Le Noeud de vipères

François Mauriac · Chapitre 4 sur 20

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Le Noeud de vipères

Chapitre IV

 

Je ne m’étais pas trompé. Ma présence au milieu de vous, hier soir, dérangeait vos plans. La table des enfants était seule joyeuse parce que, le soir du Vendredi-Saint, ils dînent avec du chocolat et des tartines beurrées. Je ne les distingue pas entre eux : ma petite-fille Janine a déjà un enfant qui marche… J’ai donné à tous le spectacle d’un excellent appétit. Tu as fait allusion à ma santé et à mon grand âge pour excuser la côtelette aux yeux des enfants. Ce qui m’a paru assez terrible, c’est l’optimisme d’Hubert. Il se dit assuré que la Bourse remontera avant peu comme un homme pour qui c’est une question de vie ou de mort. Il est tout de même mon fils. Ce quadragénaire est mon fils, je le sais, mais je ne le sens pas. Impossible de regarder cette vérité en face. Si ses affaires tournaient mal pourtant ! Un agent de change, qui donne de tels dividendes, joue et risque gros… Le jour où l’honneur de la famille serait en jeu… L’honneur de la famille ! Voilà une idole à laquelle je ne sacrifierai pas. Que ma décision soit bien prise d’avance. Il faudrait tenir le coup, ne pas s’attendrir. D’autant qu’il restera toujours le vieil oncle Fondaudège qui marcherait, lui, si je ne marchais pas… mais je divague, je bats la campagne… ou plutôt, je me dérobe au rappel de cette nuit où tu as détruit, à ton insu, notre bonheur.

Il est étrange de penser que tu n’en as peut-être pas gardé le souvenir. Ces quelques heures de tièdes ténèbres, dans cette chambre, ont décidé de nos deux destins. Chaque parole que tu disais les séparait un peu plus, et tu ne t’es aperçue de rien. Ta mémoire qu’encombrent mille souvenirs futiles, n’a rien retenu de ce désastre. Songe que pour toi, qui fais profession de croire à la vie éternelle, c’est mon éternité même que tu as engagée et compromise, cette nuit-là. Car notre premier amour m’avait rendu sensible à l’atmosphère de foi et d’adoration qui baignait ta vie. Je t’aimais et j’aimais les éléments spirituels de ton être. Je m’attendrissais quand tu t’agenouillais, dans ta longue chemise d’écolière…

Nous habitions cette chambre où j’écris ces lignes. Pourquoi étions-nous venus au retour de notre voyage de noces, à Calèse, chez ma mère ? (Je n’avais pas accepté qu’elle nous donnât Calèse, qui était son œuvre et qu’elle chérissait.) Je me suis rappelé, depuis, pour en nourrir ma rancune, des circonstances qui d’abord m’avaient échappé ou dont j’avais détourné les yeux. Et d’abord, ta famille avait tiré prétexte de la mort d’un oncle à la mode de Bretagne pour supprimer les fêtes nuptiales. Il était évident qu’elle avait honte d’une alliance aussi médiocre. Le baron Philipot racontait partout qu’à Bagnères-de-Luchon, sa petite belle-sœur s’était « toquée » d’un jeune homme d’ailleurs charmant, plein d’avenir et fort riche, mais d’une origine obscure. « Enfin, disait-il, ce n’est pas une famille. » Il parlait de moi comme si j’avais été un enfant naturel. Mais à tout prendre, il trouvait intéressant que je n’eusse pas de famille dont on pût rougir. Ma vieille mère était, en somme, présentable et semblait vouloir se tenir à sa place. Enfin tu étais, à l’entendre, une petite fille gâtée qui faisait de ses parents ce qu’elle voulait ; et ma fortune s’annonçait assez belle pour que les Fondaudège pussent consentir à ce mariage et fermer les yeux sur le reste.

Lorsque ces ragots me furent rapportés, ils ne m’apprirent rien qu’au fond je ne connusse déjà. Le bonheur me détournait d’y attacher aucune importance ; et il faut avouer que moi-même, j’avais trouvé mon compte à ces noces presque clandestines : où découvrir des garçons d’honneur dans la petite bande famélique dont j’avais été le chef ? Mon orgueil me défendait de faire des avances à mes ennemis d’hier. Ce mariage brillant aurait rendu le rapprochement facile ; mais je me noircis assez, dans cette confession, pour ne pas dissimuler ce trait de mon caractère : l’indépendance, l’inflexibilité. Je ne m’abaisse devant personne, je garde fidélité à mes idées. Sur ce point-là, mon mariage avait éveillé en moi quelques remords. J’avais promis à tes parents de ne rien faire pour te détourner des pratiques religieuses, mais ne m’étais engagé qu’à ne pas m’affilier à la franc-maçonnerie. D’ailleurs vous ne songiez à aucune autre exigence. En ces années-là, la religion ne concernait que les femmes. Dans ton monde, un mari « accompagnait sa femme à la messe » : c’était la formule reçue. Or, à Luchon, je vous avais déjà prouvé que je n’y répugnais pas.

Quand nous revînmes de Venise, en septembre 85, tes parents trouvèrent des prétextes pour ne pas nous recevoir dans leur château de Cenon où leurs amis et ceux des Philipot ne laissaient aucune chambre vide. Nous trouvâmes donc avantageux de nous installer, pour un temps, chez ma mère. Le souvenir de notre dureté à son égard ne nous gênait en rien. Nous consentions à vivre auprès d’elle, dans la mesure où cela nous semblait commode.

Elle se garda bien de triompher. La maison était à nous, disait-elle. Nous pouvions recevoir qui il nous plairait ; elle se ferait petite, on ne la verrait pas. Elle disait : « Je sais disparaître. » Elle disait aussi : « Je suis tout le temps dehors. » En effet, elle s’occupait beaucoup des vignes, des chais, du poulailler, de la lessive. Après les repas, elle montait un instant dans sa chambre, s’excusait quand elle nous retrouvait au salon. Elle frappait avant d’entrer et je dus l’avertir que cela ne se faisait pas. Elle alla jusqu’à t’offrir de conduire le ménage, mais tu ne lui causas pas ce chagrin. Tu n’en avais d’ailleurs aucune envie. Ah ! ta condescendance à son égard ! cette humble gratitude qu’elle t’en gardait !

Tu ne me séparais pas d’elle autant qu’elle l’avait craint. Je me montrais même plus gentil qu’avant le mariage. Nos fous rires l’étonnaient : ce jeune mari heureux, c’était pourtant son fils, si longtemps fermé, si dur. Elle n’avait pas su me prendre, pensait-elle, je lui étais trop supérieur. Tu réparais le mal qu’elle avait fait.

Je me rappelle son admiration quand tu barbouillais de peinture des écrans et des tambourins, quand tu chantais ou que tu jouais au piano, en accrochant toujours aux mêmes endroits, une « romance sans paroles » de Mendelssohn.

Des amies jeunes filles venaient te voir parfois. Tu les avertissais : « Vous verrez ma belle-mère, c’est un type, une vraie dame de la campagne comme il n’y en a plus. » Tu lui trouvais beaucoup de style. Elle avait une façon de parler patois à ses domestiques que tu jugeais d’un très bon ton. Tu allais jusqu’à montrer le daguerréotype où maman, à quinze ans, porte encore le foulard. Tu avais un couplet sur les vieilles familles paysannes « plus nobles que bien des nobles…» Que tu étais conventionnelle en ce temps-là ! C’est la maternité qui t’a rendue à la nature.

Je recule toujours devant le récit de cette nuit. Elle était si chaude que nous n’avions pu laisser les persiennes closes malgré ton horreur des chauves-souris. Nous avions beau savoir que c’était le froissement des feuilles d’un tilleul contre la maison, il nous semblait toujours que quelqu’un respirait au fond de la chambre. Et parfois le vent imitait, dans les frondaisons, le bruit d’une averse. La lune, à son déclin, éclairait le plancher et les pâles fantômes de nos vêtements épars. Nous n’entendions plus la prairie murmurante dont le murmure s’était fait silence.

Tu me disais : « Dormons. Il faudrait dormir…» Mais, autour de notre lassitude, une ombre rôdait. Du fond de l’abîme, nous ne remontions pas seuls. Il surgissait, ce Rodolphe inconnu, que j’éveillais dans ton cœur, dès que mes bras se refermaient sur toi.

Et quand je les rouvrais, nous devinions sa présence. Je ne voulais pas souffrir, j’avais peur de souffrir. L’instinct de conservation joue aussi pour le bonheur. Je savais qu’il ne fallait pas t’interroger. Je laissais ce prénom éclater comme une bulle à la surface de notre vie. Ce qui dormait sous les eaux endormies, ce principe de corruption, ce secret putride, je ne fis rien pour l’arracher à la vase. Mais toi, misérable, tu avais besoin de libérer par des paroles cette passion déçue et qui était restée sur sa faim. Il suffit d’une seule interrogation qui m’échappa :

— Mais enfin, ce Rodolphe, qui était-il ?

— Il y a des choses que j’aurais dû te dire… Oh ! rien de grave, rassure-toi.

Tu parlais d’une voix basse et précipitée. Ta tête ne reposait plus au creux de mon épaule. Déjà l’espace infime qui séparait nos corps étendus, était devenu infranchissable.

Le fils d’une Autrichienne et d’un grand industriel du Nord… Tu l’avais connu à Aix où tu avais accompagné ta grand-mère, l’année qui précéda notre rencontre à Luchon. Il arrivait de Cambridge. Tu ne me le décrivais pas, mais je lui attribuai d’un coup toutes les grâces dont je me savais démuni. Le clair de lune éclairait sur nos draps ma grande main noueuse de paysan, aux ongles courts. Vous n’aviez rien fait de vraiment mal, quoiqu’il fût, disais-tu, moins respectueux que je n’étais. De tes aveux, ma mémoire n’a rien retenu de précis. Que m’importait ? Il ne s’agissait pas de cela. Si tu ne l’avais pas aimé, je me fusse consolé d’une de ces brèves défaites où sombre, d’un seul coup, la pureté d’une enfant. Mais déjà je m’interrogeais : « Moins d’un an après ce grand amour, comment a-t-elle pu m’aimer ? » La terreur me glaçait : « Tout était faux, me disais-je, elle m’avait menti, je n’étais pas délivré. Comment avais-je pu croire qu’une jeune fille m’aimerait ! J’étais un homme qu’on n’aime pas ! »

Les étoiles de l’aube palpitaient encore. Un merle s’éveilla. Le souffle que nous entendions dans les feuilles, bien avant de le sentir sur nos corps, gonflait les rideaux, rafraîchissait mes yeux, comme au temps de mon bonheur. Ce bonheur existait, il y avait dix minutes, – et déjà je pensais : « Le temps de mon bonheur…» Je posai une question :

— Il n’a pas voulu de toi ?

Tu te rebiffas, je me souviens. J’ai encore dans l’oreille cette voix spéciale que tu prenais alors, lorsque ta vanité était en jeu. Naturellement, il était au contraire très emballé, très fier d’épouser une Fondaudège. Mais ses parents avaient appris que tu avais perdu deux frères, tous deux emportés au moment de l’adolescence, par la phtisie. Comme lui-même avait une santé fragile, sa famille fut irréductible.

Je t’interrogeais avec calme. Rien ne t’avertit de ce que tu étais en train de détruire.

— Tout cela, mon chéri, a été providentiel pour nous deux, me disais-tu. Tu sais comme mes parents sont fiers, – un peu ridicules, je le reconnais. Je peux bien te l’avouer : pour que notre bonheur ait été possible, il a fallu que ce mariage manqué leur ait porté à la tête. Tu n’ignores pas l’importance qu’on attache, dans notre monde, à ce qui touche la santé, dès qu’il s’agit de mariage. Maman s’imaginait que toute la ville connaissait mon aventure. Personne ne voudrait plus m’épouser. Elle avait cette idée fixe que je resterais fille. Quelle vie elle m’a fait mener pendant plusieurs mois ! Comme si je n’avais pas eu assez de mon chagrin… Elle avait fini par nous persuader, papa et moi, que je n’étais pas « mariable ».

Je retenais toute parole qui t’eût mise en défiance. Tu me répétais que tout cela avait été providentiel pour notre amour.

— Je t’ai aimé tout de suite, dès que je t’ai vu. Nous avions beaucoup prié à Lourdes avant d’aller à Luchon. J’ai compris, en te voyant, que nous étions exaucées.

Tu ne pressentais pas l’irritation qu’éveillaient en moi de telles paroles. Vos adversaires se font en secret de la religion une idée beaucoup plus haute que vous ne l’imaginez et qu’ils ne le croient eux-mêmes. Sans cela, pourquoi seraient-ils blessés de ce que vous la pratiquez bassement ? À moins qu’il paraisse tout simple à vos yeux de demander même les biens temporels à ce Dieu que vous appelez Père ?… Mais qu’importe tout cela ? Il ressortait de tes propos que ta famille et toi vous étiez jetés avidement sur le premier limaçon rencontré.

À quel point notre mariage était disproportionné, je n’en avais jamais eu conscience jusqu’à cette minute. Il avait fallu que ta mère fût frappée de folie et qu’elle l’eût communiquée à ton père et à toi… Tu m’apprenais que les Philipot avaient été jusqu’à te menacer de reniement si tu m’épousais. Oui, à Luchon, tandis que nous nous moquions de cet imbécile, il avait tout fait pour décider les Fondaudège à une rupture.

— Mais je tenais à toi, mon chéri, il en a été pour ses frais. Tu me répétas à plusieurs reprises que, certes, tu ne regrettais rien. Je te laissais parler. Je retenais mon souffle. Tu n’aurais pas été heureuse, assurais-tu, avec ce Rodolphe. Il était trop beau, il n’aimait pas, il se laissait aimer. N’importe qui te l’aurait pris.

Tu ne t’apercevais pas que ta voix même changeait dès que tu le nommais, – moins aiguë, avec une sorte de tremblement, de roucoulement, comme si d’anciens soupirs demeuraient en suspens dans ta poitrine, que le nom seul de Rodolphe libérait.

Il ne t’aurait pas rendue heureuse, parce qu’il était beau, charmant, aimé. Cela signifiait que moi, je serais ta joie grâce à mon visage ingrat, à cet abord revêche qui éloignait les cœurs. Il avait ce genre insupportable des garçons qui ont été à Cambridge, disais-tu, et qui singent les manières anglaises… Préférais-tu un mari incapable de choisir l’étoffe d’un costume, de nouer une cravate, – qui haïssait les sports, qui ne pratiquait pas cette frivolité savante, cet art d’éluder les propos graves, les confessions, les aveux, cette science de vivre heureux et avec grâce ? Non, tu l’avais pris, ce malheureux, parce qu’il se trouvait là, cette année où ta mère, en proie au retour d’âge, s’était persuadée que tu n’étais pas « mariable », – parce que tu ne voulais ni ne pouvais demeurer fille six mois de plus, parce qu’il avait assez d’argent pour que ce fût une suffisante excuse aux yeux du monde…

Je retenais ma respiration précipitée, je serrais les poings, je mordais ma lèvre inférieure. Quand il m’arrive aujourd’hui de me faire horreur à moi-même au point de ne pouvoir plus supporter mon cœur ni mon corps, ma pensée va à ce garçon de 1885, à cet époux de vingt-trois ans, les deux bras ramenés contre sa poitrine et qui étouffait avec rage son jeune amour.

Je grelottais. Tu t’en aperçus et t’interrompis.

— Tu as froid, Louis ?

Je répondis que ce n’était qu’un frisson. Ce n’était rien.

— Tu n’es pas jaloux, au moins ? Ce serait trop bête…

Je ne mentis pas en te jurant qu’il n’y avait pas en moi trace de jalousie. Comment aurais-tu compris que le drame se jouait au delà de toute jalousie ?

Bien loin de pressentir à quelle profondeur j’étais touché, tu t’inquiétais pourtant de mon silence. Ta main chercha mon front dans l’ombre, caressa mon visage. Bien qu’il ne fût mouillé d’aucune larme, peut-être cette main ne reconnut-elle pas les traits familiers, dans cette dure face aux mâchoires serrées. Pour allumer la bougie, tu te couchas à demi sur moi ; tu n’arrivais pas à faire prendre l’allumette. J’étouffais sous ton corps odieux.

— Qu’as-tu ? Ne reste pas sans rien dire : tu me fais peur.

Je feignis l’étonnement. Je t’assurai que je n’avais rien qui pût t’inquiéter.

— Que tu es bête, mon chéri, de me faire peur ! J’éteins. Je dors.

Tu ne parlas plus. Je regardais naître ce jour nouveau, ce jour de ma nouvelle vie. Les hirondelles criaient dans les tuiles. Un homme traversait la cour, traînant ses sabots. Tout ce que j’entends encore après quarante-cinq années, je l’entendais : les coqs, les cloches, un train de marchandises sur le viaduc ; et tout ce que je respirais, je le respire encore : ce parfum que j’aime, cette odeur de cendre du vent lorsqu’il y avait eu, du côté de la mer, des landes incendiées. Soudain, je me redressai à demi.

— Isa, le soir où tu as pleuré, le soir où nous étions sur ce banc, dans les lacets de Superbagnères, c’était à cause de lui ?

Comme tu ne répondais rien, je saisis ton bras que tu dégageas, avec un grognement presque animal. Tu te retournas sur le flanc. Tu dormais dans tes longs cheveux. Saisie par la fraîcheur de l’aube, tu avais tiré les draps, en désordre, sur ton corps ramassé, pelotonné comme dorment les jeunes bêtes. À quoi bon te tirer de ce sommeil d’enfant ? Ce que je voulais apprendre de ta bouche, ne le savais-je déjà ?

Je me levai sans bruit, j’allai pieds nus, jusqu’à la glace de l’armoire et me contemplai, comme si j’eusse été un autre, ou plutôt comme si j’étais redevenu moi-même : l’homme qu’on n’avait pas aimé, celui pour qui personne au monde n’avait souffert. Je m’apitoyais sur ma jeunesse ; ma grande main de paysan glissa le long de ma joue non rasée, déjà assombrie d’une barbe dure, aux reflets roux.

Je me vêtis en silence et descendis au jardin. Maman était dans l’allée des roses. Elle se levait avant les domestiques pour aérer la maison. Elle me dit :

— Tu profites de la fraîcheur ?

Et, me montrant la brume qui couvrait la plaine :

— Il fera accablant aujourd’hui. À huit heures, je fermerai tout.

Je l’embrassai avec plus de tendresse que d’habitude. Elle dit à mi-voix : « Mon chéri…» Mon cœur (cela t’étonne que je parle de mon cœur ?) mon cœur était près d’éclater. Des mots hésitants me vinrent aux lèvres… Par où commencer ? Qu’aurait-elle compris ? Le silence est une facilité à laquelle je succombe toujours.

Je descendis vers la terrasse. De grêles arbres à fruits se dessinaient vaguement au-dessus des vignes. L’épaule des collines soulevait la brume, la déchirait. Un clocher naissait du brouillard, puis l’église à son tour en sortait, comme un corps vivant. Toi qui t’imagines que je n’ai jamais rien compris à toutes ces choses… j’éprouvais pourtant, à cette minute, qu’une créature rompue comme je l’étais peut chercher la raison, le sens de sa défaite ; qu’il est possible que cette défaite renferme une signification, que les événements, surtout dans l’ordre du cœur, sont peut-être des messagers dont il faut interpréter le secret… Oui, j’ai été capable, à certaines heures de ma vie, d’entrevoir ces choses qui auraient dû me rapprocher de toi.

D’ailleurs, ce ne dut être, ce matin-là, que l’émotion de quelques secondes. Je me vois encore remontant vers la maison. Il n’était pas huit heures et, déjà, le soleil tapait dur. Tu étais à ta fenêtre, la tête penchée, tenant tes cheveux d’une main et de l’autre, tu les brossais. Tu ne me voyais pas. Je demeurai, un instant, la tête levée vers toi, en proie à une haine dont je crois sentir le goût d’amertume dans la bouche, après tant d’années.

Je courus jusqu’à mon bureau, j’ouvris le tiroir fermé à clef ; j’en tirai un petit mouchoir froissé, le même qui avait servi à essuyer tes larmes, le soir de Superbagnères, et que, pauvre idiot, j’avais pressé contre ma poitrine. Je le pris, j’y attachai une pierre, comme j’eusse fait à un chien vivant que j’aurais voulu noyer, et je le jetai dans cette mare que, chez nous, on appelle « gouttiu ».

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