Le mystère de la patience (version illustrée)

Jostein Gaarder · Chapitre 7 sur 54

Pages du PDF

Le mystère de la patience (version illustrée)

Six de Pique

 

 

… une limonade au goût absolument incomparable…

 

J’étais sur le point de m’endormir sur la loupe et le Livre. Je comprenais que je m’étais lancé dans la lecture d’une grande aventure, mais en quoi tout cela me concernait-il ? Je déchirai un bout du sac en papier et m’en servis comme marque-page.

Je me rappelais avoir déjà vu un ouvrage de ce genre à la librairie Danielsen, sur la place du marché d’Arendal : c’était un minuscule livre d’aventures présenté avec une cassette. Mais les caractères étaient si gros qu’il n’y avait guère plus de quinze ou seize mots par page. Dans ces conditions, on comprend que l’aventure tournait vite court.

Il était déjà un peu plus d’une heure du matin quand je glissai la loupe dans une poche de mon pantalon, le Livre dans l’autre et retournai au lit.

Mon père me réveilla à l’aube. Il fallait vite reprendre la route, sinon on aurait à peine le temps d’atteindre Athènes qu’il faudrait déjà rentrer à la maison. Il était de mauvaise humeur car j’avais laissé plein de miettes de brioche par terre.

Des miettes de brioche ! pensai-je. Je n’avais donc pas rêvé. Je sautai dans mon pantalon et sentis quelque chose de dur dans les deux poches. Je lui dis que j’avais eu une subite fringale en pleine nuit et que j’avais fini la dernière brioche. Et comme je n’avais pas voulu allumer, j’avais laissé toutes ces miettes.

Nous avons rapidement mis toutes les affaires dans la voiture avant de descendre prendre le petit déjeuner. Je jetai un coup d’œil dans la salle de restaurant vide : ainsi, c’était là qu’autrefois Ludwig venait boire un pot avec ses amis.

Puis, le petit déjeuner fini, nous avons quitté l’auberge du Schöner Waldemar. En passant devant la boulangerie, mon père me demanda si c’était là que j’avais eu les brioches. Je n’eus pas le temps de répondre que déjà le vieux boulanger était sur le pas de la porte et agitait la main en guise d’au revoir. Il saluait aussi mon père qui répondit à son salut.

Une fois sur l’autoroute, je sortis prudemment la loupe et le Livre de mes poches et poursuivis ma lecture. Mon père me demanda à plusieurs reprises ce que j’étais en train de faire : je lui répondis une fois que je vérifiais s’il n’y avait pas de puces ou de poux sur la banquette arrière, puis une autre fois que je pensais à Maman.

 

Albert retourna s’asseoir dans son fauteuil à bascule, bourra sa

pipe avec un peu de tabac qu’il prit d’une vieille boîte, et l’alluma.

— Je suis né ici à Dorf en 1881, commença-t-il. J’étais le plus

jeune d’une famille de cinq enfants. Cela explique sans doute l’attachement tout particulier que j’avais à l’égard de ma mère. Il était de tradition ici à Dorf que les enfants restent à la maison avec leur mère jusqu’à l’âge de sept, huit ans, et qu’ensuite ils accompagnent et aident leur père dans les travaux des champs ou de la forêt.

Je me souviens de longues journées où je traînais à la cuisine,

fourré dans les jupes de ma mère. La famille ne se retrouvait au complet que le dimanche. Ce jour-là, nous faisions une grande balade, préparions un repas plus raffiné et, le soir, jouions aux dés.

Puis le malheur vint s’abattre sur notre famille. J’avais à peine

quatre ans quand ma mère fut atteinte de tuberculose.

Pendant plusieurs années la maladie s’est installée à la maison.

Je n’étais naturellement pas en état de tout comprendre, mais je revois encore ma mère souvent obligée de s’asseoir pour se reposer ; puis finissant par rester au lit pendant des semaines. Je m’asseyais alors à ses côtés et lui racontais des histoires que j’inventais.

Je la surpris un jour courbée en deux au-dessus de l’évier, en

proie à une terrible quinte de toux. Quand je vis que c’était du sang qu’elle crachait, je devins comme fou et cassai tout ce qui me tombait sous la main : assiettes, chopes, verres, n’importe quoi. Ce dut être la première fois que je compris vraiment qu’elle allait mourir.

Je me souviens aussi que, tôt un dimanche matin, bien avant

que les autres ne soient réveillés, mon père entra dans ma chambre.

— Albert, dit-il, nous avons à parler tous les deux, tu sais, ta

mère n’a plus longtemps à vivre.

— Elle ne va pas mourir ! criai-je, fou de douleur. Tu mens !

Mais il ne mentait pas. Nous eûmes quelques mois de sursis. Je

n’avais rien d’un poltron, mais je ne pensais pas devoir affronter la mort aussi tôt. Je vis ma mère devenir de jour en jour plus pâle et plus maigre. La fièvre ne la quittait plus.

Mais ce dont je me souviens le mieux, c’est l’enterrement. Mes

frères et moi nous avions dû emprunter des vêtements de deuil à des amis dans le village. Je fus le seul à ne pas pleurer : j’en voulais tellement à ma mère de nous abandonner que je ne pus verser une seule larme. Depuis ce jour, je continue à penser que le meilleur remède contre le chagrin est la colère…

Le vieil homme leva les yeux vers moi comme s’il savait que moi

aussi je traînais un lourd chagrin.

— C’est ainsi que mon père se retrouva avec cinq bouches à

nourrir ; poursuivit-il. Au début, ça allait à peu près, car en plus de son travail à la ferme, mon père avait accepté de travailler au village comme postier. Dorf comptait à cette époque environ deux à trois cents personnes. Ma sœur aînée, qui avait treize ans à la mort de ma mère, s’occupa du ménage. Les autres aidèrent à la ferme et moi, qui n’étais d’utilité pour personne, je passai la plupart de mon temps à traîner. Souvent, j’allais pleurer sur la tombe de ma mère : je ne lui avais toujours pas pardonné d’être morte.

Puis mon père se mit à boire, d’abord seulement en fin de

semaine, puis tous les jours. Son travail à la poste s’en ressentit, puis la ferme commença à péricliter. Mes deux frères partirent pour Zurich avant d’avoir atteint leur majorité et moi je restai là sans trop savoir quoi faire.

En grandissant, je subis beaucoup de railleries parce que mon

père avait souvent « un coup dans le nez », comme ils disaient. On le ramena plus d’une fois complètement ivre à la maison. J’étais le plus malheureux dans l’histoire. Maman était morte et j’avais l’impression que c’était toujours moi qui devais payer les pots cassés.

Enfin je me fis un ami : Hans le boulanger C’était un vieil homme

aux cheveux blancs qui, aussi loin qu’on s’en souvienne, avait toujours tenu la boulangerie du village, bien qu’il n’ait pas grandi à Dorf. C’est pourquoi on l’avait toujours considéré comme un étranger et tenu à l’écart. Comme il était plutôt du genre discret, personne ne pouvait se vanter de vraiment le connaître.

Hans le boulanger avait été marin dans sa jeunesse, mais avait

fini après de longues années passées en mer par s’établir comme boulanger dans le village. Les rares fois où il se promenait en bras de chemise dans sa boulangerie, on pouvait apercevoir quatre énormes tatouages sur ses bras. Je vous jure que cela faisait de l’effet. Il devait bien être le seul homme de tout le village à être tatoué !

Je me souviens surtout d’un tatouage où une femme était assise

sur une grande ancre. En dessous était écrit : MARIA. Toutes sortes d’histoires circulaient sur ce prénom. Certains disaient que cetait le prénom d’une fiancée, mais qu’elle était morte de tuberculose avant d’avoir vingt ans, d’autres prétendaient qu’il avait tué une Allemande du nom de Maria et que c’était pour ça qu’il s’était réfugié en Suisse…

Comment Albert pouvait-il savoir que moi aussi je m’étais enfui

en laissant une femme derrière moi ? Il ne pensait quand même pas que je l’avais tuée ?

Mais il ajouta :

— Il y en eut aussi pour dire que Maria était le nom d’un bateau

sur lequel il avait navigué et que ce bateau avait sombré quelque part au large de l’Atlantique.

Albert se leva pour aller chercher du pain et du gruyère. Puis il

posa deux verres et une bouteille de vin sur la table.

— Je ne t’ennuie pas au moins, avec mes histoires ? demanda-

t-il.

Je secouai énergiquement la tête et il reprit son récit :

— En bon garnement que j’étais, je passais des heures à

regarder la vitrine du boulanger dans la Waldemarstrasse. J’avais souvent faim, et je trouvais que la simple vue des différents pains et gâteaux me rassasiait un peu. Et puis un jour, Hans le boulanger me fit signe d’entrer et me donna un gros morceau de pain aux raisins. Depuis ce jour, il devint mon ami. Et c’est là que commence ma propre histoire, Ludwig.

Je passais des journées entières dans la boulangerie. Mon

caractère solitaire ne lui avait pas échappé. Si j’avais faim, il me donnait un morceau d’un pain qui sortait du four ou me faisait goûter un délicieux gâteau ; un jour, il ouvrit même une bouteille de limonade rien que pour moi. En échange, je lui rendais de petits services, mais ça, c’était bien des années avant. J’avais à peine treize ans quand je devins son apprenti. Mais auparavant il s’était passé déjà bien d’autres choses, j’étais devenu son fils…

L’année où je devins boulanger, mon père mourut et je peux dire

qu’avec l’alcool il avait creusé lui-même sa tombe. Jusqu’à son dernier souffle, il n’arrêta pas de répéter qu’il allait enfin retrouver Maman au ciel. Mes deux sœurs s’étaient entre-temps mariées dans une autre ville ; quant à mes deux frères, je n’ai plus jamais entendu parler d’eux…

Albert remplit nos verres de vin. Il alla près de la cheminée et

vida sa pipe, la rebourra de tabac et l’alluma. De gros nuages de fumée flottèrent un instant dans la pièce.

— … Hans le boulanger et moi-même, nous nous soutenions

mutuellement. Un jour il vint réellement à mon secours. Quatre ou cinq mauvais garçons s’étaient jetés sur moi devant la boulangerie et me rouaient de coups de poing. C’est du moins le souvenir que j’en ai. J’en avais l’habitude. N’étais-je pas orphelin de mère avec un père ivrogne ? Mais ce jour-là, Hans se précipita hors de la boulangerie et, ah, Ludwig ! je n’oublierai jamais cette scène : il me délivra et leur flanqua à chacun une bonne correction. Oh, il n’y alla pas de main morte et le fait est que depuis ce jour-là plus personne n’osa s’en prendre à moi.

Eh oui, cette bagarre marqua vraiment un tournant dans ma vie.

Hans le boulanger me fit entrer dans sa boutique, il brossa sa veste blanche et ouvrit une bouteille de limonade qu’il posa sur le comptoir en marbre.

— Allez, bois ! m’ordonna-t-il.

J’obéis et trouvai que j’avais largement été consolé de mon

agression.

— C’était bon ? me demanda-t-il avant même que j’aie eu le

temps d’avaler la première gorgée.

— Oh, merci beaucoup, dis-je simplement.

— Mais si tu trouves cette limonade bonne, continua-t-il, et sa

voix se mit à trembler, je te promets qu’un jour je te ferai goûter une limonade au goût absolument incomparable…

Je pensais naturellement qu’il plaisantait, mais je me suis

souvenu de cette promesse faite sur un ton si solennel et dans des circonstances particulières. Son visage était encore échauffé par la bagarre. Non, Hans le boulanger n’était pas homme à plaisanter…

Albert Klages se racla la gorge et toussa. Je crus que c’était à

cause de la fumée, mais je pense aussi qu’il était assez excité. Il me regarda de ses yeux sombres et profonds :

— Tu es fatigué, mon garçon ? Veux-tu que nous reparlions de

tout ça un autre soir ?

Je bus une gorgée de vin et secouai la tête.

— Je n’avais guère plus de douze ans à cette époque,

poursuivit-il d’un ton pensif. La vie continuait, monotone, à la seule différence que personne n’osait plus lever la main sur moi. Je passais des journées entières chez le boulanger. Parfois nous parlions, d’autres fois il me donnait juste un morceau de gâteau et me renvoyait dans la rue. Il pouvait tout aussi bien rester silencieux pendant des heures que me raconter ses aventures du temps où il était marin. Grâce à lui, j’ai ainsi beaucoup appris sur les pays étrangers.

C’était toujours moi qui venais lui rendre visite. Jamais je ne le

rencontrais par hasard. Sauf un jour d’hiver où je m’amusais à jeter des pierres dans le lac de Waldemar gelé et où il surgit tout à coup devant moi :

— Eh, tu grandis Albert…, dit-il.

— J’aurai treize ans en février, répondis-je.

— Oh ! Cela devrait aller… Dis-moi, crois-tu que tu es assez

grand pour garder un secret ?

— J’emporterai avec moi dans la tombe tous les secrets que tu

voudras bien me confier.

— C’est bien ce que je pensais. C’est plus important que tu

n’imagines, mon garçon, car je n’en ai plus pour très longtemps.

— J’espère bien que si ! répondis-je vivement.

Mais je sentis le froid m’envahir et mon sang se glacer. C’était la

deuxième fois dans ma courte vie que la mort prévenait de son passage.

Il prêta à peine attention à mes paroles et déclara :

— Tu sais où j’habite, Albert. Je veux que tu viennes chez moi

ce soir.

 

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com