Le Maître des clés, tome 3 - Le grand secret (Gründ Poche) (French Edition)
Chapitre 2 - Les frères Bognav
Les frères Bognav
– Wouvnovjnia ? gronda une voix rocailleuse…
– Euh, bonsoir, monsieur. Nous venons de la part d’Ankou, expliquai-je. Il nous a confié une carte et…
– Ankou ? Woulin Ankou ? enchaîna la grosse voix. Woujdijkode ?
– Pardon ?
– Wou-jdij-kode ? Dijkode ! s’énerva-t-il en tapant du pied.
Les vibrations firent trembler toute la maisonnée, et la lanterne qui nous éclairait se détacha avant de se briser au sol.
Nous n’y voyions plus que grâce à la faible lueur qui s’échappait de la lucarne.
Reghi vint se blottir contre moi.
– Un code ? demandai-je. Vous voulez un code, c’est ça ?
– Da ! Dijkode ! Woujdijkode ? reprit-il plus calmement.
– Euh, je n’en sais rien, je…
Le clapet se referma violemment.
Nous étions désormais dans l’obscurité la plus totale.
– Un code, un code… Bon sang, dis-je, qu’est-ce que ça peut bien être ?
Reghi frappa à la porte.
Nous entendîmes alors la même chaise que l’on tire au sol (bien que plus énergiquement cette fois-ci), puis des pas fermes et nerveux.
– Ouh là ! balbutia le lutin. Il n’a pas l’air de bonne humeur…
La lucarne s’ouvrit brusquement.
– Wouvnovjnia ? Goléjnié ? Ajoubijdia ?
– Euh… ici, dit Reghi.
– Wouvnovjnia ?
– Ouh ouh ! Ici ! Je suis là ! s’écria Reghi.
– Waljnia ? s’exclama l’individu, qui ne voyait toujours pas le lutin.
Je décidai alors de soulever mon compagnon afin qu’il soit à la bonne hauteur.
L’étrange personnage (dont on pouvait deviner les traits du visage) sursauta.
– C’est un ogre, murmura Sahlla.
– Biiiaaaa ! s’exclama-t-il en crachant par terre et en croisant ses deux index devant lui, comme s’il eût voulu conjurer un mauvais sort. Ountich loutine !
– Eh bé, merci… marmonna Reghi. Bonjour l’accueil…
La créature s’était retournée et parlait à un autre individu présent dans la demeure.
– Itij loutine, semblait-il expliquer. Ountich loutine…
– Pfffeuhh ! réagit son comparse en crachant également.
Le portier nous regarda à nouveau.
– Toubast dijkode, loutine ?
– Dijkode ? murmura Reghi. Euh, pfff… Crotte…
– Krotteu ?
– Euh, non, non, non ! Pas crotte… Moi pas vouloir dire crotte pour code. Moi juste dire crotte…
Agacé, notre interlocuteur referma sèchement la trappe.
– C’est ça ! s’écria Reghi, vexé. Que le grand Buzuck te croque les…
La main sur la bouche de mon compagnon, je le reposai à terre.
– Ça ne sert à rien de s’énerver, dis-je. Ça ne peut que l’agacer encore plus. Là, on a un vrai problème, parce que sans ce code, notre expédition risque de s’arrêter bien plus tôt que prévu…
– En plus, il fait tout noir, et moi, je n’aime pas ça, murmura Reghi. Ah, merci Ugo de prendre ma main. C’est gentil, tu sais.
– Ce n’est pas moi, répondis-je.
– Oh… alors merci Sahlla, se réjouit mon compagnon.
– Ce n’est pas moi non plus, dit-elle.
– AAAAHHHHHHH ! hurla le lutin. Mais alors, c’est qui ?
À deux doigts de Reghi, de petits yeux rouges s’allumèrent, puis une grande bouche édentée s’ouvrit, prête à engloutir le lutin.
Saisissant ma lampe torche, j’éclairai l’intrus qui, terrorisé par le faisceau lumineux, partit se réfugier dans un bosquet en hurlant de toutes ses forces.
Sahlla se rapprocha de la porte et toqua à son tour.
Nous entendîmes grogner la créature qui, cette fois-ci, ne se leva pas.
Notre amie insista longuement, ce qui finit par déclencher chez les deux ogres des salves de grossièretés dont nous fûmes bien heureux de ne pas comprendre le sens.
Soudain, des pas rapides vinrent à notre rencontre.
Visiblement très énervée, la créature ouvrit rageusement la lucarne, ce qui nous apporta à nouveau un peu de lumière.
– Loutine ! Krotteu ! hurla-t-il. Votojnièkalmine évlitaj…
Constatant qu’il avait affaire à une jolie jeune femme, le monstre s’arrêta net et resta bouche bée.
– Ah, euh, rougit-il. Oh…
Sahlla, qui avait sorti un étrange petit flacon, pulvérisa quelques gouttes de son contenu sur le visage du portier.
Celui-ci éternua aussitôt, et la douce elvire évita de peu l’épais mucus projeté par les narines de la créature.
– Ouf ! s’écria-t-elle. J’ai eu chaud !
– Moi aussi ! s’exclama Reghi, les jambes écartées de chaque côté de la masse verdâtre écrasée au sol… Ha ha ! Pour un peu, on était baptisés !
Tandis que le lutin fixait la masse expectorée par l’ogre, celui-ci s’essuyait le nez entre les doigts.
Nous l’entendîmes ensuite frotter ses mains contre la porte avant de se faire reprendre par son frère.
Il acheva donc le séchage d’une façon qu’il estima plus élégante : contre son pantalon.
– Qui est cette jolie créature qui vient ainsi nous rendre visite ? demanda-t-il à Sahlla.
– Quoi ? sursauta Reghi. Il parle notre langue ?
– Maintenant oui ! dit notre amie en souriant. C’est l’effet de cette potion que m’a confiée l’un de nos grands sorciers.
Nous entendîmes le déverrouillage d’une serrure. Puis d’une deuxième, d’une troisième… et d’une quatrième !
– Entrez ! ordonna l’ogre qui me dépassait de plusieurs têtes.
Sa tête, toute ronde, était beaucoup plus petite que son corps, et paraissait perdue au milieu de ses musculeuses épaules.
Entièrement vert, il n’était habillé que d’une chemisette défraîchie et d’un short qui lui serrait les muscles des quadriceps.
– Entrez ! reprit-il. En fait, il n’y a pas de code. C’est juste qu’on aime bien faire des blagues, avec mon frère, et qu’on voulait vous faire marcher un peu. Il faut dire qu’on s’ennuie sec par ici.
L’ogre se rapprocha de Sahlla.
– Qu’est-ce qu’une fille comme vous fait dans les environs ? Ça fait des siècles qu’on n’en a pas vu d’aussi jolie !
– C’est-à-dire, répondit la guerrière, quelque peu gênée, que nous sommes envoyés par Ankou et…
– Oui, souffla l’ogre. Il nous a effectivement prévenus.
– Ighor, povrniojka ibjiskov ? questionna l’autre créature, qui s’était rapprochée de nous.
– Ilievajnia… Skolévsky, lui répondit son frère.
Le portier s’adressa à nous :
– Mon frère, Grishkia, me demande quelle langue je parle. Il ne comprend rien de ce que nous disons. Pouvez-vous lui faire respirer votre potion pour que, lui aussi, puisse échanger avec nous ?
– Bien sûr, répondit Sahlla en sortant la petite amphore. Pas de problème.
Apercevant le flacon, l’ogre recula de quelques pas.
– Poliejnié ? Bouhhhhh, iyatjié poliejnié !
– Ça y est ! expliqua Ighor. Il fait sa chochotte ! Monsieur demande si ça va piquer… Nié, Grishkia ! Nié poliejnié !
Moyennement rassuré, le monstre se rapprocha à nouveau, avant de se raviser.
– Bouhhhhh, s’exclama-t-il en reculant de quelques pas. Olsaniéj poliejnié !
– Qu’est-ce qu’il dit ? demanda Reghi.
– Il dit qu’il est sûr qu’on lui ment et que ça va piquer.
Sahlla, afin de le rassurer, lui parla doucement et lui prit délicatement la main.
– Ne t’inquiète pas, murmura-t-elle en lui embrassant le front. Ça ne te fera pas mal. Tu as ma parole.
Grisé, Grishkia ferma les yeux et tendit ses lèvres à la belle.
Elle en profita pour l’asperger de potion.
– AAAATCCHHHHIAAAAAAAA ! éternua l’ogre.
Reghi fut plaqué contre le mur, et il regarda aussitôt s’il était recouvert de morve.
En fait, l’énorme glaire gluante pendouillait au-dessus de lui, accrochée au portemanteau.
Reghi leva la tête, et découvrit le projectile.
– Ouf ! se réjouit-il en fixant l’épais mucus. J’ai encore eu ch…!
– Sprotch ! fit la masse verdâtre en tombant sur son visage.
Nos hôtes nous invitèrent à partager leur repas tout en nous détaillant les divers lieux que nous allions traverser lors de notre périple.
Notre carte, déroulée au milieu des victuailles, servit de support à leur présentation.
– Vous allez commencer par l’anse de Sisyphe, dit Ighor. Il s’agit d’une baie semi-asséchée. C’est-à-dire qu’elle se vide et se remplit continuellement. Il faudra donc que vous preniez garde à ne pas vous faire engloutir par la marée montante.
– Tout à fait, Ighor, enchaîna Grishkia. Vous devrez donc traîner avec vous une embarcation dans laquelle vous monterez lors de l’arrivée des flots. Quelqu’un veut de la volaille ? Elle est très tendre. Élevée en plein air !
– Élevée en plein air, élevée en plein air… marmonna Ighor. Toi et tes manies d’élevage en plein air… Pfff…
– Oui, eh bien je trouve que c’est meilleur !
– Eh bien MOI PAS, râla Ighor. Élevée en plein air… Qu’est-ce qu’on en a à faire ! Tu bouffes les poumons, peut-être ?
– Ha ha ! éclata de rire Reghi, avant de se reprendre face au regard noir de Grishkia.
Ighor nous présenta à son tour un plat : une viande en sauce.
– Ça, c’est de la bonne pitance, expliqua-t-il. Et je ne dis pas ça parce que c’est moi qui l’ai faite… Sentez-moi ce délicat fumet.
– Prrrouttt ! fit Grishkia. Oula, pardon ! Quand tu as parlé de délicat fumet, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais…
– Bravo, grogna Ighor en applaudissant. Bébé s’amuse. Tu penses sans doute que c’est comme ça qu’on retrouvera notre étoile, et nos clients ? Pfffff… Bon, comme je vous le disais, voici ma spécialité.
– Mmmhhhh, se réjouit Reghi. C’est quoi ?
– De la langue de troll, répondit Ighor.
Les sourcils relevés, le lutin retint un hoquet de dégoût et se recula au fond de sa chaise.
– Euh, en fait, je n’ai pas très faim, balbutia-t-il.
– Pareil pour moi ! hurla Grishkia. Je déteste manger ce qui sort de la bouche d’un animal ! D’ailleurs, je vais plutôt prendre un œuf ? Ha ha !
– Ouais ! râla Ighor. Monsieur a vraiment la grande classe… Je vous préviens : le prochain qui sort une blague va passer un sale quart d’heure.
Il se tourna vers Reghi et lui tendit un plat.
– Tiens, toi, sers-toi en riz.
– Euh, c’est-à-dire que moi, c’est Reghi.
– Pardon ?
– Moi, c’est Reghi. Pas Henri.
Lorsque nous arrivâmes au dessert, Grishkia apporta un énorme gâteau.
– Nous l’avons confectionné ensemble ! hurla-t-il, tandis qu’Ighor partait chercher de petites assiettes.
Il se pencha vers nous.
– Enfin, murmura-t-il, c’est moi qui l’ai fait, mais bon, j’ai dit ça pour ne pas vexer mon frère…
– Que chuchotes-tu ? interrogea Ighor en revenant vers nous.
– Rien du tout ! grogna Grishkia. Mais… tu as oublié le couteau et la pelle ! Ah, toi, vraiment !
Pendant qu’il allait récupérer le matériel, Ighor en profita pour nous parler à son tour à voix basse.
– Pour tout vous dire, c’est moi qui l’ai fait. Tout seul. Mais bon, c’est pour pas vexer mon frère… Attention, chut ! Le voilà !
– Bon ! dit Grishkia en s’adressant à Ighor. Le petit bonhomme peut peut-être revenir à table ?
Reghi, qui était au coin depuis le jeu de mots sur le riz, eut enfin le droit de nous rejoindre.
– Bien ! Qui veut de ce délicieux gâteau à l’huile de palme ?
– Comment ça ? demandai-je. De l’huile de palme ? Alors désolé, mais je n’en mangerai pas. Nous avons un principe à la maison : ne rien manger qui contienne quoi que ce soit venant du palmier à huile, car son exploitation détruit l’équilibre des forêts tropicales.
– Tout à fait d’accord ! acquiesça Reghi, qui ne savait pas de quoi je parlais, mais qui n’avait aucune envie de goûter l’étrange spécialité locale. L’huile de « palmes », c’est bon uniquement pour ceux qui font de la plongée ! Ha ha ! Oui, bon, OK, je retourne au coin…
Les deux frères, vexés que nous ne goûtions pas à leur dessert, débarrassèrent la table en marmonnant.
– Il est temps pour vous de prendre la route, grogna Ighor. Venez !
Puis les ogres, qui maugréaient entre eux contre notre manque de savoir-vivre, nous emmenèrent à l’étage.
Nous sortîmes sur une terrasse surplombant leur jardin.
Ils donnèrent alors à chacun de nous une petite fiole rosâtre.
– Buvez, dit Ighor.
– Pffff, souffla Reghi. C’est quoi encore, ce truc-là ? Si ça doit me donner les fesses roses, je ne suis pas très chaud… J’ai déjà les sourcils et la barbe de cette couleur. À ce rythme-là, je ne serai bientôt qu’une grosse fraise des bois !
– Pas du tout ! grogna Grishkia. Cette potion est faite pour protéger une partie de votre corps contre toute agression. Vous recevrez le complément de protection lorsque vous rencontrerez la grande prêtresse Gaédig. Pensez très fort à la partie de votre anatomie que vous souhaitez préserver, et buvez la potion.
Nous nous exécutâmes chacun notre tour.
Une petite carapace transparente et bleutée vint recouvrir le torse de Sahlla.
Ayant également choisi cet endroit, je fus protégé de la même manière.
C’est alors que nous vîmes l’entrejambe de Reghi devenir bleu.
– Ben quoi ? s’écria celui-ci en voyant nos regards surpris. Un coup de pied là, ça fait super mal !
Ighor nous montra un château fort sur la carte.
Il nous expliqua qu’il s’agissait de la demeure d’une sorcière nommée Athéa, grande amie d’Ankou, et qu’il était absolument indispensable que nous la rencontrions.
– Mais attention, prévint Grishkia. Vous allez notamment devoir traverser le champ des Matota, des fleurs magnifiques mais extrêmement dangereuses. Il vous faudra leur chanter chacun une berceuse, tout le temps que durera la traversée du champ. Sinon…
– Sinon quoi ? s’inquiéta Reghi.
– Sinon les Matota se réveilleront, murmura Grishkia. Et elles vous dévoreront !
– Gloups ! fit le lutin, en avalant sa salive.
– Bien ! s’exclama Grishkia. Nous allons vous téléporter dans l’anse de Sisyphe. C’est l’endroit le plus éloigné que l’on puisse rejoindre par ce moyen. Cela vous fera gagner un temps précieux. Veuillez vous serrer les uns contre les autres.
Les deux frères sortirent alors chacun une arme, qu’ils pointèrent sur nous.
Les faisceaux lumineux qui s’en échappèrent se rejoignirent en un rayon fulgurant, et un halo nous entoura, dans un boucan du tonnerre.
– En tout cas, j’en connais qui vont se casser les dents si elles mordent ici, murmura Reghi en toquant du poing sur son entrejambe.
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CHAPITRE 3
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