Le Noeud de vipères

François Mauriac · Chapitre 3 sur 20

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Le Noeud de vipères

Chapitre III

 

Je me suis interrompu d’écrire parce que la lumière baissait et que j’entendais parler au-dessous de moi. Non que vous fissiez beaucoup de bruit. Au contraire : vous parliez à voix basse et c’est cela qui me trouble. Autrefois, depuis cette chambre, je pouvais suivre vos conversations. Mais maintenant, vous vous méfiez, vous chuchotez. Tu m’as dit, l’autre jour, que je devenais dur d’oreille. Mais non : j’entends le grondement du train sur le viaduc. Non, non, je ne suis pas sourd. C’est vous qui baissez la voix et qui ne voulez pas que je surprenne vos paroles. Que me cachez-vous ? Les affaires ne vont pas ? Et ils sont tous là, autour de toi, la langue tirée : le gendre qui est dans les rhums et le petit-gendre qui ne fait rien, et notre fils Hubert, l’agent de change… Il a pourtant l’argent de tout le monde à sa disposition, ce garçon qui donne du vingt pour cent !

Ne comptez pas sur moi : je ne lâcherai pas le morceau. « Ce serait si simple de couper des pins…» vas-tu me souffler ce soir. Tu me rappelleras que les deux filles d’Hubert habitent chez leurs beaux-parents, depuis leur mariage, parce qu’elles n’ont pas d’argent pour se meubler. « Nous avons au grenier des tas de meubles qui s’abîment, ça ne nous coûterait rien de les leur prêter…» Voilà ce que tu vas me demander, tout à l’heure. « Elles nous en veulent ; elles ne mettent plus les pieds ici. Je suis privée de mes petits-enfants…» C’est de cela qu’il est question entre vous et dont vous parlez à voix basse.

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Je relis ces lignes écrites hier soir dans une sorte de délire. Comment ai-je pu céder à cette fureur ? Ce n’est plus une lettre, mais un journal interrompu, repris… Vais-je effacer cela ? Tout recommencer ? Impossible : le temps me presse. Ce que j’ai écrit est écrit. D’ailleurs, que désirai-je, sinon m’ouvrir tout entier devant toi, t’obliger à me voir jusqu’au fond ? Depuis trente ans, je ne suis plus rien à tes yeux qu’un appareil distributeur de billets de mille francs, un appareil qui fonctionne mal et qu’il faut secouer sans cesse, jusqu’au jour où on pourra enfin l’ouvrir, l’éventrer, puiser à pleines mains dans le trésor qu’il renferme.

De nouveau je cède à la rage. Elle me ramène au point où je m’étais interrompu : il faut remonter à la source de cette fureur, me rappeler cette nuit fatale… Mais d’abord, souviens-toi de notre première rencontre.

J’étais à Luchon, avec ma mère, en août 83. L’hôtel Sacarrori de ce temps-là était plein de meubles rembourrés, de poufs, d’isards empaillés. Les tilleuls des allées d’Étigny, c’est toujours leur odeur que je sens, après tant d’années, quand les tilleuls fleurissent. Le trot menu des ânes, les sonnailles, les claquements de fouets m’éveillaient le matin. L’eau de la montagne ruisselait jusque dans les rues. Des petits marchands criaient les croissants et les pains au lait. Des guides passaient à cheval, je regardais partir les cavalcades.

Tout le premier était habité par les Fondaudège. Ils occupaient l’appartement du roi Léopold. « Fallait-il qu’ils fussent dépensiers, ces gens-là ! » disait ma mère. Car cela ne les empêchait pas d’être toujours en retard quand il s’agissait de payer (ils avaient loué les vastes terrains que nous possédions aux docks, pour entredéposer des marchandises).

Nous dînions à la table d’hôte ; mais vous, les Fondaudège, vous étiez servis à part. Je me rappelle cette table ronde, près des fenêtres : ta grand-mère, obèse, qui cachait un crâne chauve sous des dentelles noires où tremblait du jais. Je croyais toujours qu’elle me souriait : mais c’était la forme de ses yeux minuscules et la fente démesurée de sa bouche qui donnait cette illusion. Une religieuse la servait, figure bouffie, bilieuse, enveloppée de linges empesés. Ta mère… comme elle était belle ! Vêtue de noir, toujours en deuil de ses deux enfants perdus. Ce fut elle, et non toi, que d’abord j’admirai à la dérobée. La nudité de son cou, de ses bras et de ses mains me troublait. Elle ne portait aucun bijou. J’imaginais des défis stendhaliens et me donnais jusqu’au soir pour lui adresser la parole ou lui glisser une lettre. Pour toi, je te remarquais à peine. Je croyais que les jeunes filles ne m’intéressaient pas. Tu avais d’ailleurs cette insolence de ne jamais regarder les autres, qui était une façon de les supprimer.

Un jour, comme je revenais du Casino, je surpris ma mère en conversation avec Mme Fondaudège, obséquieuse, trop aimable, comme quelqu’un qui désespère de s’abaisser au niveau de son interlocuteur. Au contraire, maman parlait fort : c’était un locataire qu’elle tenait entre ses pattes et les Fondaudège n’étaient rien de plus à ses yeux que des payeurs négligents. Paysanne, terrienne, elle se méfiait du négoce et de ces fragiles fortunes sans cesse menacées. Je l’interrompis comme elle disait : « Bien sûr, j’ai confiance en la signature de M. Fondaudège, mais…»

Pour la première fois, je me mêlai à une conversation d’affaires. Mme Fondaudège obtint le délai qu’elle demandait. J’ai bien souvent pensé, depuis, que l’instinct paysan de ma mère ne l’avait pas trompée : ta famille m’a coûté assez cher et si je me laissais dévorer, ton fils, ta fille, ton petit-gendre, auraient bientôt fait d’anéantir ma fortune, de l’engouffrer dans leurs affaires. Leurs affaires ! Un bureau au rez-de chaussée, un téléphone, une dactylo… Derrière ce décor, l’argent disparaît par paquets de cent mille. Mais je m’égare… Nous sommes en 1883, à Bagnères-de-Luchon.

Je voyais maintenant cette famille puissante me sourire. Ta grand-mère ne s’interrompait pas de parler, parce qu’elle était sourde. Mais depuis qu’il m’était donné d’échanger, après les repas, quelques propos avec ta mère, elle m’ennuyait et dérangeait les romanesques idées que je m’étais faites à son sujet. Tu ne m’en voudras pas de rappeler que sa conversation était plate, qu’elle habitait un univers si borné et usait d’un vocabulaire si réduit qu’au bout de trois minutes je désespérais de soutenir la conversation.

Mon attention, détournée de la mère, se fixa sur la fille. Je ne m’aperçus pas tout de suite qu’on ne mettait aucun obstacle à nos entretiens. Comment aurais-je pu imaginer que les Fondaudège voyaient en moi un parti avantageux ? Je me souviens d’une promenade dans la vallée du Lys. Ta grand-mère au fond de la victoria, avec la religieuse ; et nous deux sur le strapontin. Dieu sait que les voitures ne manquaient pas à Luchon ! Il fallait être une Fondaudège pour y avoir amené son équipage.

Les chevaux allaient au pas, dans un nuage de mouches. La figure de la sœur était luisante ; ses yeux mi-clos. Ta grand-mère s’éventait avec un éventail acheté sur les allées d’Étigny et où était dessiné un matador estoquant un taureau noir. Tu avais des gants longs malgré la chaleur. Tout était blanc sur toi, jusqu’à tes bottines aux hautes tiges : « tu étais vouée au blanc », me disais-tu, depuis la mort de tes deux frères. J’ignorais ce que signifiait « être vouée au blanc ». J’ai su, depuis, combien, dans ta famille, on avait de goût pour ces dévotions un peu bizarres. Tel était alors mon état d’esprit que je trouvais à cela une grande poésie. Comment te faire comprendre ce que tu avais suscité en moi ? Tout d’un coup, j’avais la sensation de ne plus déplaire, je ne déplaisais plus, je n’étais pas odieux. Une des dates importantes de ma vie fut ce soir où tu me dis : « C’est extraordinaire, pour un garçon, d’avoir de si grands cils ! »

Je cachais soigneusement mes idées avancées. Je me rappelle, durant cette promenade, comme nous étions descendus tous les deux pour alléger la voiture, qu’à une montée, ta grand-mère et la religieuse prirent leur chapelet, et du haut de son siège, le vieux cocher, dressé depuis des années, répondait aux Ave Maria. Toi-même, tu souriais en me regardant. Mais je demeurais imperturbable. Il ne me coûtait pas de vous accompagner, le dimanche, à la messe d’onze heures. Aucune idée métaphysique ne se rattachait pour moi à cette cérémonie. C’était le culte d’une classe, auquel j’étais fier de me sentir agrégé, une sorte de religion des ancêtres à l’usage de la bourgeoisie, un ensemble de rites dépourvus de toute signification autre que sociale.

Comme parfois tu me regardais à la dérobée, le souvenir de ces messes demeure lié à cette merveilleuse découverte que je faisais : être capable d’intéresser, de plaire, d’émouvoir. L’amour que j’éprouvais se confondait avec celui que j’inspirais, que je croyais inspirer. Mes propres sentiments n’avaient rien de réel. Ce qui comptait, c’était ma foi en l’amour que tu avais pour moi. Je me reflétais dans un autre et mon image ainsi reflétée n’offrait rien de repoussant. Dans une détente délicieuse, je m’épanouissais. Je me rappelle ce dégel de tout mon être sous ton regard, ces émotions jaillissantes, ces sources délivrées. Les gestes les plus ordinaires de tendresse, une main serrée, une fleur gardée dans un livre, tout m’était nouveau, tout m’enchantait.

Seule, ma mère n’avait pas le bénéfice de ce renouvellement. D’abord parce que je la sentais hostile au rêve (que je croyais fou) qui se formait lentement en moi. Je lui en voulais de n’être pas éblouie. « Tu ne vois pas que ces gens cherchent à t’attirer ? » répétait-elle, sans se douter qu’elle risquait ainsi de détruire mon immense joie d’avoir plu enfin à une jeune fille. Il existait une jeune fille au monde à qui je plaisais et qui peut-être souhaitait de m’épouser : je le croyais, malgré la méfiance de ma mère ; car vous étiez trop grands, trop puissants, pour avoir quelque avantage à notre alliance. Il n’empêche que je nourrissais une rancune presque haineuse contre ma mère qui mettait en doute mon bonheur.

Elle n’en prenait pas moins ses informations, ayant des intelligences dans les principales banques. Je triomphai, le jour où elle dut reconnaître que la maison Fondaudège, malgré quelques embarras passagers, jouissait du plus grand crédit. « Ils gagnent un argent fou, mais ils mènent trop grand train, disait maman. Tout passe dans les écuries, dans la livrée. Ils préfèrent jeter de la poudre aux yeux, plutôt que de mettre de côté…»

Les renseignements des banques achevèrent de me rassurer sur mon bonheur. Je tenais la preuve de votre désintéressement : les tiens me souriaient parce que je leur plaisais ; il me semblait, soudain, naturel de plaire à tout le monde. Ils me laissaient seul avec toi, le soir, dans les allées du Casino. Qu’il est étrange, dans ces commencements de la vie où un peu de bonheur nous est départi, qu’aucune voix ne vous avertisse : « Aussi vieux que tu vives, tu n’auras pas d’autre joie au monde que ces quelques heures. Savoure-les jusqu’à la lie, parce qu’après cela, il ne reste rien pour toi. Cette première source rencontrée est aussi la dernière. Étanche ta soif, une fois pour toutes : tu ne boiras plus. »

Mais je me persuadais au contraire que c’était le commencement d’une longue vie passionnée, et je n’étais pas assez attentif à ces soirs où nous demeurions, immobiles, sous les feuillages endormis.

Il y eut pourtant des signes, mais que j’interprétais mal. Te rappelles-tu cette nuit, sur un banc (dans l’allée en lacets qui montait derrière les Thermes) ? Soudain, sans cause apparente, tu éclatas en sanglots. Je me rappelle l’odeur de tes joues mouillées, l’odeur de ce chagrin inconnu. Je croyais aux larmes de l’amour heureux. Ma jeunesse ne savait pas interpréter ces râles, ces suffocations. Il est vrai que tu me disais : « Ce n’est rien, c’est d’être auprès de vous…»

Tu ne mentais pas, menteuse. C’était bien parce que tu te trouvais auprès de moi que tu pleurais, – auprès de moi et non d’un autre, et non près de celui dont tu devais enfin me livrer le nom quelques mois plus tard, dans cette chambre où j’écris, où je suis un vieillard près de mourir, au milieu d’une famille aux aguets, qui attend le moment de la curée.

Et moi, sur ce banc, dans les lacets de Superbagnères, j’appuyais ma figure entre ton épaule et ton cou, je respirais cette petite fille en larmes. L’humide et tiède nuit pyrénéenne, qui sentait les herbages mouillés et la menthe, avait pris aussi de ton odeur. Sur la place des Thermes, que nous dominions, les feuilles des tilleuls, autour du kiosque à musique, étaient éclairées par les réverbères. Un vieil Anglais de l’hôtel attrapait, avec un long filet, les papillons de nuit qu’ils attiraient. Tu me disais : « Prêtez-moi votre mouchoir…» Je t’essuyai les yeux et cachai ce mouchoir entre ma chemise et ma poitrine.

C’est assez dire que j’étais devenu un autre. Mon visage même, une lumière l’avait touché. Je le comprenais aux regards des femmes. Aucun soupçon ne me vint, après ce soir de larmes. D’ailleurs, pour un soir comme celui-là, combien y en eut-il où tu n’étais que joie, où tu t’appuyais à moi, où tu t’attachais à mon bras ! Je marchais trop vite et tu t’essoufflais à me suivre. J’étais un fiancé chaste. Tu intéressais une part intacte de moi-même. Pas une fois je n’eus la tentation d’abuser de la confiance des tiens dont j’étais à mille lieues de croire qu’elle pût être calculée.

Oui, j’étais un autre homme, au point qu’un jour – après quarante années, j’ose enfin te faire cet aveu dont tu n’auras plus le goût de triompher, quand tu liras cette lettre – un jour, sur la route de la vallée du Lys, nous étions descendus de la victoria. Les eaux ruisselaient ; j’écrasais du fenouil entre mes doigts ; au bas des montagnes, la nuit s’accumulait, mais, sur les sommets, subsistaient des camps de lumière… J’eus soudain la sensation aiguë, la certitude presque physique qu’il existait un autre monde, une réalité dont nous ne connaissions que l’ombre…

Ce ne fut qu’un instant, – et qui, au long de ma triste vie, se renouvela à de très rares intervalles. Mais sa singularité même lui donne à mes yeux une valeur accrue. Et c’est pourquoi, plus tard, dans le long débat religieux qui nous a déchirés, il me fallut écarter un tel souvenir… Je t’en devais l’aveu… Mais il n’est pas temps encore d’aborder ce sujet.

Inutile de rappeler nos fiançailles. Un soir, elles furent conclues ; et cela se fit sans que je l’eusse voulu. Tu interprétas, je crois, une parole que j’avais dite dans un tout autre sens que celui que j’y avais voulu mettre : je me trouvais lié à toi et n’en revenais pas moi-même. Inutile de rappeler tout cela. Mais il y a une horreur sur laquelle je me condamne à arrêter ma pensée.

Tu m’avais tout de suite averti d’une de tes exigences. « Dans l’intérêt de la bonne entente », tu te refusais à faire ménage commun avec ma mère et même à habiter la même maison. Tes parents et toi-même, vous étiez décidés à ne pas transiger là-dessus.

Comme après tant d’années elle demeure présente à ma mémoire, cette chambre étouffante de l’hôtel, cette fenêtre ouverte sur les allées d’Étigny ! La poussière d’or, les claquements de fouet, les grelots, un air de tyrolienne montaient à travers les jalousies fermées. Ma mère, qui avait la migraine, était étendue sur le sofa, vêtue d’une jupe et d’une camisole (elle n’avait jamais su ce qu’était un déshabillé, un peignoir, une robe de chambre). Je profitai de ce qu’elle me disait qu’elle nous laisserait les salons du rez-de-chaussée et qu’elle se contenterait d’une chambre au troisième :

« Écoute, maman. Isa pense qu’il vaudrait mieux…» À mesure que je parlais, je regardais à la dérobée cette vieille figure, puis je détournais les yeux. De ses doigts déformés, maman froissait le feston de la camisole. Si elle s’était débattue, j’aurais trouvé à quoi me prendre, mais son silence ne donnait aucune aide à ma colère.

Elle feignait de n’être pas atteinte et de n’être même pas surprise. Elle parla enfin, cherchant des mots qui pussent me faire croire qu’elle s’était attendue à notre séparation.

« J’habiterai presque toute l’année Aurigne, disait-elle, c’est la plus habitable de nos métairies, et je vous laisserai Calèse. Je ferai construire un pavillon à Aurigne : il me suffit de trois pièces. C’est ennuyeux de faire cette dépense alors que, l’année prochaine, je serai peut-être morte. Mais tu pourras t’en servir plus tard, pour la chasse à la palombe. Ce serait commode d’habiter là, en octobre. Tu n’aimes pas la chasse, mais tu peux avoir des enfants qui en aient le goût. »

Aussi loin qu’allât mon ingratitude, impossible d’atteindre l’extrémité de cet amour. Délogé de ses positions, il se reformait ailleurs. Il s’organisait avec ce que je lui laissais, il s’en arrangeait. Mais, le soir, tu me demandas :

« Qu’a donc votre mère ? »

Elle reprit dès le lendemain son aspect habituel. Ton père arriva de Bordeaux avec sa fille aînée et son gendre. On avait dû les tenir au courant. Ils me toisaient. Je croyais les entendre s’interroger les uns les autres : « Le trouves-tu “sortable” ?… La mère n’est pas possible…» Je n’oublierai jamais l’étonnement que me causa ta sœur, Marie-Louise, que vous appeliez Marinette, ton aînée d’un an et qui avait l’air d’être ta cadette, gracile, avec ce long cou, ce trop lourd chignon, ces yeux d’enfant. Le vieillard à qui ton père l’avait livrée, le baron Philipot, me fit horreur. Mais depuis qu’il est mort, j’ai souvent pensé à ce sexagénaire comme à l’un des hommes les plus malheureux que j’aie jamais connus. Quel martyre cet imbécile a-t-il subi, pour que sa jeune femme oubliât qu’il était un vieillard ! Un corset le serrait à l’étouffer. Le col empesé, haut et large, escamotait les bajoues et les fanons. La teinture luisante des moustaches et des favoris faisait ressortir les ravages de la chair violette. Il écoutait à peine ce qu’on lui disait, cherchant toujours une glace ; et quand il l’avait trouvée, rappelle-toi nos rires, si nous surprenions le coup d’œil que le malheureux donnait à son image, ce perpétuel examen qu’il s’imposait. Son râtelier lui défendait de sourire. Ses lèvres étaient scellées par une volonté jamais défaillante. Nous avions remarqué aussi ce geste, lorsqu’il se coiffait de son cronstadt, pour ne pas déranger l’extraordinaire mèche qui, partie de la nuque, s’éparpillait sur le crâne comme le delta d’un maigre fleuve.

Ton père, qui était son contemporain, en dépit de la barbe blanche, de la calvitie, du ventre, plaisait encore aux femmes et, même dans les affaires, s’entendait à charmer. Ma mère seule lui résista. Le coup que je venais de lui porter l’avait peut-être durcie. Elle discutait chaque article du contrat comme elle eût fait pour une vente ou pour un bail. Je feignais de m’indigner de ses exigences et la désavouais, – secrètement heureux de savoir mes intérêts en bonnes mains. Si aujourd’hui ma fortune est nettement séparée de la tienne, si vous avez si peu de prise sur moi, je le dois à ma mère qui exigea le régime dotal le plus rigoureux, comme si j’eusse été une fille résolue à épouser un débauché.

Du moment que les Fondaudège ne rompaient pas devant ces exigences, je pouvais dormir tranquille : ils tenaient à moi, croyais-je, parce que tu tenais à moi.

Maman ne voulait pas entendre parler d’une rente ; elle exigeait que ta dot fût versée en espèces : « Ils me donnent en exemple le baron Philipot, disait-elle, qui a pris l’aînée sans un sou… Je le pense bien ! Pour avoir livré cette pauvre petite à ce vieux, il fallait qu’ils eussent quelque avantage ! Mais nous, c’est une autre affaire : ils croyaient que je serais éblouie par leur alliance : ils ne me connaissent pas…»

Nous affections, nous, les « tourtereaux », de nous désintéresser du débat. J’imagine que tu avais autant de confiance dans le génie de ton père que moi dans celui de ma mère. Et après tout, peut-être ne savions-nous, ni l’un ni l’autre, à quel point nous aimions l’argent…

Non, je suis injuste. Tu ne l’as jamais aimé qu’à cause des enfants. Tu m’assassinerais, peut-être, afin de les enrichir, mais tu t’enlèverais pour eux le pain de la bouche.

Alors que moi… j’aime l’argent, je l’avoue, il me rassure. Tant que je demeurerai le maître de la fortune, vous ne pouvez rien contre moi. « Il en faut si peu à notre âge », me répètes-tu. Quelle erreur ! Un vieillard n’existe que par ce qu’il possède. Dès qu’il n’a plus rien, on le jette au rebut. Nous n’avons pas le choix entre la maison de retraite, l’asile, et la fortune. Les histoires de paysans qui laissent mourir leurs vieux de faim après qu’ils les ont dépouillés, que de fois en ai-je surpris l’équivalent, avec un peu plus de formes et de manières, dans les familles bourgeoises ! Eh bien ! oui, j’ai peur de m’appauvrir. Il me semble que je n’accumulerai jamais assez d’or. Il vous attire, mais il me protège.

L’heure de l’angélus est passée et je ne l’ai pas entendu… mais il n’a pas sonné : c’est aujourd’hui le Vendredi-Saint. Les hommes de la famille vont arriver, ce soir, en auto ; je descendrai dîner. Je veux les voir tous réunis : je me sens plus fort contre tous que dans les conversations particulières. Et puis, je tiens à manger ma côtelette, en ce jour de pénitence, non par bravade, mais pour vous signifier que j’ai gardé ma volonté intacte et que je ne céderai sur aucun point.

Toutes les positions que j’occupe depuis quarante-cinq ans, et dont tu n’as pu me déloger, tomberaient une à une si je faisais une seule concession. En face de cette famille nourrie de haricots et de sardines à l’huile, ma côtelette du Vendredi-Saint sera le signe qu’il ne reste aucune espérance de me dépouiller vivant.

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