Le mystère de la patience (version illustrée)

Jostein Gaarder · Chapitre 2 sur 54

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Le mystère de la patience (version illustrée)

Pique

 

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AS DE PIQUE

 

 

… un soldat allemand à bicyclette survint sur le chemin…

 

Le grand voyage au pays des philosophes commença à Arendal, vieille ville maritime sur la côte sud. Nous avons fait la traversée entre Arendal et Hirtshals sur le Boléro et je n’ai pas grand-chose à raconter de notre voyage au Danemark et en Allemagne. À part le parc d’attractions de Legoland et le port de Hambourg, très impressionnant, nous n’avons guère vu que des autoroutes et des fermes. Ce n’est qu’en arrivant au pied des Alpes que tout a commencé.

Nous nous étions mis d’accord, mon père et moi : je ne ferais pas la tête pendant les longues étapes et lui n’aurait pas le droit de fumer en conduisant. En revanche il y aurait de longues pauses-cigarette. Ces pauses sont ce dont je me souviens le mieux avant notre arrivée en Suisse.

À chaque fois, mon père commençait par faire un petit discours sur ce qui lui était passé par la tête pendant qu’il conduisait et que j’étais moi plongé dans la lecture du Journal de Mickey ou en train de faire des patiences sur la banquette arrière. La plupart du temps, cela avait un rapport avec Maman. Sinon, il en revenait à ses sujets de prédilection et là, il était intarissable.

Par exemple, les robots. Il avait passé de longues années en mer et, une fois à terre, il s’était mis à s’y intéresser, persuadé que la science parviendrait un jour à fabriquer des hommes artificiels. Il n’entendait pas par là ces espèces de robots en métal dont les lumières rouges et vertes clignotent et qui parlent avec une voix d’outre-tombe. Pas du tout. Mon père croyait vraiment que la science réussirait un jour à créer de toutes pièces des êtres pensants comme nous. Il allait encore plus loin : il croyait au fond que tous les hommes étaient fabriqués artificiellement.

— Nous sommes des marionnettes vivantes, voilà tout, disait-il parfois.

En général, il faisait ce genre de déclarations après un verre ou deux.

Au parc de Legoland, il regarda longtemps les petits bonshommes en Lego. Je lui demandai s’il pensait à Maman, mais il se contenta de secouer la tête et répondit :

— Tu te rends compte, Hans-Thomas, si tous ces personnages prenaient vie ? Tu imagines un peu la scène, s’ils se mettaient tous à se balader entre ces maisons de plastique ? Qu’est-ce qu’on ferait, je te le demande ?

— Tu dis n’importe quoi, dis-je simplement, parce que je voyais mal les autres papas faire ce genre de réflexions.

J’avais bien envie de lui réclamer une glace. Je m’étais aperçu en effet qu’il fallait profiter de ses divagations pour lui demander quelque chose. Car comme il avait mauvaise conscience d’aborder ce genre de sujets avec son fils, il essayait ensuite de se racheter. C’était le coup classique. Mais avant que j’aie pu en placer une, il enchaînait déjà :

— Tout bien considéré, nous ne sommes que des personnages de Lego en chair et en os…

Je compris que pour ma glace c’était gagné, car il allait se mettre à philosopher.

Nous devions aller jusqu’à Athènes, mais ce n’étaient pas des grandes vacances comme les autres. À Athènes – ou du moins quelque part en Grèce –, nous allions essayer de retrouver Maman. Mais ce n’était pas joué d’avance, car même si on la retrouvait, rien ne disait qu’elle accepterait de rentrer avec nous en Norvège. On peut toujours tenter le coup, disait mon père, car ni lui ni moi ne supportions l’idée d’avoir à passer sans elle le reste de notre vie.

Maman nous avait plaqués quand j’avais quatre ans. C’est sans doute pour ça que je continuais à l’appeler Maman. Mon père et moi avions appris à mieux nous connaître et un jour je n’ai plus eu envie de l’appeler Papa.

Maman voulait parcourir le monde pour savoir qui elle était. Mon père et moi étions d’accord sur le principe que lorsqu’on est la maman d’un garçon de quatre ans, il vaut mieux avoir déjà réglé ce genre de problèmes. Mais pourquoi lui fallait-il à tout prix s’en aller pour savoir qui elle était ? Pourquoi ne pouvait-elle réfléchir à tout ça sur place, ici à Arendal ? Elle aurait très bien pu se contenter d’une balade à Kristiansand. J’ai un petit conseil à donner à quiconque veut savoir qui il est, c’est surtout de ne pas bouger, sinon il risque fort de se perdre pour de bon.

Impossible de me rappeler de quoi Maman avait l’air, cela faisait tellement d’années qu’elle était partie… Tout ce que je savais, c’est qu’elle était beaucoup plus jolie que les autres femmes. C’est en tout cas ce que répétait mon père. Et il ajoutait que plus une femme est jolie, plus elle a du mal à savoir qui elle est.

Je n’avais pas cessé de rechercher Maman depuis le jour de sa disparition. Chaque fois que je traversais la place du marché d’Arendal, je croyais l’apercevoir. Ou quand j’allais chez Grand-Mère à Oslo, je scrutais tous les visages sur l’avenue Karl-Johan. Mais je ne la voyais jamais. Jusqu’au jour où mon père me montra un magazine de mode grec. C’était bien Maman sur la couverture et à l’intérieur ! À en juger par les photos, il était clair qu’elle n’avait toujours pas réglé son problème. Ce n’étaient pas vraiment des photos de Maman. De toute évidence, elle essayait de ressembler à quelqu’un d’autre. Cela nous fit beaucoup de peine, à mon père et à moi.

Le magazine en question était entré dans la maison grâce à la tante de mon père qui revenait de vacances en Crète. Là-bas, la photo de Maman en couverture était affichée dans tous les kiosques à journaux et il avait suffi de quelques drachmes pour se la procurer. C’est assez comique quand on y pense. Nous avions passé des années à chercher Maman ici, alors que là-bas elle s’exposait, souriante, au regard de tous les passants.

« Mais qu’est-ce qui a bien pu lui passer par la tête ? » se demanda mon père en se grattant la tête. Il prit pourtant la peine de découper les photos et les accrocha dans la chambre à coucher. Autant avoir des photos de quelqu’un qui ressemblait à Maman que pas de photos du tout.

Et un jour il prit la décision de partir en Grèce la chercher.

— Il faut essayer de la ramener à la maison, Hans-Thomas, de gré ou de force. Sinon je crains fort qu’elle ne se noie définitivement dans cet univers-là.

Je ne comprenais pas très bien ce qu’il entendait par là. J’avais souvent entendu dire qu’on pouvait se noyer dans une robe trop grande, mais je ne savais pas qu’on pouvait se noyer dans une aventure. J’ai appris depuis que c’est un danger dont nous devons tous nous méfier.

Quand on s’est arrêtés sur l’autoroute tout près de Hambourg, mon père s’est mis à disserter sur son propre père.

La clé de l’histoire, c’est que mon père est fils de « boche ». Je n’ai plus honte de le dire, car je sais maintenant que ces enfants-là sont au fond comme les autres enfants. Mais ça me va bien de dire ça, moi qui n’ai pas souffert de vivre sans père dans une petite ville du Sud de la Norvège.

C’était sans doute parce que nous nous trouvions en Allemagne que toutes ces histoires à propos de son grand-père et sa grand-mère lui sont revenues en mémoire.

Tout le monde sait qu’il n’était pas facile de trouver de la nourriture pendant la dernière guerre. Grand-Mère aussi le savait le jour où elle a pris son vélo pour aller à Froland cueillir des airelles sauvages. Elle avait tout juste dix-sept ans. Le problème, c’est que son vélo a crevé.

Cette balade pour aller cueillir des airelles a été déterminante pour moi. Il peut sembler étrange que l’événement le plus important de ma vie se soit produit plus de trente ans avant ma naissance, mais si Grand-Mère n’avait pas crevé ce dimanche-là, mon père n’aurait jamais vu le jour et, partant, moi non plus.

Grand-Mère a donc crevé à Froland, avec son panier rempli d’airelles. Bien sûr elle n’avait pas de rustines, mais même si elle en avait eu, elle n’aurait pas su s’en servir.

C’est alors qu’un soldat allemand à bicyclette survint sur le chemin. Bien qu’il fût allemand, il n’avait pas particulièrement l’esprit à faire la guerre. Au contraire, il se montra très poli envers la jeune fille qui ne pouvait plus rentrer chez elle avec ses airelles. Et il avait des rustines, lui.

Si Grand-Père avait été un infâme scélérat, comme l’étaient, n’est-ce pas, tous les Allemands postés en Norvège à cette époque, il ne se serait pas arrêté. Mais la question n’est pas là. Grand-Mère aurait bien sûr dû l’ignorer et refuser l’aide de la puissance belligérante ennemie.

Là où l’affaire se corse, c’est que le soldat allemand se prit peu à peu d’affection pour l’infortunée jeune fille. À dire vrai, il fut la cause de son infortune, mais bien des années plus tard…

Arrivé à ce moment de son récit, mon père avait l’habitude d’allumer une cigarette.

Et l’Allemand plaisait aussi à Grand-Mère. C’était justement la bêtise à ne pas faire. Non seulement elle remercia Grand-Père d’avoir réparé son vélo, mais elle accepta de se laisser raccompagner jusqu’à Arendal, ce en quoi elle se montra évidemment aussi stupide que désobéissante. Et elle accepta de revoir l’adjudant Ludwig Messner…

Ma grand-mère devint ainsi la fiancée d’un soldat allemand. On ne choisit malheureusement pas toujours les gens dont on tombe amoureux. Elle aurait dû refuser de le revoir avant de s’éprendre de lui pour de bon, mais elle n’écouta que son cœur et cela lui coûta cher.

Grand-Père et Grand-Mère continuèrent à se rencontrer en secret. Le faire ouvertement revenait à être mis au ban de toute la bonne société. Aux yeux des braves gens, la seule façon possible de lutter contre l’occupation allemande était de se garder de tout contact avec elle.

Au cours de l’été 1944, Ludwig Messner fut renvoyé en Allemagne pour défendre le IIIe Reich sur le front de l’Est. Il n’eut pas même le temps de dire au revoir à Grand-Mère. Dès l’instant où il monta dans le train à Arendal, il disparut à jamais de sa vie. Malgré d’innombrables tentatives pour retrouver sa trace à la fin de la guerre, elle n’entendit plus jamais parler de lui et elle finit par se persuader qu’il avait été tué par les Russes.

La balade à vélo à Froland et tout ce qui s’ensuivit, Grand-Mère aurait peut-être pu l’oublier si elle ne s’était pas retrouvée enceinte. Cela se passa juste avant le départ de Grand-Père pour le front de l’Est, mais elle-même ne s’en rendit compte que plusieurs semaines plus tard.

La suite de l’histoire, mon père appelle ça la barbarie humaine – à ce moment-là de son récit, il allumait toujours une deuxième cigarette. Mon père naquit juste avant la Libération en mai 1945. Dès la fin de la guerre, Grand-Mère fut arrêtée par des Norvégiens qui mirent en quarantaine les Norvégiennes ayant fréquenté des soldats allemands. Elle était loin d’être la seule dans ce cas, mais on s’en prenait surtout à celles qui avaient eu un enfant avec un nazi. Grand-mère était sortie avec Grand-Père parce qu’elle était amoureuse de lui, non parce qu’il était nazi. D’ailleurs Grand-Père n’était pas nazi.

Avant d’être surpris au saut du lit et renvoyé sur-le-champ en Allemagne, il avait eu l’intention de s’enfuir en Suède avec Grand-Mère. La seule chose qui les avait arrêtés, c’était la rumeur selon laquelle les gardes suédois tiraient sur les déserteurs allemands qui tentaient de passer la frontière.

Les gens d’Arendal se jetèrent sur Grand-Mère et la tondirent. Ils la frappèrent et lui donnèrent des coups de pieds, alors qu’elle venait de mettre au monde un petit bébé… Tout bien considéré, Ludwig Messner avait eu de meilleures manières avec elle.

Sans l’ombre d’un cheveu sur le crâne, Grand-Mère fut obligée de partir chez oncle Trygve et tante Ingrid. Finie la vie à Arendal. Trop dangereuse. Comme elle était aussi chauve qu’un vieillard, elle dut porter un bonnet, alors qu’on était au printemps et qu’il faisait chaud. Mais comme sa mère était restée à Arendal, cinq ans après la guerre, elle finit par retourner chez elle avec mon père sur les bras.

Ni ma grand-mère ni mon père ne cherchent à excuser ce qui s’est passé à Froland. Le seul point litigieux, c’est l’ampleur du châtiment. Question intéressante, par exemple : à combien de membres d’une même famille doit-on faire expier une faute ? Certes, Grand-Mère n’était pas tout à fait innocente dans l’histoire, elle n’a d’ailleurs jamais prétendu le contraire, mais comment justifier de punir aussi l’enfant ?

J’ai souvent pensé à tout ça. Mon père est venu au monde à cause d’un « péché » grave. Mais ne descendons-nous pas tous d’Adam et d’Ève ? Je sais que ma comparaison ne tient pas debout. Dans un cas, il s’agissait de pommes, dans l’autre d’airelles sauvages. Mais, dans les deux cas, c’est un

serpent(1) qui fut l’agent de la tentation.

De toute façon, toutes les mères savent bien qu’on ne peut pas passer sa vie à regretter d’avoir eu un enfant une fois qu’il est là. Alors pourquoi lui en vouloir ? Je pense qu’un gosse de boche a lui aussi le droit d’aimer la vie. Mais, sur ce point, mon père et moi divergeons.

Mon père a eu une enfance de boche, c’est-à-dire que les autres enfants ont continué à le maltraiter, alors que les adultes avaient fini par laisser enfin tranquilles celles qui avaient servi de « putains » aux Allemands. C’est fou comme les enfants apprennent vite la méchanceté des adultes ! Mon père eut donc une enfance difficile. À l’âge de dix-sept ans, il finit par craquer et s’engagea dans la marine. Il revint sept ans plus tard après avoir fait la connaissance de Maman à Kristiansand. Ils s’installèrent à Hisøy dans une vieille maison où je naquis le 29 février 1972. Ainsi je suis moi aussi lié à ce qui s’est passé à Froland et qu’on peut appeler ici le « péché originel ».

Après une telle enfance et de longues années passées en mer, mon père avait pris l’habitude de se réconforter grâce à l’alcool. Un peu trop souvent à mon avis. Il prétendait qu’il buvait pour oublier, ce en quoi il se trompait, car après un verre ou deux il se mettait toujours à reparler de ma grand-mère et de son enfance. Parfois il pleurait. Je crois que les boissons alcoolisées lui rafraîchissaient plutôt la mémoire.

Arrivé près de Hambourg, il termina son récit en disant :

— Et puis Maman est partie. Elle était professeur de danse quand tu étais au jardin d’enfants. Ensuite elle est devenue mannequin. Elle allait souvent à Oslo, parfois à Stockholm. Un jour, elle n’est pas revenue. Son seul message fut une lettre où elle racontait qu’elle avait trouvé du travail à l’étranger et qu’elle ne savait pas quand elle rentrerait. C’est ce qu’on dit quand on s’absente une semaine ou deux. Mais ça va faire maintenant huit ans qu’elle est partie…

Je connaissais cette histoire par cœur.

— C’est drôle, Hans-Thomas, il faut toujours qu’il y ait quelqu’un qui manque dans ma famille. Il y en a toujours un qui s’égare. Ce doit être une malédiction qui pèse sur nous.

Je fus effrayé par le mot malédiction, mais en y repensant, je dus reconnaître qu’il avait un peu raison.

À nous deux, il nous manquait un père, un grand-père, une épouse et une maman. Mon père devait penser la même chose. Quand Grand-Mère était encore petite fille, son père était mort écrasé par un arbre et elle avait dû grandir sans papa. Cela expliquait peut-être pourquoi Grand-Mère était tombée amoureuse et avait attendu un enfant d’un soldat allemand qui devait mourir peu après à la guerre. Et cet enfant, sans père lui non plus, c’est peut-être à cause de cela qu’il a épousé une femme partie brutalement à Athènes pour savoir qui elle était vraiment.

 

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