Le Maître des clés, tome 3 - Le grand secret (Gründ Poche) (French Edition)
Chapitre 1 - Le marais de l’Écluse
Le marais de l’Écluse
L’embarcation dans laquelle se trouvait l’inquiétante silhouette glissa lentement jusqu’à nous.
Le léger tintement du clapotis de l’eau contre la coque laissa brusquement place au bruit sourd du bateau percutant la berge.
Les maillons d’une épaisse chaîne en acier, lovée sur le plancher vermoulu, s’entrechoquèrent dans un fracas métallique.
Dans sa longue coule noire, ample chasuble de tissu plissé, le squelette se tenait silencieux et immobile, attendant que nous montions à bord.
Puis, sans même que nous ayons pu apercevoir son visage, il resserra ses doigts décharnés autour du long bâton, qu’il enfonça à nouveau au fond de l’eau.
La barque s’anima, fendant délicatement la croûte de lentilles dormant à la surface de l’eau, tandis qu’une chouette, blottie au creux d’une épaisse souche, chuintait d’effrayants ululements.
Au loin, des corneilles répondaient de leurs cris rauques et inquiétants.
– Il fait pas chaud ici, chuchota Reghi, tandis que la brume s’étirait autour de nous. J’ai la goutte au nez… A… A… ATCHA ! Snurf… On va où, d’après vous ?
– Aucune idée, murmurai-je en fixant les imposantes cages aux barreaux rouillés qui, de chaque côté du chenal, jalonnaient notre route.
À l’intérieur de certaines d’entre elles, de pauvres individus, sales et vêtus de haillons crasseux, gémissaient de désespoir.
– Qui sont ces malheureux, demandai-je à voix basse.
– Ce sont des impurs, expliqua Sahlla. Les âmes d’êtres humains qui ont fait le mal. Elles sont ici dans l’attente d’être transférées en des lieux où elles devront expier leurs fautes. Certaines d’entre elles, au terme d’un très long cheminement, seront purifiées et auront alors l’autorisation de rejoindre les Terres des Esprits.
– Et les autres ? s’inquiéta Reghi.
– Les autres, précisa la jeune femme, seront condamnées à errer toute l’éternité sur les Terres des Âmes maudites.
– Brrrrr, trembla d’effroi le lutin.
– Je comprends mieux l’inscription sur le bateau, dis-je.
– L’inscription ? Quelle inscription ? demanda mon compagnon.
– Tout à l’heure, j’ai lu sur la coque quelques mots en breton qui disaient : oberour a maro.
– C’est le nom de l’embarcation, dit Sahlla. Tu sais ce que ça veut dire ?
– Oui, répondis-je. Je fais mes études dans une école qui s’appelle Diwan et dans laquelle on apprend la langue de nos ancêtres, le breton. Oberour a maro, ça veut dire « l’ouvrier de la mort »…
– Brrrrrr ! tremblota de plus belle le lutin en se collant contre moi.
Regardant tout autour de lui, mon compagnon fut soudain attiré par de superbes plantes ressemblant à des nénuphars, dont les larges limbes étaient l’écrin de magnifiques fleurs roses, ouvertes comme de grands calices.
Un petit oiseau vint se poser sur le bord de la barque, avant de virevolter au-dessus des flots.
Repérant un peu d’eau qui stagnait autour des étamines, il se posa à l’intérieur de la fleur, afin de s’en délecter.
– Comme c’est mignon ! se réjouit le lutin. Regardez cette magnifique communion ! Comme quoi, tout n’est peut-être pas si terrible par i…
– Crouach ! fit la plante carnivore en se refermant brusquement sur sa proie.
Nous la vîmes alors mâcher sa victime, avant d’éructer une poignée de plumes.
Les larmes aux yeux, Reghi regardait fixement la terrible fleur, tandis que nous nous éloignions sur l’eau dormante.
Furieux, il ramassa un bout de bois qui traînait au fond du bateau et le propulsa de toutes ses forces vers le cruel nénuphar.
– Ha ha ! Bien fait ! triompha Reghi, fier d’avoir tranché l’un des pétales. Eh, mais ! Qu’est-ce que… Eh ! Elle nous poursuit !
Aussi incroyable que cela puisse paraître, nous étions effectivement la proie de la fleur, qui glissait vers nous à vive allure.
Lorsqu’elle fut à nos côtés, elle ouvrit grand sa gueule et, toutes dents dehors, bondit vers le lutin… avant d’être frappée en plein vol par le bâton d’Ankou et de retomber dans un grand cri d’animal blessé.
La barge reprit sa marche et serpenta encore un long moment dans le dédale de canaux, guidée par la pigouille du batelier.
Les feuillages se densifiaient de plus en plus tout autour de nous, et nous évoluions désormais sous une voûte végétale, que nous repoussions de nos bras au fil de notre avancée.
– Qu’est-ce que c’est ? demandai-je, en montrant les ombres qui, au fond de l’eau, nous accompagnaient depuis notre départ.
– Ce sont des esprits malfaisants, répondit Sahlla. Ne vous approchez surtout pas du bord. Ils essaieraient de vous agripper et de vous attirer dans le fond…
– Pour que nous prenions leur place ! enchaîna Reghi. On sait ! Quat’zyeux nous a déjà expliqué cela !
– Non, pas du tout, corrigea Sahlla. C’est simplement qu’ils cherchent leur repas…
Une légère luminescence vint lécher le bout de la barque, et nous obliquâmes dans sa direction.
Le bateau s’approcha de la rive et se stabilisa contre les hautes herbes.
Ankou, de son long bras squelettique, nous invita à rejoindre la terre ferme.
Puis il nous tendit un parchemin, maintenu par une tresse de fines lianes.
– M… commença à articuler Reghi pour le remercier.
Mais Sahlla lui ferma aussitôt la bouche de ses deux mains, et le lutin ne put dire un mot.
Le spectre repoussa alors le talus avec son bâton, puis la barge s’éloigna dans le brouillard.
– Pourquoi m’as-tu empêché de parler ? s’étonna Reghi.
– Tout simplement pour t’éviter le pire, expliqua la jeune guerrière. Ne sais-tu donc pas que quiconque s’adresse à Ankou devient aussitôt son prisonnier ?
– Euh… Brrrrr… tremblota mon compagnon.
La petite prairie sur laquelle nous avait déposé le squelette était recouverte d’une épaisse mousse, qui semblait montée sur des suspensions.
À chacun de nos pas, le sol vibrait comme s’il était fixé sur des ressorts, et nous rebondissions, tels des cosmonautes sur une planète inconnue.
La lumière qui nous enveloppait était celle d’une lanterne, fixée à la poutre extérieure d’une auberge à colombages.
Après avoir dénoué le lien, je déroulai le parchemin afin d’en étudier le contenu.
Il s’agissait d’une carte, détaillant le plan des Terres de la Sorcière, et mentionnant l’itinéraire que nous allions devoir suivre.
Cinq lunes, dessinées tout en haut, représentaient le temps dont nous disposions.
De nombreuses inscriptions, griffonnées en marge des dessins, complétaient cette feuille de route.
L’auberge près de laquelle nous nous trouvions était notre première étape.
– Ty coz ! s’exclama Reghi, en pointant du doigt une vieille pancarte en bois suspendue à deux petites chaînes métalliques.
– Ça veut dire « maison ancienne », expliquai-je. C’est du breton.
– Sur la carte, intervint Sahlla, il est dit que nous devons prendre contact avec les propriétaires. Les frères Bognav.
Nous montâmes les quelques marches, dont les lattes fragilisées craquaient sous nos pas, et avançâmes sur la terrasse mangée par les termites.
– J’ai l’impression qu’on nous surveille, murmura Reghi en regardant derrière lui.
Je saisis l’anneau de métal fixé à la lourde porte et le cognai plusieurs fois contre son support.
Nous entendîmes alors le bruit d’une chaise que l’on tire sur le sol, puis des pas traînants et disgracieux.
Le bruit d’un loquet que l’on déverrouille résonna, et une petite lucarne, protégée par de fins barreaux, laissa apparaître les yeux de notre interlocuteur.
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CHAPITRE 2
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