Le mystère de la patience (version illustrée)

Jostein Gaarder · Chapitre 45 sur 54

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Le mystère de la patience (version illustrée)

Quatre de Cœur

 

 

… nous ne savons pas non plus qui distribue les cartes…

 

Hans le boulanger gardait les yeux dans le vague. Ses yeux

étaient brillants tandis qu’il évoquait l’île enchantée, mais à présent, c’était comme si le feu s’était éteint.

La modeste pièce était à demi plongée dans la pénombre.

Il faisait nuit depuis longtemps. Il ne restait plus que quelques

braises dans l’âtre. Hans se leva pour attiser une dernière fois le feu qui, tôt dans la soirée, avait été si flamboyant. Un court instant, une vive lueur envahit la pièce, faisant briller les poissons rouges et tous les étranges objets entassés là.

Pendant tout le récit du vieux boulanger, j’étais resté

parfaitement immobile sans perdre un mot de son histoire. Dès qu’il avait parlé du jeu de cartes de Frode, c’est tout juste si j’avais pu respirer. Je m’étais même surpris à l’écouter la bouche grande ouverte. Pas une seule fois je n’avais osé l’interrompre, car je savais que je n’aurais droit qu’une fois à ses confidences.

— C’est ainsi que Frode rentra en Europe malgré tout, conclut-il

en regardant les dernières flammes du foyer.

Était-ce à moi qu’il s’adressait, ou est-ce qu’il se parlait à lui-

même ? Je ne comprenais pas toujours le sens de ses phrases.

— Tu penses aux cartes ? demandai-je.

— Oui, à elles aussi.

— Car ce sont bien les cartes de Frode qui sont là-haut dans le

grenier, n’est-ce pas ?

Le vieil homme fit signe que oui. Puis il alla dans sa chambre et

revint avec le petit coffret à la main.

— Voici le jeu de cartes de Frode, Albert.

Il posa le coffret devant moi. Mon cœur se mit à battre à tout

rompre quand je sortis doucement les cartes du coffret et les étalai sur la table. Tout en haut de la pile, il y avait le Quatre de Cœur. J’examinai attentivement chaque carte, les unes après les autres. Les couleurs étaient tellement passées que j’avais parfois du mal à les reconnaître. Certaines par contre étaient aisément reconnaissables, telles le Valet de Carreau, le Roi de Pique, le Deux de Trèfle et l’As de Cœur.

— Est-ce que c’était ces mêmes cartes… qui vivaient en liberté

sur l’île ? murmurai-je.

Il me fit à nouveau signe que oui.

Je compris que chaque carte que je tenais en main était comme

un personnage vivant. En regardant le Roi de Pique à la lumière du feu, je l’imaginai sous la forme d’un nain. Il se promenait dans un jardin au milieu des fleurs et des arbres. Quant à l’As de Cœur, n’avait-elle pas dit à un moment qu’elle ne faisait pas vraiment partie de ce jeu de patience ?

— Il ne manque que le Joker, dis-je, après avoir vérifié qu’il y

avait cinquante-deux cartes dans le jeu.

Hans le boulanger acquiesça.

— Il m’a suivi dans la « grande patience ». Est-ce que tu

comprends, mon fils ? Nous aussi nous ne sommes que des nains qui vivons à l’air libre. Et nous ne savons pas non plus qui distribue les cartes.

— Tu crois… qu’il vit encore de par le monde ?

— Bien sûr mon fils. Rien ni personne au monde ne peut

s’attaquer au Joker.

Hans le boulanger regardait toujours le feu. De dos, il projetait

une ombre noire qui soudain me fit presque peur. Rappelle-toi, je venais juste d’avoir douze ans. Mon père était peut-être en train de m’attendre à la maison pour me passer un savon parce que j’avais passé la soirée chez Hans et rentrais tard, même si cela faisait des lustres qu’il ne faisait plus vraiment attention à moi. Il devait sans doute cuver son vin quelque part dans le village. Hans le boulanger était la seule personne sur qui je puisse compter dans la vie.

— Il ne doit plus être tout jeune ! objectai-je.

Hans secoua la tête :

— Mais as-tu oublié ce que je t’ai dit ? Le Joker ne vieillit pas

comme nous.

— Mais… est-ce que tu l’as revu depuis que vous êtes rentrés

en Europe ? demandai-je.

Hans le boulanger fit un léger signe de tête.

— Une seule fois… c’était il y a six mois à peine. J’ai vu sa petite

silhouette surgir dans la rue juste devant la boulangerie. Mais le temps de sortir de ma boutique, c’était comme si la terre l’avait englouti. C’est là que tu interviens dans l’histoire, Albert. Cet après-midi-là j’eus le plaisir de prendre ta défense et de corriger quelques vilains garnements qui t’empoisonnaient la vie. C’était un jour bien particulier ; cela faisait en effet exactement cinquante-deux ans que l’île de Frode avait sombré dans la mer… J’ai fait et refait le calcul… et j’ai acquis la conviction que nous nous sommes rencontrés pour la première fois un jour de Joker…

Je le regardai tout surpris.

— Le vieux calendrier est-il toujours en vigueur ? demandai-je.

— On dirait bien que oui, mon fils. Ce jour-là, je compris que

c’était toi, le garçon qui avait perdu sa mère. C’est pourquoi je t’ai fait goûter la boisson scintillante et je t’ai montré les poissons rouges…

J’étais muet de stupéfaction. Je comprenais seulement

maintenant que certaines phrases des nains lors de la fête du Joker me concernaient directement.

Je dus avaler ma salive.

— Et… et quelle est la suite de l’histoire ? demandai-je.

— Oh, je n’ai pas entendu toutes les phrases lors de la fête du

Joker. Mais apparemment, nous autres hommes gardons dans notre conscience tout ce que nous entendons, même si nous ne croyons pas nous en souvenir. Tout peut surgir à un moment ou à un autre. Par exemple, tout à l’heure, alors que j’attisais le feu, je me suis souvenu de ce qu’avaient dit le Quatre de Cœur et le Quatre de Carreau à propos de ce boulanger qui montrait à un jeune garçon la boisson scintillante et les poissons rouges.

— Ah bon ?

— « Le garçon vieillit et a les cheveux blancs mais, avant qu’il

ne meure, le soldat malheureux arrive du pays du Nord », récita Hans le boulanger.

Je restai à mon tour devant le feu, le regard dans le vague.

J’étais rempli de respect pour le mystère de la vie – et à cause d’une seule phrase, toute ma vie s’effondrait : je compris que Hans allait mourir et que je prendrais sa relève ici à Dorf. Je serais dorénavant le détenteur du secret de la limonade pourpre et de l’île enchantée. Je passerais toute ma vie dans ce chalet, j’apprendrais à m’occuper des poissons rouges jusqu’au jour où… un soldat malheureux viendrait d’un pays du Nord. Mais ce n’était pas demain la veille. Je compris qu’il me faudrait attendre cinquante-deux ans avant que le prochain boulanger ne vienne à Dorf…

— Les poissons rouges aussi forment une longue chaîne de

générations. Elles remontent à ceux que j’ai ramenés de l’île, expliqua Hans le boulanger. Certains vivent seulement quelques mois, d’autres plusieurs années. C’est chaque fois aussi triste quand l’un d’entre eux cesse de s’agiter dans le bocal, car aucun ne ressemble à l’autre. Voilà le secret des poissons rouges, Albert : même un petit poisson est un être irremplaçable. C’est pourquoi je les enterre un à un dans la forêt. Et sur les tombes silencieuses, je pose un petit caillou blanc, car je trouve que chacun de ces poissons mérite une sorte de pierre tombale qui est d’un matériau plus résistant et durable qu’eux-mêmes.

Quelques années plus tard, Hans le boulanger s’éteignit. Mon

père était mort l’année précédente, ce qui avait permis à Hans de m’adopter et de tout laisser à mon nom. Les derniers mots du vieil homme si cher à mon cœur furent :

— « Le soldat ne sait pas que la jeune femme couverte de honte

a été tondue et a donné naissance à un beau petit garçon. »

Je sus que ce que j’entendais là était une des phrases

manquantes du jeu de Joker. Elle avait soudain traversé sa conscience à l’instant de sa mort.

 

Je levai les yeux du Livre quand, vers minuit, mon père frappa à la porte de la chambre.

— Alors, elle rentre avec nous à Arendal ? lui lançai-je avant même qu’il ait passé le seuil de la porte.

— Nous verrons, se contenta-t-il de répondre avec un sourire énigmatique.

— En tout cas, Maman m’emmène demain chez le pâtissier, glissai-je, histoire de m’assurer qu’elle n’allait pas nous filer entre les doigts comme un beau rêve.

Mon père prit un air entendu :

— Elle t’attendra en bas à la réception à onze heures, dit-il. Madame a accepté d’annuler tous ses autres engagements.

Cette nuit-là, mon père et moi, nous avons eu du mal à trouver le sommeil. La dernière chose que mon père me dit – à moins qu’il ne se parlât à lui-même – fut :

— Il faut du temps pour manœuvrer un bateau une fois qu’il est parti…

— C’est possible, dis-je. Mais le destin est de notre côté.

 

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