Le Maître des clés, tome 3 - Le grand secret (Gründ Poche) (French Edition)
Chapitre 9 - Le territoire maudit de Jahrar
Le territoire maudit de Jahrar
Après avoir traversé une galerie, l’escalier remonta vers la surface.
– Nous sommes sur le territoire maudit de Jahrar, dit Sahlla. Le domaine d’Anka. J’ai déjà vu ce lieu dans les Estampes sacrées.
– Moi aussi, confirma Reghi.
Nous avançâmes tant bien que mal au milieu des ronces, gênés par des émanations de soufre crachées par le marais bouillonnant qui aspirait chacun de nos pas.
– Regardez ! s’exclama Reghi en tendant l’index devant lui. Il y a quelque chose là-bas.
Prudemment, nous nous approchâmes et découvrîmes une statue de pierre terrifiante.
Reghi, sans l’ombre d’une hésitation, nous expliqua qu’il s’agissait d’une idole représentant un démon.
Le niveau des flots s’élevait de plus en plus, nous obligeant à grimper sur la sculpture.
– Le marais, expliqua Sahlla. Il tente de nous avaler.
Acculés par la crue gloutonne qui nous encerclait, nous dûmes même nous hisser au sommet de l’idole, où nous découvrîmes une étroite ouverture.
À l’intérieur, on pouvait remarquer un toboggan vertigineux qui serpentait dans la roche en d’interminables lacets.
– Je me demande bien où ça mène ? murmura Lou.
– Vu la tête de la statue, je crains le pire, enchaîna Keem.
– Mouais, dit Reghi, en se penchant. On ne voit même pas le fonnnnnnnnn…
Sans hésiter, nous plongeâmes pour suivre notre compagnon, qui venait de glisser et dévalait la descente la tête en avant. L’atterrissage se fit dans une eau croupie.
À quelques mètres de nous, dans un des endroits les moins éclairés, deux yeux fluorescents nous fixaient sans ciller.
– Tiens, tiens, dit une voix rauque. Mais en voilà une surprise… Ainsi, Hugues, tu es parvenu à libérer tes amis et à venir jusqu’ici. Bravo ! Je suis épatée…
– En garde, qui que tu sois ! hurla Reghi, en essuyant d’une main ses yeux boueux et en dégainant son épée de l’autre.
La voix gronda :
– Tais-toi, le gnome ! Comment oses-tu t’adresser à moi, infime puceron ?
Le lutin fut alors propulsé contre un énorme rocher, auquel il resta collé, à plus d’un mètre du sol.
Pétrifié, je n’osais regarder en détail la créature qui venait de s’approcher et me dévisageait avec attention.
– Je sens la force rugir en toi, déclara-t-elle. Finalement, tu aurais pu être un adversaire tout à fait respectable. Dommage que tu arrives trop tard !
– Anka, dis-je. Vous m’avez donné six lunes pour vous retrouver. Me voilà et…
– Ha ha ! Tu avais effectivement six lunes pour me rejoindre aux Tours maudites. Mais, tu n’y es pas encore ! Et il m’est avis qu’Armyon ne va pas être disposé à te laisser passer ! Ha ha ha !
Alors, dans un tourbillon, la sorcière disparut sous nos yeux effrayés.
– Non mais, vous avez vu comment elle a osé me parler ? s’indigna le lutin qui venait de retomber au sol. L’inconsciente ! Et, surtout, comment elle m’a pris par surprise, la félonne !
– Ce n’était qu’une image qu’elle projetait devant nous, intervint Sahlla. Imagine sa puissance…
– Oui, eh bien, elle ne perd rien pour attendre ! grogna le lutin. Si elle croit m’avoir fait peur !
Un bruit sourd retentit soudain derrière nous, provoquant un repli rapide de Reghi derrière nos mollets.
– Ce n’est rien, dit Jeff en levant la tête. Ce ne sont que des chauves-souris.
– Qui est cet Armyon dont Anka a parlé ? demanda Keem.
– C’est moi, intervint une voix d’outre-tombe.
Un mort-vivant de haute stature se tenait près de nous.
Enveloppé de bandelettes et couvert d’algues, il portait deux grosses boucles d’oreilles, et une large cicatrice traversait son visage.
– Il me semble le reconnaître, murmurai-je à Reghi. Ce ne serait pas celui que nous avons vu dans l’eau, sous le château d’Athéa ? Tu sais, celui que tu as provoqué.
– Si… balbutia le lutin. Gloups.
– TOI ! hurla notre adversaire en pointant du doigt mon compagnon. Viens par ici !
Reghi tourna la tête et regarda derrière lui.
– TOI ! reprit le zombie. Oui, TOI !
– Plaît-il ? murmura Reghi.
Agacé, le monstre saisit vigoureusement le lutin et le plaqua contre la paroi.
Puis le mort-vivant colla son nez contre le sien.
– Je crois que nous avons un petit compte à régler, tous les deux, gronda la voix.
– Euh… Tout ce que vous voulez, balbutia Reghi en grimaçant sous le souffle de son haleine. Mais, par pitié, parlez-moi d’un peu plus loin.
– Insolent ! tempêta le monstre en postillonnant sur les joues du lutin.
Il jeta Reghi à nos pieds.
– Ouach ! gémit mon compagnon en glissant dans la poussière.
Tandis que je l’aidais à se relever, le zombie se retourna face à nous. Il fit craquer ses doigts les uns contre les autres, et l’un d’eux se déchira. Il le porta alors à sa bouche et le croqua comme une petite biscotte.
– Ah non, dit Lou. C’est dégueu…
Jeff, armé d’une grosse branche, essaya de frapper notre adversaire par surprise, mais celui-ci se transforma aussitôt en statue de pierre, et le bois se brisa en mille morceaux.
Dans une attitude de défi, Keem posa alors son sac et se présenta face au monstre, qui reprit immédiatement son aspect initial. Amusé, il lui lança une petite gifle, qu’elle évita sans difficulté.
Vexé, le zombie tenta alors de la frapper plus violemment, mais Keem, experte en arts martiaux, contra son bras et lui fit une clé au coude.
Armyon essaya aussitôt de se libérer, et nous entendîmes un affreux craquement. Quelques secondes plus tard, la jeune fille tenait dans ses mains l’avant-bras détaché de son adversaire.
Le mort-vivant tenta d’agripper mon amie avec son autre main, mais Keem le frappa si violemment au visage qu’une de ses oreilles se décolla et qu’un de ses yeux sauta comme un bouchon de champagne.
– Ha ha ! ricana Reghi en s’adressant au monstre. Comme ça, on est « kit » ! Ha ha ! J’espère au moins que tu as la notice pour tout remonter !
– Grrrrrrrrrrroooaaarrrrrr ! rugit le mort-vivant, en essayant de shooter dans Reghi.
Celui-ci l’évita d’un bond agile et, après s’être glissé sous la jambe du monstre, il lui trancha l’arrière du genou.
Le membre sectionné tomba au sol dans un nuage de poussière.
– Bande de vermines ! hurla l’estropié, en bondissant sur sa jambe valide. Je vais vous écharper, vous étripailler, vous écarteler comme de vulgaires crapauds ! Et…
– Ptoc ! fit son deuxième œil, en sortant de son orbite, après que Nicola eut frappé l’arrière de son crâne à l’aide d’un long bâton.
Complètement aveugle, notre adversaire sautillait dans tous les sens, essayant désespérément d’agripper l’un de nous au passage.
Arrivé au bord d’un précipice, il huma l’air afin de nous repérer.
– Je suis là, dit Reghi, qui flottait sur son skateboard au-dessus du vide. Sans se douter qu’elle se trouvait face à un trou béant, la créature bondit, les deux mains en avant.
– Ha ha ! rit le monstre. Je te tiennnnnnnns…
Nous entendîmes encore quelques secondes le hurlement du zombie, qui s’en allait disparaître dans les profondeurs. Puis le bruit sourd de sa réception contre le sol.
– Ouch ! s’exclama Reghi, fier de lui. Ça, ça fait mal !
Mes amis félicitèrent mon compagnon, et le lutin demanda qu’on le prenne en photo sur les lieux de son exploit, avec l’appareil que je lui avais offert lors de sa visite dans notre quartier général.
De mon côté, j’observais attentivement la carte que nous avait confiée Ankou.
– Regardez ! m’exclamai-je en montrant le document. Il ne reste plus qu’une lune. Voici venu le temps de voir ce que le Livre des Prophéties a à nous enseigner…
Je délaçai délicatement le lien de cuir qui enserrait le précieux ouvrage.
– Des pages blanches ! s’étonna Nicola. Rien que des pages blanches. On est fichus…
– Mais non… Regardez, regardez ! s’écria Reghi. Il y a mon portrait qui apparaît sur la page de gauche !
– Cela veut dire qu’il te revient de fournir la première offrande, dit Sahlla.
– Une offrande ? Mais, pourquoi moi ? Et puis d’abord, quoi comme offrande ?
– Regardez. Sur la page de droite, nous fit remarquer Lou, une amulette se dessine. Reghi, aurais-tu cet objet sur toi, par hasard ?
– Non, pas du tout, répondit-il en mettant instinctivement la main sur sa poitrine.
Saisissant son poignet, je lui demandai avec insistance de nous montrer ce qu’il tentait de cacher.
– Je n’ai rien du tout ! dit le lutin. Euh… Je… Enfin, nous… On n’a qu’à lui arracher lentement quelques pages, jusqu’à ce qu’il nous dise ce qu’on doit faire pour trouver Anka !
– Tu n’y penses pas ! s’offusqua Sahlla. Tu oserais commettre un tel sacrilège ?
– Euh… Hé hé… Euh… Non, bien sûr.
– Ne nous oblige pas à te fouiller, dit Nicola.
– Tssss… Essaie un peu. Si tu m’approches, j’te tape !
Nous encerclâmes le lutin.
– Vous n’avez pas honte ? hurla Reghi tandis que nous le maintenions au sol. Hé, laissez ça ! C’est mon porte-bonheur !
– Je suis désolée, Reghi, dit Sahlla en récupérant l’amulette. Mais il faut absolument que nous déposions ton collier sur le dessin.
À peine mis en place, l’objet disparut, comme happé par son image. Puis celle-ci s’effaça pour laisser la place à un nouvel indice.
– Une montagne, décrivit Keem. Regardez ! C’est celle qui est là-bas, de l’autre côté du lac. Oh, sept personnages apparaissent à son sommet !
– C’est nous ! s’exclama Lou.
– Je ne comprends pas, dis-je. Pourquoi faudrait-il grimper sur ces montagnes alors qu’on pourrait directement passer par la vallée pour rejoindre les Tours maudites ?
– C’est vrai que c’est idiot ! ajouta le lutin. Et c’est pour ça qu’on m’a confisqué mon porte-bonheur ? Eh ben, bravo, ça valait le coup !
– Le Livre des Prophéties ne se trompe jamais, coupa Sahlla, agacée. Il s’agit certainement du meilleur moyen de s’y rendre sans être repérés. Suivez-moi !
Nous emboîtâmes le pas à la guerrière et descendîmes dans la gorge avant d’entamer aussitôt l’ascension d’un à-pic.
Une fois tout en haut, Sahlla me demanda d’ouvrir une nouvelle fois le Livre.
L’image du lutin réapparut.
– Pfffff, encore ! râla Reghi. J’ai bien fait de venir, moi. Et qu’est-ce que je vais devoir donner cette fois ? Je n’ai plus rien de précieux… Quoi ? Mon épée ? Et comment je vais me battre, après ? Un chevalier sans son épée, c’est comme un Morwack sans ses dents… Comme une chaussette sans trou… Comme un…
– Bon ! Tu as fini, oui ? le coupai-je.
À contrecœur, le lutin déposa son arme sur la page, qui n’en fit qu’une bouchée.
– Regardez ! dit Reghi. Les sept personnages du dessin : ils s’animent et… ils sautent dans le vide !
– Non ! corrigeai-je tandis que mes amis, qui avaient également compris, sortaient leurs skateboards. Ils volent !
– Mettons nos tenues d’invisibilité ! conseilla Jeff en extirpant les vêtements de son sac. Autant que la sorcière ne se doute de rien !
– Et sortons les tasers, ajouta Nicola. Nous en aurons certainement besoin.
– En revanche, dis-je, moi, je resterai visible. Pour attirer l’attention de la sorcière sur moi.
– C’est quoi, un « ta sœur » ? demanda Reghi.
– On dit un « taser », expliqua Keem. C’est un pistolet à impulsion électrique. Ça envoie deux dards, qui s’accrochent à ton adversaire et lui délivrent une décharge électrique de plusieurs dizaines de milliers de volts.
– Ah, répondit le lutin, perplexe. Et ça sert à quoi ?
– Ça paralyse l’ennemi comme l’éclair d’un gros orage ! s’exclama Nicola. Tu veux tester ?
– Euh, non non, tremblota Reghi en reculant. Je te crois sur parole.
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CHAPITRE 10
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