Le mystère de la patience (version illustrée)

Jostein Gaarder · Chapitre 13 sur 54

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Le mystère de la patience (version illustrée)

Dame de Pique

 

 

… ces papillons chantaient comme des oiseaux…

 

Tôt le lendemain matin, mon père me réveilla, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Finalement, les bouteilles achetées hier sur le chemin du parc d’attractions devaient être toutes petites.

— Nous allons à Venise aujourd’hui, dit-il, nous partons au lever du soleil.

Au moment où je sautai du lit, mon rêve de la nuit me revint en mémoire : j’avais rêvé du nain et de la voyante. Lui n’était qu’une figurine en cire dans le tunnel du train-fantôme qui avait soudain pris vie parce que la Tsigane aux yeux noirs l’avait fixé intensément dans ce fameux train. Dans les profondeurs et les ténèbres de la nuit, le nain avait réussi à s’échapper du tunnel, et errait depuis en Europe avec la crainte chevillée au corps que quelqu’un le reconnaisse et le ramène dans le tunnel du train-fantôme où il redeviendrait un simple personnage de cire.

Mon père était prêt à partir avant même que j’aie pu chasser ce drôle de rêve de mon esprit et enfiler mon pantalon. J’avais très envie de connaître Venise, car nous verrions là-bas pour la première fois la Méditerranée. C’était une mer que je ne connaissais pas et mon père n’y était pas retourné depuis qu’il avait été marin. Nous devions ensuite passer par la Yougoslavie pour arriver à Athènes.

Nous sommes descendus dans la salle à manger où nous avons avalé ce petit déjeuner insipide qu’on sert partout au sud des Alpes. Avant sept heures, nous étions dans la voiture, et le soleil pointait juste à l’horizon quand on démarra. Mon père mit ses lunettes de soleil et dit :

— Nous allons sans doute avoir cet astre éblouissant devant nous toute la matinée.

La route de Venise passe par la célèbre plaine du Pô, une des vallées les plus fertiles du monde grâce à l’eau des Alpes, qui est d’une incomparable pureté.

À certains moments, nous voyions des vergers débordants d’orangers et de citronniers, l’instant d’après nous étions entourés de cyprès, d’oliviers ou de palmiers. Dans des régions plus humides, nous roulions le long de grandes rizières sous des allées de peupliers. Des pensées sauvages rouges poussaient sur le bord du chemin et leur couleur était si vive que je devais parfois me frotter les yeux.

C’était encore le petit matin quand nous sommes passés au-dessus des torrents, et nous avons aperçu une vallée si colorée qu’un peintre aurait dû se servir de tous les tons de sa palette en même temps pour tenter de rendre une telle variété de teintes.

Mon père gara la voiture sur le côté de la route et sortit fumer une cigarette, tout en rassemblant ses idées pour son petit discours habituel.

— Tout ça repousse chaque année, Hans-Thomas. Tomates, citrons, artichauts, noisettes, sans parler des herbes sauvages. Peux-tu seulement comprendre d’où la terre brune tire une telle force pour faire pousser tout ça ?

Il restait là à contempler la nature. Puis il dit :

— Ce qui m’impressionne le plus, c’est que tout est parti à l’origine d’une seule et même cellule. Il y a plusieurs milliards d’années de cela est apparue une petite graine qui s’est divisée. Avec les années, cette petite graine s’est transformée en éléphants, en pommiers, en framboises, en orangs-outans. Est-ce que tu peux comprendre ça, Hans-Thomas ?

Je fis non de la tête, et le voilà reparti pour un tour. J’eus droit à tout un exposé sur l’origine des espèces végétales et animales. Pour finir il me montra du doigt un papillon qui venait de s’envoler d’une fleur bleue et m’expliqua que ce papillon pouvait vivre ici dans cette vallée du Pô parce que le dessin de ses ailes ressemblait à des yeux d’animaux sauvages.

Les rares fois où mon père se contentait de fumer au lieu de m’assommer avec ses cours de philosophie, j’en profitais pour sortir ma loupe et me livrer à quelques expériences biologiques. J’en avais aussi besoin pour progresser dans le Livre quand j’étais à l’arrière de la voiture. Je trouvais que la nature et le Livre recelaient autant de secrets l’un que l’autre.

Pendant des kilomètres, mon père resta silencieux au volant. Je savais qu’il pouvait à n’importe quel moment m’asséner une ou deux vérités sur notre planète ou sur Maman qui nous avait plaqués un beau jour, mais pour l’instant, rien ne me paraissait plus important que de poursuivre ma lecture.

 

J’étais soulagé de n’avoir finalement pas échoué sur une île

minuscule perdue au milieu de l’océan. Mais ce n’était pas tout. Cette île semblait cacher un secret insondable : je continuais à trouver qu’elle grandissait au fur et à mesure que j’avançais, comme si au moindre de mes pas elle se déployait dans toutes les directions. Elle s’étirait de tous côtés comme si elle puisait en elle-même sa propre étendue.

Je m’enfonçai dans l’île, mais bientôt le sentier se divisa en deux

et je dus choisir le chemin à prendre, je pris celui de gauche, qui peu après se divisa lui aussi en deux. Je restai toujours à gauche.

Le chemin serpentait à présent dans une gorge. D’énormes

tortues rampaient parmi des buissons, certaines mesurant jusqu’à deux mètres de long. J’avais entendu dire qu’il en existait de cette taille, mais c’était la première fois que j’en voyais de mes propres yeux. L’une d’elles sortit la tête de sa carapace et me regarda comme si elle voulait me souhaiter la bienvenue sur l’île.

Je poursuivis mon exploration toute la journée. Je découvrais de

nouvelles forêts et vallées ainsi que des hauts plateaux, mais je ne vis plus jamais la mer. Je me trouvais dans un paysage magique, un labyrinthe à l’envers où jamais aucun chemin ne rencontrait de mur.

Tard dans l’après-midi, je débouchai sur une sorte de plaine

avec un grand lac qui brillait sous le soleil. Je me précipitai au bord du lac et bus jusqu’à plus soif. C’était la première fois depuis plusieurs semaines que je buvais autre chose que de l’eau du canot !

Cela faisait également belle lurette que je ne m’étais pas lavé.

J’enlevai vite ma vareuse de marin et je me jetai à l’eau. Quel bain rafraîchissant après avoir marché tout l’après-midi dans la chaleur étouffante des tropiques ! Je me rendis soudain compte que j’avais le visage brûlé par le soleil, après toutes ces journées passées à ramer nu-tête dans le canot de sauvetage.

Je plongeai plusieurs fois assez profondément et, en ouvrant les

yeux sous l’eau, je vis des myriades de petits poissons de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Certains étaient verts comme des plantes aquatiques, d’autres bleus comme des pierres précieuses, d’autres avaient des reflets rouges, jaunes et orange. Tous portaient une rayure multicolore.

Je remontai à la surface et me séchai au soleil du soir. La faim

me tenaillait. J’aperçus un arbuste garni de baies jaunes grosses comme des fraises. Je n’en avais jamais vu de semblables, mais supposai qu’elles étaient comestibles. Leur goût hésitait entre la noisette et la banane. J’en mangeai à satiété, réenfilai mon costume de marin et finis par m’endormir, épuisé, sur la rive de ce grand lac.

 

Tôt le lendemain matin, avant l’aube, je me réveillai, reprenant

conscience des événements.

J’avais survécu au naufrage ! pensai-je. Je pris à ce moment la

pleine mesure de ma chance. C’était comme une seconde naissance.

À gauche du lac se dressaient des collines couvertes de pins. Le

sol était tapissé d’une herbe jaune et de clochettes de fleurs se balançant dans la brise légère du matin.

Avant que le soleil ne se soit levé, j’avais découvert une source.

De là non plus, je ne pouvais voir l’océan. Mes yeux embrassaient un vaste pays, grand comme un continent. J’étais déjà allé en Amérique du Nord et du Sud, mais je n’étais sur aucun de ces continents-là. Il n’y avait pas trace d’être humain.

Je restai au sommet de la colline jusqu’au lever du soleil à l’est.

Rouge comme une tomate, mais scintillant comme une irisation de l’air, il monta au-dessus d’une steppe loin là-bas. L’horizon était si bas que le soleil me parut plus grand et plus rouge que jamais auparavant – oui, même sur l’océan.

Était-ce le même soleil qui brillait au-dessus de la maison de

mes parents, chez moi, à Lubeck ?

Toute la matinée, je passai d’un paysage à l’autre. Quand le

soleil fut haut dans le ciel, je descendis dans une vallée couverte de rosiers jaunes. D’énormes papillons voletaient de fleur en fleur. Certains avaient une envergure comparable à celle des corbeaux, mais ils étaient infiniment plus beaux. Tous avaient une belle couleur bleu nuit, avec sur les ailes deux grandes étoiles rouge sang. On aurait dit des fleurs vivantes, comme si certaines fleurs de l’île s’étaient détachées de la colline et avaient appris l’art de voler. Étrangement, ces papillons chantaient comme des oiseaux. Ils produisaient une douce mélodie évoquant le moment où tous les bois d’un grand orchestre accordent leur instrument avant un concert. De temps en temps, ils m’effleuraient de leurs ailes en une tendre caresse de velours au parfum sucré et capiteux.

La vallée était traversée par une rivière de fort débit. Je décidai

de la suivre pour ne plus tourner en rond dans l’île. Je finirai bien à un moment ou à un autre par atteindre la mer pensai-je. Mais ce n’était pas si simple, car vers la fin de l’après-midi, la large vallée se resserra pour finir au pied d’un massif montagneux.

C’était à n’y rien comprendre, car en principe une rivière ne peut

pas se retourner et couler en sens inverse. En descendant dans la gorge profonde, je m’aperçus que la rivière poursuivait son cours dans une galerie souterraine creusée sous la roche, j’atteignis l’entrée de cette grotte et y jetai un coup d’œil. L’eau s’y accumulait avant de former un canal souterrain.

Au pied de la montagne, au bord de l’eau, sautaient d’énormes

crapauds. Ils avaient la taille de lapins et faisaient un bruit d’enfer quand ils coassaient tous en même temps. Je n’aurais jamais imaginé non plus que la nature puisse créer des crapauds de cette taille.

Quelques lézards bien gras et des bêtes encore plus grosses

rampaient dans l’herbe humide. J’en avais déjà vu mais jamais de cette taille ; leurs couleurs surtout étaient vraiment extraordinaires. Sur cette île, les reptiles étaient à la fois rouges, jaunes et bleus.

Je me rendis compte qu’on pouvait très bien descendre dans la

grotte. Il suffisait de se faufiler par en dessous pour voir où cela menait.

À l’intérieur de la montagne régnait une lumière bleu-vert

profond. La surface de l’eau tremblait à peine. Ici aussi j’aperçus quelques bancs de poissons rouges dans l’eau aussi claire que du cristal.

Plus en avant dans le tunnel, je perçus un faible clapotement.

Plus j’avançais, plus le son s’amplifiait jusqu’à ressembler à des roulements de tambours. Je compris qu’on approchait d’une cascade souterraine.

Il était temps pour moi de faire demi-tour. Mais au moment de

découvrir la chute, une violente lumière envahit la galerie. Je levai les yeux et découvris une ouverture dans une anfractuosité de la roche. J’entrepris de grimper jusqu’à ce modeste trou et j’aperçus alors un paysage éblouissant qui me coupa le souffle.

Je parvins tout juste à me glisser au-dehors. En me relevant, je

découvris une vallée si luxuriante que je ne regrettai plus l’océan.

Sur le chemin qui descendait dans la vallée, je remarquai divers

arbres fruitiers : des pommiers, des orangers… J’y vis des fruits et des baies que je ne connaissais pas. Les arbres les plus grands portaient des fruits allongés qui avaient l’allure de prunes. D’autres arbres plus petits portaient des fruits verts de la taille de tomates.

Le sol était couvert de fleurs, toutes plus belles les unes que les

autres. Il y en avait à clochettes, à collerette… De petits rosiers avec une couronne serrée de roses naines de couleur pourpre poussaient partout. Des abeilles de la taille de nos moineaux bourdonnaient au-dessus de ces arbustes. Leurs ailes, dans la violente lumière de ce soleil d’après-midi, avaient l’éclat et la transparence du verre. Je sentis une forte odeur de miel.

Je continuai à descendre dans la vallée. Et c’est là que j’aperçus

les « moluques »…

Les abeilles et les papillons m’avaient fait écarquiller les yeux,

mais ils avaient beau être plus grands et plus beaux que ceux des espèces connues en Allemagne, ils n’en restaient pas moins des abeilles et des papillons. Même chose pour les crapauds et les reptiles. Mais là – je vis d’énormes animaux blancs qui ne ressemblaient à rien de ce que je pouvais connaître, à tel point que je dus me frotter les yeux à plusieurs reprises pour m’assurer que je ne rêvais pas.

C’était un troupeau de douze à quinze bêtes, aussi grandes que

des chevaux ou des vaches, mais avec une peau épaisse et blanchâtre qui faisait penser au mouton, mais un mouton à six pattes… Leur tête était plus petite et plus pointue que celle des chevaux ou des vaches. De temps à autre, ils relevaient la tête vers le ciel et lançaient un « Brasch, Brasch ! ».

Je n’avais pas peur. Ces animaux avaient l’air aussi doux et

stupide que nos bonnes vaches laitières. Il était clair que je me trouvais dans un pays qui n’était sur aucune carte. Et ça, c’était aussi terrifiant que de rencontrer un homme sans visage…

 

Lire ces lettres minuscules me prenait naturellement beaucoup plus de temps que de lire un livre à la typographie normale. Il fallait chaque fois faire un effort énorme pour déchiffrer chaque lettre avant de la rattacher aux autres lettres pour former un mot. L’après-midi était déjà bien avancé quand j’en arrivai aux animaux à six pattes sur l’île enchantée. Mon père quittait justement l’autoroute.

— Nous allons dîner à Vérone, dit-il.

— Enorev, rectifiai-je, ayant lu le panneau.

Tandis que nous approchions du centre-ville, mon père me raconta la triste histoire de Roméo et Juliette qui ne purent s’aimer librement parce qu’ils appartenaient à deux familles ennemies. Les jeunes amoureux, qui durent payer de leur vie leur amour interdit, avaient vécu ici, à Vérone, il y a plusieurs siècles.

— Ça fait un peu penser à Grand-Père et Grand-Mère, dis-je.

Mon père se mit à rire, il n’y avait jamais songé auparavant.

À Vérone nous avons mangé des antipasti et une pizza à la terrasse d’un restaurant. Avant de reprendre la route, nous avons flâné un peu dans les rues et mon père a acheté dans un kiosque à journaux un jeu de cartes avec cinquante-deux femmes nues. Il ne fut pas long à trouver le joker, mais cette fois-ci il garda le reste des cartes.

À mon avis, il s’était imaginé que les femmes seraient quand même un peu plus habillées que ça et il était plutôt gêné. En tout cas, il fourra vite le tout dans sa poche de chemise.

— C’est incroyable qu’il y ait autant de femmes, se dit-il comme à lui-même.

Il fallait bien qu’il trouve quelque chose à dire.

C’était naturellement une lapalissade, vu que la moitié de la population mondiale est constituée de femmes. Il voulait dire « autant de femmes nues », car dans ce cas il est vrai que le nombre est beaucoup plus restreint.

Si c’était là le fond de sa pensée, j’étais tout à fait d’accord avec lui. Je trouvais que c’était un peu osé de rassembler cinquante-deux femmes nues dans un même jeu de cartes. D’ailleurs, c’était une mauvaise idée, car on ne peut pas jouer avec un jeu où il n’y a que des dames. Certes le roi de pique ou le quatre de trèfle étaient indiqués en haut à gauche mais on risquait avec un tel jeu de cartes de se rincer l’œil au lieu de se concentrer pour bien jouer.

Le seul homme dans tout le jeu de cartes, c’était le joker. C’était une sculpture grecque ou romaine représentant un satyre avec des cornes de bouc. Lui aussi était nu, mais comme le sont la plupart des sculptures antiques.

En remontant dans la voiture, je continuais de songer à ce drôle de jeu de cartes.

— Tu ne t’es jamais demandé s’il ne valait pas mieux épouser une nouvelle femme plutôt que de passer la moitié de ta vie à essayer de retrouver celle qui ne sait pas qui elle est ? demandai-je à brûle-pourpoint.

Il partit d’abord d’un grand éclat de rire et finit par dire :

— Je reconnais que c’est un mystère et non des moindres. Cinq milliards de personnes vivent sur cette planète, mais une fois qu’on en a choisi une, on ne voudrait l’échanger pour rien au monde.

Il ne fut plus question du jeu de cartes. Les cinquante-deux femmes nues avaient beau tout faire pour attirer l’attention, il manquait, de l’avis de mon père, une carte essentielle. Et c’est cette carte que nous étions partis chercher à Athènes.

 

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