Le Noeud de vipères
Chapitre XVII
Je m’appuyais contre la cheminée, et je comptais, d’un geste machinal, les morceaux de bois verni rassemblés dans le vide-poche.
Pendant des années, j’avais rêvé de ce fils inconnu. Au long de ma pauvre vie, je n’avais jamais perdu le sentiment de son existence. Il y avait quelque part un enfant né de moi que je pourrais retrouver, et qui, peut-être, me consolerait. Qu’il fût d’une condition modeste, cela me le rendait plus proche : il m’était doux de penser qu’il ne devait ressembler en rien à mon fils légitime ; je lui prêtais, à la fois, cette simplicité et cette force d’attachement qui ne sont pas rares dans le peuple. Enfin, je jouais ma dernière carte. Je savais qu’après lui, je n’avais plus rien à attendre de personne et qu’il ne me resterait qu’à me mettre en boule et à me tourner du côté du mur. Pendant quarante ans, j’avais cru consentir à la haine, à celle que j’inspirais, à celle que je ressentais. Pareil aux autres, pourtant, je nourrissais une espérance et j’avais trompé ma faim, comme j’avais pu, jusqu’à ce que j’en fusse réduit à ma dernière réserve. Maintenant, c’était fini.
Il ne me restait même pas l’affreux plaisir de combiner des plans pour déshériter ceux qui me voulaient du mal. Robert les avait mis sur la voie : ils finiraient bien par découvrir les coffres, même ceux qui n’étaient pas à mon nom. Inventer autre chose ? Ah ! vivre encore, avoir le temps de tout dépenser ! Mourir… et qu’ils ne trouvent même pas de quoi payer un enterrement de pauvre. Mais après toute une vie d’économie, et lorsque j’ai assouvi cette passion de l’épargne, pendant des années, comment apprendre, à mon âge, les gestes des prodigues ? Et d’ailleurs, les enfants me guettent, me disais-je. Je ne pourrais rien faire dans ce sens qui ne devienne entre leurs mains une arme redoutable… Il faudrait me ruiner dans l’ombre, petitement…
Hélas ! je ne saurais pas me ruiner ! je n’arriverais jamais à perdre mon argent ! S’il était possible de l’enfouir dans ma fosse, de revenir à la terre, serrant dans mes bras cet or, ces billets, ces titres ? Si je pouvais faire mentir ceux qui prêchent que les biens de ce monde ne nous suivent pas dans la mort !
Il y a « les œuvres », – les bonnes œuvres sont des trappes qui engloutissent tout. Des dons anonymes que j’enverrais au bureau de bienfaisance, aux petites sœurs des pauvres. Ne pourrais-je enfin penser aux autres, penser à d’autres qu’à mes ennemis ? Mais l’horreur de la vieillesse, c’est d’être le total d’une vie, – un total dans lequel nous ne saurions changer aucun chiffre. J’ai mis soixante ans à composer ce vieillard mourant de haine. Je suis ce que je suis ; il faudrait devenir un autre. Ô Dieu, Dieu… si vous existiez !
Au crépuscule, une fille entra pour préparer mon lit ; elle ne ferma pas les volets. Je m’étendis dans l’ombre. Les bruits de la rue, la lumière des réverbères ne m’empêchaient pas de somnoler. Je reprenais brièvement conscience, comme en voyage lorsque le train s’arrête ; et de nouveau je m’assoupissais. Bien que je ne me sentisse pas plus malade, il me semblait que je n’avais qu’à demeurer ainsi et à attendre patiemment que ce sommeil devînt éternel.
Il me restait encore à prendre des dispositions pour que la rente promise fût versée à Robert et je voulais aussi passer à la poste restante, puisque personne, maintenant, ne me rendrait ce service. Depuis trois jours, je n’avais pas lu mon courrier. Cette attente de la lettre inconnue et qui survit à tout, quel signe que l’espérance est indéracinable et qu’il reste toujours en nous de ce chiendent !
Ce fut ce souci du courrier qui me donna la force de me lever, le lendemain, vers midi, et de me rendre au bureau de poste. Il pleuvait, j’étais sans parapluie, je longeais les murs. Mes allures éveillaient la curiosité, on se retournait. J’avais envie de crier aux gens : « Qu’ai-je donc d’extraordinaire ? Me prenez-vous pour un dément ? Il ne faut pas le dire : les enfants en profiteraient. Ne me regardez pas ainsi : je suis comme tout le monde, – sauf que mes enfants me haïssent et que je dois me défendre contre eux. Mais ce n’est pas là être fou. Parfois je suis sous l’influence de toutes les drogues que l’angine de poitrine m’oblige à prendre. Eh bien, oui, je parle seul parce que je suis toujours seul. Le dialogue est nécessaire à l’être humain. Qu’y a-t-il d’extraordinaire dans les gestes et dans les paroles d’un homme seul ? »
Le paquet que l’on me remit contenait des imprimés, quelques lettres de banque, et trois télégrammes. Il s’agissait sans doute d’un ordre de bourse qui n’avait pu être exécuté. J’attendis d’être assis dans un bistro pour les ouvrir. À de longues tables, des maçons, des espèces de pierrots de tout âge, mangeaient lentement leurs portions congrues et buvaient leur litre sans presque causer. Ils avaient travaillé, depuis le matin, sous la pluie. Ils allaient recommencer à une heure et demie. C’était la fin de juillet. Le monde emplissait les gares… Auraient-ils rien compris à mon tourment ? Sans doute ! et comment un vieil avocat l’eût-il ignoré ? Dès la première affaire que j’avais plaidée, il s’agissait d’enfants qui se disputaient, pour ne pas avoir à nourrir leur père. Le malheureux changeait tous les trois mois de foyer, partout maudit, et il était d’accord avec ses fils pour appeler à grands cris la mort qui les délivrerait de lui. Dans combien de métairies avais-je assisté à ce drame du vieux qui, pendant longtemps, refuse de lâcher son bien, puis se laisse enjôler, jusqu’à ce que ses enfants le fassent mourir de travail et de faim ! Oui, il devait connaître ça, le maigre maçon noueux qui, à deux pas de moi, écrasait lentement du pain entre ses gencives nues.
Aujourd’hui, un vieillard bien mis n’étonne personne dans les bistros. Je déchiquetais un morceau de lapin blanchâtre et m’amusais des gouttes de pluie qui se rejoignaient sur la vitre ; je déchiffrais à l’envers le nom du propriétaire. En cherchant mon mouchoir, ma main sentit le paquet de lettres. Je mis mes lunettes, et ouvris au hasard un télégramme : « Obsèques de mère demain, 23 juillet, neuf heures, église Saint-Louis. » Il était daté du matin même. Les deux autres, expédiés l’avant-veille, avaient dû se suivre à quelques heures d’intervalle. L’un disait : « Mère au plus mal, reviens. » L’autre : « Mère décédée…» Les trois étaient signés d’Hubert.
Je froissai les télégrammes et continuai de manger, l’esprit préoccupé parce qu’il faudrait trouver la force de prendre le train du soir. Pendant plusieurs minutes, je ne pensai qu’à cela ; puis un autre sentiment se fit jour en moi : la stupeur de survivre à Isa. Il était entendu que j’allais mourir. Que je dusse partir le premier, cela ne faisait question ni pour moi, ni pour personne. Projets, ruses, complots, n’avaient d’autre objectif que les jours qui suivraient ma mort toute proche. Pas plus que ma famille, je ne nourrissais à ce sujet le moindre doute. Il y avait un aspect de ma femme, que je n’avais jamais perdu de vue : c’était ma veuve, celle qui serait gênée par ses crêpes pour ouvrir le coffre. Une perturbation dans les astres ne m’eût pas causé plus de surprise que cette mort, plus de malaise. En dépit de moi-même, l’homme d’affaires en moi commençait à examiner la situation et le parti à en tirer contre mes ennemis. Tels étaient mes sentiments jusqu’à l’heure où le train s’ébranla.
Alors, mon imagination entra en jeu. Pour la première fois, je vis Isa telle qu’elle avait dû être sur son lit, la veille et l’avant-veille. Je recomposai le décor, sa chambre de Calèse (j’ignorais qu’elle était morte à Bordeaux). Je murmurai : « la mise en bière…» et cédai à un lâche soulagement. Quelle aurait été mon attitude ? Qu’aurais-je manifesté sous le regard attentif et hostile des enfants ? La question se trouvait résolue. Pour le reste, le lit où je serais obligé de me coucher en arrivant, supprimerait toute difficulté. Car il ne fallait pas penser que je pusse assister aux obsèques : à l’instant, je venais de m’efforcer en vain d’atteindre les lavabos. Cette impuissance ne m’effrayait pas : Isa morte, je ne m’attendais plus à mourir ; mon tour était passé. Mais j’avais peur d’une crise, d’autant plus que j’occupais seul mon compartiment. On m’attendrait à la gare (j’avais télégraphié), Hubert, sans doute…
Non, ce n’était pas lui. Quel soulagement, lorsque m’apparut la grosse figure d’Alfred, décomposée par l’insomnie ! Il sembla effrayé quand il me vit. Je dus prendre son bras et ne pus monter seul dans l’auto. Nous roulions dans le triste Bordeaux d’un matin pluvieux, à travers un quartier d’abattoirs et d’écoles. Je n’avais pas besoin de parler : Alfred entrait dans les moindres détails, décrivait l’endroit précis du jardin public où Isa s’était affaissée : un peu avant d’arriver aux serres, devant le massif de palmiers, la pharmacie où on l’avait transportée, la difficulté de hisser ce corps pesant jusqu’à sa chambre, au premier étage ; la saignée, la ponction… Elle avait gardé sa connaissance toute la nuit, malgré l’hémorragie cérébrale. Elle m’avait demandé par signes, avec insistance, et puis elle s’était endormie au moment où un prêtre apportait les saintes huiles. « Mais elle avait communié la veille…»
Alfred voulait me laisser devant la maison, déjà drapée de noir, et continuer sa route, sous prétexte qu’il avait à peine le temps de s’habiller pour la cérémonie. Mais il dut se résigner à me faire descendre de l’auto. Il m’aida à monter les premières marches. Je ne reconnus pas le vestibule. Entre des murs de ténèbres, des brasiers de cierges brûlaient autour d’un monceau de fleurs. Je clignai des yeux. Le dépaysement que j’éprouvai ressemblait à celui de certains rêves. Deux religieuses immobiles avaient dû être fournies avec le reste. De cet agglomérat d’étoffes, de fleurs et de lumières, l’escalier habituel, avec son tapis usé, montait vers la vie de tous les jours.
Hubert le descendait. Il était en habit, très correct. Il me tendit la main et me parla ; mais que sa voix venait de loin ! Je répondais et aucun son ne montait à mes lèvres. Sa figure se rapprocha de la mienne, devint énorme, puis je sombrai. J’ai su depuis que cet évanouissement n’avait pas duré trois minutes. Je revins à moi dans une petite pièce qui avait été la salle d’attente, avant que j’eusse renoncé au Barreau. Des sels me piquaient les muqueuses. Je reconnus la voix de Geneviève : « Il revient…» Mes yeux s’ouvrirent : ils étaient tous penchés sur moi. Leurs visages me semblaient différents, rouges, altérés, quelques-uns verdâtres. Janine, plus forte que sa mère, semblait avoir le même âge. Les larmes avaient surtout raviné la figure d’Hubert. Il avait cette expression laide et touchante de quand il était enfant, à l’époque où Isa, le prenant sur ses genoux, lui disait : « Mais c’est un vrai chagrin qu’il a, mon petit garçon…» Seul Phili, dans cet habit qu’il avait traîné à travers toutes les boîtes de Paris et de Berlin, tournait vers moi son beau visage indifférent et ennuyé, – tel qu’il devait être lorsqu’il partait pour une fête, ou plutôt lorsqu’il en revenait, débraillé et ivre, car il n’avait pas encore noué sa cravate. Derrière lui, je distinguais mal des femmes voilées qui devaient être Olympe et ses filles. D’autres plastrons blancs luisaient dans la pénombre.
Geneviève approcha de mes lèvres un verre dont je bus quelques gorgées. Je lui dis que je me sentais mieux. Elle me demanda, d’une voix douce et bonne, si je voulais me coucher tout de suite. Je prononçai la première phrase qui me vint à l’esprit :
— J’aurais tant voulu l’accompagner jusqu’au bout, puisque je n’ai pas pu lui dire adieu.
Je répétais, comme un acteur qui cherche le ton juste : « Puisque je n’ai pas pu lui dire adieu…» et ces mots banals, qui ne tendaient qu’à sauver les apparences, et qui m’étaient venus parce qu’ils faisaient partie de mon rôle dans la Pompe funèbre, éveillèrent en moi, avec une brusque puissance, le sentiment dont ils étaient l’expression ; comme je me fusse averti moi-même de cela dont je ne m’étais pas encore avisé : je ne reverrais plus ma femme ; il n’y aurait plus entre nous d’explication ; elle ne lirait pas ces pages. Les choses en resteraient éternellement au point où je les avais laissées en quittant Calèse. Nous ne pourrions pas recommencer, repartir sur nouveaux frais ; elle était morte sans me connaître, sans savoir que je n’étais pas seulement ce monstre, ce bourreau, et qu’il existait un autre homme en moi. Même si j’étais arrivé à la dernière minute, même si nous n’avions échangé aucune parole, elle aurait vu ces larmes qui maintenant sillonnaient mes joues, elle serait partie, emportant la vision de mon désespoir.
Seuls, mes enfants, muets de stupeur, contemplaient ce spectacle. Peut-être ne m’avaient-ils jamais vu pleurer, dans toute leur vie. Cette vieille figure hargneuse et redoutable, cette tête de Méduse dont aucun d’eux n’avait jamais pu soutenir le regard, se métamorphosait, devenait simplement humaine. J’entendis quelqu’un dire (je crois que c’était Janine) :
— Si vous n’étiez pas parti… pourquoi êtes-vous parti ?
Oui, pourquoi étais-je parti ? Mais n’aurais-je pu revenir à temps ? Si les télégrammes ne m’avaient été adressés poste restante, si je les avais reçus rue Bréa… Hubert commit l’imprudence d’ajouter :
— Parti sans laisser d’adresse… nous ne pouvions deviner…
Une pensée, jusque-là confuse en moi, se fit jour d’un seul coup. Les deux mains appuyées aux bras du fauteuil, je me dressai, tremblant de colère, et lui criai en pleine figure : « Menteur ! »
Et comme il balbutiait : « Père, tu deviens fou ? » je répétais :
— Oui, vous êtes des menteurs : vous connaissiez mon adresse. Osez me dire en face que vous ne la connaissiez pas.
Et comme Hubert protestait faiblement : « Comment l’aurions-nous sue ? »
— Tu n’as eu de rapports avec personne qui me touchât de près ? Ose le nier ? Ose donc !
La famille pétrifiée me considérait en silence. Hubert agitait la tête comme un enfant empêtré dans son mensonge.
— Vous n’avez pas payé cher sa trahison, d’ailleurs. Vous n’avez pas été très larges, mes enfants. Douze mille francs de rente à un garçon qui vous restitue une fortune, c’est pour rien.
Je riais, de ce rire qui me fait tousser. Les enfants ne trouvaient pas de paroles. Phili grommela, entre haut et bas : « Sale coup…» Je repris, en baissant la voix, sur un geste suppliant d’Hubert qui essayait en vain de parler :
— C’est à cause de vous que je ne l’ai pas revue. Vous étiez tenus au courant de mes moindres actions, mais il ne fallait pas que je m’en pusse douter. Si vous m’aviez télégraphié rue Bréa, j’aurais compris que j’étais trahi. Rien au monde n’aurait pu vous décider à ce geste, pas même les supplications de votre mère mourante. Vous avez du chagrin bien sûr, mais vous ne perdez pas le nord…
Je leur dis ces choses et d’autres encore plus horribles. Hubert suppliait sa sœur : « Mais fais-le taire ! fais-le taire ! On va l’entendre…» d’une voix entrecoupée. Geneviève m’entoura les épaules de son bras et me fit rasseoir :
— Ce n’est pas le moment, père. Nous reparlerons de tout cela à tête reposée. Mais je te conjure, au nom de celle qui est encore là…
Hubert, livide, mit un doigt sur sa bouche : le maître de cérémonie entrait avec la liste des personnes qui devaient porter un gland. Je fis quelques pas. Je voulais marcher seul ; la famille s’écarta devant moi qui avançais en vacillant. Je pus franchir le seuil de la chapelle ardente, m’accroupir sur un prie-Dieu.
C’est là qu’Hubert et Geneviève me rejoignirent. Chacun me prit par un bras, je les suivis docilement. La montée de l’escalier fut difficile. Une des religieuses avait consenti à me garder pendant la cérémonie funèbre. Hubert, avant de prendre congé, affecta d’ignorer ce qui venait de se passer entre nous et me demanda s’il avait bien fait en désignant le bâtonnier pour porter un gland. Je me tournai du côté de la fenêtre ruisselante, sans répondre.
Déjà des piétinements se faisaient entendre. Toute la ville viendrait signer. Du côté Fondaudège, à qui n’étions-nous pas alliés ? Et de mon côté, le Barreau, les banques, le monde des affaires… J’éprouvais un état de bien-être, tel que d’un homme qui s’est disculpé, dont l’innocence est reconnue. J’avais convaincu mes enfants de mensonge ; ils n’avaient pas nié leur responsabilité. Tandis que la maison était tout entière grondante, comme d’un étrange bal sans musique, je m’obligeai à fixer mon attention sur leur crime : eux seuls m’avaient empêché de recevoir le dernier adieu d’Isa… Mais j’éperonnais ma vieille haine ainsi qu’un cheval fourbu : elle ne rendait plus. Détente physique, ou satisfaction d’avoir eu le dernier mot, je ne sais ce qui m’adoucissait malgré moi.
Rien ne me parvenait plus des psalmodies liturgiques ; la rumeur funèbre allait s’éloignant, jusqu’à ce qu’un silence aussi profond que celui de Calèse régnât dans la vaste demeure. Isa l’avait vidée de ses habitants. Elle traînait derrière son cadavre toute la domesticité. Il ne restait personne que moi et cette religieuse qui finissait à mon chevet le rosaire commencé près du cercueil.
Ce silence me rendit de nouveau sensible à la séparation éternelle, au départ sans retour. De nouveau ma poitrine se gonfla, parce que, maintenant, il était trop tard et qu’entre elle et moi tout était dit. Assis sur le lit, soutenu par des oreillers, pour pouvoir respirer, je regardais ces meubles Louis XIII dont nous avions choisi le modèle chez Bardié, pendant nos fiançailles, et qui avaient été les siens jusqu’au jour où elle avait hérité de ceux de sa mère. Ce lit, ce triste lit de nos rancœurs et de nos silences…
Hubert et Geneviève entrèrent seuls, les autres demeurèrent dans le couloir. Je compris qu’ils ne pouvaient s’habituer à ma figure en larmes. Ils se tenaient debout à mon chevet, le frère, bizarre dans son habit du soir, en plein midi, la sœur qui était une tour d’étoffe noire où éclatait un mouchoir blanc, où le voile rejeté découvrait une face ronde et bouillie. Le chagrin nous avait tous démasqués et nous ne nous reconnaissions pas.
Ils s’inquiétèrent de ma santé. Geneviève dit :
— Presque tout le monde a suivi jusqu’au cimetière : elle était très aimée.
Je l’interrogeai sur les jours qui avaient précédé l’attaque de paralysie.
— Elle éprouvait des malaises… peut-être même a-t-elle eu des pressentiments ; car, la veille du jour où elle devait se rendre à Bordeaux, elle a passé son temps, dans sa chambre, à brûler des tas de lettres ; nous avons même cru qu’il y avait un feu de cheminée…
Je l’interrompis. Une idée m’était venue… Comment n’avais-je pas songé à cela ?
— Geneviève, crois-tu que mon départ ait été pour quelque chose ?…
Elle me répondit, d’un air de contentement, que « ça lui avait sans doute porté un coup…»
— Mais vous ne lui avez pas dit… vous ne l’avez pas tenue au courant de ce que vous aviez découvert…
Elle interrogea son frère du regard : devait-elle avoir l’air de comprendre ? Je dus faire une étrange figure, à cette minute, car ils semblèrent effrayés ; et tandis que Geneviève m’aidait à me redresser, Hubert répondit avec précipitation que sa mère était tombée malade plus de dix jours après mon départ et que, durant cette période, ils avaient décidé de la tenir en dehors de ces tristes débats. Disait-il vrai ? Il ajouta, d’une voix chevrotante :
— D’ailleurs, si nous avions cédé à la tentation de lui en parler, nous serions les premiers responsables…
Il se détourna un peu, et je voyais le mouvement convulsif de ses épaules. Quelqu’un entrebâilla la porte et demanda si l’on se mettait à table. J’entendis la voix de Phili : « Que voulez-vous ! ce n’est pas ma faute, moi, ça me creuse…» Geneviève s’informa, à travers ses larmes, de ce que je voulais manger. Hubert me dit qu’il viendrait, après le déjeuner ; nous nous expliquerions, une fois pour toutes, si j’avais la force de l’entendre. Je fis un signe d’acquiescement.
Quand ils furent sortis, la sœur m’aida à me lever, je pus prendre un bain, m’habiller, boire un bol de bouillon. Je ne voulais pas engager cette bataille, en malade que l’adversaire ménage et protège.
Quand ils revinrent, ce fut pour trouver un autre homme que ce vieillard qui leur avait fait pitié. J’avais pris les drogues nécessaires ; j’étais assis, le buste droit ; je me sentais moins oppressé, comme chaque fois que je quitte mon lit.
Hubert avait revêtu un costume de ville ; mais Geneviève était enveloppée dans une vieille robe de chambre de sa mère. « Je n’ai rien de noir à me mettre…» Ils s’assirent en face de moi ; et après les premières paroles de convenance :
— J’ai beaucoup réfléchi… commença Hubert.
Il avait soigneusement préparé son discours. Il s’adressait à moi comme si j’avais été une assemblée d’actionnaires, en pesant chaque terme, et avec le souci d’éviter tout éclat.
— Au chevet de maman, j’ai fait mon examen de conscience ; je me suis efforcé de changer mon point de vue, de me mettre à ta place. Un père dont l’idée fixe est de déshériter ses enfants, c’est cela que nous considérions en toi et qui, à mes yeux, légitime ou du moins excuse toute notre conduite. Mais nous t’avons donné barre sur nous par cette lutte sans merci et par ces…
Comme il cherchait le terme juste, je lui soufflai doucement : « Par ces lâches complots. »
Ses pommettes se colorèrent. Geneviève se rebiffa :
— Pourquoi « lâches » ? Tu es tellement plus fort que nous…
— Allons donc ! un vieillard très malade contre une jeune meute…
— Un vieillard très malade, reprit Hubert, jouit, dans une maison comme la nôtre, d’une position privilégiée : il ne quitte pas sa chambre, il y demeure aux aguets, il n’a rien à faire qu’à observer les habitudes de la famille et à en tirer profit. Il combine ses coups, seul, les prépare à loisir. Il sait tout des autres qui ne savent rien de lui. Il connaît les postes d’écoute… (comme je ne pouvais m’empêcher de sourire, ils sourirent aussi). Oui, continua Hubert, une famille est toujours imprudente. On se dispute, on hausse la voix : tout le monde finit par crier sans s’en apercevoir. Nous nous sommes trop fiés à l’épaisseur des murs de la vieille maison, oubliant que les planchers en sont minces. Et il y a aussi les fenêtres ouvertes…
Ces allusions créèrent entre nous une espèce de détente, Hubert, le premier, revint au ton sérieux :
— J’admets que nous ayons pu t’apparaître coupables. Encore une fois, ce serait un jeu, pour moi, d’invoquer le cas de légitime défense ; mais j’écarte tout ce qui pourrait envenimer le débat. Je ne chercherai pas non plus à établir qui, dans cette triste guerre, fut l’agresseur. Je consens même à plaider coupable. Mais il faut que tu comprennes…
Il s’était levé, il essuyait les verres de ses lunettes. Ses yeux clignotaient dans sa figure creuse, rongée.
— Il faut que tu comprennes que je luttais pour l’honneur, pour la vie de mes enfants. Tu ne peux imaginer notre situation ; tu es d’un autre siècle ; tu as vécu dans cette époque fabuleuse où un homme prudent tablait sur des valeurs sûres. J’entends bien que tu as été à la hauteur des circonstances ; que tu as vu, avant tout le monde, venir le grain ; que tu as réalisé à temps… mais, c’est parce que tu étais hors des affaires, hors d’affaire, c’est bien le cas de le dire ! Tu pouvais juger froidement de la situation, tu la dominais, tu n’étais pas engagé comme moi jusqu’au-dessus des oreilles… Le réveil a été trop brusque… On n’a pas eu le loisir de se retourner… C’est la première fois que toutes les branches craquent en même temps. On ne peut se raccrocher à rien, on ne peut se rattraper sur rien…
Avec quelle angoisse il répéta : « sur rien… sur rien…» Jusqu’où était-il engagé ? Au bord de quel désastre se débattait-il ? Il eut peur de s’être trop livré, se reprit, émit les lieux communs habituels : l’outillage intensif d’après la guerre, la surproduction, la crise de consommation… Ce qu’il disait importait peu. C’était à son angoisse que je demeurais attentif. À ce moment là, je m’aperçus que ma haine était morte, mort aussi ce désir de représailles. Mort, peut-être, depuis longtemps. J’avais entretenu ma fureur, je m’étais déchiré les flancs. Mais à quoi bon se refuser à l’évidence ? J’éprouvais, devant mon fils, un sentiment confus où la curiosité dominait : l’agitation de ce malheureux, cette terreur, ces affres que je pouvais interrompre d’un mot… comme cela m’apparaissait étrange ! Je voyais en esprit cette fortune, qui avait été, semblait-il, le tout de ma vie, que j’avais cherché à donner, à perdre, dont je n’avais même pas été libre de disposer à mon gré, cette chose dont je me sentais, soudain, plus que détaché, qui ne m’intéressait plus, qui ne me concernait plus. Hubert maintenant silencieux, m’épiait à travers ses lunettes : que pouvais-je bien manigancer ? Quel coup allais-je lui assener ? Il avait déjà un rictus, il rejetait son buste, levait à demi le bras comme l’enfant qui se protège. Il reprit d’une voix timide :
— Je ne te demande rien de plus que d’assainir ma position. Avec ce qui me reviendra de maman, je n’aurai plus besoin (il hésita un instant avant de jeter le chiffre) que d’un million. Une fois le terrain déblayé, je m’en tirerai toujours. Fais ce que tu veux du reste ; je m’engage à respecter ta volonté…
Il ravala sa salive ; il m’observait à la dérobée ; mais je gardais un visage impénétrable.
— Mais toi, ma fille ? dis-je en me tournant vers Geneviève, tu es dans une bonne situation ? Ton mari est un sage…
L’éloge de son mari l’irritait toujours. Elle protesta qu’Alfred n’achetait plus de rhum depuis deux ans : il était sûr, évidemment, de ne pas se tromper ! Sans doute ils avaient de quoi vivre, mais Phili menaçait de lâcher sa femme et n’attendait que d’être certain que la fortune était perdue. Comme je murmurais : « Le beau malheur ! » elle reprit vivement :
— Oui, c’est une canaille, nous le savons, Janine le sait… mais s’il la quitte, elle en mourra. Mais oui, elle en mourra. Tu ne peux pas comprendre ça, père. Ça n’est pas dans tes cordes. Janine en sait plus long sur Phili que nous-mêmes. Elle m’a souvent répété qu’il est pire que tout ce que nous pouvons imaginer. Il n’empêche qu’elle mourrait s’il la quittait. Ça te paraît absurde. Ces choses-là n’existent pas pour toi. Mais avec ton immense intelligence, tu peux comprendre ce que tu ne sens pas.
— Tu fatigues papa, Geneviève.
Hubert pensait que sa lourde sœur « gaffait », et que j’étais atteint dans mon orgueil. Il voyait, sur ma figure, les signes de l’angoisse ; mais il n’en pouvait connaître la cause. Il ne savait pas que Geneviève rouvrait une plaie, y mettait les doigts. Je soupirai : « Heureux Phili ! »
Mes enfants échangèrent un regard étonné. De bonne foi, ils m’avaient toujours pris pour un demi-fou. Peut-être m’eussent-ils fait enfermer sans aucun trouble de conscience.
— Une crapule, gronda Hubert, et qui nous tient.
— Son beau-père est plus indulgent que toi, dis-je. Alfred répète souvent que Phili « n’est pas un mauvais drôle ».
Geneviève prit feu.
— Il tient aussi Alfred : le gendre a corrompu le beau-père, c’est bien connu en ville : on les a rencontrés ensemble, avec des filles… Quelle honte ! c’était un des chagrins qui rongeaient maman…
Geneviève s’essuyait les yeux. Hubert crut que je voulais détourner leur attention de l’essentiel :
— Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, Geneviève, dit-il d’un ton irrité. On dirait qu’il n’y a que toi et les tiens au monde.
Furieuse, elle protesta « qu’elle voudrait bien savoir qui était le plus égoïste des deux ». Elle ajouta :
— Bien sûr, chacun pense à ses enfants d’abord. J’ai toujours tout fait pour Janine, et je m’en vante, comme maman a tout fait pour nous. Je me jetterais au feu…
Son frère l’interrompit, de ce ton âpre où je me reconnaissais, pour dire : « qu’elle y jetterait les autres aussi ».
Que cette dispute, naguère, m’eût diverti ! J’aurais salué avec joie les signes annonciateurs d’une bataille sans merci autour des quelques bribes d’héritage dont je ne fusse pas parvenu à les frustrer. Mais je n’éprouvais plus qu’un peu de dégoût, de l’ennui… Que cette question soit vidée une fois pour toutes ! Qu’ils me laissent mourir en paix !
— C’est étrange, mes enfants, leur dis-je, que je finisse par faire ce qui m’a toujours paru être la plus grande folie…
Ah ! ils ne songeaient plus à se battre ! Ils tournaient vers moi des yeux durs et méfiants. Ils attendaient ; ils se mettaient en garde.
— Moi qui m’étais toujours proposé en exemple le vieux métayer, dépouillé de son vivant, et que sa progéniture laisse crever de faim… Et lorsque l’agonie dure trop longtemps, on ajoute des édredons, on le couvre jusqu’à la bouche…
— Père, je t’en supplie…
Ils protestaient avec une expression d’horreur qui n’était pas jouée. Je changeai brusquement de ton :
— Tu vas être occupé, Hubert : les partages seront difficiles. J’ai des dépôts un peu partout, ici, à Paris, à l’étranger. Et les propriétés, les immeubles…
À chaque mot, leurs yeux s’agrandissaient, mais ils ne voulaient pas me croire. Je vis les mains fines d’Hubert s’ouvrir toutes grandes et se refermer.
— Il faut que tout soit fini avant ma mort, en même temps que vous partagerez ce qui vous vient de votre mère. Je me réserve la jouissance de Calèse : la maison et le parc (l’entretien et les réparations à votre charge). Pour les vignes, qu’on ne m’en parle plus. Une rente mensuelle, dont le montant reste à fixer, me sera versée par le notaire… Fais-moi passer mon portefeuille, oui… dans la poche gauche de mon veston.
Hubert me le tendit d’une main tremblante. J’en tirai une enveloppe :
— Tu trouveras là quelques indications sur l’ensemble de ma fortune. Tu peux la porter à maître Arcam… Ou plutôt, non, téléphone-lui de venir, je la lui remettrai moi-même et lui confirmerai, en ta présence, mes volontés.
Hubert prit l’enveloppe et me demanda avec une expression anxieuse :
— Tu te moques de nous ? Non ?
— Va téléphoner au notaire : tu verras bien si je me moque…
Il se précipita vers la porte, puis se reprit :
— Non, dit-il, aujourd’hui ce serait inconvenant… Il faut attendre une semaine.
Il passa une main sur ses yeux ; sans doute avait-il honte, s’efforçait-il de penser à sa mère. Il tournait et retournait l’enveloppe.
— Eh bien, repris-je, ouvre et lis : je t’y autorise.
Il se rapprocha vivement de la fenêtre, fit sauter le cachet. Il lut comme il aurait mangé. Geneviève, n’y tenant plus, se leva et tendit, par dessus l’épaule de son frère, une tête avide.
Je contemplais ce couple fraternel. Il n’y avait rien là qui dût me faire horreur. Un homme d’affaires menacé, un père et une mère de famille retrouvant soudain des millions qu’ils croyaient perdus. Non, ils ne me faisaient pas horreur. Mais ma propre indifférence m’étonnait. Je ressemblais à l’opéré qui se réveille et qui dit qu’il n’a rien senti. J’avais arraché de moi quelque chose à quoi je tenais, croyais-je, par de profondes attaches. Or je n’éprouvais rien que du soulagement, un allégement physique : je respirais mieux. Au fond, que faisais-je, depuis des années, sinon d’essayer de perdre cette fortune, d’en combler quelqu’un qui ne fût pas l’un des miens ? Je me suis toujours trompé sur l’objet de mes désirs. Nous ne savons, pas ce que nous désirons, nous n’aimons pas ce que nous croyons aimer.
J’entendis Hubert dire à sa sœur : « C’est énorme… c’est énorme… c’est une fortune énorme. » Ils échangèrent quelques mots à voix basse ; et Geneviève déclara qu’ils n’acceptaient pas mon sacrifice, qu’ils ne voulaient pas que je me dépouille.
Ces mots « sacrifice », « dépouille » sonnaient étrangement à mes oreilles. Hubert insistait :
— Tu as agi sous le coup de l’émotion d’aujourd’hui. Tu te crois plus malade que tu n’es. Tu n’as pas soixante-dix ans ; on vit très vieux avec ce que tu as. Au bout de quelque temps, tu aurais des regrets. Je te déchargerai, si tu le veux, de tous les soins matériels. Mais garde en paix ce qui t’appartient. Nous ne désirons que ce qui est juste. Nous n’avons jamais cherché que la justice…
La fatigue m’envahissait, ils virent mes yeux se fermer. Je leur dis que ma décision était prise et que je n’en parlerais plus désormais que devant le notaire. Déjà ils gagnaient la porte ; sans tourner la tête, je les rappelai :
— J’oubliais de vous avertir qu’une rente mensuelle de quinze cents francs doit être versée à mon fils Robert, je le lui ai promis. Tu m’en feras souvenir quand nous signerons l’acte.
Hubert rougit. Il n’attendait pas cette flèche. Mais Geneviève n’y vit pas de malice. L’œil rond, elle fit un rapide calcul et dit :
— Dix-huit mille francs par an… Ne trouves-tu pas que c’est beaucoup ?
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