Le mystère de la patience (version illustrée)

Jostein Gaarder · Chapitre 32 sur 54

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Le mystère de la patience (version illustrée)

Quatre de Carreau

 

 

…sa petite main était fraîche comme la rosée du matin…

 

J’avais donc rencontré mon propre grand-père paternel sur l’île

enchantée. J’étais le fils de l’enfant à naître qu’il avait laissé derrière lui à Lubeck, lorsqu’il s’était embarqué pour son dernier voyage.

Qu’est-ce qui était le plus étrange dans toute cette histoire ?

Qu’une petite graine puisse grandir, grandir jusqu’à devenir un être humain ? Ou qu’un homme puisse avoir une imagination si débordante que ses rêves finissent par devenir réalité et prennent la forme de petits êtres qui gambadent en liberté ? Mais les hommes eux-mêmes n’étaient-ils pas des créatures fantastiques nées de l’imagination de quelqu’un ? Qui nous avait mis au monde ?

Frode avait passé un demi-siècle sur cette grande île. Pourrions-

nous jamais retourner tous les deux en Allemagne ? Pourrais-je un jour franchir le seuil de la boulangerie de mon père à Lubeck et présenter le vieil homme en disant : « Me voici, Papa. Je reviens du vaste monde. Et je t’ai ramené Frode, ton père. »

Mille pensées m’assaillaient sur le monde, l’histoire et la chaîne

des générations tandis que je serrais Frode contre moi. Mais je fus vite interrompu dans mes réflexions par une foule de nains vêtus de rouge qui montaient du village en courant.

— Regarde ! chuchotai-je au vieil homme. Nous avons de la

visite !

— Ce sont les Cœurs, dit-il, la voix étouffée par les sanglots. Ils

viennent toujours me chercher pour la fête du joker.

— J’ai hâte d’y être, dis-je.

— Moi aussi, mon fils. Ne t’ai-je pas dit que c’était le Valet de

Pique qui annonçait l’importante nouvelle du pays natal ?

— Non… Comment ça ?

— Les Piques portent toujours malheur. C’est quelque chose

que j’ai appris dans tous les troquets des ports longtemps avant le naufrage. Cela s’est vérifié aussi sur l’île : chaque fois que je tombais sur un Pique dans le village, je pouvais être sûr qu’il allait m’arriver quelque chose de désagréable.

Il n’eut pas le temps d’en dire davantage, car tous les Cœurs de

Deux à Dix surgirent devant nous en dansant une farandole. Ils avaient tous de longs cheveux blonds et des robes rouges avec des cœurs dessus. Comparées aux vêtements sombres de Frode et à mon propre costume de marin élimé, ces robes rouges avaient un tel éclat que je dus me frotter les yeux.

Lorsque nous nous levâmes, ils formèrent une ronde autour de

nous.

— Bon Joker ! s’écrièrent-ils en riant.

Puis ils se mirent à danser en chantant et faisant tournoyer leurs

robes.

— Bon, allez, maintenant ça suffit comme ça, dit le vieil homme.

Il leur parlait comme on parle à des animaux familiers.

À ces mots, les jeunes filles se turent et nous poussèrent

gentiment en bas vers le village. Pour ma part, ce fut le Cinq de Cœur qui me prit par la main et m’entraîna. Sa petite main était fraîche comme la rosée du matin.

Une fois arrivés au village, nous fûmes surpris par le calme qui

régnait sur la place du marché et dans les rues. Nous entendions des cris et des braillements dans certaines maisons. Les Cœurs s’engouffrèrent dans une maison et disparurent.

Autour du grand atelier, les lampes à huile continuaient de brûler

même en plein soleil.

— C’est ici, dit Frode.

Et nous sommes entrés dans la salle des fêtes.

Aucun des nains n’était encore là, mais quatre grandes tables

étaient dressées avec des assiettes en verre et de hautes coupes débordantes de fruits. Il y avait aussi de nombreuses bouteilles et des carafes remplies de la fameuse boisson étincelante. Et treize chaises autour de chacune des tables.

Les murs étaient constitués de troncs de bois clair et des lampes

à huile en verre coloré pendaient des poutres du plafond. Un des murs était percé de quatre fenêtres ; sur les rebords de ces fenêtres on avait posé des bocaux de poissons rouges, bleus ou dorés. La lumière du soleil inondait la pièce et déposait des reflets d’or sur les bouteilles et les bocaux, faisant jouer de minuscules arcs-en-ciel sur le plancher et le long des murs. Contre le mur aveugle, trois hautes chaises, placées les unes à côté des autres, ressemblaient à des sièges de juge dans une salle de tribunal.

J’avais à peine eu le temps de tout regarder quand la porte

s’ouvrit et le Joker bondit à l’intérieur de la salle.

— Salut à vous ! dit-il avec un large sourire.

Au moindre de ses mouvements, toutes les petites clochettes de

son costume violet et de son bonnet rouge et vert aux longues oreilles tombantes se mettaient à tinter.

Soudain il fit un saut vers moi et me pinça l’oreille. On aurait dit

que ses grelots étaient ceux d’un cheval fou tirant un traîneau.

— Eh bien ? dit-il. Est-on heureux d’être invité à la grande

représentation de la fête ?

— Merci pour l’invitation, répondis-je.

J’avais presque peur de ce lutin.

— Que vois-je ? On a appris l’art de dire merci ? Pas mal,

ricana-t-il.

— Tu ne crois pas que tu ferais mieux de le calmer un peu,

espèce de fou ? intervint Frode sur un ton sévère.

Mais le petit Joker se contenta de lancer un regard méfiant vers

le vieux marin.

— On a les jetons avant la grande séance, hein ? Mais il est trop

tard pour regretter quoi que ce soit, dit le Joker, car aujourd’hui toutes les cartes vont être retournées avec l’image en haut. Et la vérité est dans les cartes. N’en disons pas plus ! Message terminé !

D’un bond le bouffon fut à nouveau dans la rue. Frode secoua

tristement la tête.

— Qui représente à présent la plus haute autorité ici sur l’île,

demandai-je. C’est toi ou ce fou ?

— Jusqu’ici cela a été moi, répondit-il troublé.

 

Peu de temps après, la porte s’ouvrit une nouvelle fois et le

Joker réapparut. Très solennel, il prit place sur une des trois hautes chaises contre le mur et nous fit signe, à Frode et à moi, de prendre place à ses côtés. Frode s’assit au milieu avec le Joker à sa droite et moi à sa gauche.

— Silence ! cria le Joker ; dès que nous fûmes assis, bien que

nous n’ayons pas ouvert la bouche.

Puis nous entendîmes un ravissant air de flûte. Et les Carreaux

passèrent tous, à petits pas, le seuil de la porte. En tête, le petit Roi suivi de la Reine et du Valet, et tous les autres Carreaux à leur suite. L’As fermait la marche. Hormis les personnalités royales, tous jouaient d’une petite flûte en verre. Ils jouaient une valse étrange, la sonorité des flûtes était aussi ténue et aiguë que le son des plus petits tuyaux d’un orgue d’église. Tous avaient des costumes roses, des cheveux argentés et des yeux bleus. Et tous, à part le Roi et le Valet, étaient des jeunes filles.

— Bravo ! s’écria le Joker en applaudissant.

Frode faisant de même, je l’imitai moi aussi.

Les Carreaux vinrent se placer dans un coin de la salle en

formant un quart de cercle. Déjà arrivaient les Trèfles dans leurs uniformes bleu nuit. La Reine et l’As avaient des robes de la même couleur. Tous avaient des cheveux bruns et crépus, la peau mate et les yeux foncés. Leur constitution était plus robuste que celle des Carreaux et, chez eux, seuls la Reine et l’As n’étaient pas des hommes.

Les Trèfles se rangèrent à côté des Carreaux de façon à former

ensemble un demi-cercle. Puis entrèrent les Cœurs dans leurs robes rouge sang. Chez eux, seuls le Roi et le Valet étaient des hommes et leur uniforme était rouge foncé. Les Cœurs avaient les cheveux blonds, le teint resplendissant et les yeux verts. L’As de Cœur se distinguait cependant des autres car elle portait une robe jaune, celle précisément qu’elle portait le jour où je l’avais rencontrée dans la forêt. Elle marcha et vint se placer à côté du Roi de Trèfle. Les nains formaient à présent trois quarts de cercle.

En dernier venaient les Piques. Ils avaient les cheveux noirs en

bataille, des yeux tout noirs et des uniformes noirs. Leurs épaules étaient un peu plus larges que celles des autres nains et tous avaient une expression peu engageante sur le visage. Chez eux, seuls la Reine et l’As étaient des femmes et toutes deux portaient des robes violettes.

L’As de Pique vint prendre place à côté du Roi de Cœur et les

cinquante-deux nains formaient à présent un cercle entier.

— Étonnant ! murmurai-je.

— Les fêtes du Joker commencent ainsi chaque année, me

répondit Frode en chuchotant. Ils reconstituent les cinquante-deux semaines de l’année.

— Pourquoi l’As de Cœur a-t-elle une robe jaune ?

— Elle est le soleil qui est le plus haut dans le ciel en plein été.

Entre le Roi de Pique et l’As de Carreau, il restait une place de

libre. C’est alors que le joker descendit de sa chaise et vint se placer entre eux. Ainsi le cercle était-il définitivement complet. En regardant droit devant lui, le Joker avait en face de lui l’As de Cœur.

Les nains se prirent tous par la main en disant :

— Bon Joker ! Et bonne année !

En entendant ces mots, le petit Joker souleva un de ses bras en

faisant tinter ses clochettes.

— Ce n’est pas seulement une année qui vient de s’écouler,

cria-t-il d’une voix forte. Mais c’est aussi l’achèvement de tout un jeu de cinquante-deux années. À partir d’aujourd’hui, l’avenir sera sous le signe du Joker. Joyeux anniversaire, frère Joker ! N’en disons pas plus ! Message terminé !

Il avait à peine prononcé ces mots qu’il se serra l’autre main

comme s’il voulait se féliciter lui-même. Les nains applaudirent à tout rompre, bien qu’ils n’aient pas bien saisi le sens de son discours, loin de là. Enfin, ils vinrent s’asseoir autour des quatre tables dressées pour chacune des familles.

Frode posa une main sur mon épaule.

— Ils ne comprennent pas très bien de quoi il s’agit, chuchota-t-

il. Ils ne font que répéter la manière dont je posais les cartes en cercle, année après année, pour fêter chaque nouvelle année.

— Mais…

— As-tu déjà vu des chevaux et des chiens courir dans un

manège de cirque, mon garçon ? C’est la même chose avec ces nains : ils sont comme des animaux dressés. Seul le Joker…

— Eh bien ?

— Je ne l’ai jamais vu si sûr de lui ni si arrogant.

 

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