Le Maître des clés, tome 3 - Le grand secret (Gründ Poche) (French Edition)

Chapitre 3 - Le chaos d’Uélgoite

Le chaos d’Uélgoite

 

Nous disparûmes en un éclair, et réapparûmes au beau milieu d’une anse maritime, à marée basse.

Près de nous, trois canoës nous attendaient, comme annoncé par les frères Bognav.

Les embarcations étaient comme dans l’histoire des trois ours, adaptées à nos tailles respectives : une grande, une moyenne et une petite.

Chacun prit donc celle qui lui correspondait le mieux, et nous commençâmes à les tracter sur le sable mouillé.

Nous avancions à bonne allure, étonnés de n’être la cible d’aucune attaque.

Pas le moindre monstre ni le moindre piège à l’horizon.

Soudain, nous entendîmes un grondement qui se rapprochait de plus en plus.

Le ronronnement assourdissant me rappela celui des rouleaux venant frapper les falaises bretonnes.

– La mer ! s’écria Sahlla. Les vagues arrivent !

Nous montâmes aussitôt dans nos embarcations, en prenant soin de boucler les ceintures qui y étaient fixées.

Balayés par l’eau qui dévalait à vive allure, nous fûmes entraînés vers la côte, avant d’être repoussés au large par un courant inverse, impossible à contrer avec nos pagaies.

Lorsque l’eau se retira, aussi vite qu’elle était apparue, nous étions revenus exactement au même endroit qu’à notre arrivée.

Nous reprîmes notre marche, sans parler cette fois-ci, en avançant du plus vite que nous pûmes.

Mais la sentence fut exactement la même : après le passage de la mer, nous nous retrouvâmes finalement au point de départ.

Au bout de plusieurs tentatives, nous étions à bout de forces.

– Ça peut durer longtemps… râla Reghi.

– Oui, dit Sahlla. Je comprends mieux le nom de cette baie, maintenant. Il rappelle le mythe de Sisyphe, fils d’Éole, le dieu du Vent. Sisyphe fut condamné à pousser une grosse pierre en haut d’une montagne, pendant toute l’éternité. À chaque fois qu’il arrivait au sommet, la pierre roulait en bas et il devait donc reprendre son ascension. Un éternel recommencement que nous semblons devoir connaître nous aussi…

– Il y a sûrement une solution, dis-je.

– Aucune, déplora Reghi. Nous nous sommes fait avoir par les deux frangins… Ils doivent bien rigoler en nous imaginant ici. Quelle bande de traîtres !

– En même temps, ce n’est pas surprenant, remarquai-je. Nous sommes sur les Terres maudites, et il va falloir nous méfier de tout le monde. Ce qu’ignoraient les deux Bognav, c’est que nous n’allons pas utiliser les canoës. Mais ceci !

Je sortis de mon sac les skates que nous avions déjà utilisés pour échapper à Anka.

– Ouais ! hurla Reghi, tout excité. Tu vas voir, Sahlla : je gère !

Alors que de nouveaux grondements résonnaient dans la baie, nous nous élevâmes et prîmes la direction du rivage.

– Go ! s’écria Reghi. Le dernier est une banane pourrie !

Lorsque nous fûmes sur la côte, complètement vidés mais heureux d’avoir échappé au piège des Bognav, nous nous allongeâmes dans l’herbe fraîche.

Sans nous en rendre compte, nous nous endormîmes.

Quand je me réveillai, Sahlla était blottie contre moi.

Troublé, je la regardai avec affection lorsque mon regard croisa celui de Reghi qui, moqueur, leva les yeux au ciel.

– Euh, tu n’aurais pas vu le parchemin, murmurai-je afin de faire diversion.

– Tssssss, souffla le lutin, qui n’était pas dupe. Il me semble que tu l’as glissé sous ton armure, non ?

– Ah oui, hum hum… toussotai-je pour essayer de faire bonne figure en extrayant le document.

Lorsque je le déroulai, je remarquai tout de suite qu’il n’y avait plus que quatre lunes dans le ciel de papier. Comme par magie, la carte comptait le temps dont nous disposions.

Je la confiai alors à Reghi, qui se tortilla de fierté.

Sahlla se réveilla et m’adressa un sourire débordant de tendresse.

– Bonjour, Hugues, me dit-elle d’une voix douce.

– Bon… bonjour, balbutiai-je, tandis qu’elle déposait un léger baiser sur ma joue.

– Tsss… De plus en plus ridicule, marmonna Reghi.

– Bonjour, Reghi, poursuivit la jeune femme en se relevant.

Elle lui fit également un baiser sur le front… Et le lutin rougit jusqu’aux oreilles.

– Bon… bonjour Sahlla, murmura-t-il en feignant de ne pas voir mon sourire.

Nous rassemblâmes tranquillement nos affaires et reprîmes notre route.

Nous longeâmes un petit ruisseau qui serpentait dans la prairie.

Le paysage était étonnamment coloré, et contrastait avec la pénombre et la noirceur que nous avions traversées jusqu’à présent.

Cela nous inquiéta.

En effet, en milieu hostile, la nature se pare parfois de formidables atours afin de mieux piéger ses proies.

C’est donc avec une méfiance exacerbée que nous nous engageâmes dans cet amas de rochers, tous plus gros les uns que les autres.

– La carte dit que nous sommes dans le chaos d’Uélgoite, nous expliqua Reghi, qui était fier de diriger l’expédition. Les gros rochers ronds que l’on voit partout sont les traces d’une violente bataille qui opposa Anka et un géant nommé Argoat.

– Tu es sûr ? demandai-je. Comment sais-tu cela ?

– Grâce aux cours de légendes que l’on nous a donnés à l’école. Matière que l’on m’a obligé à suivre pendant plusieurs années… Je comprends mieux pourquoi, maintenant ! On ne m’avait rien dit, mais il était évidemment prévu que je serais un jour choisi pour servir de guide au Maître des clés…

– Qui est Argoat ? interrogea Sahlla.

Reghi nous expliqua alors toute l’histoire.

– Argoat était un géant irascible qui vivait dans la région il y a fort longtemps. C’était un ermite qui ne supportait aucune présence sur ses terres. Rares étaient les inconscients à s’y aventurer, d’autant que non loin se trouvaient les montagnes des Sortilèges, un secteur qui, bien qu’étant sur les Terres maudites, reste encore aujourd’hui totalement indépendant. C’est de là que sont originaires toutes les sorcières ; même celles qui n’y vivent plus reviennent régulièrement s’y ressourcer. Un jour, Anka, qui n’était encore qu’une jeune sorcière inexpérimentée, s’éloigna des montagnes et traversa le territoire du géant. Sans le vouloir, elle déboucha dans la grotte où il vivait. Intriguée, elle visita les lieux avant de reprendre sa route. Le monstre, furieux de constater que quelqu’un s’était aventuré chez lui, décida de pister l’intrus et retrouva rapidement sa trace. Il s’ensuivit une bataille titanesque, à coups de rochers. Après la bagarre, la région n’était plus qu’un chaos de blocs de granit.

– Qui a gagné ? demandai-je.

– Personne, répondit mon compagnon. Mais Anka en garde un profond traumatisme tant elle fut effrayée par la colère du monstre.

– Depuis qu’elle règne sur ces terres, elle n’a jamais cherché à se venger ?

– Non, me répondit Reghi. Car, alors qu’elle était tombée au sol pendant la bagarre et que le géant allait l’écraser avec un énorme rocher, elle lui fit la promesse sacrée de ne plus jamais revenir ici. Elle a toujours respecté son engagement.

– C’est étonnant ! remarquai-je.

– Pas tant que cela, intervint Sahlla. Rompre une promesse sacrée entraîne la perte irrémédiable de tous ses pouvoirs. C’est une des lois incontournables de notre monde. Même les êtres maléfiques ne peuvent s’y soustraire. Et puis, elle a trouvé le moyen de sauver la face : certes, elle ne vient plus dans cette région. Mais Argoat, de son côté, ne peut pas en sortir…

– Eh bien, dis-je, essayons de ne pas trop traîner dans le coin, alors.

Nous nous glissâmes dans un étroit boyau serpentant au beau milieu des amas rocheux.

Nous étions comme trois fourmis à l’intérieur d’un labyrinthe minéral, et comme il faisait de plus en plus sombre, je décidai de sortir les lunettes à infrarouge que j’avais amenées avec moi.

– J’en ai juste trois paires, expliquai-je. Alors, prenez-en soin…

– Toc… Toc… Tac… Plouf ! firent celles de Reghi en tombant entre les rochers, avant de disparaître dans un tourbillon, au fond d’un gouffre.

– Oups, dit mon compagnon.

– Mode nuit, articula une voix qui nous fit sursauter.

– Qui a dit ça ? s’inquiéta le lutin.

– Pas moi, dis-je.

– Ni moi, ajouta Sahlla.

– C’est moi, chuchota la carte magique. Je suis programmée pour pouvoir vous guider à la voix lorsque la luminosité est insuffisante. Suivez mes indications à la lettre, et vous pourrez vous extirper sans encombre de ce dédale minéral. Nous approchons de la grotte du dragon Crocs-lah. Il vaut mieux faire un petit détour et passer au-dessus. Cela nous rallongera un peu, certes, mais ça nous permettra de ne pas rencontrer ce caractériel notoire. Il est atteint d’une maladie qui le fait dormir à tout moment. Et qui dit sommeil à toute heure dit réveils en sursaut. Et alors là, il est d’une humeur massacrante.

Nous grimpâmes donc sur l’immense rocher qui servait de toit à la grotte du dragon, en nous accrochant aux arbres enracinés ici et là sur le bloc de granit.

– Je le vois, près d’un gros feu de bois, chuchota Reghi en glissant sa tête dans une faille. Hé hé ! Il dort à poings ferméééééééééééés !

Ayant basculé dans le vide, le lutin venait de tomber dans la grotte.

Je me précipitai près de l’ouverture.

– Je le vois, dis-je. Tout va bien. Sa chute a été amortie par la bedaine du dragon. En revanche, il est à plat ventre et semble complètement sonné.

– Il est où ? demanda Sahlla.

– Sur l’animal justement. Il faut descendre pour l’aider !

– Ce n’est pas une bonne idée, intervint la carte. Il vaudrait mieux essayer de le récupérer à partir d’ici. Avec une corde, par exemple. Vous avez ça ?

Nous tirâmes une immense liane d’un arbre millénaire et y fixâmes un morceau de bois en forme de crochet.

– Viens par ici, me conseilla Sahlla. Il y a une faille plus grande, presque à la verticale de Reghi ; on sera plus à l’aise.

Par prudence, nous fixâmes l’une des extrémités de la liane à un gros arbre.

Puis nous laissâmes descendre le cordage, qui se balançait tel un serpent ensorcelé.

Le crochet alla se fixer dans la lèvre supérieure du dragon.

– Flûte ! réagit mon amie. Nous voilà bien !

Paniqué, je secouai la liane afin de tenter de décrocher l’hameçon.

– Ça y est ! soufflai-je. Ouf ! Ah, non… Mais, zut !

Le crochet était maintenant enroulé dans les cils du monstre.

Tirant sur la corde, je relevai plusieurs fois la paupière du dragon, faisant apparaître son œil jaunâtre et terrifiant.

Fort heureusement, le monstre, plongé dans un sommeil profond, ne réagissait toujours pas.

Au bout de nombreuses tentatives infructueuses, le bout de bois se libéra enfin.

Je le laissai descendre encore de quelques mètres et, une fois à proximité de mon compagnon, je le fis se balancer d’avant en arrière, espérant agripper au passage le ceinturon du lutin évanoui.

Le crochet glissa sur l’armure et vint finalement se loger au niveau de l’entrejambe de Reghi.

– Je crois que la potion magique d’Ighor va lui être utile ! dis-je en souriant, tandis que l’une des ramifications du branchage se coinçait finalement à l’arrière du ceinturon de mon compagnon.

Il était dorénavant solidement harnaché.

Nous soulevâmes délicatement Reghi, qui s’éleva dans les airs par petits à-coups.

Le lutin se réveilla alors qu’il passait devant le visage du monstre.

– Mmmhh… Qu’est-ce qui se passe ? marmonna-t-il, le postérieur orienté vers la tête du dragon.

Pivotant sur lui-même sous l’effet de nos efforts, Reghi se retrouva soudain face à la créature.

– Maman ! hurla-t-il, en s’agitant comme un beau diable au bout de la liane.

À moitié endormi, le monstre laissa échapper une petite flamme, que le lutin évita in extremis en écartant les jambes.

– Mince ! dis-je. Le dragon se réveille !

C’est alors que Reghi eut un éclair de génie.

Bien que tremblant de tout son corps, il eut la présence d’esprit de fredonner une berceuse.

– Fais dodo, brrrr… Crocs-lah mon p’tit frèreuh… Aglagla… Fais dodo, t’auras du gigot.

Charmé par la comptine, les paupières lourdes, le dragon s’enfonça à nouveau dans un profond sommeil.

Le sourire crispé et la sueur perlant sur son front, Reghi leva vers nous un pouce vainqueur… qui se transforma rapidement en un pouce réclamant une montée immédiate.

Une fois près de nous, Reghi sortit une gourde de son sac et but une grande rasade d’eau fraîche.

– Pfffiouh, souffla-t-il. Je l’ai échappé belle. Merci, mes amis. Mais quelle région pourrie ! J’en viens à regretter le monde réel. C’est dire !

– Peut-être « pourrie », gronda une grosse voix. Mais c’est chez moi…

Derrière nous, un ogre immense nous toisait de toute sa hauteur.

– Argoat ! s’écria Sahlla.

– Lui-même ! répondit la créature. Et je n’aime pas beaucoup les vilains intrus !

Il claqua des doigts et des racines sortirent de terre, près de chacun de nous. Trois arbustes poussèrent aussitôt, avant de prendre forme humaine. Leur peau semblait tissée de feuilles de laurier.

Celui qui était le plus proche de moi me regardait en inclinant lentement la tête.

Il m’observait, tel un peintre reproduisant un paysage, puis les traits de son visage se modelèrent. Il me ressemblait de plus en plus.

Lorsqu’il fut devenu mon double végétal, il m’enlaça, avant de se fondre en moi. Dès lors, incapable du moindre mouvement autonome, je me retrouvai contrôlé de l’intérieur par cet être étrange.

Sahlla s’était également fait surprendre et demeurait statique, face à l’ogre. Seul Reghi résistait encore.

– Non, mais dites donc ! s’énervait-il. Essaie encore de me serrer contre toi et tu vas voir de quel bois je me chauffe !

Tout en gardant à distance son vis-à-vis du bout de son épée, il recula de plusieurs pas, sans apercevoir la grosse pierre qui se trouvait derrière lui.

– Corniquedouille ! s’exclama-t-il en tombant à la renverse.

Le double végétal se pencha vers lui.

– Hé ! s’écria Reghi. Ne joue pas au papa et à la maman avec moi ou alors je…

À son tour, mon compagnon était désormais sous l’emprise du gardien végétal. Je sentis que mes forces m’abandonnaient.

Incapable de lutter, je m’endormis, comme anéanti par une mauvaise grippe.

Lorsque je me réveillai, j’étais allongé par terre, et attaché à un long piquet de bois.

Près de moi, également saucissonnés, se tenaient mes deux compagnons.

On nous avait retiré nos armures.

– J’aime bien la forme de ces baguettes, avec leur petite pointe fine, me dit l’ogre, en penchant sa tête à l’horizontale. Non seulement ça permet de faire de superbes grillades mais, en plus, après on peut se curer les dents. Le top !

– Vous… vous n’allez pas nous dévorer, quand même ? m’inquiétai-je.

– Tu rigoles, adorable petite friandise ? Bien sûr que je vais vous manger ! Vous êtes déjà imprégnés du laurier qui a fondu en vous, et… mmmm… Je m’en régale d’avance ! Ça me changera des korrigans poilus et des troscoats qui puent des pieds.

– Moi aussi ! Moi aussi, je pue des pieds ! crut bon de réagir Reghi.

L’ogre s’avança vers moi, un gros pinceau à la main, et me badigeonna d’huile aux herbes.

Pas une seule partie de mon anatomie n’échappa à sa préparation gourmande. Pas même l’intérieur de mes narines.

Il en fit de même avec mes compagnons.

– Mais, qu’est-ce que vous faites ? hurla Reghi. Relâchez-nous sur-le-champ, où il va vous en cuire ! Savez-vous qui nous sommes ? Savez-vous qui JE suis ? Ah, mon ami, vous vous fourrez dans de sales draps ! J’aime autant vous dire que…

– « Fourrer » ? C’est une bonne idée, petit amuse-gueule !

– Comment ? s’offusqua le lutin. Je vous préviens…

– Tu aimes les pommes ? demanda le colosse d’une voix douce.

– Euh, oui… répondit Reghi en souriant, étonné par la soudaine gentillesse du monstre.

– Eh bien, tiens ! ajouta-t-il en lui calant un fruit dans la bouche. Aaaahhhh ! Du silence ! Comment ? Que dis-tu, petit être ? Articule, je ne t’entends pas ! Ha ha ha !

Il regarda les fesses du lutin.

– Bon, ces pruneaux, où vais-je bien pouvoir les mettre ? interrogea-t-il, tandis que Reghi ouvrait de grands yeux horrifiés.

– Je ne sais pas si Ankou va être très content de ce que vous faites, intervins-je, afin de détourner l’attention du cuisinier.

L’ogre se gratta la tête et me releva à la verticale.

– Qu’est-ce qu’Ankou vient faire là-dedans ?

– Il nous a confié une mission, expliquai-je.

– Exactement, renchérit Sahlla. Celle d’aller terrasser Anka !

– Vous mentez !

Le géant me relâcha sans précaution, me faisant choir lourdement sur le côté.

Puis il déambula de long en large à travers la grotte, ajoutant de temps à autre une bûche dans le foyer qui crépitait au milieu de la salle.

Les flammes dansaient joyeusement, et de petites étincelles s’envolaient régulièrement dans les airs, avant de retomber au sol dans un dernier sursaut flamboyant.

Plusieurs fois, Argoat se passa la main sur le visage, à la recherche de l’inspiration qui lui dicterait la meilleure des marches à suivre.

– Je… réfléchit à nouveau l’ogre. Vous…

Il frotta plusieurs fois son index sous son nez.

– Certes, je n’aime pas cette vieille peau, marmonna-t-il. Et il est vrai qu’il ne serait pas pour me déplaire qu’elle disparaisse. Depuis qu’elle a pris le pouvoir dans les Terres maudites, je suis cloîtré ici, condamné à ne pas quitter mon domaine.

Il nous toisa de haut en bas et souffla sur les braises pour attiser le feu.

– Mais, en même temps, les pouvoirs d’Anka grandissent chaque jour, depuis qu’il n’y a plus de lunes au Pays des Songes, reprit-il. Vous n’avez aucune chance de réussir. Alors, qu’est-ce que j’ai à gagner dans cette histoire ? Si Anka apprend que j’ai comploté contre elle, la promesse sacrée sera rompue, et cette vieille peau en profitera pour m’envoyer son armée. Elle me chassera de chez moi, et je n’aurai plus qu’à errer dans les déserts de l’Oubli. Brrrrrrr…

– Croyez-vous qu’Ankou aurait pris la décision de nous aider s’il pensait que nous pourrions échouer ? demanda Sahlla.

Argoat, perturbé par cette remarque, dodelina de la tête.

– Et n’oubliez pas, ajouta la guerrière, que si Anka est éliminée, quelqu’un d’autre pourra régner sur les Terres maudites. Quelqu’un de puissant… Quelqu’un comme vous… Nous avons un secret, Argoat. Hugues vient du monde réel, avec des armes et des technologies dont Anka elle-même ignore la puissance !

Je sentis que l’ogre hésitait, et je décidai d’enfoncer le clou.

– Des amis à moi sont déjà dans la place, chez Anka.

– Tu veux parler des enfants qu’elle a fait prisonniers, je suppose ? releva-t-il. Je suis au courant. Pffff… Ils ne te seront pas très utiles, là où ils sont !

– Comment ça ? dis-je avec inquiétude.

– Ils sont emprisonnés dans les geôles d’Agor ! Impossible d’approcher ce secteur sans être vaincu par la chaleur environnante.

– Nous irons les sauver ! m’exclamai-je avec fougue. Et nous irons combattre Anka !

Sahlla invita l’ogre à regarder l’épée qui était dans mon fourreau.

Argoat reconnut aussitôt l’arme magique.

– Tu es… le Maître des clés ? Par Torémé, comment est-ce possible ? Le Maître des clés… ici… sur les Terres maudites ?

L’ogre fronça les sourcils et prit à nouveau le temps de réfléchir.

– Sais-tu que tu prends un risque inconsidéré ? reprit-il. Si d’aventure tu disparaissais, cela permettrait aux êtres de ces terres d’envahir les Mondes imaginaires et le monde réel ! Anka me paierait très cher pour ta capture. Et elle m’offrirait le poste prestigieux de chef des armées. À coup sûr !

L’ogre se dirigea vers un coffret, qu’il ouvrit sans attendre.

Il en retira un morceau de papier en forme d’oiseau.

– C’est une colombe séchée, expliqua-t-il. Ça ne prend pas de place, ça ne piaille pas et ça ne fait pas de crottes ! Bien pratique !

Il porta le bec à sa bouche et souffla dedans.

Ce geste surprenant eut pour effet de gonfler l’animal qui, par la même occasion, revint à la vie.

L’oiseau étant un peu trop gros à son goût, et donc gêné pour voler, le monstre décida de le dégonfler un peu.

– Bon, alors, elle est où cette sacrée valve ? Ah, voilà !

Il appuya alors du bout des doigts sur le postérieur de la colombe, qui se mit à siffler.

– Zut ! s’exclama-t-il tandis que l’oiseau, qui lui avait échappé des mains, zigzaguait dans les airs comme un ballon de baudruche en train de se dégonfler.

Il alla le ramasser et tenta de le gonfler à nouveau.

– Et voilà ! s’énerva-t-il après plusieurs essais infructueux. Maintenant, il est percé…

Il jeta la colombe au sol et la piétina furieusement.

Puis il sortit un nouvel animal de la boîte.

Pressé d’en finir, il prit une grosse inspiration tout en regardant dans notre direction.

Il souffla longuement, sans se rendre compte que l’oiseau gonflait, gonflait, gonflait… au point de devenir un gros ballon… qui finit par exploser.

– Et crotte de crotte ! tempêta-t-il. Mais qu’est-ce que c’est que ce matériel ?

Il essaya avec un nouvel exemplaire et, cette fois, le résultat fut à son goût.

– Crouich, fit-elle lorsqu’il l’avala.

– Oh, non ! se lamenta Argoat. Quel vilain gourmand je suis ! Je n’ai plus qu’à recommencer… Et il ne m’en reste plus qu’une !

La dernière tentative fut la bonne.

L’ogre écrivit alors une missive, qu’il fixa sur le dos de l’oiseau.

Puis il nous expliqua qu’il avertissait ainsi Anka de notre capture.

– Hé hé ! se réjouit-il. À moi la puissance et la gloire !

L’ogre contempla le volatile qui s’éloignait dans les cieux, puis il jeta un grand sac sur son épaule.

– Bon ! Puisque je ne peux malheureusement pas vous manger pour l’instant, je vais aller relever mes pièges ! À tout à l’heure, mes perdreaux !

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CHAPITRE 4

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