Le Grand Paris
Le Triangle d’or
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
C’était en tout cas la première fois que nous sentions que l’énergie incroyable de la campagne était en train de retomber. Après avoir rendu coup pour coup et imaginé des stratégies sublimes, après avoir accéléré jusqu’à permettre au Prince d’atteindre sa vitesse de libération, nous étions soudain obligés de ralentir et de rouler à des vitesses bien inférieures à nos capacités réelles.
Nous étions l’État, le cœur de la machine, le carburant et ses additifs secrets, mais nous allions devoir passer les cinq années suivantes dans un moteur qui n’avait pas été conçu pour nous, qui avait été conçu avant nous, et bien avant 1958, bien avant la Constitution de la Cinquième République, un moteur qui datait presque de la naissance de la France, et qui devait nous survivre. Et nous verrions bien, notamment dans la haute administration, par nature conservatrice, avec laquelle nous devrions quotidiennement traiter et que j’avais irritée dès ma première initiative, qu’on nous surveillait étroitement et que l’histoire en train de se faire subissait le contrôle méprisant de l’histoire déjà faite.
J’avais découvert, en investissant les lieux pour la première fois, le caractère presque troglodyte de l’Élysée, tout renfoncé d’aménagements, de pièces ajoutées, de demi-niveaux et de portes secrètes — qui pouvaient déboucher aussi bien sur des tuyaux d’incendie enroulés que sur des armoires informatiques clignotantes, sur des nouvelles galeries étroites et blanches percées de chaque côté d’une rangée de bureaux que sur une pièce dorée et o cielle du palais primitif.
J’avais choisi, dans l’aile ouest, au-dessus d’une cour secondaire qui servait de parking, un bureau relativement petit mais qui présentait, avec ses murs capitonnés en cuir rouge, le charme d’un vieux salon.
Des huissiers silencieux, dont les gants blancs dissimulaient, m’avait expliqué Villandry avec un sérieux irréfutable, des maladies de peau héréditaires, se chargeaient d’apporter au Prince — comme ils avaient apporté jadis des lettres de la marquise de Pompadour, l’ancienne propriétaire des lieux, à son amant Louis XV, ou le papier sur lequel Napoléon avait signé ici même, en 1815, sa seconde abdication — les notes que je lui adressais et qui étaient toutes lues par Nivelle, plus patiente et plus méticuleuse que lui, Nivelle qui devait tout savoir de ce qu’il savait pour anticiper les options qu’il pourrait prendre et pour sélectionner celle qu’elle appuierait discrètement. Il y avait dans cet exercice du pouvoir une part d’imprévu, presque de surnaturel, qui tenait à la versatilité du Prince, à son sens du mouvement, de la surprise, de la décision imprévisible, et parfois irrationnelle, qualités qui en avaient fait le meilleur homme politique de son temps, et dont on pouvait maintenant craindre qu’elles ne nuisent au calme fonctionnement de la République. Mais Nivelle avait accepté, en prenant la direction du cabinet, cette ction fantastique qui voulait que le Prince, infaillible, ne puisse prendre que des décisions bonnes. Pure volonté, il ne lui appartenait pourtant pas de juger des choses avec intelligence — c’était le rôle du cabinet, des notes que nous rédigions, que Nivelle corrigeait, que nous renvoyions en tremblant et qui
nissaient, parfois, par inspirer au Prince, malgré la pusillanimité de
notre vision, malgré notre méconnaissance absolue de l’art de la politique, malgré notre nitude et notre interchangeabilité, une rapide signature sur un parapheur.
La feuille, ainsi transsubstantiée, était ensuite reprise dans le Journal o ciel et de là commençait sa carrière dans le monde, souvent obscure, quand elle portait sur la nomination d’un homme ou sur la modi cation d’une norme technique, parfois grandiose, quand elle avait l’impudence de survoler les hommes pour devenir une loi destinée à régenter leurs actes.
La signature du Prince était, dans l’enceinte de l’Élysée, une chose presque magique. C’était le produit nal de notre travail, le fruit précieux de nos cerveaux d’élite, la eur de Coleridge de nos nuits d’insomnie.
J’avais longtemps pris le droit pour le produit nal de l’industrie politique, j’avais trop sérieusement cru que ses lignes de code nous serviraient un jour de dernier langage, et qu’il se confondrait, dans une République idéale, avec le contenu même de nos cerveaux. Ce monde trop parfait m’était apparu en terminale, avec la découverte de Platon. Il ne m’était pas agréable, et ni les ra nements que lui avait apportés Machelin ni la maquette grandeur nature que m’avait permis de réaliser Lossac — la sèche Adrar comme une mise à plat de la cité primitive, comme une projection clairsemée, mais métaphysiquement correcte, des idéaux de la cité antique — n’étaient parvenus à lui rendre la vie : j’étais mal à l’aise avec la politique, avec ses idéaux pompeux et ses cités trop froides. Je n’aimais pas au fond le métier d’urbaniste.
Il existe, malgré les fulgurances transdisciplinaires du Corbusier, designer, architecte et urbaniste, une hiérarchie évidente qui place l’architecte d’intérieur au-dessous de l’architecte et qui subordonne celui-ci à l’urbaniste. Le niveau supérieur serait alors occupé par ce que les philosophes nomment de façon grandiloquente le politique : la ville envisagée en tant que cité, en tant que lieu d’exercice d’une citoyenneté exemplaire et glaciale. J’avais eu en réalité à Adrar moins le sentiment de parler directement à Dieu que de pourvoir au bon aménagement de ce palais philosophique à ciel ouvert — d’exercer là le métier un peu ingrat d’architecte d’extérieur.
Je n’aimais pas le politique, le politique immense et pur comme une gelée blanche, la longue toge qui cachait presque entièrement les hommes mais sur laquelle leurs têtes roulaient librement comme des billes sur un espace blême et isomorphe. Mais j’avais découvert, pendant la campagne, un monde plus tourmenté et plus amusant que ce paysage endormi des ns dernières et des nobles principes — j’avais découvert, au contact du Prince, les plaisirs de la politique, de la politique dite politicienne, de la politique indomptable, de celle qui, livrée aux hommes, les empêchait toujours d’atteindre l’idéal. J’avais découvert, dans ce pouvoir qui corrompt, dans ce pouvoir ré exe et sans autres visées objectives que la victoire aux prochaines élections, dans ce pouvoir désidéalisé et égoïste qui mettait toute l’énergie du désespoir à essayer seulement de se sauver lui-même, une forme de grâce.
Une maxime politique prétendait résumer le tragique de la chose : les qualités qui permettaient d’obtenir le pouvoir étaient exactement opposées à celles qui garantissaient son bon exercice. Il aurait ainsi existé deux politiques, la bonne et la mauvaise, la politique, au féminin, comme une maudissure mortelle au paradis des idées, et le politique, au masculin — pronom qui se déclinait sous la forme d’un partitif et qui amenait à parler du politique, comme s’il y avait là un réservoir de conduites et d’idées, le répertoire des formes pures du droit, entités facilement convocables et garantes ici-bas du bon fonctionnement des institutions souveraines : la cité de Dieu était presque laissée en concession aux hommes pour les habituer, progressivement, à leur seconde vie de citoyens du ciel. Pour des raisons complexes et qui dataient sans doute de la Révolution, les deux conceptions recouvraient à peu près en France le clivage gauche-droite : la gauche était du côté du politique quand la droite était politicienne — la gauche exigeait des citoyens quand la droite se contentait des hommes.
Le Prince était de droite et ses défauts innombrables formaient tous ensemble l’un des plus grands moments politiques qu’avait connus la France. L’énergie du Prince, son plaisir du jeu, son goût des conquêtes, son insolence à être nous apparaissaient alors comme l’unique source de joie. Le Prince était à lui seul tout le réenchantement du monde.
En pénétrant la première fois dans le palais de l’Élysée, dans ce palais plein comme un coquillage et creusé de galeries comme un château de sable, j’avais eu l’impression d’entrer dans la folie d’un génie de l’art brut, dans l’antre d’un artiste autodidacte — ce que le Prince, malgré Machelin, malgré Nivelle, était largement resté, comme s’il ne pouvait pas en être autrement, comme si la Constitution de la Cinquième République, inspirée par la folie d’un homme qui croyait en la Providence et par celle d’un pays qui voulait croire qu’il était encore un royaume, n’était pas autre chose pour ceux qui en comprenaient intuitivement les enchantements : un chef-d’œuvre d’architecture naïve.
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J’ai traversé l’état de grâce de façon presque extatique, dans un état de disponibilité intellectuelle totale. Mon bureau était assez calme pour que j’entende battre mon cœur, et il y a eu des après-midi silencieux, au mois d’août, pendant lesquels j’ai réussi à me concentrer plusieurs heures sur une question technique ou sur la meilleure formulation possible d’une proposition en écoutant le bruit du sang qui circulait dans mon cerveau. Je me laissais lentement glisser dans un demi-sommeil jusqu’à l’instant des rêves contrôlés, les parages du sommeil agissant comme une drogue aux e ets étonnamment précis.
Je voyais alors Paris scintiller faiblement dans des abysses trop lourds et, lentement, je remontais jusqu’à moi la ville phosphorescente qui oscillait au loin, comme vue par le hublot d’un avion pendant un décollage nocturne. Je sentais confusément que les mégalopoles seraient le dernier monde, sa dernière résolution, le dernier pixel clignotant de la vie sur terre. Il y avait dans ces rêveries un sentiment de danger, un balancement, comme le dernier ajustement de la courbure d’une aile avant le décollage — les lumières étaient alors provisoirement éteintes, ou plutôt concentrées sur le sol dans une ligne unique qui indiquait la position des issues de secours. Les villes n’étaient peut-être plus que cette ligne, vitale et dérisoire, le dernier chemin avant les toboggans un peu grotesques du rêve spatial. Le processus avait été initié il y a des millénaires de cela, dans la lointaine Mésopotamie, par l’empilement timide de petites briques de terre humide, mélangée à un peu de paille et aux empreintes de mains inconscientes d’un peuple agricole un peu mieux organisé que les autres, mais il avait atteint, ici, avec la révolution industrielle, ses seuils critiques.
L’homme était devenu une espèce et toucher à la ville valait modi cation de l’espèce.
Je me suis juré de ne pas réitérer mes erreurs dirigistes d’Adrar et de laisser la ville croître librement. J’avais vu, là-bas, beaucoup de villages abandonnés au sommet des promontoires rocheux sur lesquels on les avait construits. Une étymologie trompeuse en faisait les témoins des heures glorieuses de l’Algérie — Algérie, Al-Djazair, les îles —, étymologie qui voulait que le Sahara algérien ait été, au temps de sa splendeur, une seconde Méditerranée, un immense lac transparent d’eau douce sur les rives morcelées duquel s’était établie une civilisation lacustre dont l’Antiquité aurait fait ses mythiques Atlantes — des Atlantes qui n’auraient pas été engloutis, mais qui auraient vu l’océan disparaître.
La décrue, ici aussi, avait peut-être commencé. L’Île-de-France partageait en tout cas avec l’Algérie cette étymologie océanique trompeuse, et l’idée de décrue était omniprésente. Le Prince s’était ainsi fait élire sur l’idée de rupture, au fond simple reformulation, en plus positif et en plus volontaire, de l’idée de déclin, de re ux historique — idée obsédante, générale et souveraine depuis au moins une génération. Je voyais Paris, resserré loin du monde, en périphérie du grand bassin rhénan et de l’Angleterre insolente, Paris replié derrière son immense arrière-pays céréalier et autour duquel des villes médiévales fantômes, toutes identiques, se répétaient en cercle comme une aberration optique. J’avais reporté sur une carte les contours de ce mirage circulaire, j’avais dressé la liste de ces villes restées prisonnières à la périphérie du ménisque d’eau qui avait fait depuis longtemps de Paris, exagérément grossi, l’unique oasis d’un immense désert.
Je devais expier mes erreurs d’Adrar, l’île au milieu des sables dont j’avais fait un lieu plus désertique encore, dont j’avais aboli tous les génies vernaculaires et expurgé tous les dieux domestiques pour enfermer ses habitants derrière les vides sanitaires des murs en parpaings de leurs maisons nancées par l’argent du pétrole. Je devais réinventer Paris et j’avais la certitude qu’il me fallait pour cela repartir de son site, pour le laisser retrouver sa forme naturelle.
Cette idée qu’il fallait partir de la géographie, et même atteindre son niveau primitif, celui de la géographie physique, était aussi un souvenir de ma thèse inachevée — idée que j’avais reformulée dans mon rapport sur l’avenir de Paris en inventant la notion confuse et
oue de Grand Paris, notion que je reliais immédiatement alors non
à un projet précis mais à l’existence, majestueuse, du Bassin parisien : Paris devait être grand car son site l’était — presque un tiers de la France, une des plus grandes régions naturelles d’Europe, une mer intérieure entièrement vide, à l’exception des structures encore émergées de la capitale d’un royaume englouti.
Paris avait été longtemps l’hologramme lumineux de son sous-sol, une ville di ractée par ses couches géologiques profondes et comme une image de ville ottant au-dessus de son site naturel. Le Bassin parisien avait levé partout comme une pâte blanche, on avait vu remonter du sous-sol des palais voûtés et des églises de plus en plus hautes — la ville avait été comme une lentille taillée dans le plus clair des calcaires souterrains, un calcaire évidé en rosaces jusqu’aux limites de sa résistance physique, un calcaire devenu presque transparent et plus léger que l’air, en quelques points choisis où on l’avait laissé monter jusqu’au ciel sous la forme mousseuse et e ervescente des cathédrales gothiques.
Mais Paris s’éteignait peu à peu, comme si on avait posé un cache sur la merveilleuse optique de son site naturel, sur cet enchâssement de couches calcaires lumineuses soigneusement posées sur le caoutchouc des marnes grises et des argiles mouillées qu’on avait intercalées entre elles, et qui évoquait la structure, souple et profonde, de l’objectif d’un appareil photo.
J’avais calculé que l’agglomération parisienne, ce que les géographes appelaient l’unité urbaine de Paris, et qui correspondait à peu près à la tache lumineuse qu’on voyait du ciel quand on survolait la métropole, aurait permis, si on avait appliqué partout, jusqu’à l’extrême pointe de chacune des branches de cette constellation terrestre, la même densité qu’intra-muros, de concentrer là toute la population française, le reste du territoire pouvant, dans cette hypothèse d’un exode rural massif, demeurer parfaitement vide. J’ai poussé l’expérience de pensée jusqu’à son terme, prenant le terme d’Île-de-France au premier degré et imaginant le con nement de toute la population métropolitaine derrière la voie rapide de la Francilienne, le troisième périphérique parisien, conçue pour relier entre elles les villes nouvelles, villes qui seraient devenues soudain les postes avancés de la civilisation avant le territoire ensauvagé de la plus grande réserve biologique d’Europe.
D’une certaine manière la chose représentait un idéal urbanistique, la forme Paris demeurant absolument intacte, ses immeubles de sept étages aux façades étroites et aux toits en zinc se voyant même généralisés aux quatre cents communes de l’agglomération, ainsi qu’un idéal écologique, en tout cas une forme de réponse à la crise de l’anthropocène qui, entraînant la disparition d’un département de terres arables tous les sept ans, menaçait peu à peu notre indépendance alimentaire, et questionnait même, à long terme, notre survie sur cette planète.
Juste avant que Paris ne devienne la première des villes modernes, juste avant que Paris ne devienne le lieu de l’invention de la modernité — processus que la Révolution française et la mort du roi avaient comme certi é —, il y avait eu un court instant de suspension, de regard rétrospectif, une brève cérémonie des adieux à l’ancien monde, comme si on avait anticipé le caractère inéluctable du phénomène urbain et l’arti cialisation dé nitive de notre séjour terrestre. Cela avait été le temps des jardins anglais, dont les hasards factices menaient à des fabriques aux âges indéchi rables, comme si la nature s’était mise à sécréter sa propre réfutation, à plani er sa disparition, à céder la place au cauchemar organisé d’une occupation humaine in nie, éternelle et globale — con guration aussi mentalement désagréable qu’un paradoxe temporel et qui semblait placer les hommes en position de bêtes traquées dans un piège sans issue, un piège dont ils auraient été les instigateurs et les proies. Le monde se refermait doucement sur lui-même, comme les jardins d’une cité spatiale construite à l’intérieur d’un tore, et c’était la ville, la ville de pierre et de métal, qui s’était mise alors à apparaître comme un sous-bois très sombre, comme une forêt de signes, une forêt frappée d’une malédiction qui entraînait sa dévolution progressive vers le stade indistinct de la forêt primaire.
L’Île-de-France était ainsi devenue un grand jardin paradoxal. On était ici dans l’espace mental de Baudelaire, le ls d’un peintre de paysages galants resté toute sa vie prisonnier des rues étroites de Paris comme s’il y avait, autour de lui, une frontière infranchissable. Tout me ramenait à cette structure close, répétitive, à l’idée que Paris était retenu prisonnier de quelque chose, quelque chose qui avait trait à l’idée de modernité — idée peut-être plus dangereuse que libératrice.
Je m’étais fait la remarque au printemps, en visitant le château de Sceaux pour voir s’il était envisageable d’y loger le Prince. Construit par Colbert, il avait été l’une des victimes de la Bande noire de la Révolution, et sa reconstruction présentait peu d’intérêt historique, mais le parc était d’une majesté rare : l’art français des jardins à son meilleur, qui donnait l’impression immédiate qu’on régnait sur le monde.
Il existait ici, autour de Paris et dans toute l’Île-de-France, un charme, un charme délicat et empoisonné, qui tenait peut-être autant aux conditions historiques particulières de Paris, ancienne capitale du monde, ville révolutionnaire et capitale obsessive de toutes les avant-gardes, qu’à son site géographique. Quelque chose retenait la ville d’exister vraiment et de se livrer tout entière au temps, quelque chose de l’ordre d’un équilibre si absolu qu’il conférait à l’enchantement, au mortifère enchantement d’avoir atteint par inadvertance un état proche de la perfection, un classicisme géographique extrême : Paris avait intégralement conquis son site naturel et on sentait, dans certains paysages franciliens, la paresse mortelle d’avoir à en sortir.
Le nouveau château avait été reconverti, avec un peu d’exagération, en musée de l’Île-de-France. Représentée sur des petits tableaux de genre, c’était une Île-de-France étrange, oubliée et immobilisée dans son état primitif, juste avant la transition de phase de la révolution industrielle et de l’exode rural — Paris était encore la cité nautique des anciens Parisii, tout entière rassemblée près de son euve. La ville n’atteignait même pas Montmartre et n’avait pas commencé à escalader son plateau périphérique. Les tableaux portaient des noms de villes de la petite couronne avant leur annexion, des noms de quartiers sensibles avant leur peuplement. Un char à bœufs escaladait péniblement les coteaux de Meudon et on apercevait au loin le site de Boulogne encore vide de toute occupation humaine. Des enfants jouaient, à Arcueil, dans les ruines de l’ancien aqueduc, des moulins témoignaient de l’existence de collines aujourd’hui voilées par le tissu urbain. Même s’il ne restait presque rien, aujourd’hui, de cette magie des lieux — quelques forêts sur des hauteurs sableuses incultivables, des parcs classés, des coteaux restés inconstructibles —, je savais pourtant, il su sait de monter su samment haut, sur la tour Ei el ou sur la tour Montparnasse, pour s’en apercevoir — le tracé ou d’une structure géologique apparaissait au loin, comme un liseré végétal, comme la crête confuse d’un cratère d’impact —, que le site était bien là, intact et préservé.
À la collection de tableaux répondait dans des vitrines une collection de porcelaines peintes. Celles-ci, qui représentaient souvent les mêmes paysages que les tableaux, avaient été fabriquées dans les nombreuses manufactures qui, après celle de Sèvres, s’étaient développées dans toute l’Île-de-France un peu avant la Révolution. Cela avait été, avec ses anses fragiles et sa matière presque transparente, la préhistoire luxueuse de l’industrie francilienne, d’abord simple loisir aristocratique, puis véritable industrie répartie dans une vingtaine de fabriques produisant jusqu’à mille pièces par jour et commençant à inonder l’Europe. On pouvait y voir une forme d’apothéose de la civilisation européenne, ses premiers pas dans ce qui allait l’occuper durant les deux prochains siècles, sa découverte passionnée de l’industrie, de ses températures infernales et de ses cycles productifs de plus en plus inhumains, avec au loin, déjà, la mondialisation des échanges et la course globale à l’innovation — les manufactures d’Europe venaient tout juste d’égaler celles de la Chine, qui niraient un jour par reprendre leur leadership.
J’ai alors réalisé, dans le petit salon d’exposition du premier étage, que l’histoire de l’Europe était concentrée là : toute l’Europe industrielle était en germe dans la chimie malléable de la porcelaine francilienne ; toutes les formes étaient déjà acquises, des bords tranchants des hélices aux ailettes e lées des moteurs thermiques, de la légèreté des choses électroniques aux anamorphoses illimitées des matières plastiques. Tout était là mais demeurait assujetti à la forme de la main — et tout pouvait être brisé en quelques secondes pour revenir à la douceur d’un âge pastoral.
J’étais pourtant persuadé que Paris n’avait pas encore exprimé toutes les possibilités presque magiques de sa géologie — le réservoir de rêves et d’images sur lequel la ville avait été construite. Je me souvenais de la découverte, toute récente, d’une salle de cinéma clandestine sous la colline de Chaillot, objet qui semblait condenser toute l’essence mystérieuse de Paris. J’ai imaginé ainsi l’extension subite et arachnéenne du réseau primitif des catacombes à la ville entière pour réaliser que la chose s’était en réalité déjà produite, il y a un siècle, avec le percement du métropolitain. Je me suis alors mis à rêver d’une extension de ces galeries à la métropole entière : la brusque suppression d’une couche géologique et son remplacement instantané, à une échelle encore jamais vue, par une couche logistique. Je passais mes après-midi à rêver de cette gure impossible, de son décollement du sol et de sa dépose immédiate sur les roulements à billes d’une modernité encore jamais atteinte et dont j’aurais été l’inventeur — l’homme qui aurait soulevé Paris du sol pour le reposer, identique, sur un sol meilleur, qui l’aurait guillotiné si vite qu’il en serait resté vivant.
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Conseiller technique, je ne disposais ni d’un chau eur, ni d’un garde du corps, comme Villandry ou Graslin, ni d’un appartement de fonction comme Nivelle, mais mon salaire, très confortable, et mon nouveau statut social me donnaient accès à un monde ra né et électif, celui des bars d’hôtel, des grands restaurants et des costumes sur mesure — les membres du cabinet du Prince devaient être les hommes les mieux habillés de Paris.
L’Élysée a bientôt représenté la pointe orientale de mon triangle d’or. Je négligeais délibérément Paris, n’en voyant que ce que pouvaient en apercevoir les riches étrangers qui descendaient dans ses palaces — et que je considérais désormais comme les seuls Parisiens authentiques.
Je n’avais nullement perdu mes préoccupations d’urbaniste — je les avais seulement concentrées dans un périmètre local que j’envisageais, après mes monographies mentales sur le Bassin parisien, comme un échantillon parfait, au sens presque d’un échantillon minéralogique, de l’essence de Paris : c’était ici que la roche était le plus pure, qu’elle avait le plus travaillé jusqu’à atteindre son grain le plus n, c’était ici que l’épaisseur de civilisation portée par la couche sédimentaire avait atteint son niveau de référence — traditionnellement marqué en géologie par l’apposition d’un clou d’or. On était ici, juste avant la glaciation haussmannienne, au cœur de ce qu’avait été Paris quand il était la capitale du monde, la roche était encore un peu molle, un peu mouillée et un peu fausse, comme dans les paysages de Fragonard où on la voyait parfois se soulever comme un drap pour accueillir les amours d’un couple de bergers. Paris atteignait ici sa plus grande délicatesse, le moelleux brioché du doux XVIIIe siècle, son âge nubile et velouté, celui du ra nement extrême d’une civilisation sur le point de s’éteindre.
Aucun autre palais présidentiel au monde, pour la plupart con nés dans les quartiers sécurisés des ambassades, ne possédait un environnement si étrange, si charmant et si anachronique. Des boutiques vendaient encore tout autour, et presque exclusivement, des produits de luxe, qu’on avait longtemps appelés, comme si c’était là les émanations naturelles de la ville, des articles de Paris : sacs, foulards, bijoux, chaussures, chapeaux et éventails, tous les produits en fait de cette industrie archaïque de la peau, de la soie, de l’or et des plumes, univers qui appartenait autant au monde préindustriel de Balzac et de Baudelaire qu’à la préhistoire de la mondialisation, quand celle-ci était encore cantonnée aux matières précieuses et aux produits exotiques — un univers d’un ra nement presque entièrement perdu, mais préservé ici, dans ces boutiques minuscules qui faisaient de Paris la capitale mondiale du luxe et l’entresol du monde moderne.
Les vitrines des boutiques de lingerie ou des parfumeries ne mettaient aucune distance entre le corps dénudé des femmes et le corps caché des hommes politiques qui passaient devant elles dans leurs voitures aux vitres teintées. Des librairies anciennes, des passementeries et des galeries d’art complétaient le décor suranné de la rue, l’anachronisme semblant devoir être, alors que Paris tenait désespérément à son statut de première ville touristique mondiale, sa ressource nancière principale, en tout cas la seule industrie qu’il entendait durablement préserver, l’unique élément vaguement contemporain de ce décor se résumant d’ailleurs à la présence, dans la vitrine d’un couturier célèbre et un peu passé de mode, de la maquette d’une tour futuriste qu’il désespérait de bâtir un jour — la chose ressemblait à tous ces prototypes vieillis de cités sous-marines ou ottantes censées résoudre, quand on se déciderait en n à les construire, la crise écologique et le problème des mégalopoles.
Le luxe était en fait le seul secteur, avec le tourisme, qui puisse synchroniser ses cycles économiques, marqués par des renouvellements de gamme constants et la défense d’un savoir-faire intemporel, à ce type de paysages urbains associant grande profondeur historique et modernité discrète des infrastructures. Paris était la capitale mondiale du luxe, Paris appartenait presque entièrement au secteur du luxe et celui-ci avait logiquement pris à sa charge son destin urbanistique, de l’entretien des façades de l’avenue Montaigne à la construction, sur les Champs-Élysées, de boutiques amirales qui en étaient devenues les attractions principales, en passant par la reconversion de la rive gauche — véritablement sauvée par lui du déclin économique provoqué par la lente érosion du rayonnement intellectuel de Paris, déclin dont le remplacement imminent de la librairie La Hune par une boutique de luxe marquerait la n.
Les abords immédiats de mon bureau me fournissaient ainsi toutes les connaissances et les rêveries dont j’avais besoin pour ré échir au destin de Paris. La rue du Faubourg-Saint-Honoré avait d’ailleurs été pendant longtemps, avant le percement de la rue de Rivoli et la vogue des balades champêtres sur la future plus belle avenue du monde, l’un des axes principaux de Paris. C’était par elle qu’on menait les condamnés à mort à la guillotine — c’était là que Louis XVI avait fait ses adieux à la vieille capitale. C’était là aussi que le jeune Bonaparte avait arrêté, sur les marches de l’église Saint-Roch, la dernière insurrection royaliste de la Révolution, en inventant pour l’occasion, m’avait raconté Machelin, un mode de gouvernance, mélange de raison d’État et d’humanisme, appelé à triompher partout après lui : « C’est une fausse humanité de commencer à ne tirer qu’à poudre ; au lieu d’épargner le sang cela ne sert qu’à en faire gaspiller inutilement une plus grande quantité. »
Si je ne pouvais remonter le Faubourg qu’à pied, en raison du trop grand nombre de sens interdits qu’on lui avait appliqués pour que les automobilistes lui préfèrent l’ascension des Champs-Élysées, je le descendais chaque matin à toute vitesse, ne commençant à ralentir qu’une fois la place Beauvau passée, pour m’arrêter doucement devant l’Élysée, où un garde reconnaissait le macaron tricolore qui décorait, comme en pleine période d’euphorie révolutionnaire, le pare-brise de mon scooter. J’avais fait le choix, très raisonnable, d’un Piaggio MP3, scooter d’une conception nouvelle dont le train avant comportait deux roues, ce qui lui conférait une tenue de route exceptionnelle qui, je l’avais pressenti au moment de l’achat, me sauverait probablement la vie quand j’aurais trop bu le soir et qu’il aurait plu le matin. J’étais moderne, élégant et rapide, souple et agile au milieu des voitures, notamment des véhicules o ciels auxquels je n’avais pas eu droit et que je dépassais, triomphal, avant de les retrouver, amicaux et vaincus, dans la cour de l’Élysée, mon costume souvent plus intact que celui de leurs occupants.
J’avais aussi pro té de mon assurance nouvelle pour acheter un appartement à l’endroit où j’avais, depuis mon enfance, le plus fantasmé d’habiter : la tour France, construite à Puteaux, juste devant la Seine et un peu à l’écart de la Défense, était la deuxième plus haute tour d’habitation d’Europe, après la tour Défense 2000, légèrement moins bien située.
En venant vivre ici, j’avais manifesté ma soumission lucide au projet moderne, j’étais devenu l’individu libéral parfait : j’étais le dernier des modernes, l’un des derniers habitants, à l’ouest de la métropole, d’une tour déjà un peu vieillie, comme le pays dont elle avait été, à l’instant de sa construction, le plus périlleux fétiche.
Villandry habitait rue Princesse, l’une des rues les plus étroites du VIe arrondissement — rue dont le seul avantage était de me retenir facilement, quand je redescendais ivre de chez lui et qu’il me fallait avancer, titubant, jusqu’à mon scooter garé au pied de Saint-Sulpice. L’église, qui venait de faire l’objet d’une grande restauration, était dorée, de cette couleur chaude due aux lampes à sodium qui faisaient de Paris, depuis l’époque des Guides Verts et des ravalements du ministre Malraux, la plus belle ville du monde — couleur qui menaçait pourtant de disparaître, comme avaient disparu les phares jaunes des voitures, à cause du perfectionnement des diodes électroluminescentes, désormais capables d’imiter la lumière blanche du soleil. J’avais ainsi trouvé le Louvre un peu blême en tournant sur les quais — ce serait peut-être l’objet d’une prochaine note.
Graslin habitait tout près, rive droite, rue de l’Arbre-Sec, au cœur du Ier arrondissement, là où les rues arrondies gardaient le souvenir d’un très ancien état de la ville. Son appartement, bizarrement agencé, courait sous les toits de trois immeubles distincts. On y accédait, après être passé par une porte basse et un couloir étroit, par un petit ascenseur privé qui menait directement au salon.
Il avait fait fortune, au début des années 2000, en commercialisant des sonneries de téléphones portables ; dix ans plus tôt, il aurait certainement vendu des pin’s parlants, dix ans plus tard, des applications iPhone. Mais il avait revendu sa société un peu avant le triomphe de l’iPod et il était devenu, presque en dilettante, une sorte d’intellectuel de l’Internet, de prophète éclairé des nouvelles technologies, et c’est comme lobbyiste, plutôt que comme industriel, qu’il avait été amené à rencontrer le Prince et à entrer dans son équipe de campagne.
Sa théorie préférée portait sur le décentrement du monde, sur l’abandon du point de vue unique et ses conséquences sur un pouvoir politique bien trop pyramidal — rien de spectaculaire, sur le plan intellectuel, mais nous l’écoutions toujours avec attention, car il était l’un des relais principaux, en France, de cette industrie qui prétendait, comme aucune autre avant elle, changer le monde et procéder à la plus grande réforme anthropologique qu’on ait vue depuis la Renaissance — une sorte d’anti-machiavélisme. Il répétait ainsi sans cesse que le slogan de Google était « Don’t be evil », que les business angels étaient moins guidés par la rentabilité de leurs investissements que par la façon dont les start-up qu’ils soutenaient allaient faire du monde un endroit meilleur. Il parlait de gouvernance algorithmique et de big data, il suivait la campagne du sénateur Obama sur les réseaux sociaux et tenait Steve Jobs, qu’il avait rencontré une fois, pour supérieur à Vinci.
C’est lui qui m’a présenté, le lendemain de sa sortie o cielle, le premier iPhone. Je suis sorti l’essayer sur mon balcon avant de rentrer pour regarder les photos que j’avais prises en pinçant l’écran. C’était la première fois que je faisais ce geste, qui sous-tendait l’idée d’une complète domination du monde, de sa réduction merveilleuse à un objet plus petit que la main. J’ai passé presque une heure à zoomer et à dézoomer, isolant une péniche, un métro qui passait sur le pont de Neuilly, ou un avion dans le ciel — rejoignant ainsi, sans m’en rendre compte, l’état de transe que l’invention de la photographie et le règne de la vitesse avaient dû provoquer chez les peintres de la seconde moitié du XIXe siècle. Par-delà les incohérences tactiles de ma procédure d’échantillonnage, par-delà les anamorphoses que je lui faisais subir et qui pouvaient transformer n’importe quel bâtiment en gratte-ciel et n’importe quel gratte-ciel en pixel insigni ant, la ville me laissait accéder à ses structures profondes, au processus même qui lui avait donné naissance — un mélange intuitif et di cilement calculable d’ordre et de hasard.
J’allais passer les deux années suivantes, dès que j’aurais fait à mon tour l’acquisition d’un iPhone et à chaque fois que j’aurais bu, à prendre un nombre incalculable de photos de Paris.
J’étais tombé un soir, une série de photos l’atteste en tout cas, sur un vieux Chinois qui transformait des fruits en sculptures cauchemardesques — la chose avait dû particulièrement me fasciner puisqu’on pouvait suivre en détail l’opération par laquelle il avait minutieusement transformé une pastèque en étoile de la mort. Cette obsession bizarre pour la pulpe des nuits parisiennes se retrouvait dans d’autres interminables séries de photos, qui représentaient des épiceries de nuit, avec leurs étals obliques et bien rangés remplis de citrons, de grappes de raisin en plastique, de bananes trop mûres et éclairées comme des tableaux de Manet. Je trouvais là, quand je devais quitter Paris à pied, trop ivre pour rentrer à scooter, les petites bouteilles de vodka et le Red Bull bienveillant qui m’aidaient à traverser la nuit.
J’ai aussi retrouvé des dizaines de photos de réfrigérateurs rétroéclairés à portes transparentes et on y aperçoit parfois le re et vide de mon visage glabre, quelquefois accompagné de celui, apaisé et barbu, d’un épicier sala ste de Neuilly avec qui j’avais ni par sympathiser un peu — je plaisantais sur le fait qu’il n’ait pas le droit de me vendre de l’alcool, que de toute façon je buvais trop, qu’il faudrait que j’arrête, et il me répondait avec cette formule qui n’évoquait plus depuis longtemps, dans la France laïque, que les labyrinthes fatalistes du destin mais qui retrouvait dans sa bouche une signi cation quiétiste et bienveillante : « Inch’Allah. »
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Le Prince avait apprécié l’une de mes notes, un comparatif à peu près exhaustif des atouts et des handicaps de Paris par rapport aux autres capitales du monde. J’avais alors été convoqué pour ce qui serait mon premier rendez-vous avec lui depuis sa prise de fonction.
Il allait être plus charmant, plus drôle et plus charismatique que tout ce que j’avais pu imaginer. Sa voix, douce et presque basse comme si notre entretien devait avoir lieu sur le ton de la con dence, a amené un climat d’intimité imprévu et j’ai ressenti le besoin instinctif de me con er à lui — c’est ainsi que je me suis mis à lui parler de ma mère, morte depuis maintenant dix ans, qui aurait été très ère de me voir dans cette situation. Je crois que cela l’a ému sincèrement, même s’il a trouvé pour me l’exprimer une formule plutôt malheureuse :
« Elle est sans doute mieux là où elle est car au moins elle peut vous voir. »
Il m’a fait asseoir et, sans me laisser parler ni même me dire qu’il l’avait lue, a commencé à reprendre les principaux points de ma note, qu’il entrecoupait de considérations personnelles. Il ne faisait aucun doute, à l’entendre, qu’il en était l’inspirateur et que j’avais seulement mis ses intuitions en ordre. C’était, selon les règles implicites de la vie de cabinet, la forme la plus haute de la reconnaissance.
« Vous savez je ne bois pas d’alcool, je n’en ai jamais bu, j’ai goûté, un peu, mais je n’ai pas aimé ça, pas du tout, ni les e ets ni le goût. Ne pas boire d’alcool, c’est presque une maladie grave, en France, le pays du vin, des spiritueux et du Ricard — pensez que Pasqua a commencé sa carrière en vendant du pastis. C’est quelque chose, hein, comme première expérience professionnelle, de vendre du pastis, je ne dis pas ça pour critiquer, c’est une façon comme une autre de comprendre les Français, et peut-être pas la pire. C’est quelqu’un à qui je dois beaucoup Pasqua, c’est quelqu’un pour qui j’ai beaucoup d’estime et d’ailleurs, je le tiens pour une gure intellectuelle de tout premier plan, ça a toujours été un modèle, toujours, je suis un peu son héritier d’une certaine façon, j’ai pas honte. Honte de quoi, je vous le demande, hein. Ah, parce qu’il est de droite, on n’aurait pas le droit de le considérer comme un grand homme d’État ? Mais je vous le dis, c’est notre Mendès France, notre Rocard à nous, c’est le type un peu au second plan mais que tout le monde respecte, c’est une gure spirituelle de première grandeur. “Terroriser les terroristes” : celle-là il fallait l’inventer, et d’ailleurs j’en ai encore des frissons. C’est quelque chose, Pasqua. Les Hauts-de-Seine, la Défense, le département le plus riche de France, c’est pas rien ça. Ah, c’est moins chic que la Seine-Saint-Denis, ça fait un peu scandale, tous ces riches, ces belles maisons, et ces petits villages si charmants qu’on se croirait à la montagne, en Italie, à la campagne, un peu partout mais pas à 10 kilomètres de Paris, et qui on voit, si on pousse la porte ? Johnny Hallyday, Christian Clavier, Didier Barbelivien, excusez-moi du peu. Neuilly, Vaucresson, Marnes-la-Coquette, c’est pas la Seine-Saint-Denis, c’est même plutôt le contraire, c’est bien dans les Hauts-de-Seine, et je sais tout ce que ce département doit à celui qui l’a dirigé pendant si longtemps. Mais voilà, le génie politique de Pasqua, c’est celui d’un vendeur de spiritueux. Moi j’ai dû faire sans. Je n’ai pas cette complicité avec les Français. Je suis suspect. Je suis le parti de l’étranger. La Mitteleuropa, pour pas dire plus. Le “néoconservateur américain à passeport français”. Je l’ai pas oubliée, celle-là. Je vais vous dire, je suis un ls d’immigré, moi, j’ai pas de réseau et en plus, je ne bois pas d’alcool : ça fait beaucoup pour un seul homme. C’est quelque chose, hein, la convivialité de l’alcool ici. Parfois je me dis que je suis mieux avec l’émir du Qatar, qui est d’ailleurs devenu un ami, qu’avec un membre de ma majorité qui représente je ne sais pas laquelle de nos régions viticoles. Le vrai réseau, en France, c’est la convivialité de l’alcool, c’est Mitterrand, ses amis vignerons, ses tournées dans le Morvan avec ce type dont j’oublie le nom, alcoolique au dernier degré, et qui a ni par se faire exploser le crâne dans le bureau que vous occupez. »
J’ai dû m’empêcher de l’interrompre, face à cette révélation qui faisait soudain basculer le palais entier dans un cauchemar gothique. Je connaissais l’histoire, j’avais vu un documentaire : un vieil ami du président, coureur, chasseur et aristocrate qui avait eu la main sur deux domaines immenses, les services secrets et les chasses présidentielles. Il avait lentement sombré dans la disgrâce et sa présence, dans le palais désert de la n de règne, avait été de plus en plus fantomatique, jusqu’au coup de feu nal qui avait brutalement rétabli son incarnation normale. Il avait alors fallu évacuer le corps, et surtout nettoyer, patiemment, les morceaux de crâne et de cervelle répandus partout sur les murs matelassés. On aurait pu sans doute, avec du luminol, faire apparaître les taches de sang et transformer mon bureau en grotte uorescente remplie de scènes de chasse et d’animaux totems.
« Vous ne pouvez pas savoir, avait continué le Prince, ce que j’ai pu détester Chirac, Chirac et la Corona, Chirac au Salon de l’agriculture, Chirac à la descente inégalée mais obligé quand même de prendre un peu de poudre pour tenir, Chirac à la foire en Corrèze — et là-bas ils boivent des choses que je ne peux même pas imaginer, même la couleur est pas normale —, Chirac et la cave de l’Hôtel de Ville, de l’alcool tout le temps, Chirac sympa avec tout le monde. J’ai cru que j’y arriverais jamais, tellement il était meilleur que moi dans toutes ces choses, tellement il faisait le Français comme personne. J’avais l’air de rien à côté, de rien. C’est pour ça que je suis devenu balladurien, ça valorisait plus ceux qui avaient, comme moi, des têtes de banquiers sur le point de vous mettre en interdit bancaire — j’avoue, j’étais pas à mon meilleur à l’époque. Mais Chirac, pourtant, c’était pas grand-chose. Du vide. La gueule de bois permanente de ses électeurs, les lendemains de fête di ciles. Vous pensez que ça a tenu comment Paris pendant aussi longtemps ? Ça a tenu de l’extérieur, c’est nous qui l’avons fait tenir. Ce sont les Hauts-de-Seine qui ont fait tout le boulot, tout le boulot pendant trente ans, qui ont tenu comme une main la tête morte de Paris, le crâne vide du Paris de Chirac, qui l’ont secoué dans tous les sens pour savoir s’il était vivant ou s’il était mort. C’est nous qui avons construit la Défense, le Manhattan dont Paris ne voulait pas, et Park Avenue, le boulevard du Château à Neuilly, c’est moi qui l’ai sauvée contre l’idée hallucinante de la péréquation — vingt pour cent de logements sociaux dans toutes les villes de France, elle est belle l’ambition de la gauche ! Ça gêne quelqu’un peut-être qu’à Neuilly les gens vivent un peu mieux qu’ailleurs ? Il fallait faire quoi, construire des HLM dans les parcs des hôtels particuliers ? Il a bien fallu organiser la résistance et payer des amendes, mais ça valait mieux, hein, que de laisser l’agglomération parisienne devenir une grande masse informe et tiède, tout le monde pareil, rien qui dépasse, circulez y a rien à voir. Moi je suis pas pour qu’on aide pas les pauvres, ça n’a jamais été le sens de ma politique car je crois trop à l’ascenseur social et au mérite, mais on n’a jamais vu une société puissante sans inégalités non plus, ça donne aux deux camps l’envie de se battre, les riches ne veulent pas perdre leur place et les pauvres veulent les en chasser, c’est la révolution permanente et au
nal c’est tout le monde qui en pro te. Je vais vous surprendre mais
parfois je me dis que l’opposition, très forte, idéologique même, entre le 92 et le 93, entre les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis, c’est un peu comme la guerre froide, ça n’a pas eu que du mauvais. Le fait que Paris soit coincé entre le département le plus riche de France et le département le plus pauvre a sauvé son dynamisme. Heureusement qu’on a été là en tout cas, nous les villes de la petite couronne, sinon Paris serait sorti de la carte, ce serait même pas devenu Rome ou Vienne mais Romorantin-sur-Seine. On a quasiment fait tout le boulot. Toute l’énergie de Paris lui est venue des entreprises multinationales de l’ouest et des villes multiculturelles de l’est, parce qu’il faut bien, j’ai pas honte de le dire, qu’il y en ait qui fassent des mômes et qui se lèvent tôt pour faire tourner tout ça. Eux, heureusement qu’ils sont là des fois. Ça fait dix ans, ça fait trente ans qu’on a abandonné Paris aux Parisiens et c’est le désastre que l’on sait. Paris est devenu une ville de gauche, avec ses nouveaux ghettos, écologiste ici, homosexuel là-bas, ghetto bobo à la Bastille ou même ghetto de droite, si l’on veut, avec ces arrondissements de l’ouest qu’on va visiter le dimanche en famille homoparentale pour se moquer des mères de famille à serre-tête. Et de la Gay Pride à la Techno Parade, de Paris Plages à la Fête de la musique, vous pouvez me citer une réalisation du nouveau maire de Paris qui soit pas une fête ? Il vaut pas mieux que Chirac, lui, en fait si, peut-être, il coûte moins cher au contribuable en alcool. Mais la voie rapide Georges-Pompidou, ce n’est pas rien quand même, réussir à faire passer une autoroute au cœur de Paris sans rien dénaturer de son site. La transformer en plage, avec du sable et des parasols, c’est profondément honteux, quand on y pense. On a pas fait cinq mille ans d’histoire pour en arriver là. Bonbons, caramels, esquimaux, et tant qu’on y est, coquillages et crustacés. Ça tourne plus très rond chez les intellos de gauche. Excusez-moi mais moi je trouve que faire comme si la vie n’était pas un peu tragique, un peu destinée à mal nir, quand même, moi je trouve que c’est là le vrai tragique du monde d’aujourd’hui. Ça peut pas être tous les jours la fête, on est pas en 68. Ils sont en train de transformer une ancienne morgue, dans le XIX e arrondissement, en centre d’art contemporain, comme on a transformé il y a vingt ans des abattoirs en musée des Sciences. Moi je vous le demande, qu’est-ce que c’est l’étape d’après ? On va transformer mon bureau en crèche et l’abri Jupiter en école maternelle ? On va interdire les voitures sur les Champs-Élysées ? On va transformer le Louvre en boîte de nuit ? Allons, faut être un peu sérieux quand même. C’est quand même bizarre que les Parisiens votent à gauche, et même à l’extrême gauche. C’est pas des ouvriers les Parisiens. C’est pas la ceinture rouge. Il paraît même qu’aux prochaines municipales il y aura peut-être un maire écologiste dans je sais plus quel arrondissement du centre, un arrondissement où bien sûr il y a pas un seul espace vert, et même pas la place pour en faire un. Il va faire quoi, un jardin sur les murs et du vin bio dans la cour de la mairie ? Tiens, d’ailleurs, il faudrait les supprimer ces arrondissements du centre qui sont ridiculement petits. Il faudrait même supprimer Paris tant qu’on y est et faire comme le Grand Londres une ville de taille mondiale qui arrêterait un peu de faire n’importe quoi et de voter n’importe comment. Il va falloir me réformer tout ça. Vous avez carte blanche. Je veux que Paris redevienne une ville. Une ville avec des vrais monuments et des transports modernes. Ça fait combien de temps qu’il ne se passe plus rien à Paris ? Qu’est-ce qui s’est passé depuis la tour Ei el ? Pas grand-chose, je crois, à part le périphérique. Il est plus que temps qu’on intervienne. »
Alors le Prince s’est tu et m’a xé un instant. C’était tout ce qu’il avait à me dire. Nivelle m’avait prévenu : son comportement pouvait paraître erratique. Ses ordres étaient souvent d’une extraordinaire absence de précision. Il m’est encore impossible d’a rmer aujourd’hui s’il s’agissait là d’une technique de gouvernement ou d’une forme de désinvolture. Mon impression, même si j’ai ensuite appris à corriger mon point de vue, accréditerait plutôt la première thèse : je suis sorti du bureau dans un état d’immense excitation intellectuelle, prêt à faire face au plus grand des dé s urbanistiques.
Le Prince m’avait demandé d’o rir à son peuple une nouvelle capitale.
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Les intuitions urbanistiques du Prince allaient se révéler particulièrement inspirantes, en réalité presque programmatiques. J’avais épinglé au mur de mon bureau, l’après-midi même, une carte postale qui représentait Napoléon III et Haussmann, tous les deux
gés sur l’instant où l’empereur remettait au préfet le décret
d’annexion des communes limitrophes — l’acte de naissance du Paris moderne.
Cela s’était passé il y a presque cent cinquante ans et le nouveau Paris de 1860 était devenu le vieux Paris de 2007, le Paris inchangé jusque dans sa forme de cerveau — cerveau trop petit d’un primate devenu trop agile, d’une créature qui se serait progressivement déliée en escaladant les contreforts de la niche écologique où elle s’était d’abord épanouie, mais qui se serait nalement retrouvée gênée, dans son évolution ultérieure, par l’adaptation trop parfaite de ses organes à cet environnement primitif.
La ville de Baudelaire avait changé moins vite que la forme du cœur de ses habitants, la ville moderne était devenue le conservatoire inutile de son passé grandiose. Je devais retrouver les promesses électriques de la révolution industrielle, le moment où la ville, en pleine dissection d’elle-même, était le cœur à ciel ouvert du monde. J’ai alors eu l’idée de me rendre à Londres, la métropole rivale, pour prendre un peu de distance, comme on passe en laboratoire à la vision binoculaire pour mieux percevoir la structure de l’objet observé — la métropole du XXIe siècle.
Le tunnel sous la Manche avait joué un rôle important dans la stratégie présidentielle du Prince. Il avait promis, jadis, de fermer le camp de Sangatte, à l’extrémité continentale du tunnel — le lieu où s’entassaient les migrants qui tentaient de rejoindre l’Angleterre. La fermeture avait bien eu lieu, mais l’anomalie logistique s’était reformée, presque naturellement, pour donner naissance à la jungle de Calais, nouveau sujet d’inquiétude qui exigeait encore une fois du Prince une attitude ferme mais humaniste : les ennemis étaient moins les migrants que les passeurs, le sujet était moins l’immigration clandestine que la traite des êtres humains, moins la situation actuelle que le risque d’un appel d’air.
En réalité, à l’exception de troubles modérés à l’ordre public et de quelques Eurostar retardés, le phénomène n’aurait pas dû mobiliser à ce point un gouvernement de droite, ni même faire l’objet d’une promesse de campagne : les migrants n’étant que de passage, leur a ux continuel modi ait peu les statistiques de l’immigration illégale et restait sans e et sur celles de la délinquance, qu’on supposait, plus ou moins explicitement, corrélées aux premières. Mais le scandale était d’une autre nature : au soulagement coupable de voir ces migrants partir se mêlait de plus en plus l’orgueil blessé de les voir ainsi préférer l’Angleterre à la France — l’Angleterre pluvieuse et guerrière de Tony Blair à la France opposée à la guerre en Irak, ère de son système de santé et à la douceur incomparable.
L’aventure peu exaltante du creuset républicain français ennuyait assez légitimement les migrants les plus ambitieux. Si certains pouvaient trouver à la limite, dans le modèle social français, des compensations nancières qui pouvaient justi er un abandon tactique de leurs traditions les moins républicaines, la France, jugée trop contraignante, demeurait toujours un second choix — même les sala stes, parmi les plus radicaux et les moins conciliants des étrangers qu’accueillait l’Europe, étaient forcés en France de faire quelques compromis, notamment vestimentaires, tandis qu’ils disposaient à Londres d’une mosquée in uente, celle de Finsbury Park, et presque d’un pays dans le pays, le très médiatique et rigoriste Londonistan, devenu un élément du folklore britannique, comme Sealand, la principauté éphémère qu’un citoyen anglais avait créée sur un bunker o shore de l’embouchure de la Tamise — ou comme, d’une certaine manière, la monarchie elle-même.
Les attentats de l’été 2005 allaient cependant entraîner la n de ce privilège d’extraterritorialité qui avait jusque-là laissé les Français perplexes — comme en fait à peu près toutes les manifestations de l’authentique libéralisme anglo-saxon, et plus généralement tous les phénomènes qui laissaient entendre qu’il pouvait exister une société civile non régulée par l’État jacobin. À cet égard, les meilleurs spécialistes français des questions de sécurité avaient plutôt bien accueilli les attentats. Ils avaient même paru rendre Paris — ville épargnée depuis maintenant dix ans et tout occupée, depuis le 11 Septembre, à refuser les théories anglo-saxonnes du choc des civilisations — un peu plus sûr.
Il y avait en réalité, vu de Paris, un sentiment plus inavouable : l’idée que les attentats venaient venger l’humiliation survenue la veille quand le CIO avait attribué l’organisation des jeux Olympiques de 2012 à Londres plutôt qu’à Paris — les attentats, dans un monde de plus en plus globalisé et concurrentiel, étaient une forme d’élection eux aussi. Al-Qaida venait de con rmer ce que l’on pressentait, quatre ans après les attentats de New York et un an après ceux de Madrid — l’outsider, la ville que personne n’avait vu venir, la capitale en plein boom immobilier, la métropole aux villes nouvelles innombrables, et qui venait même de s’o rir un deuxième aéroport : Paris ne comptait plus parmi les grandes capitales du monde.