Le Noeud de vipères
Chapitre XIX
Le lendemain, j’attendis l’heure du courrier avec angoisse. Je tournais dans les allées, à la manière d’Isa, lorsque les enfants étaient en retard et qu’elle s’inquiétait. S’étaient-ils disputés ? Y avait-il un malade ? Je me faisais « du mauvais sang » ; je devenais aussi habile qu’Isa pour entretenir, pour nourrir des idées fixes. Je marchais, au milieu des vignes, avec cet air absent et séparé du monde de ceux qui remâchent un souci ; mais, en même temps, je me souviens d’avoir été attentif à ce changement en moi, de m’être complu dans mon inquiétude. Le brouillard était sonore, on entendait la plaine sans la voir. Des bergeronnettes et des grives s’égaillaient dans les règes où le raisin tardait à pourrir. Luc, enfant, à la fin des vacances, aimait ces matinées de passages…
Un mot d’Hubert, daté de Paris, ne me rassura pas. Il avait été obligé, me disait-il, de partir en hâte : un ennui assez grave dont il m’entretiendrait à son retour, fixé au surlendemain. J’imaginais des complications d’ordre fiscal : peut-être avait-il commis quelque illégalité ?
L’après-midi, je n’y tins plus et me fis conduire à la gare où je pris un billet pour Bordeaux, bien que je me fusse engagé à ne plus voyager seul. Geneviève habitait, maintenant, notre ancienne maison. Je la rencontrai dans le vestibule au moment où elle prenait congé d’un inconnu qui devait être le docteur.
— Hubert ne t’a pas mis au courant ?
Elle m’entraîna dans la salle d’attente où je m’étais évanoui, le jour des obsèques. Je respirai, quand je sus qu’il s’agissait d’une fugue de Phili : j’avais redouté pire ; mais il était parti avec une femme « qui le tenait bien » et après une scène atroce où il n’avait laissé aucun espoir à Janine. On ne pouvait arracher la pauvre petite à un état de prostration qui ennuyait le médecin. Alfred et Hubert avaient rejoint le fugitif à Paris. D’après un télégramme, reçu à l’instant, ils n’avaient rien obtenu.
— Quand je pense que nous leur assurions une pension si large… Évidemment nos précautions étaient prises, nous n’avions versé aucun capital. Mais la rente était considérable. Dieu sait que Janine se montrait faible avec lui : il obtenait d’elle tout ce qu’il voulait. Quand je pense qu’autrefois il menaçait de la planter là, persuadé que tu ne nous laisserais rien ; et c’est lorsque tu nous fais l’abandon de ta fortune, qu’il se décide à prendre le large. Comment expliques-tu ça ?
Et elle s’arrêta en face de moi, les sourcils soulevés, les yeux dilatés. Puis elle se colla au radiateur et, joignant les doigts, elle frottait les paumes de ses mains.
— Et naturellement, dis-je, il s’agit d’une femme très riche…
— Pas du tout ! un professeur de chant… Mais tu la connais bien, c’est Mme Vélard. Pas de la première jeunesse, et qui a roulé. Elle gagne à peine de quoi vivre. Comment expliques-tu ça ? répéta-t-elle.
Mais sans attendre ma réponse, elle recommençait de parler. À ce moment, Janine entra. Elle était en robe de chambre et me tendit son front. Elle n’avait pas maigri ; mais sur cette figure lourde et sans grâce, le désespoir avait tout détruit de ce que je haïssais : ce pauvre être si façonné, si maniéré, était devenu terriblement dépouillé et simple. La lumière crue d’un lustre l’éclairait tout entière sans qu’elle clignât des yeux : « Vous savez ? » me demanda-t-elle seulement, et elle s’assit sur la chaise-longue.
Entendait-elle les propos de sa mère, le réquisitoire interminable que Geneviève devait ressasser depuis le départ de Phili ?
— Quand je pense…
Chaque période débutait par ce « quand je pense » étonnant chez une personne qui pensait si peu. Ils avaient, disait-elle, consenti à ce mariage, bien qu’à vingt-deux ans Phili eût dissipé déjà une jolie fortune dont il avait joui très tôt (comme il était orphelin et sans parents proches, on avait dû l’émanciper). La famille avait fermé les yeux sur sa vie crapuleuse… Et voilà comme il nous récompensait…
Une irritation naissait en moi que j’essayais en vain de contenir. Ma vieille méchanceté rouvrait l’œil. Comme si Geneviève elle-même, Alfred, Isa, tous leurs amis n’avaient harcelé Phili, ne l’avaient ébloui de mille promesses !
— Le plus curieux, grondai-je, c’est que tu crois à ce que tu racontes. Tu sais pourtant que vous couriez tous après ce garçon…
— Voyons, père, tu ne vas pas le défendre…
Je protestai qu’il ne s’agissait pas de le défendre. Mais nous avions eu le tort de juger ce Phili plus vil qu’il n’était. Sans doute lui avait-on marqué trop durement qu’une fois la fortune assurée, il accepterait toutes les avanies, et qu’on était sûr désormais qu’il ne s’en irait plus. Mais les êtres ne sont jamais aussi bas qu’on imagine.
— Quand je pense que tu défends un misérable qui abandonne sa jeune femme et sa petite fille…
— Geneviève, criai-je, exaspéré, tu ne me comprends pas, fais un effort pour comprendre : abandonner sa femme et sa fille, c’est mal, cela va sans dire ; mais le coupable peut avoir cédé à des mobiles ignobles aussi bien qu’à de hautes raisons…
— Alors, répétait Geneviève butée, tu trouves noble d’abandonner une femme de vingt-deux ans et une petite fille…
Elle ne sortait pas de là ; elle ne comprenait rien à rien.
— Non, tu es trop sotte… à moins que tu fasses exprès de ne pas comprendre… Et moi je soutiens que Phili m’apparaît moins méprisable depuis…
Geneviève me coupa la parole, me criant d’attendre que Janine ait quitté la pièce pour l’insulter en défendant son mari. Mais la petite qui, jusque-là, n’avait pas ouvert la bouche, dit, d’une voix que j’avais peine à reconnaître :
— Pourquoi le nier, maman ? Nous avons mis Phili plus bas que terre. Rappelle-toi : depuis que les partages étaient décidés, nous avions barre sur lui. Oui, c’était comme un animal que j’eusse mené en laisse. J’en étais arrivée à ne plus beaucoup souffrir de n’être pas aimée. Je l’avais ; il était à moi ; il m’appartenait : je restais maîtresse de l’argent ; je lui tenais la dragée haute. C’était ton expression, maman. Rappelle-toi que tu me disais : « Maintenant, tu vas pouvoir lui tenir la dragée haute. » Nous pensions qu’il ne mettait rien au-dessus de l’argent. Lui-même le croyait peut-être, et pourtant sa colère, sa honte ont été plus fortes. Car il n’aime pas cette femme qui me l’a pris ; il me l’a avoué en partant, et il m’a jeté à la figure assez de choses atroces, pour que je sois sûre qu’il disait vrai. Mais elle ne le méprisait pas, elle ne le rabaissait pas. Elle s’est donnée à lui, elle ne l’a pas pris. Moi, je me l’étais offert.
Elle répétait ces derniers mots, comme elle se fût battue. Sa mère haussait les épaules, mais se réjouissait de voir ses larmes : « Ça va la détendre…» Et elle disait encore :
— N’aie pas peur, ma chérie, il te reviendra, la faim chasse le loup du bois. Quand il aura assez mangé de vache enragée…
J’étais sûr que de telles paroles excitaient le dégoût de Janine. Je me levai, je pris mon chapeau, ne pouvant supporter de finir la soirée avec ma fille. Je lui fis croire que j’avais loué une auto et que je rentrais à Calèse. Soudain, Janine dit :
— Emmenez-moi, grand-père.
Sa mère lui demanda si elle était folle ; il fallait qu’elle demeurât ici : les hommes de loi avaient besoin d’elle. Et puis, à Calèse, « le chagrin la prendrait ».
Sur le palier où elle m’avait suivi, Geneviève m’adressa de vifs reproches parce que j’avais flatté la passion de Janine :
— Si elle arrivait à se détacher de cet individu, avoue que ce serait un beau débarras. On trouvera toujours un cas d’annulation ; et avec sa fortune, Janine fera un mariage superbe. Mais d’abord, il faut qu’elle se détache. Et toi qui détestais Phili, tu te mets maintenant à faire son éloge devant elle… Ah ! non ! surtout qu’elle n’aille pas à Calèse ! tu nous la renverrais dans un joli état. Ici, nous finirons bien par la distraire. Elle oubliera…
À moins qu’elle ne meure, pensais-je ; ou qu’elle vive misérablement, avec une douleur toujours égale et qui échappera au temps. Peut-être Janine appartient-elle à cette race qu’un vieil avocat connaît bien : ces femmes chez qui l’espérance est une maladie, qui ne guérissent pas d’espérer, et qui, après vingt ans, regardent encore la porte avec des yeux de bête fidèle.
Je rentrai dans la chambre où Janine était demeurée assise, et je lui dis :
— Quand tu voudras, mon enfant… tu seras toujours la bienvenue.
Elle ne manifesta par aucun signe qu’elle m’eût compris. Geneviève rentra et me demanda d’un air soupçonneux : « Que lui dis-tu ? » J’ai su depuis qu’elle m’accusait d’avoir, pendant ces quelques secondes, « retourné » Janine et de m’être amusé « à lui mettre un tas d’idées en tête ». Mais moi, je descendais l’escalier, me remémorant ce que la jeune femme m’avait crié : « Emmenez-moi…» Elle m’avait demandé de l’emmener. J’avais prononcé, d’instinct, sur Phili, les paroles qu’elle avait besoin d’entendre. J’étais le premier, peut-être, qui ne l’eût pas blessée.
Je marchais dans ce Bordeaux illuminé d’un jour de rentrée ; les trottoirs du Cours de l’Intendance, humides de brouillard, luisaient. Les voix du Midi couvraient le vacarme des trams. L’odeur de mon enfance était perdue ; je l’aurais retrouvée dans ces quartiers plus sombres de la rue Dufour-Dubergier et de la Grosse Cloche. Là, peut-être, quelque vieille femme, à l’angle d’une rue noire, serrait-elle encore contre sa poitrine un pot fumant de ces châtaignes bouillies qui sentent l’anis. Non, je n’étais pas triste. Quelqu’un m’avait entendu, compris. Nous nous étions rejoints : c’était une victoire. Mais j’avais échoué devant Geneviève : il n’y avait rien à faire pour moi contre une certaine qualité de bêtise. On atteint aisément une âme vivante à travers les crimes, les vices les plus tristes, mais la vulgarité est infranchissable. Tant pis ! j’en prendrais mon parti ; on ne pouvait fendre la pierre de tous ces tombeaux. Bienheureux si je réussissais à pénétrer jusqu’à un seul être, avant de mourir.
Je couchai à l’hôtel et ne rentrai que le lendemain matin à Calèse. Peu de jours après, Alfred vint me voir et j’appris de lui que ma visite avait eu des conséquences funestes : Janine avait écrit à Phili une lettre de folle où elle se chargeait de tous les torts, s’accusait, lui demandait pardon. « Les femmes n’en font jamais d’autres…» Le bon gros n’osait me dire, mais il pensait sûrement : « Elle recommence les bêtises de sa grand-mère. »
Alfred me laissa entendre que le procès était perdu d’avance et que Geneviève m’en rendait responsable : j’avais fait exprès de monter la tête à Janine. Je demandai à mon gendre, en souriant, quels avaient pu être mes mobiles. Il me répondit, tout en protestant qu’il ne partageait en rien l’opinion de sa femme, que j’avais agi, selon elle, par malice, par vengeance, peut-être par « méchanceté pure ».
Les enfants ne venaient plus me voir. Une lettre de Geneviève m’apprit, deux semaines plus tard, qu’on avait dû enfermer Janine dans une maison de santé. Il ne s’agissait pas de folie, bien entendu. On espérait beaucoup de cette cure d’isolement.
Et moi aussi, j’étais isolé, mais je ne souffrais pas. Jamais mon cœur ne m’avait laissé un si long répit. Durant cette quinzaine et bien au delà, l’automne radieux s’attarda sur le monde. Aucune feuille ne se détachait encore, les roses refleurissaient. J’aurais dû souffrir de ce que mes enfants, de nouveau, s’écartaient de moi. Hubert n’apparaissait plus que pour parler d’affaires. Il était sec, gourmé. Ses manières demeuraient courtoises, mais il se tenait sur ses gardes. L’influence que mes enfants m’accusaient d’avoir prise sur Janine m’avait fait perdre tout le terrain gagné. J’étais redevenu, à leurs yeux, l’adversaire, un vieillard perfide et capable de tout. Et enfin, la seule qui m’aurait peut-être compris était enfermée et séparée des vivants. Et pourtant, j’éprouvais une profonde paix. Démuni de tout, isolé, sous le coup d’une mort affreuse, je demeurais calme, attentif, l’esprit en éveil. La pensée de ma triste vie ne m’accablait pas. Je ne sentais pas le poids de ces années désertes… comme si je n’eusse pas été un vieillard très malade, comme si j’avais eu encore, devant moi, toute une existence, comme si cette paix qui me possédait eût été quelqu’un.
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