Le Maître des clés, tome 3 - Le grand secret (Gründ Poche) (French Edition)

Chapitre 4 - Les korrigans

Les korrigans

 

Cela faisait déjà un bon moment qu’Argoat était parti lorsque nous entendîmes de petits bruits autour de nous.

Un étrange personnage, fortement velu et coiffé d’un chapeau plat orné de rubans, s’approcha de nous, un poignard à la main.

– Un korrigan, murmura Sahlla.

Le petit être observa attentivement les environs, puis siffla entre ses doigts.

Plusieurs autres créatures apparurent alors et vinrent trancher nos liens.

– Wow ! s’exclama Reghi après avoir retiré la pomme de sa bouche. Schhhhlurp… Que ça fait du bien de pouvoir parler à nouveau !

– Du bien, du bien… murmura Sahlla. Ça dépend pour qui !

Entraînés par nos sauveurs, nous quittâmes aussitôt les lieux en direction de petites montagnes aux crêtes déchiquetées.

Nous traversâmes une forêt sombre, qui était loin de sentir la noisette.

– Pouah ! grimaça Reghi, en se bouchant le nez. Je ne sais pas qui vient de faire ça, mais c’est un gros dégoûtant !

– Je ne pense pas que ce soit le fait de nos accompagnateurs, chuchotai-je en souriant.

– Non ? murmura le lutin avec étonnement. Tu veux dire que c’est Sahlla ?

– Mais non, voyons ! Cette odeur vient de la forêt elle-même. Ça sent l’animal pourri. Beurk, ça donne envie de vomir.

La pénombre nous empêchait de percevoir avec précision les contours squelettiques des arbres, mais leur forme étrange m’intriguait.

Je sortis une lampe de poche et tentai de pointer le faisceau lumineux en direction d’un des plus grands.

Aussitôt, l’un des nains qui nous guidaient me frappa violemment le poignet avant de briser, d’un coup de talon rageur, la lampe tombée au sol.

– Pas de lumière, poil au derrière ! me dit-il d’une voix nasillarde en me donnant une claque sur le postérieur. Ils dorment : tu veux nous faire tuer ou quoi, poil aux doigts ?

– Dé… désolé, dis-je en repliant les doigts sur lesquels il venait de frapper.

– Bêta d’humain, poil aux mains ! hurla un deuxième, avec la même voix de tête.

– Et vous, vous croyez que c’est malin de hurler ainsi si vous ne voulez pas les réveiller ? objecta Reghi pour me défendre, tandis que je levais les bras afin que mes mains soient hors de portée.

– Ils sont sourds, poils autour ! répondit le korrigan.

– Dépêchons-nous, poil au cou ! s’exclama un autre korrigan en pinçant la nuque de son voisin. Les nuages se dissipent et la lune apparaît, poil épais !

– Il n’y a qu’une lune ? demandai-je. Pourtant, nous…

– Évidemment, poil aux dents ! (Dans le même réflexe, tout le monde ferma la bouche, au grand désespoir de notre interlocuteur.) Vite, la lumière de la lune va les réveiller, poil au nez !

Nous accentuâmes la cadence et nous nous mîmes même à courir.

– Na fait nuper mal ! râlait Reghi en se tenant le bout du nez, que le korrigan venait de gratifier d’une jolie tape.

Il nous restait encore plusieurs dizaines de mètres à parcourir lorsque les arbres commencèrent à s’animer.

– Regardez ! s’écria Sahlla, tandis que la luminescence de la lune éclairait les alentours. Ce ne sont pas des arbres.

Juchés les uns sur les autres, des squelettes formaient des pyramides de plusieurs individus, donnant l’impression de branchages.

Ils se séparèrent et se jetèrent au sol afin de nous faire barrage.

L’un d’eux, le regard sadique, fit quelques pas vers nous, un fémur à la main.

Saisissant fermement les extrémités, il le brisa en deux contre sa cuisse.

– Sortez vos armes ! lança courageusement Reghi en pointant son épée. Nous allons devoir nous battre… euh… poil aux pattes !

– Non, ça rime pas, poil aux bras ! corrigea un korrigan, en pinçant le lutin.

C’est alors que le squelette, armé de ses deux morceaux d’os, se jeta sur moi en hurlant.

N’ayant pas eu le temps de dégainer mon épée, il aurait dû me toucher lors de ce violent assaut.

Mais une lame puissante le coupa dans son élan.

La tête tranchée, complètement désorienté, il tournoyait à la recherche d’une proie.

– À droite ! le guidait le crâne qui gisait au sol. Deux pas à ta droite ! Puis trois pas… CRRRRAAACCCCC !

– Ha ha ! s’exclama Reghi, qui venait d’écraser la tête du squelette à l’aide d’un bloc de pierre. Ça va être plus difficile, maintenant !

– Merci, Sahlla, dis-je à mon amie, tandis qu’elle frappait un nouvel ennemi.

Elle m’adressa un sourire rempli d’affection.

Troublé, je me sentis rougir.

– Ah, non ! Ça ne va pas recommencer ! râla Reghi en montrant les nombreux squelettes qui nous encerclaient. Mais vous êtes de vrais obsédés !

Toutes lames dehors, nous combattîmes avec ardeur, efficacement soutenus par les korrigans, qui s’avéraient être de redoutables guerriers.

Nous parvînmes à repousser nos assaillants et, profitant d’une faille dans le rideau adverse, nous courûmes le plus vite possible jusqu’au bord du plateau.

Nous étions sur une immense dune de sable, du haut de laquelle nous surplombions une prairie jonchée d’innombrables blocs de pierre.

Nous sautâmes à la suite des korrigans et glissâmes le long de la pente sableuse.

Plusieurs de nos poursuivants dévalaient également la dune à grande vitesse ; ils nous doublèrent dans un bruit de bambous qui s’entrechoquent.

L’un d’eux, qui levait les bras afin de nous frapper avec un os immense, percuta violemment un rocher qui dépassait du sable.

Explosant en mille morceaux, il ne fut bientôt plus qu’un jeu d’osselets roulant dans la pente.

Lorsque nous arrivâmes en bas, au beau milieu de nombreux dolmens et menhirs, plusieurs squelettes nous attendaient, avec la ferme intention d’en découdre.

Ils s’avancèrent, menaçants, vers notre petit groupe.

Les korrigans, qui leur faisaient face, ne semblaient pas effrayés.

L’un d’eux siffla entre ses doigts, et d’énormes chiens à deux têtes sortirent des dolmens.

Voyant cela, les squelettes comprirent qu’ils allaient servir de festin et, paniqués, tentèrent de remonter la pente sableuse.

Ils n’en eurent cependant pas le temps.

Les molosses se jetèrent sur eux et les broyèrent entre leurs mâchoires monstrueuses.

De petits carnassiers, semblables à des fennecs mais de la taille d’un hamster, vinrent se rassasier des miettes d’os.

Au milieu de la prairie se dressait un petit dolmen couvert de gravures celtes et d’entrelacs.

Nos guides s’y engouffrèrent en nous faisant signe de les suivre.

Sous l’édifice, un souterrain plongeait dans les entrailles de la terre.

– Où allons-nous ? demandai-je.

– Voir Gaédig, notre grande prêtresse, poil aux…

– Hum hum ! toussa Reghi, tout en prenant garde de protéger son arrière-train.

Nous descendîmes jusqu’à un petit lac souterrain.

Le long des parois de la galerie, de jolis flambeaux éclairaient notre chemin.

– Nos transporteurs vont arriver, poil au nez, dit un korrigan.

Il reçut alors une grosse pichenette sur la tête de la part d’un de ses congénères.

– Répétition, poil au menton ! Tu as dit deux fois « poil au nez » aujourd’hui, poil au zi…

– Hum hum hum ! toussa à nouveau le lutin en montrant du doigt Sahlla. Nous avons une dame avec nous, voyons !

Une énorme limace sortit de l’eau.

– Ahhhhhhhhh ! hurla Reghi en se réfugiant derrière moi.

– N’ayez pas peur, c’est l’un de nos moyens de locomotion, poil aux tétons ! Hi hi, aux tét…

– Bas les pattes ! se défendit Sahlla en frappant sèchement la main du korrigan.

La grosse limace ouvrit une énorme gueule et avala Reghi d’un trait.

– Hé ! hurlai-je, en dégainant mon épée.

– Tout va bien, poil aux reins ! cria l’un de nos guides. Regardez, poil aux pieds.

Tout en écrasant les orteils de son voisin avec son talon, il pointa son index vers les yeux transparents de l’animal.

À l’intérieur, nous vîmes une sorte de cabine de pilotage dans laquelle se trouvaient un korrigan et Reghi, qui s’asseyait près de lui en nous adressant un large sourire.

Plusieurs autres limaces surgirent de l’eau et nous avalèrent les uns après les autres.

Puis elles plongèrent et entamèrent leur procession sous-marine.

Les fonds marins étaient semblables à ceux que je connaissais au travers de mes plongées sur la côte bretonne : rochers couverts d’algues laminaires, bigorneaux et huîtres sauvages.

Des anémones de mer ondulaient au rythme du léger courant, et des astéries somnolaient sur le sable.

Depuis quelques instants, ma limace paraissait anxieuse.

Elle tournait continuellement la tête, d’un bord et de l’autre, et observait les réactions de ses congénères avec une grande attention.

– Damned, murmura le korrigan qui la pilotait. Elle sent quelque chose d’anormal. Je crains que nous ne soyons attaqués par des zérissons.

– Des zérissons ? C’est quoi ?

– C’est ça ! hurla-t-il en tournant violemment le levier de direction vers sa droite.

Grâce à la manœuvre du korrigan, nous évitâmes la bête, qui alla percuter la limace d’à côté.

Ses longs pics acérés transpercèrent le pauvre animal de part en part.

– Des hérissons ! m’exclamai-je. Ce sont des hérissons marins !

– On dit des zérissons, corrigea le pilote. Pas des « hé »rissons. Heureusement, il n’y a qu’un seul couple. Ils viennent chercher de la nourriture pour leurs petits.

Une deuxième limace fut harponnée et entraînée dans une faille sous-marine.

– On l’a échappé belle, souffla le korrigan. Ils vont nous laisser tranquilles maintenant qu’ils ont ce qu’il leur faut.

– Il y avait des amis à vous à l’intérieur des deux limaces ? demandai-je.

– Amis ? Pffff, l’amitié, ça ne sert à rien ! Ha ha ! Il y a longtemps que notre peuple ne s’occupe plus de ce genre de bêtise !

Nous remontâmes à la surface et approchâmes d’un petit port de pêche blotti au creux des falaises.

Nous étions à nouveau à l’air libre.

Les cabanes bigarrées des pêcheurs, colorées tantôt en bleu, rose, jaune, rouge, donnaient à la bourgade des allures de village irlandais.

Les limaces nous déposèrent sur le quai, et nous avançâmes sur un ponton de bois aux lattes brûlées par le sel.

– C’était trop bien ! commenta Reghi avec un grand sourire. On m’a même laissé piloter la bestiole ! Bon, je dois reconnaître que j’ai eu un peu peur quand on a été attaqués, mais… tout est bien qui finit bien ! Nous voilà en sécurité !

– Attention, poil aux petons ! hurla un korrigan en montrant le ciel. Et… Tous aux abris, poil….

Englouti par le puissant bec d’un gros volatile, le pauvre n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Nous entendîmes ses os craquer sous les dents de l’animal.

– Des mouettes-souris ! hurla un autre korrigan, avant d’être, lui aussi, avalé.

L’escadrille d’étranges volatiles, mélange de mouettes et de chauves-souris, fondait sur notre équipe, visant en priorité les plus petits d’entre nous.

Conscient d’être une cible de choix, Reghi se précipita vers moi et grimpa sur mes épaules.

– Attention ! criai-je en me baissant, alors qu’un de nos agresseurs fondait en piqué vers nous.

Le lutin pivota afin d’esquiver l’attaque, mais l’oiseau le frappa au passage… entre les jambes. Pile à l’endroit de sa protection magique.

Le bec de l’animal explosa sous la violence du choc, et l’oiseau alla s’abîmer en mer.

– Bien fait ! triompha Reghi, très fier d’avoir eu l’idée de protéger cet endroit.

De nombreux korrigans, qui avaient assisté à la scène assis aux terrasses des cafés, vinrent à notre secours, armés d’arbalètes.

Ils tuèrent plusieurs mouettes-souris et firent s’enfuir les autres.

L’un de nos sauveurs, traînant sa jambe de bois sur les lattes gondolées du ponton, cracha par terre et nous fit signe de le suivre.

Nous fûmes conduits à une terrasse, où nous nous assîmes dans de larges fauteuils en osier tressé.

Une serveuse soigna les égratignures de nos accompagnateurs, tandis que l’on nous servait une boisson revigorante.

Étonnamment, aucun korrigan ne parla de ce qui venait de se passer.

Aucun d’entre eux n’évoqua même ceux qui avaient péri dans la bataille.

– Tenez ! Une bonne soupe de poisson, poil au front ! nous annonça le patron du bistrot. Je m’appelle Yeun Abgral…

– À poil ! cria un korrigan édenté, dans l’hilarité générale.

– Ha ha ha ! rit également Yeun, tandis que nous assistions, éberlués, aux réactions puériles des korrigans.

– Tiens, toi, petit bonhomme, dit Abgral à Reghi, sais-tu comment s’appelle notre village ?

– Euh, c’est-à-dire que, je… balbutia mon compagnon.

– Tréguier-les-Poils ! s’exclama Yeun fièrement, en réclamant de grosses pintes de bière. La capitale du poil !

BAM-BAM-BAM-BAM, firent les poings des korrigans, battant la mesure sur les tables.

Yeun grimpa sur l’une d’elles et entama une chanson rythmée, en tapant de son sabot sur le bois.

– Moi, je connais un village qui s’appelle Tréguier-les-Poils.

BAM-BAM-BAM.

– On y boit toute la nuit car ça fait…

– … pousser les poils ! hurlèrent en chœur toutes les tablées. BAM-BAM-BAM.

– On chante toute la nuit, on boit, on danse, on riiiiiiiit…

– … iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiit ! BAM-BAM-BAM.

– On rit car quand ça pousse, les poils…

– … ça se trémousse ! BAM-BAM-BAM.

Les korrigans chantèrent ainsi pendant des heures, et dansèrent des gavottes endiablées au rythme des bombardes et des accordéons.

– Excusez-moi, dis-je à Yeun, après avoir somnolé tout un moment malgré l’ambiance festive, mais je viens de regarder ma carte, et il ne reste plus que trois lunes pour remplir notre mission. Pourriez-vous nous amener à votre prêtresse dès que possible ?

Le korrigan, qui avait un peu trop abusé de la boisson, me regarda en louchant et posa sa main sur mon épaule.

– Burp ! Oui, fout ta tait… Euh, tout à fait. Gaédig nous a mis au courant. Nous allons vous mener à notre pêt… prêf… prêtresse, bien sûr.

Je réveillai Reghi et Sahlla, qui s’étaient endormis, bercés par le brouhaha ambiant, et nous suivîmes Yeun, accompagné de deux de ses amis.

Nous quittâmes le village par un petit sentier côtier, et nous grimpâmes sur la falaise.

L’air frais qui montait jusqu’à nous nous fit le plus grand bien.

Nous marchâmes une petite heure, accompagnés des éructations de nos guides, qui digéraient avec peine leurs excès de boissons.

Lorsque nous arrivâmes à proximité d’un petit dôme fait de terre et de pierre, les korrigans s’assirent dans l’herbe rase.

– On est arrivés, poil aux pieds, souffla Yeun. Gaédig, notre prêtresse, habite ici. Elle vous attend, poil aux… pffiou, je sais pas… J’ai trop mal à la tête… Nous, on va rester là. On va faire une petite sieste. Et après… RRRrrrrrrrrrr…

– Ils se sont endormis, constata Sahlla en souriant.

– Ça ne me surprend pas, dis-je. Je ne sais même pas comment ils ont fait pour rester éveillés jusqu’à maintenant !

– Je me demande ce que c’est que cette habitation, observa Sahlla en détaillant le dôme de terre.

– Ça m’a tout l’air d’être un tumulus, dis-je. J’en ai déjà vu dans des expos sur les nécropoles mégalithiques. J’ai toujours aimé visiter les sites archéologiques.

– Houlà ! C’est quoi, ce charabia ? réagit Reghi.

– Ce sont d’anciennes sépultures. Là où ils mettaient les morts il y a des milliers d’années. Je parle d’années humaines, bien sûr.

– Quoi ? sursauta Reghi. Et… et tu crois que Gaédig habite là-dedans ? Mais, si ça se trouve, c’est une morte-vivante ! Brrrrrrr… Aglagla…

– Je ne pense pas, dit Sahlla. Sinon, les korrigans auraient peur, non ?

– Pas forcément, dis-je. Nous sommes sur les Terres maudites. À mon avis, ils doivent avoir l’habitude de côtoyer ce genre de créature…

– Aglagla ! trembla Reghi. On peut pas repartir ?

J’essayai de raisonner notre compagnon, et lui expliquai que si Ankou souhaitait que nous rencontrions Gaédig, c’était qu’il avait confiance en elle.

Toutefois, quelque peu inquiets de ce que nous allions découvrir, nous avançâmes prudemment, comme si nous essayions de retarder le moment inévitable où nous serions en présence de la prêtresse.

Précédant Sahlla, qui tenait son arme à la main, et Reghi, qui agrippait la jambe de mon pantalon, je frappai à la porte.

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CHAPITRE 5

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