Le mystère de la patience (version illustrée)

Jostein Gaarder · Chapitre 44 sur 54

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Le mystère de la patience (version illustrée)

Trois de Cœur

 

 

… une dame très élégante qui portait un chapeau à larges bords…

 

À partir de cet instant, les événements se précipitèrent à une telle allure que j’ai encore du mal à mettre de l’ordre dans toutes mes impressions. Nous avons découvert, mon père et moi, à l’extrémité du site, quelques photographes et un petit groupe de touristes. En nous approchant, nous avons remarqué plus précisément une dame très élégante qui portait un chapeau à larges bords, des lunettes de soleil et une robe longue couleur mirabelle. C’était elle qui provoquait tout cet attroupement.

— C’est elle, dit mon père.

Il s’immobilisa d’abord comme une statue, mais quand je voulus m’approcher d’elle, il se résolut malgré tout à me suivre.

— Allez, on fait une petite pause ! criai-je aux photographes qui se retournèrent immédiatement au son de ma voix, bien qu’ils n’aient rien compris à ce que je disais.

Je me souviens avoir été un peu en colère. Je trouvais que tous ces gens qui regardaient et photographiaient Maman sous toutes les coutures, ça commençait à bien faire. Nous, ça faisait huit ans que nous ne l’avions même pas entraperçue !

C’était au tour de Maman de rester interdite. Elle enleva ses lunettes de soleil et me regarda à une dizaine de mètres de distance. Elle tourna ses yeux vers mon père avant de les poser sur moi à nouveau.

Elle était tellement différente de tout ce que j’avais imaginé. Une étrangère. Et pourtant je savais que c’était ma maman. Un enfant sent intuitivement ce genre de choses et je la trouvai extraordinairement belle.

Le reste de la scène se déroula comme dans un film au ralenti. Bien qu’elle ait tout de suite reconnu mon père, elle courut vers moi et je fus quelques secondes attristé par la pensée que mon père puisse se sentir rejeté.

Quand elle fut près de moi, elle lança son chapeau au loin et me prit dans ses bras. Elle aurait bien aimé me faire sauter en l’air mais elle n’avait pas assez de force pour ça. Il s’en passe des choses en huit ans, et je n’étais plus un petit enfant. Aussi me prit-elle tout contre elle en me serrant très fort.

Je me souviens encore du bonheur de retrouver son odeur après tant d’années. J’étais plus heureux qu’un roi ! Rien à voir avec le bonheur que l’on ressent quand on boit ou mange quelque chose de délicieux, c’était une sensation de plaisir qui irradiait tout mon corps.

— Hans-Thomas… murmura-t-elle plusieurs fois avant que les sanglots ne l’étouffent.

C’est le moment que choisit mon père pour entrer en scène. Il fit quelques pas vers nous et dit :

— Nous avons traversé toute l’Europe pour te retrouver…

Il n’eut pas loisir d’achever que Maman se jetait à son cou en pleurant toutes les larmes de son corps.

Les photographes ainsi que les touristes qui assistaient, interloqués, à cette scène émouvante ne pouvaient deviner qu’il avait fallu des siècles pour aboutir à ces retrouvailles.

Au bout d’un moment, Maman se ressaisit et retourna faire le mannequin. Elle cria quelques mots en grec aux photographes qui haussèrent les épaules et lui répondirent sur un ton qui mit Maman hors d’elle. S’ensuivit alors une vive discussion, jusqu’à ce que les photographes comprennent qu’ils étaient sommés de dégager. Ils emballèrent leurs affaires et quittèrent les lieux. L’un deux emporta même le chapeau qu’elle avait lancé en courant à ma rencontre. Avant de partir définitivement, l’un d’eux invectiva Maman assez violemment en indiquant sa montre du doigt.

Enfin seuls tous les trois, nous étions un peu gênés. Passé le premier moment, il est difficile de savoir comment renouer après tant d’années.

Le soleil était déjà si bas à l’horizon qu’il brillait sous la voûte du vieux temple de Poséidon. Les ombres étirées des colonnes s’allongeaient sur le plateau. Je ne fus au fond nullement surpris de découvrir un petit cœur rouge brodé sur la robe de Maman.

Nous nous sommes promenés longtemps tous les trois sur le site, et je comprenais que Maman et moi n’étions pas les seuls à avoir besoin de temps pour mieux nous connaître. Pas évident non plus pour un ancien marin d’Arendal de trouver le ton juste pour converser avec un mannequin en vogue qui avait vécu de longues années en Grèce et parlait couramment grec ! Pour elle non plus, ce ne devait pas être si facile. Maman parla du temple du demi-dieu et mon père parla de la mer, racontant qu’il était passé au large du cap Sounion pour rejoindre Istanbul.

Quand le soleil disparut à l’horizon, sculptant la silhouette du temple, nous avons décidé de nous en aller. Je restai un peu en arrière car c’était à mes parents, éloignés depuis si longtemps l’un de l’autre, de décider seuls s’il s’agissait de brèves retrouvailles ou si une page était définitivement tournée.

De toute façon Maman était bien obligée de rentrer en voiture avec nous à Athènes, puisque les photographes n’avaient pas daigné l’attendre sur le parking. Mon père ouvrit la porte de la Fiat comme s’il s’agissait d’une Rolls Royce destinée à la femme d’un président.

Avant que mon père ne démarre, nous avons parlé encore à bâtons rompus. Puis nous avons filé vers Athènes. Au premier village, mon père me demanda de prendre un peu les choses en main et de diriger le débat.

 

À Athènes, une fois la voiture dans le parking de l’hôtel, nous sommes restés un moment sur le trottoir sans rien dire. Il est vrai que nous avions parlé sans arrêt depuis que nous avions quitté le temple de Poséidon, mais ni mon père ni moi-même n’avions encore osé aborder le sujet qui nous tenait vraiment à cœur.

Je pris mon courage à deux mains et rompis le silence :

— Bon, il serait peut-être temps de faire des plans pour l’avenir, dis-je.

Maman passa un bras autour de mes épaules et mon père parvint tout juste à débiter quelques banalités comme quoi il ne fallait rien bousculer, chaque chose en son temps…

Après quelques hésitations, il fut décidé qu’on irait fêter nos retrouvailles sur la terrasse de l’hôtel en buvant quelque chose de rafraîchissant. Mon père fit un signe au garçon et demanda une bouteille de limonade pour le fils et le père et une bouteille de champagne, le meilleur, pour madame.

Le serveur n’y comprenait vraiment plus rien :

— D’abord vous faites la fête, et maintenant vous voilà tous les deux raisonnables. Dois-je en déduire que ce soir ce sont les femmes qui sont à l’honneur ?

Comme personne ne daignait lui répondre, il se dirigea vers le bar avec sa commande. Maman, qui n’avait pas compris toutes les allusions, jeta un regard étonné à mon père. Mais elle eut l’air complètement perdue quand ce dernier prit son expression figée de Joker.

La conversation reprit et, pendant une heure, nous avons parlé de choses et d’autres sans réussir à livrer le fond de nos pensées. Finalement Maman proposa que j’aille me coucher et les laisse un peu seuls. J’y vis sa première contribution à mon éducation qu’elle avait – c’est le moins qu’on puisse dire – négligée pendant huit ans.

Mon père insista pour que je fasse « comme elle disait » et je compris enfin que ma présence les gênait. Au fond c’était à eux de régler leur problème, je ne faisais que compliquer la situation.

J’embrassai longuement Maman qui me chuchota à l’oreille qu’elle m’emmènerait demain matin chez le meilleur pâtissier de la ville. J’étais ravi de savoir que nous aurions des petits secrets, elle et moi…

Je me déshabillai et me précipitai aussitôt sur le Livre dont il ne me restait plus que quelques pages à lire.

 

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