Le Noeud de vipères
Chapitre VII
Tant que nos trois petits demeurèrent dans les limbes de la première enfance, notre inimitié resta donc voilée : l’atmosphère chez nous était pesante. Ton indifférence à mon égard, ton détachement de tout ce qui me concernait t’empêchaient d’en souffrir et même de la sentir. Je n’étais d’ailleurs jamais là. Je déjeunais seul à onze heures, pour arriver au Palais avant midi. Les affaires me prenaient tout entier et le peu de temps dont j’eusse pu disposer en famille, tu devines à quoi je le dépensais. Pourquoi cette débauche affreusement simple, dépouillée de tout ce qui, d’habitude, lui sert d’excuse, réduite à sa pure horreur, sans ombre de sentiment, sans le moindre faux semblant de tendresse ? J’aurais pu avoir aisément de ces aventures que le monde admire. Un avocat de mon âge, comment n’eût-il pas connu certaines sollicitations ? Bien des jeunes femmes, au delà de l’homme d’affaires, voulaient émouvoir l’homme… Mais j’avais perdu la foi dans les créatures, ou plutôt dans mon pouvoir de plaire à aucune d’elles. À première vue, je décelais l’intérêt qui animait celles dont je sentais la complicité, dont je percevais l’appel. L’idée préconçue qu’elles cherchent toutes à s’assurer une position, me glaçait. Pourquoi ne pas avouer qu’à la certitude tragique d’être quelqu’un qu’on n’aime pas, s’ajoutait la méfiance du riche qui a peur d’être dupe, qui redoute qu’on l’exploite ? Toi, je t’avais « pensionnée » ; tu me connaissais trop pour attendre de moi un sou de plus que la somme fixée. Elle était assez ronde et tu ne la dépassais jamais. Je ne sentais aucune menace de ce côté-là. Mais les autres femmes ! J’étais de ces imbéciles qui se persuadent qu’il existe d’une part les amoureuses désintéressées, et de l’autre les rouées qui ne cherchent que l’argent. Comme si dans la plupart des femmes, l’inclination amoureuse n’allait de pair avec le besoin d’être soutenues, protégées, gâtées ! À soixante-huit ans, je revois avec une lucidité qui, à certaines heures, me ferait hurler, tout ce que j’ai repoussé, non par vertu mais par méfiance et ladrerie. Les quelques liaisons ébauchées tournaient court, soit que mon esprit soupçonneux interprétât mal la plus innocente demande, soit que je me rendisse odieux par ces manies que tu connais trop bien : ces discussions au restaurant ou avec les cochers au sujet des pourboires. J’aime à savoir d’avance ce que je dois payer. J’aime que tout soit tarifé ; oserais-je avouer cette honte ? Ce qui me plaisait dans la débauche, c’était peut-être qu’elle fût à prix fixe. Mais chez un tel homme, quel lien pourrait subsister entre le désir du cœur et le plaisir ? Les désirs du cœur, je n’imaginais plus qu’ils pussent être jamais comblés ; je les étouffais à peine nés. J’étais passé maître dans l’art de détruire tout sentiment, à cette minute exacte où la volonté joue un rôle décisif dans l’amour, où au bord de la passion, nous demeurons encore libres de nous abandonner ou de nous reprendre. J’allais au plus simple, – à ce qui s’obtient pour un prix convenu. Je déteste qu’on me roule ; mais ce que je dois, je le paie. Vous dénoncez mon avarice ; il n’empêche que je ne puis souffrir d’avoir des dettes : je règle tout comptant ; mes fournisseurs le savent et me bénissent. L’idée m’est insupportable de devoir la moindre somme. C’est ainsi que j’ai compris « l’amour » : donnant, donnant… Quel dégoût !
Non, j’appuie sur le trait ; je me salis moi-même : j’ai aimé, peut-être ai-je été aimé… En 1919, au déclin de ma jeunesse. À quoi bon passer cette aventure sous silence ? Tu l’as connue, tu as su t’en souvenir le jour où tu m’as mis le marché en main.
J’avais sauvé cette petite institutrice à l’instruction (elle était poursuivie pour infanticide). Elle s’est d’abord donnée par gratitude ; mais ensuite… Oui, oui, j’ai connu l’amour, cette année-là ; c’est mon insatiabilité qui a tout perdu. Ce n’était pas assez de la maintenir dans la gêne, presque dans la misère ; il fallait qu’elle fût toujours à ma disposition, qu’elle ne vît personne, que je pusse la prendre, la laisser, la retrouver, au hasard de mes caprices, et durant mes rares loisirs. C’était ma chose. Mon goût de posséder, d’user, d’abuser, s’étend aux humains. Il m’aurait fallu des esclaves. Une seule fois, j’ai cru avoir trouvé cette victime, à la mesure de mon exigence. Je surveillais jusqu’à ses regards… Mais j’oubliais ma promesse de ne pas t’entretenir de ces choses. Elle est partie pour Paris, elle n’en pouvait plus.
« S’il n’y avait que nous avec qui tu ne pusses t’entendre, m’as-tu souvent répété, mais tout le monde te redoute et te fuit, Louis, tu le vois bien ! » Oui, je le voyais… Au Palais, j’ai toujours été un solitaire. Ils m’ont élu le plus tard possible au Conseil de l’Ordre. Après tous les crétins qu’ils m’ont préférés, je n’aurais pas voulu du Bâtonnat. Au fond, en ai-je jamais eu envie ? Il aurait fallu représenter, recevoir. Ce sont des honneurs qui coûtent gros ; le jeu n’en vaut pas la chandelle. Toi, tu le désirais à cause des enfants. Jamais tu n’as rien désiré pour moi-même : « Fais-le pour les enfants. »
L’année qui suivit notre mariage, ton père eut sa première attaque, et le château de Cenon nous fut fermé. Très vite, tu adoptas Calèse. De moi, tu n’as vraiment accepté que mon pays. Tu as pris racine dans ma terre sans que nos racines se puissent rejoindre. Tes enfants ont passé dans cette maison, dans ce jardin, toutes leurs vacances. Notre petite Marie y est morte ; et bien loin que cette mort t’en ait donné l’horreur, tu attaches à la chambre où elle a souffert un caractère sacré. C’est ici que tu as couvé ta couvée, que tu as soigné les maladies, que tu as veillé près des berceaux, que tu as eu maille à partir avec des nurses et des institutrices. C’est entre ces pommiers que les cordes tendues supportaient les petites robes de Marie, toutes ces candides lessives. C’est dans ce salon que l’abbé Ardouin groupait autour du piano les enfants et leur faisait chanter des chœurs qui n’étaient pas toujours des cantiques, pour éviter ma colère.
Fumant devant la maison, les soirs d’été, j’écoutais leurs voix pures, cet air de Lulli : « . Ah ! que ces bois, ces rochers, ces fontaines…» Calme bonheur dont je me savais exclu, zone de pureté et de rêve qui m’était interdite. Tranquille amour, vague assoupie qui venait mourir à quelques pas de mon rocher.
J’entrais au salon, et les voix se taisaient. Toute conversation s’interrompait à mon approche. Geneviève s’éloignait avec un livre. Seule, Marie n’avait pas peur de moi ; je l’appelais et elle venait ; je la prenais de force dans mes bras, mais elle s’y blottissait volontiers. J’entendais battre son cœur d’oiseau. À peine lâchée, elle s’envolait dans le jardin… Marie !
Très tôt, les enfants s’inquiétèrent de mon absence à la messe, de ma côtelette du vendredi. Mais la lutte entre nous deux, sous leurs regards, ne connut qu’un petit nombre d’éclats terribles, où je fus le plus souvent battu. Après chaque défaite, une guerre souterraine se poursuivait. Calèse en fut le théâtre, car à la ville je n’étais jamais là. Mais les vacances du Palais coïncidant avec celles du collège, août et septembre nous réunissaient ici.
Je me rappelle ce jour où nous nous heurtâmes de front (à propos d’une plaisanterie que j’avais faite devant Geneviève qui récitait son Histoire Sainte) : je revendiquai mon droit de défendre l’esprit de mes enfants, et tu m’opposas le devoir de protéger leur âme. J’avais été battu, une première fois, en acceptant qu’Hubert fût confié aux Pères Jésuites, et les petites aux Dames du Sacré-Cœur. J’avais cédé au prestige qu’ont gardé toujours à mes yeux les traditions de la famille Fondaudège. Mais j’avais soif de revanche ; et aussi, ce qui m’importait, ce jour-là, c’était d’avoir mis le doigt sur le seul sujet qui pût te jeter hors des gonds, sur ce qui t’obligeait à sortir de ton indifférence, et qui me valait ton attention, fût-elle haineuse. J’avais enfin trouvé un lieu de rencontre. Enfin, je te forçais à en venir aux mains. Naguère, l’irréligion n’avait été pour moi qu’une forme vide où j’avais coulé mes humiliations de petit paysan enrichi, méprisé par ses camarades bourgeois ; je l’emplissais maintenant de ma déception amoureuse et d’une rancune presque infinie.
La dispute se ralluma pendant le déjeuner (je te demandai quel plaisir pouvait prendre l’Être éternel à te voir manger de la truite saumonée plutôt que du bœuf bouilli). Tu quittas la table. Je me souviens du regard de nos enfants. Je te rejoignis dans ta chambre. Tes yeux étaient secs ; tu me parlas avec le plus grand calme. Je compris, ce jour-là, que ton attention ne s’était pas détournée de ma vie autant que je l’avais cru. Tu avais mis la main sur des lettres : de quoi obtenir une séparation. « Je suis restée avec toi à cause des enfants. Mais si ta présence doit être une menace pour leur âme, je n’hésiterai pas. »
Non, tu n’aurais pas hésité à me laisser, moi et mon argent. Aussi intéressée que tu fusses, il n’était pas de sacrifice à quoi tu n’aurais consenti pour que demeurât intact, dans ces petits, le dépôt du dogme, cet ensemble d’habitudes, de formules, – cette folie.
Je ne détenais pas encore la lettre d’injures que tu m’adressas après la mort de Marie. Tu étais la plus forte. Ma position, d’ailleurs, eût été dangereusement ébranlée par un procès entre nous : à cette époque, et en province, la société ne plaisantait pas sur ce sujet. Le bruit courait déjà que j’étais franc-maçon ; mes idées me mettaient en marge du monde ; sans le prestige de ta famille, elles m’eussent fait le plus grand tort. Et surtout… en cas de séparation, il aurait fallu rendre les Suez de ta dot. Je m’étais accoutumé à considérer ces valeurs comme miennes. L’idée d’avoir à y renoncer m’était horrible (sans compter la rente que nous faisait ton père…).
Je filai doux, et souscrivis à toutes tes exigences, mais je décidai de consacrer mes loisirs à la conquête des enfants. Je pris cette résolution au début d’août 1896 ; ces tristes et ardents étés d’autrefois se confondent dans mon esprit, et les souvenirs que je te rappelle ici s’étendent environ sur cinq années (1895-1900).
Je ne croyais pas qu’il fût difficile de reprendre en main ces petits. Je comptais sur le prestige du père de famille, sur mon intelligence. Un garçon de dix ans, deux petites filles, ce ne serait qu’un jeu, pensai-je, de les attirer à moi. Je me souviens de leur étonnement et de leur inquiétude, le jour où je leur proposai de faire avec papa une grande promenade. Tu étais assise dans la cour, sous le tilleul argenté ; ils t’interrogèrent du regard.
— Mais, mes chéris, vous n’avez pas à me demander la permission.
Nous partîmes. Comment faut-il parler aux enfants ? Moi qui suis accoutumé à tenir tête au Ministère public, ou au défenseur quand je plaide pour la partie civile, à toute une salle hostile, et qu’aux assises le président redoute, les enfants m’intimident, les enfants et aussi les gens du peuple, même ces paysans dont je suis le fils. Devant eux je perds pied, je balbutie.
Les petits étaient gentils avec moi, mais sur leur garde. Tu avais occupé d’avance ces trois cœurs, tu en tenais les issues. Impossible d’y avancer sans ta permission. Trop scrupuleuse pour me diminuer à leurs yeux, tu ne leur avais pas caché qu’il fallait beaucoup prier pour « pauvre papa ». Quoi que je fisse, j’avais ma place dans leur système du monde : j’étais le pauvre papa pour lequel il faut beaucoup prier et dont il faut obtenir la conversion. Tout ce que je pouvais dire ou insinuer touchant la religion, renforçait l’image naïve qu’ils se faisaient de moi.
Ils vivaient dans un monde merveilleux, jalonné de fêtes pieusement célébrées. Tu obtenais tout d’eux en leur parlant de la Première Communion qu’ils venaient de faire, ou à laquelle ils se préparaient. Lorsqu’ils chantaient, le soir, sur le perron de Calèse, ce n’était pas toujours des airs de Lulli qu’il me fallait entendre, mais des cantiques. Je voyais de loin votre groupe confus et, quand il y avait clair de lune, je distinguais trois petites figures levées. Mes pas, sur le gravier, interrompaient les chants.
Chaque dimanche, le remue-ménage des départs pour la messe m’éveillait. Tu avais toujours peur de la manquer. Les chevaux s’ébrouaient. On appelait la cuisinière qui était en retard. Un des enfants avait oublié son paroissien. Une voix aiguë criait : « C’est quel dimanche après la Pentecôte ? »
Au retour, ils venaient m’embrasser et me trouvaient encore au lit. La petite Marie, qui avait dû réciter à mon intention toutes les prières qu’elle avait apprises, me regardait attentivement dans l’espoir, sans doute, de constater une légère amélioration de mon état spirituel.
Elle seule ne m’irritait pas. Alors que ses deux aînés s’installaient déjà dans les croyances que tu pratiquais, avec cet instinct bourgeois du confort qui leur ferait, plus tard, écarter toutes les vertus héroïques, toute la sublime folie chrétienne, il y avait au contraire, chez Marie, une ferveur touchante, une tendresse de cœur pour les domestiques, pour les métayers, pour les pauvres. On disait d’elle : « Elle donnerait tout ce qu’elle a ; l’argent ne lui tient pas aux doigts. C’est très joli, mais ce sera tout de même à surveiller…» On disait encore : « Personne ne lui résiste, pas même son père. » Elle venait d’elle-même sur mes genoux, le soir. Une fois, elle s’endormit contre mon épaule. Ses boucles chatouillaient ma joue. Je souffrais de l’immobilité et j’avais envie de fumer. Je ne bougeais pas cependant. Quand, à neuf heures, sa bonne vint la chercher, je la montai jusqu’à sa chambre, et vous me regardiez tous avec stupeur, comme si j’avais été ce fauve qui léchait les pieds des petites martyres. Peu de jours après, le matin du 14 août, Marie me dit (tu sais comme font les enfants) :
— Promets-moi de faire ce que je vais te demander… promets d’abord, je te dirai après…
Elle me rappela que tu chantais, le lendemain, à la messe d’onze heures, et que ce serait gentil de venir t’entendre.
— Tu as promis ! tu as promis ! répétait-elle en m’embrassant. C’est juré !
Elle prit le baiser que je lui rendis pour un acquiescement. Toute la maison était avertie. Je me sentais observé. Monsieur irait à la messe demain, lui qui ne mettait jamais les pieds à l’église ! C’était un événement d’une portée immense.
Je me mis à table, le soir, dans un état d’irritation que je ne pus longtemps dissimuler. Hubert te demanda je ne sais plus quel renseignement au sujet de Dreyfus. Je me souviens d’avoir protesté avec fureur contre ce que tu lui répondis. Je quittai la table et ne reparus pas. Ma valise prête, je pris, à l’aube du 15 août, le train de six heures et passai une journée terrible dans un Bordeaux étouffant et désert.
Il est étrange qu’après cela vous m’ayez revu à Calèse. Pourquoi ai-je toujours passé mes vacances avec vous au lieu de voyager ? Je pourrais imaginer de belles raisons. Au vrai, il s’agissait pour moi de ne pas faire double dépense. Je n’ai jamais cru qu’il fût possible de partir en voyage et de prodiguer tant d’argent sans avoir, au préalable, renversé la marmite et fermé la maison. Je n’aurais pris aucun plaisir à courir les routes, sachant que je laissais derrière moi tout le train du ménage. Je finissais donc par revenir au râtelier commun. Du moment que ma pitance était servie à Calèse, comment serais-je allé me nourrir ailleurs ? Tel était l’esprit d’économie que ma mère m’avait légué et dont je faisais une vertu.
Je rentrai donc, mais dans un état de rancœur contre lequel Marie même demeura sans pouvoir. Et j’inaugurai contre toi une nouvelle tactique. Bien loin d’attaquer de front tes croyances, je m’acharnais, dans les moindres circonstances, à te mettre en contradiction avec ta foi. Ma pauvre Isa, bonne chrétienne que tu fusses, avoue que j’avais beau jeu. Que charité soit synonyme d’amour, tu l’avais oublié, si tu l’avais jamais su. Sous ce nom, tu englobais un certain nombre de devoirs envers les pauvres dont tu t’acquittais avec scrupule, en vue de ton éternité. Je reconnais que tu as beaucoup changé sur ce chapitre : maintenant, tu soignes les cancéreuses, c’est entendu ! Mais, à cette époque, les pauvres – tes pauvres – une fois secourus, tu ne t’en trouvais que plus à l’aise pour exiger ton dû des créatures vivant sous ta dépendance. Tu ne transigeais pas sur le devoir des maîtresses de maison qui est d’obtenir le plus de travail pour le moins d’argent possible. Cette misérable vieille qui passait, le matin, avec sa voiture de légumes, et à qui tu aurais fait la charité largement si elle t’avait tendu la main, ne te vendait pas une salade que tu n’eusses mis ton honneur à rogner de quelques sous son maigre profit.
Les plus timides invites des domestiques et des travailleurs pour une augmentation de salaire suscitaient d’abord en toi une stupeur, puis une indignation dont la véhémence faisait ta force et t’assurait toujours le dernier mot. Tu avais une espèce de génie pour démontrer à ces gens qu’ils n’avaient besoin de rien. Dans ta bouche, une énumération indéfinie multipliait les avantages dont ils jouissaient : « Vous avez le logement, une barrique de vin, la moitié d’un cochon que vous nourrissez avec mes pommes de terre, un jardin pour faire venir des légumes. » Les pauvres diables n’en revenaient pas d’être si riches. Tu assurais que ta femme de chambre pouvait mettre intégralement à la Caisse d’Épargne les quarante francs que tu lui allouais par mois : « Elle a toutes mes vieilles robes, tous mes jupons, tous mes souliers. À quoi lui servirait l’argent ? Elle en ferait des cadeaux à sa famille…»
D’ailleurs tu les soignais avec dévouement s’ils étaient malades ; tu ne les abandonnais jamais ; et je reconnais qu’en général tu étais toujours estimée et souvent même aimée de ces gens qui méprisent les maîtres faibles. Tu professais, sur toutes ces questions, les idées de ton milieu et de ton époque. Mais tu ne t’étais jamais avoué que l’Évangile les condamne : « Tiens, disais-je, je croyais que le Christ avait dit…» Tu t’arrêtais court, déconcertée, furieuse à cause des enfants. Tu finissais toujours par tomber dans le panneau : « Il ne faut pas prendre au pied de la lettre…» balbutiais-tu. Sur quoi je triomphais aisément et t’accablais d’exemples pour te prouver que la sainteté consiste justement à suivre l’Évangile au pied de la lettre. Si tu avais le malheur de protester que tu n’étais pas une sainte, je te citais le précepte : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. »
Avoue, ma pauvre Isa, que je t’ai fait du bien à ma façon et que si aujourd’hui tu soignes les cancéreux, ils me le doivent en partie ! À cette époque, ton amour pour tes enfants t’accaparait tout entière ; ils dévoraient tes réserves de bonté, de sacrifice. Ils t’empêchaient de voir les autres hommes. Ce n’était pas seulement de moi qu’ils t’avaient détournée, mais du reste du monde. À Dieu même, tu ne pouvais plus parler que de leur santé et de leur avenir. C’était là que j’avais la partie belle. Je te demandais s’il ne fallait pas, du point de vue chrétien, souhaiter pour eux toutes les croix, la pauvreté, la maladie. Tu coupais court : « Je ne te réponds plus, tu parles de ce que tu ne connais pas…»
Mais, pour ton malheur, il y avait là le précepteur des enfants, un séminariste de vingt-trois ans, l’abbé Ardouin, dont j’invoquais sans pitié le témoignage et que j’embarrassais fort, car je ne le faisais intervenir que lorsque j’étais sûr d’avoir raison, et il était incapable, dans ces sortes de débats, de ne pas livrer toute sa pensée. À mesure que l’affaire Dreyfus se développa, j’y trouvai mille sujets de dresser contre toi le pauvre abbé : « Pour un misérable Juif, désorganiser l’armée…» disais-tu. Cette seule parole déchaînait ma feinte indignation et je n’avais de cesse que je n’eusse obligé l’abbé Ardouin à confesser qu’un chrétien ne peut souscrire à la condamnation d’un innocent, fût-ce pour le salut du pays.
Je n’essayais d’ailleurs pas de vous convaincre, toi et les enfants, qui ne connaissiez l’Affaire que par les caricatures des bons journaux. Vous formiez un bloc inentamable. Même quand j’avais l’air d’avoir raison, vous ne doutiez pas que ce ne fût à force de ruse. Vous en étiez venus à garder le silence devant moi. À mon approche, comme il arrive encore aujourd’hui, les discussions s’arrêtaient net ; mais quelquefois vous ne saviez pas que je me cachais derrière un massif d’arbustes, et tout à coup j’intervenais avant que vous ayez pu battre en retraite et vous obligeais à accepter le combat.
— C’est un saint garçon, disais-tu de l’abbé Ardouin, mais un véritable enfant qui ne croit pas au mal. Mon mari joue avec lui comme le chat avec la souris ; voilà pourquoi il le supporte, malgré son horreur des soutanes.
Au vrai, j’avais consenti d’abord à la présence d’un précepteur ecclésiastique, parce qu’aucun civil n’aurait accepté cent cinquante francs pour toutes les vacances. Les premiers jours, j’avais pris ce grand jeune homme noir et myope, perclus de timidité, pour un être insignifiant et je n’y prêtais pas plus d’attention qu’à un meuble. Il faisait travailler les enfants, les menait en promenade, mangeait peu, et ne disait mot. Il montait dans sa chambre, la dernière bouchée avalée. Parfois, quand la maison était vide, il se mettait au piano. Je n’entends rien à la musique, mais, comme tu disais : « Il faisait plaisir. »
Sans doute n’as-tu pas oublié un incident dont tu ne t’es jamais douté qu’il créa, entre l’abbé Ardouin et moi, un secret courant de sympathie. Un jour, les enfants signalèrent l’approche du curé. Aussitôt selon ma coutume, je pris la fuite du côté des vignes. Mais Hubert vint m’y rejoindre de ta part : le curé avait une communication urgente à me faire. Je repris, en maugréant, le chemin de la maison, car je redoutais fort ce petit vieillard. Il venait, me dit-il, décharger sa conscience. Il nous avait recommandé l’abbé Ardouin comme un excellent séminariste dont le sous-diaconat avait été remis pour des raisons de santé. Or il venait d’apprendre, au cours de la retraite ecclésiastique, que ce retard devait être attribué à une mesure disciplinaire. L’abbé Ardouin, quoique très pieux, était fou de musique, et il avait découché, entraîné par un de ses camarades, pour entendre, au Grand Théâtre, un concert de charité. Bien qu’ils fussent en civil, on les avait reconnus et dénoncés. Ce qui mit le comble au scandale, ce fut que l’interprète de Thaïs, Mme Georgette Lebrun, figurait au programme ; à l’aspect de ses pieds nus, de sa tunique grecque, maintenue sous les bras par une ceinture d’argent (« et c’était tout, disait-on, pas même de minuscules épaulettes ! »), il y avait eu un « oh ! » d’indignation. Dans la loge de l’Union, un vieux monsieur s’écria : « C’est tout de même un peu fort… où sommes-nous ? » Voilà ce qu’avaient vu l’abbé Ardouin et son camarade ! L’un des délinquants fut chassé sur l’heure. Celui-ci avait été pardonné : c’était un sujet hors ligne ; mais ses supérieurs l’avaient retardé de deux ans.
Nous fûmes d’accord pour protester que l’abbé gardait toute notre confiance. Mais le curé n’en témoigna pas moins, désormais, une grande froideur au séminariste qui, disait-il, l’avait trompé. Tu te rappelles cet incident, mais ce que tu as toujours ignoré, c’est que ce soir-là, comme je fumais sur la terrasse, je vis venir vers moi, dans le clair de lune, la maigre silhouette noire du coupable. Il m’aborda avec gaucherie et me demanda pardon de s’être introduit chez moi sans m’avoir averti de son indignité. Comme je lui assurais que son escapade me le rendait plutôt sympathique, il protesta avec une soudaine fermeté et plaida contre lui-même. Je ne pouvais, disait-il, mesurer l’étendue de sa faute : il avait péché à la fois contre l’obéissance, contre sa vocation, contre les mœurs. Il avait commis le péché de scandale ; ce ne serait pas trop de toute sa vie pour réparer ce qu’il avait fait… Je vois encore cette longue échine courbée, son ombre, dans le clair de lune, coupée en deux par le parapet de la terrasse.
Aussi prévenu que je fusse contre les gens de sa sorte, je ne pouvais soupçonner, devant tant de honte et de douleur, la moindre hypocrisie. Il s’excusait de son silence à notre égard sur la nécessité où il se fût trouvé de demeurer pendant deux mois à la charge de sa mère, très pauvre veuve qui faisait des journées à Libourne. Comme je lui répondais qu’à mon avis rien ne l’obligeait à nous avertir d’un incident qui concernait la discipline du séminaire, il me prit la main et me dit ces paroles inouïes, que j’entendais pour la première fois de ma vie et qui me causèrent une sorte de stupeur :
— Vous êtes très bon.
Tu connais mon rire, ce rire qui, même au début de notre vie commune, te portait sur les nerfs, – si peu communicatif que, dans ma jeunesse, il avait le pouvoir de tuer autour de moi toute gaîté. Il me secouait, ce soir-là, devant ce grand séminariste interdit. Je pus enfin parler :
— Vous ne savez pas, monsieur l’abbé, à quel point ce que vous dites est drôle. Demandez à ceux qui me connaissent si je suis bon. Interrogez ma famille, mes confrères : la méchanceté est ma raison d’être.
Il répondit avec embarras qu’un vrai méchant ne parle pas de sa méchanceté.
— Je vous défie bien, ajoutai-je, de trouver dans ma vie ce que vous appelez un acte bon.
Il me cita alors, faisant allusion à mon métier, la parole du Christ : « J’étais prisonnier et vous m’avez visité…»
— J’y trouve mon avantage, monsieur l’abbé. J’agis par intérêt professionnel. Naguère encore, je payais les geôliers pour que mon nom fût glissé, en temps utile, à l’oreille des prévenus… ainsi, vous voyez !
Je ne me souviens plus de sa réponse. Nous marchions sous les tilleuls. Que tu aurais été étonnée si je t’avais dit que je trouvais quelque douceur à la présence de cet homme en soutane ! c’était vrai pourtant.
Il m’arrivait de me lever avec le soleil et de descendre pour respirer l’air froid de l’aube. Je regardais l’abbé partir pour la messe, d’un pas rapide, si absorbé qu’il passait parfois à quelques mètres de moi sans me voir. C’était l’époque où je t’accablais de mes moqueries, où je m’acharnais à te mettre en contradiction avec tes principes… Il n’empêche que je n’avais pas une bonne conscience : je feignais de croire, à chaque fois que je te prenais en flagrant délit d’avarice ou de dureté, qu’aucune trace de l’esprit du Christ ne subsistait plus parmi vous, et je n’ignorais pas que, sous mon toit, un homme vivait selon cet esprit, à l’insu de tous.
OceanofPDF.com