Le mystère de la patience (version illustrée)
Sept de Cœur
… l’homme aux brioches appelle dans un tuyau magique…
À mon réveil, tard dans la matinée, je compris enfin que le vieux boulanger rencontré à Dorf était en fait mon grand-père paternel et la jeune femme tondue à la Libération ma grand-mère norvégienne.
Quelques doutes pouvaient subsister, puisque le jeu de Joker n’avait pas dit tout cela de manière aussi explicite, mais les jeunes femmes s’appelant Line qui s’étaient affichées avec un Allemand ne devaient pas être légion, à mon avis.
Toute la clarté n’était pas encore faite sur l’histoire. Certaines phrases du jeu de Joker avaient échappé à Hans le boulanger, de sorte qu’elles n’avaient pu être transmises à Albert ou à quelqu’un d’autre. Pourrait-on jamais les retrouver et avec les cinquante-deux phrases terminer enfin la patience ?
L’île enchantée n’avait laissé aucune trace derrière elle en sombrant dans la mer. Hans le boulanger était mort et ne pourrait plus rien révéler. Quant aux vieilles cartes de patience de Frode, il était improbable d’arriver à leur insuffler vie à nouveau dans l’espoir qu’elles se rappellent leurs phrases d’il y a cent cinquante ans.
Il ne restait qu’une seule possibilité : si le Joker était encore en vie, lui peut-être se souviendrait du jeu de Joker…
Il fallait faire en sorte que mes parents passent par Dorf, même si cela signifiait un grand détour et si les vacances de mon père se terminaient bientôt. Mais il fallait que j’y arrive sans avoir à leur montrer le Livre.
Je ne désirais qu’une chose : entrer dans la petite boulangerie et dire au vieux boulanger : coucou, c’est moi. Je suis revenu du pays du Sud. Et mon père est avec moi. C’est ton propre fils.
Je fis en sorte que toute la conversation du petit déjeuner tourne autour de mon grand-père. Mais je voulais garder pour la fin du repas la révélation de toute la vérité. Je savais que ma crédibilité était sérieusement entamée après ce que j’avais déjà laissé échapper sur le Livre. Alors autant les laisser déjeuner en paix.
Quand Maman alla chercher une deuxième tasse de café, j’en profitai pour regarder mon père bien en face et lui dis en insistant sur chaque terme :
— C’est une bonne chose d’avoir retrouvé Maman à Athènes, mais il manque encore une carte pour que toute la patience réussisse et j’ai trouvé maintenant où elle est.
Mon père chercha Maman d’un regard inquiet. Puis il se retourna vers moi et dit :
— Mais qu’est-ce qui se passe, Hans-Thomas ? Est-ce que tu peux me le dire ?
— Tu te rappelles le boulanger qui m’avait donné une bouteille de limonade et quatre brioches, lorsque tu traînais au Schöner Waldemar avec les villageois et vidais verre après verre de leur eau-de-vie des Alpes ?
Il détourna les yeux.
— Ce boulanger est ton vrai père, dis-je.
— Quelles bêtises !
Il se rebiffa comme un cheval mal monté, mais il n’allait pas s’en tirer comme ça.
— Ce n’est pas la peine de parler de tout ça ici et maintenant, le rassurai-je. Mais je peux te garantir que la chose est sûre à cent pour cent.
Maman vint nous rejoindre et elle soupira quand elle comprit de quoi il était question. Mais mon père me connaissait et savait que je ne parlais jamais en l’air et qu’il devait forcément y avoir du vrai dans ce que je racontais. N’était-il pas lui-même un joker qui jusqu’ici avait toujours su prendre conscience de ce qui était vraiment essentiel ?
— Et qu’est-ce qui te fait dire que c’est mon père ? demanda-t-il.
Je ne pouvais pas lui avouer que c’était marqué noir sur blanc dans le Livre. À la place, j’avançai un argument qui, la veille, m’avait traversé l’esprit :
— D’abord, il s’appelle Ludwig, commençai-je.
— Oh, c’est un prénom très courant en Suisse et en Allemagne, objecta mon père.
— C’est possible, mais ce boulanger m’a confié qu’il avait été à Grimstad pendant la guerre.
— Ah, il a dit ça ?
— Pas en norvégien bien sûr, mais quand je lui ai raconté que je venais d’Arendal, il m’a dit qu’il avait été, lui, dans la « Grimme Stadt », c’est-à-dire à mon avis Grimstad.
Mon père hocha la tête.
— « Grimme Stadt » ? Mais cela signifie en allemand la ville terrible, épouvantable… Autant parler d’Arendal dans ce cas ! Mais tu sais, il y avait beaucoup de soldats allemands stationnés en Norvège du Sud, Hans-Thomas.
— Je sais, dis-je. Mais un seul d’entre eux était mon grand-père. Et il est devenu le boulanger de Dorf. Ce sont des choses qui arrivent.
Pour en avoir le cœur net, mon père appela ma grand-mère au téléphone. Était-ce à cause de mon grand-père ou juste pour lui dire que nous avions retrouvé Maman à Athènes ? Toujours est-il qu’elle n’était pas à la maison et qu’il appela tante Ingrid. Elle lui apprit que Grand-Mère était partie faire un petit tour dans les Alpes.
En entendant cela, j’émis un sifflement admiratif.
— « L’homme aux brioches appelle dans un tuyau magique et sa voix porte à des centaines de kilomètres de là », dis-je.
Mon père éberlué prit l’expression de quelqu’un qui cherche à résoudre toutes les énigmes du monde à la fois.
— Tu as déjà prononcé cette phrase, ou je me trompe ?
— Yes, sir, répondis-je. Il n’est pas exclu que le vieux boulanger ait compris qu’il avait son propre petit-fils devant lui. D’ailleurs, il t’a aperçu toi aussi et le sang est plus épais que l’eau, à ce qu’on dit. Mais peut-être qu’il a juste envie de passer un petit coup de fil en Norvège après toutes ces années – ne venait-il pas d’avoir dans sa boutique la visite d’un garçon d’Arendal ? Et peut-être que ce coup de téléphone a suffi pour faire renaître un amour ancien à Dorf comme ce fut le cas à Athènes…
Et c’est ainsi que nous avons filé droit sur Dorf. Ni Maman ni mon père ne croyaient que le vieux boulanger fût réellement mon grand-père, mais ils savaient qu’ils n’auraient jamais la paix tant qu’ils n’auraient pas tiré cette histoire au clair.
En arrivant à Côme, nous avons passé la nuit comme à l’aller au Mini Hôtel Baradello. La fête foraine avec la diseuse de bonne aventure et toutes les attractions avaient disparu. J’eus ici aussi droit à une chambre pour moi tout seul, ce qui me consola un peu. J’étais assez fatigué après toute cette route, mais je voulus terminer de lire le Livre avant de m’endormir.
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