Le Noeud de vipères

François Mauriac · Chapitre 2 sur 20

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Le Noeud de vipères

Chapitre II

 

Non, je n’éprouvai, pendant ta confession, aucune jalousie. Comment te faire comprendre ce qu’elle détruisait en moi ? J’avais été l’unique enfant de cette veuve que tu as connue, ou plutôt près de laquelle tu as vécu de longues années sans la connaître. Mais sans doute, même si cela t’avait intéressée, tu aurais eu du mal à comprendre ce qu’était l’union de ces deux êtres, de cette mère et de ce fils, toi, cellule d’une puissante et nombreuse famille bourgeoise, hiérarchisée, organisée. Non, tu ne saurais concevoir ce que la veuve d’un modeste fonctionnaire, chef de service à la Préfecture, peut donner de soins à un fils qui est tout ce qui lui reste au monde. Mes succès scolaires la comblaient d’orgueil. Ils étaient aussi ma seule joie. En ce temps-là, je ne doutais point que nous ne fussions très pauvres. Il eût suffi, pour m’en persuader, de notre vie étroite, de la stricte économie dont ma mère s’était fait une loi. Certes, je ne manquais de rien. Je me rends compte, aujourd’hui, à quel point j’étais un enfant gâté. Les métairies de ma mère, à Hosteins, fournissaient à bon compte notre table dont j’eusse été bien étonné si l’on m’avait dit qu’elle était très raffinée. Les poulardes engraissées à la millade, les lièvres, les pâtés de bécasses, n’éveillaient en moi aucune idée de luxe. J’avais toujours entendu dire que ces terres n’offraient qu’une mince valeur. Et de fait, quand ma mère en avait hérité, c’étaient des étendues stériles où mon grand-père, enfant, avait mené lui-même paître les troupeaux. Mais j’ignorais que le premier soin de mes parents avait été de les faire ensemencer et qu’à vingt et un ans, je me trouverais possesseur de deux mille hectares de bois en pleine croissance et qui déjà fournissaient des poteaux de mine. Ma mère économisait aussi sur ses modestes rentes. Déjà, du vivant de mon père, ils avaient, « en se saignant aux quatre veines », acheté Calèse (quarante mille francs, ce vignoble que je ne lâcherais pas pour un million !). Nous habitions, rue Sainte-Catherine, le troisième étage d’une maison qui nous appartenait. (Elle avait constitué, avec des terrains non bâtis, la dot de mon père.) Deux fois par semaine, un panier arrivait de la campagne : maman allait le moins possible « au boucher ». Pour moi, je vivais dans l’idée fixe de l’École Normale où je voulais entrer. Il fallait lutter, le jeudi et le dimanche, pour me faire « prendre l’air ». Je ne ressemblais en rien à ces enfants qui sont toujours premiers en faisant semblant de ne se donner aucun mal. J’étais un « bûcheur » et m’en faisais gloire : un bûcheur, rien que cela. Il ne me souvient pas au lycée, d’avoir trouvé le moindre plaisir à étudier Virgile ou Racine. Tout cela n’était que matière de cours. Des œuvres humaines, j’isolais celles qui étaient inscrites au programme, les seules qui eussent à mes yeux de l’importance, et j’écrivais à leur sujet ce qu’il faut écrire pour plaire aux examinateurs, c’est-à-dire ce qui a déjà été dit et écrit par des générations de normaliens. Voilà l’idiot que j’étais et que je fusse demeuré peut-être sans l’hémoptysie qui terrifia ma mère et qui, deux mois avant le concours de Normale, m’obligea de tout abandonner.

C’était la rançon d’une enfance trop studieuse, d’une adolescence malsaine ; un garçon en pleine croissance ne vit pas impunément courbé sur une table, les épaules ramenées, jusqu’à une heure avancée de la nuit, dans le mépris de tous les exercices du corps.

Je t’ennuie ? Je tremble de t’ennuyer. Mais ne saute aucune ligne. Sois assurée que je m’en tiens au strict nécessaire : le drame de nos deux vies était en puissance dans ces événements que tu n’as pas connus ou que tu as oubliés.

D’ailleurs tu vois déjà, par ces premières pages, que je ne me ménagerai pas. Il y a là de quoi flatter ta haine… Mais non, ne proteste pas ; dès que tu penses à moi, c’est pour nourrir ton inimitié.

Je crains pourtant d’être injuste envers ce petit garçon chétif que j’étais, penché sur ses dictionnaires. Quand je lis les souvenirs d’enfance des autres, quand je vois ce paradis vers lequel ils se tournent tous, je me demande avec angoisse : « Et moi ? Pourquoi cette steppe dès le début de ma vie ? Peut-être ai-je oublié ce dont les autres se souviennent ; peut-être ai-je connu les mêmes enchantements…» Hélas, je ne vois rien que cette fureur acharnée, que cette lutte pour la première place, que ma haineuse rivalité avec un nommé Hénoch et un nommé Rodrigue. Mon instinct était de repousser toute sympathie. Le prestige de mes succès, et jusqu’à cette hargne attiraient certaines natures, je m’en souviens. J’étais un enfant féroce pour qui prétendait m’aimer. J’avais horreur des « sentiments ».

Si c’était mon métier d’écrire, je ne pourrais tirer de ma vie de lycéen une page attendrissante. Attends… une seule chose, pourtant, presque rien : mon père, dont je me souvenais à peine, il m’arrivait quelquefois de me persuader qu’il n’était pas mort, qu’un concours de circonstances étranges l’avait fait disparaître. Au retour du lycée, je remontais la rue Sainte-Catherine en courant, sur la chaussée, à travers les voitures, car l’encombrement des trottoirs aurait retardé ma marche. Je montais l’escalier quatre à quatre. Ma mère reprisait du linge près de la fenêtre. La photographie de mon père était suspendue à la même place, à droite du lit. Je me laissais embrasser par ma mère, lui répondais à peine ; et déjà j’ouvrais mes livres.

Au lendemain de cette hémoptysie qui transforma mon destin, de lugubres mois s’écoulèrent dans ce chalet d’Arcachon où la ruine de ma santé consommait le naufrage de mes ambitions universitaires. Ma pauvre mère m’irritait parce que pour elle, cela ne comptait pas et qu’il me semblait qu’elle se souciait peu de mon avenir. Chaque jour, elle vivait dans l’attente de « l’heure du thermomètre ». De ma pesée hebdomadaire, dépendait toute sa douleur ou toute sa joie. Moi qui devais tant souffrir plus tard d’être malade sans que ma maladie intéressât personne, je reconnais que j’ai été justement puni de ma dureté, de mon implacabilité de garçon trop aimé.

Dès les premiers beaux jours, « je repris le dessus », comme disait ma mère. À la lettre, je ressuscitai. J’élargis, je me fortifiai. Ce corps qui avait tant souffert du régime auquel je l’avais plié, s’épanouit, dans cette forêt sèche, pleine de genêts et d’arbousiers, du temps qu’Arcachon n’était qu’un village.

J’apprenais en même temps de ma mère qu’il ne fallait pas m’inquiéter de l’avenir, que nous possédions une belle fortune et qui s’accroissait d’année en année. Rien ne me pressait ; d’autant que le service militaire me serait sans doute épargné. J’avais une grande facilité de parole qui avait frappé tous mes maîtres. Ma mère voulait que je fisse mon droit et ne doutait point que, sans excès de fatigue, je pusse facilement devenir un grand avocat, à moins que je ne fusse attiré par la politique… Elle parlait, parlait, me découvrait, d’un coup, ses plans. Et moi je l’écoutais, boudeur, hostile, les yeux tournés vers la fenêtre.

Je commençais à « courir ». Ma mère m’observait avec une craintive indulgence. J’ai vu depuis, en vivant chez les tiens, l’importance que prennent ces désordres dans une famille religieuse. Ma mère, elle, n’y voyait d’autre inconvénient que ce qui pouvait menacer ma santé. Quand elle se fut assurée que je n’abusais pas du plaisir, elle ferma les yeux sur mes sorties du soir, pourvu que je fusse rentré à minuit. Non, ne crains pas que je te raconte mes amours de ce temps-là. Je sais que tu as horreur de ces choses, et d’ailleurs c’étaient de si pauvres aventures !

Déjà elles me coûtaient assez cher. J’en souffrais. Je souffrais de ce qu’il y eût en moi si peu de charme que ma jeunesse ne me servait à rien. Non que je fusse laid, il me semble. Mes traits sont « réguliers » et Geneviève, mon portrait vivant, a été une belle jeune fille. Mais j’appartenais à cette race d’êtres dont on dit qu’ils n’ont pas de jeunesse : un adolescent morne, sans fraîcheur. Je glaçais les gens, par mon seul aspect. Plus j’en prenais conscience, plus je me raidissais. Je n’ai jamais su m’habiller, choisir une cravate, la nouer. Je n’ai jamais su m’abandonner, ni rire, ni faire le fou. Il était inimaginable que je pusse m’agréger à aucune bande joyeuse : j’appartenais à la race de ceux dont la présence fait tout rater. D’ailleurs susceptible, incapable de souffrir la plus légère moquerie. En revanche, quand je voulais plaisanter, j’assenais aux autres, sans l’avoir voulu, des coups qu’ils ne me pardonnaient pas. J’allais droit au ridicule, à l’infirmité qu’il aurait fallu taire. Je prenais avec les femmes, par timidité et par orgueil, ce ton supérieur et doctoral qu’elles exècrent. Je ne savais pas voir leurs robes. Plus je sentais que je leur déplaisais et plus j’accentuais tout ce qui, en moi, leur faisait horreur. Ma jeunesse n’a été qu’un long suicide. Je me hâtais de déplaire exprès par crainte de déplaire naturellement.

À tort ou à raison, j’en voulais à ma mère de ce que j’étais. Il me semblait que j’expiais le malheur d’avoir été, depuis l’enfance, exagérément couvé, épié, servi. Je fus, en ce temps-là, avec elle, d’une dureté atroce. Je lui reprochais l’excès de son amour. Je ne lui pardonnais pas de m’accabler de ce qu’elle devait être seule au monde à me donner, – de ce que je ne devais connaître jamais que par elle. Pardonne-moi d’y revenir encore, c’est dans cette pensée que je trouve la force de supporter l’abandon où tu me laisses. Il est juste que je paie. Pauvre femme endormie depuis tant d’années, et dont le souvenir ne survit plus que dans le cœur exténué du vieillard que je suis, – qu’elle aurait souffert, si elle avait prévu comme le destin la vengerait !

Oui, j’étais atroce : dans la petite salle à manger du chalet, sous la suspension qui éclairait nos repas, je ne répondais que par monosyllabes à ses timides questions ; ou bien je m’emportais brutalement au moindre prétexte et même sans motif.

Elle n’essayait pas de comprendre ; elle n’entrait pas dans les raisons de mes fureurs, les subissait comme les colères d’un dieu : « C’était la maladie, disait-elle, il fallait détendre mes nerfs…» Elle ajoutait qu’elle était trop ignorante pour me comprendre : « Je reconnais qu’une vieille femme comme moi n’est pas une compagne bien agréable pour un garçon de ton âge…» Elle que j’avais vue si économe, pour ne pas dire avare, me donnait plus d’argent que je n’en demandais, me poussait à la dépense, me rapportait de Bordeaux des cravates ridicules que je refusais de porter.

Nous nous étions liés avec des voisins dont je courtisais la fille, non qu’elle me plût ; mais comme elle passait l’hiver à Arcachon pour se soigner, ma mère s’affolait à l’idée d’une contagion possible ou redoutait que je la compromisse et que je fusse engagé malgré moi. Je suis sûr aujourd’hui, de m’être attaché, d’ailleurs vainement, à cette conquête, pour imposer une angoisse à ma mère.

Nous revînmes à Bordeaux après une année d’absence. Nous avions déménagé. Ma mère avait acheté un hôtel sur les boulevards, mais ne m’en avait rien dit pour me réserver la surprise. Je fus stupéfait lorsqu’un valet de chambre nous ouvrit la porte. Le premier étage m’était destiné. Tout paraissait neuf. Secrètement ébloui par un luxe dont j’imagine aujourd’hui qu’il devait être affreux, j’eus la cruauté de ne faire que des critiques et m’inquiétai de l’argent dépensé.

C’est alors que ma mère triomphante me rendit des comptes que, d’ailleurs, elle ne me devait pas (puisque le plus gros de la fortune venait de sa famille). Cinquante mille francs de rente, sans compter les coupes de bois, constituaient à cette époque, et surtout en province, une « jolie » fortune, dont tout autre garçon se serait servi pour se pousser, pour s’élever jusqu’à la première société de la ville. Ce n’était point l’ambition qui me faisait défaut ; mais j’aurais été bien en peine de dissimuler à mes camarades de la Faculté de droit mes sentiments hostiles.

C’étaient presque tous des fils de famille, élevés chez les jésuites et à qui, lycéen et petit-fils d’un berger, je ne pardonnais pas l’affreux sentiment d’envie que leurs manières m’inspiraient, bien qu’ils m’apparussent comme des esprits inférieurs. Envier des êtres que l’on méprise, il y a dans cette honteuse passion de quoi empoisonner toute une vie.

Je les enviais et je les méprisais ; et leur dédain (peut-être imaginaire) exaltait encore ma rancœur. Telle était ma nature que je ne songeais pas un seul instant à les gagner et que je m’enfonçais plus avant chaque jour dans le parti de leurs adversaires. La haine de la religion, qui a été si longtemps ma passion dominante, dont tu as tellement souffert et qui nous a rendus à jamais ennemis, cette haine prit naissance à la Faculté de droit, en 1879 et en 1880, au moment du vote de l’article 7, l’année des fameux décrets et de l’expulsion des jésuites.

Jusque-là j’avais vécu indifférent à ces questions. Ma mère n’en parlait jamais que pour dire : « Je suis bien tranquille, si des gens comme nous ne sont pas sauvés, c’est que personne ne le sera. » Elle m’avait fait baptiser. La Première Communion au lycée me sembla une formalité ennuyeuse dont je n’ai gardé qu’un souvenir confus. En tout cas, elle ne fut suivie d’aucune autre. Mon ignorance était profonde en ces matières. Les prêtres, dans la rue, quand j’étais enfant, m’apparaissaient comme des personnages déguisés, des espèces de masques. Je ne pensais jamais à ces sortes de problèmes et lorsque je les abordai enfin, ce fut du point de vue de la politique.

Je fondai un cercle d’études qui se réunissait au café Voltaire, et où je m’exerçais à la parole. Si timide dans le privé, je devenais un autre homme dans les débats publics. J’avais des partisans, dont je jouissais d’être le chef, mais au fond je ne les méprisais pas moins que les bourgeois. Je leur en voulais de manifester naïvement les misérables mobiles qui étaient aussi les miens, et dont ils m’obligeaient à prendre conscience. Fils de petits fonctionnaires, anciens boursiers, garçons intelligents et ambitieux mais pleins de fiel, ils me flattaient sans m’aimer. Je leur offrais quelques repas qui faisaient date et dont ils parlaient longtemps après. Mais leurs manières me dégoûtaient. Il m’arrivait de ne pouvoir retenir une moquerie qui les blessait mortellement et dont ils me gardaient rancune.

Pourtant ma haine antireligieuse était sincère. Un certain désir de justice sociale me tourmentait aussi. J’obligeai ma mère à mettre bas les maisons de torchis où nos métayers vivaient mal, nourris de cruchade et de pain noir. Pour la première fois, elle essaya de me résister : « Pour la reconnaissance qu’ils t’en auront…»

Mais je ne fis rien de plus. Je souffrais de reconnaître que nous avions, mes adversaires et moi, une passion commune : la terre, l’argent. Il y a les classes possédantes et il y a les autres. Je compris que je serais toujours du côté des possédants. Ma fortune était égale ou supérieure à celle de tous ces garçons gourmés qui détournaient, croyais-je, la tête en me voyant et qui sans doute n’eussent pas refusé ma main tendue. Il ne manquait d’ailleurs pas de gens, à droite et à gauche, pour me reprocher, dans les réunions publiques, mes deux mille hectares de bois et mes vignobles.

Pardonne-moi de m’attarder ainsi. Sans tous ces détails, peut-être ne comprendrais-tu pas ce qu’a été notre rencontre, pour le garçon ulcéré que j’étais, ce que fut notre amour. Moi, fils de paysans, et dont la mère avait « porté le foulard », épouser une demoiselle Fondaudège ! Cela passait l’imagination, c’était inimaginable…

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