Le Maître des clés, tome 3 - Le grand secret (Gründ Poche) (French Edition)

Chapitre 10 - Le Grand Secret

Le Grand Secret

 

Armés de nos pistolets cracheurs d’électricité, nous prîmes le chemin du château à bord de nos skates.

– Allez ! Droit sur les Tours maudites d’Anka ! m’écriai-je. Go !

– Prêt ? Go ! Même ! dit Reghi, en riant.

– Wouhou ! s’écrièrent mes partenaires tandis que nous fondions à vive allure vers notre ultime objectif.

Nous nous posâmes sur l’une des tours mais, emporté par son élan, Reghi me percuta violemment.

– Le Livre ! m’écriai-je pendant que le manuscrit rebondissait sur les toitures inférieures et disparaissait dans le vide.

Désespéré, je restai immobile à regarder le trou béant qui venait d’avaler le précieux ouvrage.

– Je vois qu’Armyon a fait du bon boulot, intervint Anka qui, perchée au-dessus de moi, ne voyait pas mes compagnons sous leur tenue d’invisibilité. Tes amis n’ont pas trop souffert ? Ha ha ! Tu as fait tout ça pour rien, Hugues. La dernière lune est en train de s’éteindre, et il ne me reste plus qu’à inscrire mon nom dans le livre d’Artaban ! Je n’ai plus besoin de ton Triskell !

– Erreur ! coupai-je. Tu oublies le pacte que nous avons scellé. Je suis arrivé dans les temps !

– Peu m’importe ! dédaigna-t-elle d’un revers de main.

– Tu me dois ce combat ! hurlai-je en brandissant mon glaive.

– Ridicule, gronda-t-elle en me tournant le dos, prête à partir.

– C’est ainsi que tu espères dominer le monde ? repris-je. Les gens vont bien rire de toi lorsqu’ils sauront que tu n’as même pas osé affronter un enfant…

Le visage grimaçant, Anka se retourna.

– Les enfants, grogna-t-elle. Si… arrogants… si… si insignifiants… si attachés aux rêves… Baaa… Mais tout cela va changer. Je régnerai bientôt sur ton monde et, je t’en fais la promesse solennelle, les enfants seront ma première cible.

Elle descendit près de moi et déposa le livre d’Artaban sur la corniche.

– Tu veux un duel, dis-tu ? Entendu. Apprête-toi à souffrir !

La sorcière écarta alors légèrement les bras de son corps et, progressivement, une armure prit forme autour d’elle.

Des plaques d’un métal noir recouvrirent ses phalanges, puis ses mains, ses avant-bras, ses bras et son buste. En même temps, une carapace métallique s’assemblait également au niveau de ses membres inférieurs. Enfin, un casque se forma, qui protégeait la totalité de son visage.

– Nous voici presque à égalité, me dit la sorcière. Tous deux avec notre armure. Car je ne suis pas idiote : je sais qu’Athéa t’a protégé avec une carapace magique. Le duel sacré doit se faire avec les mêmes armes. Aussi utiliserai-je une épée, tout comme toi.

Une lourde claymore (une épée que l’on utilise avec les deux mains) apparut auprès de la sorcière, flottant dans les airs. Elle devait mesurer environ un mètre cinquante.

Anka la saisit et, sans attendre, me porta un premier coup. Surpris, je me tournai pour me protéger : le tranchant de sa lame vint percuter ma protection au niveau des épaules.

Des étincelles jaillirent sous la force de l’impact. Déséquilibré, je tombai à la renverse quelques mètres plus bas, sur le chemin de ronde.

Sonné, je me relevai en titubant, avant de recevoir un nouveau coup.

Mon armure, au départ transparente, devenait de plus en plus opaque, et une fissure commençait à se dessiner au niveau d’une de mes clavicules.

Anka s’en rendit évidemment compte et chercha à exploiter cette fragilité.

– Arrière ! hurla Sahlla en me venant en aide.

Son épée parvint à contrer une nouvelle frappe de la sorcière.

– Tu ne respectes pas les règles du combat sacré ! dit la jeune guerrière en retirant sa tenue d’invisibilité.

– Comment cela ? répondit dédaigneusement la sorcière. Pousse-toi, avant que je t’étripe également.

– Tu sais très bien de quoi je veux parler ! poursuivit Sahlla. Le combat ne peut commencer qu’à partir du moment où les deux adversaires sont prêts, face à face, et qu’ils ont entrechoqué leurs armes par trois fois.

– Foutaise ! râla Anka. Tout ceci n’est que perte de temps. Le combat a démarré, alors fais place !

– Très bien, dit la jeune femme en se mettant de côté. Alors vas-y ! Poursuis ainsi, et tu seras punie pour ta tricherie.

– Foutaise ! grogna la sorcière.

– Tu sais très bien que non ! renchérit Reghi, qui enleva sa combinaison en même temps que mes autres compagnons.

Surprise, Anka fixa rageusement l’équipe qui l’encerclait.

– Foutaise ! répéta-t-elle en levant son arme.

C’est alors que mes amis déclenchèrent leurs tasers sur notre ennemie.

La sorcière, attaquée de toutes parts, ne parvint pas à éviter les dards, et nous la vîmes faiblir puis fléchir sous l’accumulation de décharges électriques.

Elle tomba à genoux, comme anéantie. Mes amis semblaient à deux doigts de l’achever.

– Arrêtez ! cria Sahlla. Si vous tuez Anka, vous tuez également Hugues ! Rappelez-vous qu’ils sont liés par un pacte sacré !

Hésitants, Jeff, Nicola, Keem, Lou et Reghi finirent par éteindre leurs pistolets.

Choquée, Anka se releva péniblement.

– Raaaaaaaaaa ! grinça-t-elle.

Elle s’approcha de moi et m’attrapa par l’épaule.

– Soit ! dit-elle. Relève-toi, et qu’on en finisse !

– Il faut que le combat ait lieu dans un cercle sacré, rectifia Sahlla.

– Ooooohhhhh ! Mais que de temps perdu avec toutes ces règles ! grogna la sorcière.

– Et, en plus, il faut un arbitrage homologué ! précisa Reghi.

– Très bien, murmura la sorcière. Allons au milieu de la cour, et tracez-moi ce fichu cercle !

Après qu’Anka eut récupéré le livre d’Artaban, nous descendîmes dans l’enceinte du château, et la jeune guerrière dessina un rond sur les pavés avec la pointe de son épée.

La garde de la sorcière s’était regroupée tout autour de nous, menaçante, et attendait nerveusement les ordres.

L’un des soldats d’Anka apporta une jarre dans laquelle se trouvait une huile sacrée, et il la déversa sur le tracé réalisé par Sahlla. Puis il y mit le feu.

Des flammes, hautes d’environ deux mètres, se mirent aussitôt à crépiter.

– Voici Perfide-le-Borgne, clama Anka, en présentant son soldat. Il arbitrera le combat. Il possède en effet le grade trois. Gardes ! Allez dans les geôles chercher un parchemin qui sera chargé de notifier le compte rendu officiel du combat.

– Permettez ! intervint Reghi. Je suis également titulaire du brevet de niveau trois. Comme le prévoit la Loi sacrée, le combat peut être arbitré par deux juges, et je me propose donc pour être le second !

– Toi ? murmurai-je, avec étonnement.

– Ben oui, me répondit le lutin, avec un grand sourire. Qu’est-ce que tu crois ?

– Qu’il le prouve ! s’éleva une voix dans l’assistance.

– Ça va être facile, dit Perfide-le-Borgne. Nous allons contrôler son numéro de licence dès que le parchemin sera là.

– Justement, dit un autre soldat. Le voilà !

La foule s’écarta pour laisser passer deux gardes, qui amenaient le prisonnier. Soutenu sous chaque bras, le parchemin baissait la tête, et ses pieds traînaient dans la poussière.

– Monsieur fait sa tête de cochon, dit l’un des gardiens. On a dû l’amener ici de force.

– Berhed ? réagit Reghi.

– Toi ? s’exclama le parchemin, qui n’avait toujours pas digéré d’avoir été dénoncé au Roy par le lutin. Saliperpompette ! Tu vas voir de quel bois je me chauffe ! Grrrrrrrrr !

Les soldats eurent toutes les peines du monde à contrôler la hargne du parchemin, furieux de retrouver mon compagnon.

– Tiens donc, dit Anka, que cela amusait beaucoup. Mais on dirait que vous vous connaissez ! Et… Oh, quel dommage… Vous ne vous entendez pas… Comme c’est triste ! Ha ha ! Bien. Nous avons assez perdu de temps comme ça ! Greffier : veuillez contrôler la licence de ce gnome !

– Lutin, corrigea Reghi. Je suis un lutin. Mon numéro de licence est le 3 4 A 21 B altus. Au nom de Reghi.

– Aucun arbitre à ce nom, répondit Berhed.

– Ah bon ? rétorquai-je. Alors pourquoi est-ce marqué « validé » sur ton ventre ?

Le parchemin mit ses mains sur son estomac afin de masquer les inscriptions.

– Alors ? insista Reghi. Retire tes mains, qu’on y voie plus clair !

– Oui, OK, c’est bon ! acquiesça Berhed à contrecœur.

– Bien ! se réjouit le lutin. Maintenant que les vérifications sont faites, nous allons pouvoir démarrer. Qu’on nous donne les tenues officielles !

Les soldats d’Anka apportèrent deux blouses grises ornées d’un écusson rouge et or et équipées d’une pochette à avertissements.

– Attention ! prévint Reghi en montrant justement la poche en question. Pas de tricheries, sinon il y aura sanction !

– Je rappelle les règles, enchaîna Perfide-le-Borgne. À mon signal, vous cognerez trois fois de suite vos lames, l’une contre l’autre. En alternant chaque contact avec une frappe sur le sol. Ensuite, le combat commencera, et vous pourrez porter des coups sur votre adversaire.

Les deux juges-arbitres se reculèrent de quelques pas et sortirent du rideau de feu.

– Le combat, reprit le soldat, ne s’achèvera qu’avec la mort de l’un des deux adversaires. Et attention ! Si l’un de vous sort du cercle, il sera déclaré perdant. Êtes-vous prêts ?

Anka et moi acquiesçâmes d’un signe de tête, et Reghi donna le signal.

Nous entrechoquâmes trois fois nos lames, puis nous partîmes à l’assaut.

Guidé par mon épée magique, je parvenais à bloquer les coups de la sorcière et à porter des attaques sans pourtant en connaître la technique. Transcendé par une force mystérieuse, mon bras, qui n’avait jamais tenu une épée avant cette quête, maniait l’arme avec une grande dextérité.

Soudain, un coup latéral d’une puissance extraordinaire me surprit et me toucha au flanc. Déséquilibré, je me retrouvai à la limite du cercle sacré.

Je m’apprêtais à repartir vers le centre lorsqu’une main me tira vers l’arrière.

– STOP ! Tricheur ! hurla Reghi, en assénant un coup de son bâton d’arbitre sur la main du garde qui avait tenté de m’attirer à l’extérieur. Que je ne t’y reprenne plus !

Profitant de mon relâchement, Anka leva son épée et l’abattit en direction de mon cou.

Je parvins fort heureusement à me baisser juste à temps, et c’est finalement la tête du soldat trop zélé qui fut coupée par la lame, avant de rouler sur le sol.

Emportée par son élan, la sorcière faillit, à son tour, se faire éliminer.

Elle se rattrapa juste à temps et revint dans la partie.

– Avertissement ! hurla Reghi.

– Je n’y suis pour rien ! s’offusqua Anka. Je ne peux tout de même pas contrôler les spectateurs !

– Exact ! intervint Berhed. Je ne mentionne donc pas d’intervention illégale.

– De quoi ? s’énerva Reghi. Mais… Anka a essayé de porter un coup alors que le combat était suspendu ! Je réclame un avertissement, et j’en appelle donc à la coccinelle sacrée.

Le lutin sortit de sa pochette un carton rouge à pois noirs : il le déposa au creux de son autre main, où il prit la forme d’une grosse coccinelle translucide. L’animal s’envola en direction de la sorcière.

– Bas les pattes ! hurla-t-elle en l’empêchant de se poser.

– Attention ! avertit Reghi. Si vous gênez le contrôle, vous serez disqualifiée !

Furieuse, Anka dut se résoudre à laisser la coccinelle effectuer sa vérification. Celle-ci se posa sur la joue de mon adversaire.

Une petite mèche, comme celle d’une perceuse, sortit de son front et tournoya en pénétrant dans la peau de la sorcière. Nous entendîmes alors un bruit d’aspiration, et nous vîmes du sang entrer à l’intérieur du corps transparent de l’insecte.

Les yeux de la coccinelle devinrent verts.

– Tricherie avérée ! Avertissement validé ! triompha Reghi. Veuillez noter, greffier ! Greffier ! Greffier ?

Berhed, qui faisait semblant de ne rien entendre, regardait sur le côté en sifflotant.

– Je crois qu’il faut que tu notes, râla Jeff en pointant son taser sur le front du parchemin.

– Euh, certes, certes, murmura celui-ci.

La coccinelle se remplit entièrement de sang, gonflant jusqu’à devenir ronde comme une grosse tomate bien mûre, puis elle repartit en slalomant dans les airs.

– Quand Madelon… hips !… vient nous servir à boire ! Blurp ! chantait l’insecte en s’éloignant.

– Bien ! dit Reghi. Nous allons pouvoir poursuivre. Prêts ? Go !

Le combat reprit de plus belle. Nous échangeâmes de nombreux coups et, plusieurs fois, nos armures respectives durent essuyer des frappes redoutables.

Fissurées de toutes parts, nos carapaces n’étaient plus que des lambeaux s’entrechoquant au gré de nos déplacements. Fatigués par l’intensité du combat, nous étions de moins en moins mobiles, et les épées commençaient à nous sembler bien lourdes.

– Pffff… Je suggère une pause ! me dit Anka en soufflant. Accordons-nous un peu de temps pour récupérer. On m’a quand même retiré un demi-litre de sang.

– Je… pfff… veux… pfff… bien, répondis-je en posant la pointe de mon arme au sol.

– Pause ! réclama la sorcière.

– Temps mort accordé ! accepta Perfide-le-Borgne.

C’est alors que mon adversaire en profita pour frapper violemment le tranchant de mon épée, qui m’échappa des mains et tourna dans les airs avant de tomber lourdement dans la poussière.

– Tricheuse ! hurla Reghi, tandis que la sorcière me frappait au visage avec le pommeau de son arme. Avertissement deuxième degré !

Sans même attendre, il sortit un nouveau carton, plus grand que la première fois.

Une coccinelle, plus grosse, alla se poser sur l’autre joue d’Anka.

Elle se remplit tellement que le sang finit par s’échapper en petits jets par tous ses orifices mais aussi par les jointures de ses ailes.

L’animal s’envola avec peine et s’éloigna en chantant.

– Il est des nôôôtreu ! Hips ! Il a bu son sang comme les auuuuuutreu !

– Reprenons ! clama Reghi.

– A… Attendez… dit Anka. J’ai la tête qui tourne un peu et…

– Pas question ! hurla le lutin. Nous…

– Comment ça, pas question ? Cela suffit ! gronda la sorcière en me frappant de nouveau avec son épée. Sais-tu qui je suis, microbe ? Fini le pacte sacré ! Terminé le combat ! Anka n’est pas une simple habitante des Mondes imaginaires ! Je serai le prochain Maître des clés, et aucune loi ne va m’en empêcher !

– Qu’est-ce qui lui prend ? dit Keem.

– Elle pète les plombs, murmura Nicola.

– Oui, confirma Sahlla en regardant le ciel devenu sombre. Mais elle va s’attirer les foudres de la Loi sacrée. Nous ferions bien de reculer.

Complètement incontrôlable, Anka lançait des éclairs fulgurants tout autour d’elle, déclenchant une vraie panique parmi les spectateurs.

Tout le monde s’enfuit en courant, mais un rayon toucha Reghi ainsi que Lou, qui se trouvait à ses côtés.

Tombé au sol lors de l’attaque d’Anka, j’étais allongé sur le dos, et les images tournoyaient devant mes yeux.

Anka s’approcha lentement de moi et posa la pointe de son épée sur mon torse.

Puis, tenant sa claymore à deux mains, elle la leva au-dessus de sa tête avant de l’abattre violemment vers ma poitrine.

– Aaaaaaaaaaahhhhhhhhhh ! hurla-t-elle de toutes ses forces.

Je rassemblai mes dernières forces pour rouler sur le côté et éviter sa lame, qui se planta dans le sol.

Puis je saisis la mienne et, roulant de nouveau pour me retrouver face à la sorcière penchée vers moi, je dressai mon arme en un mouvement circulaire. C’est alors qu’un éclair stria le ciel et tomba sur la pointe de mon épée, tandis que je frappai mon ennemie au cou.

Sa tête tomba sur les pavés, et son corps s’affala sur moi, avant d’exploser en un nuage de poussière.

La foudre de la Loi sacrée venait de rendre son jugement.

Tandis que mes amis m’entouraient, les images de notre expédition se bousculaient dans ma tête : le passage qui s’ouvrait à moi dans la forêt du Quinquis, le Chambellan, Germon, Strok, Raôl, Enguerrand, Reghi aux prises avec les Morwacks, Maki…

Je remarquai que tout autour de nous avait changé. Nous n’étions plus sur les Terres d’Anka, mais propulsés comme par enchantement dans les Mondes imaginaires, tout près du passage vers le monde réel.

À demi conscient, bercé par des sons qui résonnaient dans mon crâne, je me relevai et vis Lou et Reghi, allongés côte à côte.

Lou, les yeux mi-clos, tentait de lutter contre le sommeil. Elle tourna son regard vers Reghi qui gisait auprès d’elle, inconscient.

– J’ai récupéré cela, dit Sahlla en me tendant l’élixir de vie. Fixé au livre d’Artaban.

– Donne-le à Reghi, souffla Lou. Il le faut… C’est ton guide…

Mes yeux se remplirent de larmes. Que faire ? Je ne pouvais sauver qu’un seul d’entre eux. Et il m’était impossible de choisir.

– Je t’en prie, supplia mon amie. Si tu m’aimes, sauve Reghi… Je le savais depuis le début… Reghi me l’avait confié… Il l’a découvert, dans notre quartier général… par le Livre des Prophéties… Ne soyez pas tristes, mes amis… On se reverra… Et moi, je vais enfin revoir maman…

Lou ferma doucement les yeux et sa tête bascula lentement sur le côté. Elle n’était plus. Un halo rosâtre l’entoura, et elle s’envola, accompagnée d’une douce mélopée. La même que celle que j’avais entendue lors de ma rencontre avec l’elvire.

En larmes, je versai délicatement le breuvage entre les lèvres de mon compagnon. Une main se posa alors délicatement sur mon épaule.

– Hugues… me murmura une voix familière. Mon petit…

Je me retournai aussitôt :

– Grand-père ! Mon Dieu. Grand-père… balbutiai-je en me redressant.

Je le serrai contre moi de toutes mes forces.

– Grand-père…

Les yeux mouillés, mon grand-père me caressa tendrement le visage.

– Je veux rentrer à la maison maintenant, Grand-père. Et que tout redevienne comme avant.

– Rien ne sera plus comme avant, Hugues. Je suis désolé, me répondit-il. Ma place est ici, maintenant, au Conseil des Sages. Comme tous les autres Maîtres des clés qui m’ont précédé. Oui, Hugues, il est temps que tu saches enfin la vérité. Cela fait exactement soixante-dix ans que je suis le gardien du passage entre les deux mondes. Soixante-dix années à lutter pour en assurer l’inviolabilité. Soixante-dix années passées à pister et à retrouver les quelques resquilleurs. Maintenant, il me faut passer la main… Te passer la main.

– En serai-je vraiment capable ? Je ne suis qu’un enfant et…

– Comme je l’étais lorsque je fus choisi, Hugues. La quête que tu as si brillamment menée m’a rassuré. Tu es tout à fait digne de remplir ce rôle. J’en suis certain : tu seras un grand gardien du passage. As-tu le Triskell que je t’ai confié ?

Je tirai sur la chaîne qui pendait à mon cou et fit apparaître le médaillon.

– Parfait ! s’exclama mon aïeul avec un grand sourire.

Il me tendit le livre d’Artaban.

– Prends-le dans tes mains, Hugues. Ne crains rien.

Confiant envers ce grand-père que j’aimais par-dessus tout, j’apposai alors mes doigts sur la couverture de cuir.

Des dizaines d’inscriptions apparurent les unes après les autres, et une sensation d’intense chaleur envahit soudain tout mon être, tandis que mon nom se gravait en lettres d’or sous le sien.

– Mais… comment saurai-je m’y prendre ? m’inquiétai-je.

– Souviens-toi de la promesse que je t’ai faite : je serai toujours là, près de toi. Quand tu questionneras le livre d’Artaban, j’apparaîtrai dans les pages afin de te guider.

– Regarde, Hugues ! s’écria Reghi. Dans le ciel … il y a des milliers de lunes !

– Une par journée pour tes soixante-dix ans de règne, Hugues, m’expliqua mon grand-père. Une par journée qui nous sépare de ton retour définitif parmi nous.

– Dans soixante-dix ans ! triompha Reghi. Et je serai là pour t’accueillir, mon ami. Tu vas voir, ça va passer vite… Soixante-dix ans, c’est rien. Et puis, en tant que Maître des clés, tu pourras venir nous voir quand bon te semblera. J’ai encore plein de choses à te faire découvrir par ici !

Mon grand-père, qui serrait contre lui tous mes amis, nous demanda de regarder autour de nous. Nous découvrîmes trois énormes arbres, avec trois portes aux noms de Nicola, Keem et Jeff.

– Voici votre récompense, comme promis, expliqua mon grand-père. Que chacun de vous pense très fort à la personne qu’il souhaite revoir.

Jeff s’avança le premier. Lorsqu’il ouvrit sa porte de ses doigts tremblants, une lumière intense filtra par l’entrebâillement. Mon ami se retourna vers nous, des larmes plein les yeux, puis il entra dans le tronc.

Nicola fut le deuxième. Le visage ruisselant de larmes, il n’arrivait plus à articuler le moindre mot.

Lorsqu’il se retrouva face à l’intense halo lumineux, il marqua un temps d’arrêt.

Puis, alors qu’il franchissait le seuil de la porte, nous l’entendîmes murmurer :

– Enfin…

Près de moi, Keem me serrait la main de toutes ses forces.

– Peux-tu… venir avec moi… s’il te plaît ? dit-elle, des sanglots plein la voix.

Alors, la serrant contre moi, je l’accompagnai jusqu’à sa porte.

Elle tourna la poignée et entra à son tour.

Nous ne sûmes jamais qui mes amis revirent alors. Mais lorsqu’ils réapparurent, ils étaient comme transformés.

– Me voilà rassurée, dit Keem, les yeux brillants. Je sais maintenant qu’il est bien ici. En paix. Je peux repartir, pleine de force.

– C’est clair ! renchérit Jeff. On sait maintenant qu’on les retrouvera un jour. Et ça, ça fait vachement de bien !

– Ouais, ajoute Nicola. Ça enlève un sacré poids…

– Il va être temps que vous partiez, dit mon grand-père. Le passage va bientôt s’ouvrir pour quelques secondes. Je prendrai bien soin de Lou, n’ayez crainte. Hugues, mon petit, tu pourras venir la revoir chaque fois qu’il te plaira. Quant à vous, mes chers enfants, elle viendra vous parler dans vos rêves. Soyez en sûrs.

Il nous adressa un grand sourire, et poursuivit :

– Lou sera bientôt une elvire.

– Une elvire ? réagit Keem.

– Exactement ! Une jolie petite elfe ! Comme celles-ci.

Deux petites fées vinrent se poser au creux de la main de mon aïeul.

– Il est temps que vous connaissiez le Grand Secret, dit-il, les yeux remplis de bonheur. Lorsqu’une personne meurt, son âme rejoint les Mondes imaginaires et est appelée à se diriger vers les Terres des Esprits (je ne parle pas là des âmes mauvaises qui doivent, auparavant, purger leur peine sur les Terres maudites d’Anka). Après avoir traversé la forêt des Hommes-Arbres, les âmes vont jusqu’au pic de Cloaz-Coat, situé à la frontière avec la Zone de non-droit.

– Oui, je me souviens de cette zone, dis-je. C’était juste après le marais du cyclope Raôl.

– Exactement, poursuivit mon grand-père. Là, il y a un passage magique qui téléporte les âmes directement au Pays des Songes, non loin du palais du Roy Ignus, sur les Terres des Esprits. Chaque âme se transforme alors en un être féerique. Lutins, elfes, fées, elvires sont autant de personnes disparues ayant trouvé la paix. Ensuite, si la plupart d’entre elles restent sur ces terres, certaines font le choix de s’installer à d’autres endroits dans les Mondes imaginaires.

– Alors, ça veut dire que tous les êtres féeriques que nous avons rencontrés sont d’anciens humains ? demanda Keem.

– Heureusement que non ! corrigea Reghi. Moi, par exemple, j’ai la chance de n’avoir jamais été l’un des vôtres !

Une image me revint en tête.

– Grand-père, quand je suis arrivé au village des lutins, une femme et un jeune homme m’ont abordé. Nous n’avons pas eu le temps de parler longtemps, mais il m’a semblé reconnaître, au fond de leurs yeux, des regards familiers.

– Il s’agissait de ta marraine et de son fils, disparus l’an dernier. Tu te souviens ? Ils s’appellent désormais Kayla et Heliot.

– Oh, balbutiai-je, gagné par l’émotion. Je comprends mieux…

Un trou s’ouvrit soudain dans les feuillages.

– Il faut y aller, dit mon grand-père. Bon retour dans le monde réel !

– Moi, je dirais plutôt bonne chance et bon courage ! cria Reghi.

– Ah bon ? plaisantai-je. Ça ne te dirait pas de revenir avec moi, dans mon monde ?

– Ha ha ha ! Qu’il n’y en ait pas un qui s’avise de me mettre de la poussière d’or… Mais… Que…

Grésillant de toutes parts, Reghi commençait à se recouvrir d’une carapace de robot.

– Ah non ! hurla-t-il, ça ne va pas recommencer !

Le sourire aux lèvres, Grand-père se pencha et le prit contre lui. Puis il recula de quelques pas et le phénomène s’arrêta.

– Je crois qu’il vaut mieux que tu ne t’approches pas trop du passage, dit-il. Il semble y avoir encore quelques interférences entre les deux mondes !

– À bientôt, Grand-père, eus-je le temps de crier, tandis que l’ouverture se refermait derrière nous. À bientôt, Reghi !

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Épilogue

 

L’histoire que je viens de vous raconter est celle d’Hugues, mon propre grand-père.

Le jour où il est retourné définitivement dans les Mondes imaginaires, il m’a demandé de l’accompagner. C’est alors qu’il m’a confié ce manuscrit, en me faisant promettre de le faire découvrir au plus grand nombre. Pour que les gens continuent de rêver, et que l’espoir demeure.

Lors de son départ, mon grand-père Hugues était accompagné de celle qui partagea sa vie et veilla sur lui avec une profonde tendresse pendant près de soixante-dix ans : Sahlla, sa promise. Mais aussi sa protectrice, comme l’avait choisi le Roy Ignus.

Car je dois vous le confier : lorsque, à la fin de leur mission, mon grand-père et ses amis retournèrent dans le monde réel, Sahlla les accompagna.

Grand-père et elle eurent deux enfants, dont mon père.

Je me souviens avec émotion de ce moment où le feuillage s’est enfin ouvert, sous mes yeux émerveillés. Il y a eu une lumière intense, puis une fine poussière d’or a flotté dans l’air.

C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que tout ce que m’avait raconté mon aïeul, depuis tant d’années, existait vraiment.

Lorsque, main dans la main, Sahlla et Hugues sont passés de l’autre côté, j’ai clairement entendu cette petite voix, qui résonne à jamais au fond de moi :

– Ugo ! Te voilà enfin, corniquedouille !

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Table des matières

 

Chapitre 1 - Le marais de l’Écluse

Chapitre 2 - Les frères Bognav

Chapitre 3 - Le chaos d’Uélgoite

Chapitre 4 - Les korrigans

Chapitre 5 - Les vampires

Chapitre 6 - Les Matota

Chapitre 7 - Helmut et le prégo

Chapitre 8 - La chapelle de Youdig

Chapitre 9 - Le territoire maudit de Jahrar

Chapitre 10 - Le Grand Secret

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Benoît Grelaud

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