une précision bien supérieure à celle requise pour le polissage des miroirs d’un télescope spatial. La chose fascinait visiblement Oiron, qui considérait que ces opérations étaient ce qui nous rapprochait le plus de nos rites religieux disparus. Le mètre-étalon était ainsi exhibé à intervalles réguliers, comme le suaire de Turin ou l’ampoule miraculeuse de saint Janvier, pour que les mètres dégradés des grands laboratoires du monde lui soient comparés. La cérémonie, extrêmement ritualisée, tant sur le plan symbolique — elle exigeait par exemple la présence impérative de tel ou tel lieutenant de la puissance publique, comme de ceux de plusieurs organisations internationales — que sur le plan pratique — on la répétait plusieurs fois et on n’o ciait qu’en combinaison étanche et sous le regard impassible d’une caméra —, dépassait pour Oiron les pompes de la liturgie romaine.

Il considérait d’ailleurs la modernité comme une religion cohérente, autonome et véritable, quoique déjà un peu vieillissante — point qui laissait les autres religions indi érentes, ou qui pouvait même conduire à les rendre plus vénérables, mais qui était mortel pour celle-ci. Il était moins catégorique sur le type de divinité qu’elle adorait. J’ai suggéré la ville, et Oiron n’a pas démenti. L’humanité en tant qu’espèce faisait aussi une bonne candidate.

Mais il était certain que le mètre-étalon, sans que l’on puisse exactement dé nir son rang liturgique, était l’équivalent d’une divinité. Nous allions en tout cas faire l’expérience concrète de sa nature sacrée en nous voyant refuser l’accès au pavillon qui en conservait l’unique incarnation terrestre. J’allais mesurer au passage l’étendue de ma disgrâce, n’ayant plus personne à contacter pour forcer l’accès du sanctuaire.

Dieu n’existait pas, le mètre était invisible et j’avais perdu tous mes pouvoirs magiques.

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