Le Noeud de vipères
Chapitre XX
Depuis un mois qu’elle a fui la maison de santé et que je l’ai recueillie, Janine n’est pas guérie encore. Elle croit avoir été victime d’un complot ; elle affirme qu’on l’a enfermée parce qu’elle refusait d’attaquer Phili et de demander le divorce et l’annulation. Les autres s’imaginent que c’est moi seul qui lui mets ces idées en tête et qui la dresse contre eux, alors qu’au cours des interminables journées de Calèse, je lutte pied à pied contre ses illusions et ses chimères. Dehors, la pluie mêle les feuilles à la boue, les pourrit. Des sabots lourds écrasent le gravier de la cour ; un homme passe, la tête couverte d’un sac. Le jardin est si dépouillé que rien ne cache plus l’insignifiance de ce qui est, ici, concédé à l’agrément : les carcasses des charmilles, les bosquets maigres grelottent sous la pluie éternelle. L’humidité pénétrante des chambres nous laisse sans courage, le soir, pour quitter le brasier du salon. Minuit sonne, et nous ne pouvons nous résigner à monter ; et les tisons, patiemment accumulés, s’écroulent dans la cendre ; et de même, il faut recommencer indéfiniment de persuader à la petite que ses parents, son frère, son oncle, ne lui veulent aucun mal. Je détourne sa pensée, autant que je le puis, de la maison de santé. Toujours, nous en revenons à Phili : « Vous ne pouvez imaginer quel était cet homme… Vous ne pouvez savoir quel être…» Ces paroles annoncent indifféremment un réquisitoire ou un dithyrambe, et le ton seul me laisse pressentir si elle va l’exalter, le couvrir de boue. Mais qu’elle le glorifie ou le salisse, les faits qu’elle cite m’apparaissent insignifiants. L’amour communique à cette pauvre femme, si dénuée d’imagination, un étonnant pouvoir de déformer, d’amplifier. Je l’ai connu, ton Phili, un de ces néants que la jeunesse rapide revêt un instant de rayons. À cet enfant gâté, caressé, défrayé de tout, tu prêtes des intentions délicates ou scélérates, des perfidies méditées ; mais il n’a que des réflexes.
Vous ne compreniez pas qu’il avait besoin, pour respirer, de se sentir le plus fort. Il ne fallait pas lui tenir la dragée haute. « La dragée haute » ne fait pas sauter cette espèce de chiens : ils détalent vers d’autres pitances servies par terre.
Même de très loin, la malheureuse ne connaît pas son Phili. Que représente-t-il à ses yeux, hors l’angoisse de sa présence, les caresses différées, la jalousie, l’horreur de l’avoir perdu ? Sans yeux, sans odorat, sans antennes, elle court et s’affole après cet être, sans rien qui la renseigne sur ce qu’est réellement l’objet de sa poursuite… Existe-t-il des pères aveugles ? Janine est ma petite-fille ; mais serait-elle ma fille je ne la verrais pas moins telle qu’elle est : une créature qui ne peut rien recevoir d’un autre. Cette femme aux traits réguliers, épaisse, lourde, à la voix bête, est marquée du signe de celles qui n’arrêtent pas un regard, qui ne fixent pas une pensée. Elle me semble belle, pourtant, au long de ces nuits, d’une beauté étrangère à elle-même, empruntée à son désespoir. N’existe-t-il un homme que cet incendie attirerait ? Mais la malheureuse brûle dans les ténèbres et dans un désert, sans autre témoin que ce vieillard…
Autant que j’eusse pitié d’elle, durant ces longues veillées, je ne me lassais pas de confronter Phili, ce garçon pareil à des millions d’autres, comme ce papillon blanc commun ressemble à tous les papillons blancs, et cette frénésie qu’il avait seul pouvoir de déchaîner dans sa femme, et qui pour elle anéantissait le monde visible et invisible : rien ne subsistait plus, aux yeux de Janine, qu’un mâle déjà un peu défraîchi, enclin à préférer l’alcool à tout le reste et à considérer l’amour comme un travail, un devoir, une fatigue… Quelle misère !
À peine regardait-elle sa fille qui se glissait dans la pièce, au crépuscule. Elle posait ses lèvres, au hasard, sur les boucles de l’enfant. Non que la petite fût sans pouvoir sur sa mère : c’était à cause d’elle que Janine trouvait la force de ne pas partir à la poursuite de Phili (car elle eût été femme à le harceler, à le provoquer, à faire des scènes publiques). Non, je n’eusse pas suffi à la retenir, elle restait pour l’enfant, mais ne recevait d’elle aucune consolation. C’était entre mes bras, sur mes genoux, que la petite se réfugiait, le soir, en attendant que le dîner fût servi. Je retrouvais, dans ses cheveux, l’odeur d’oiseau, de nid, qui me rappelait Marie. Je fermais les yeux, la bouche appuyée contre cette tête, je me retenais de trop serrer ce petit corps, j’appelais dans mon cœur mon enfant perdue. Et c’était, en même temps, Luc que je croyais embrasser. Quand elle avait beaucoup joué, sa chair avait le goût salé des joues de Luc, à l’époque où il s’endormait à table, tellement il avait couru… Il ne pouvait attendre le dessert, il nous tendait, à la ronde, sa figure exténuée de sommeil… Ainsi rêvais-je, et Janine errait à travers la pièce, marchait, marchait, tournait dans son amour.
Je me souviens d’un soir où elle me demandait : « Que faudrait-il faire pour ne plus souffrir ?… Croyez-vous que cela passera ? » C’était une nuit de gel ; je la vis ouvrir la fenêtre, pousser les volets ; elle trempait son front, son buste, dans le clair de lune glacé. Je la ramenai près du feu ; et moi qui ignore tant les gestes de la tendresse, je m’assis gauchement contre elle, lui entourai les épaules d’un bras. Je lui demandai s’il ne lui restait aucun secours : « Tu as la foi ? » Elle reprit distraitement : « La foi ? » comme si elle n’eût pas compris. « Oui, repris-je, Dieu…» Elle leva vers moi sa face brûlée, elle m’observait d’un air méfiant et dit enfin « qu’elle ne voyait pas le rapport…» Et comme j’insistais :
— Bien sûr, je suis religieuse, je remplis mes devoirs. Pourquoi me demandez-vous cela ? Vous vous moquez de moi ?
— Penses-tu, continuais-je, que Phili soit à la mesure de ce que tu lui donnes ?
Elle me regarda, avec cette expression maussade et irritée de Geneviève lorsqu’elle ne comprend pas ce qu’on lui dit, qu’elle ne sait que répondre, qu’elle a peur de tomber dans un panneau. Elle se risqua enfin : « Tout ça n’avait rien à voir ensemble…, elle n’aimait pas à mêler la religion avec ces choses-là. Elle était pratiquante, mais justement elle avait horreur de ces rapprochements malsains. Elle remplissait tous ses devoirs. » Elle aurait dit, de la même voix, qu’elle payait ses contributions. Ce que j’avais tant exécré, toute ma vie, c’était cela, ce n’était que cela : cette caricature grossière, cette charge médiocre de la vie chrétienne, j’avais feint d’y voir une représentation authentique pour avoir le droit de la haïr. Il faut oser regarder en face ce que l’on hait. Mais moi, me disais-je, mais moi… Ne savais-je déjà que je me trompais moi-même, ce soir de la fin du dernier siècle, sur la terrasse de Calèse, lorsque l’abbé Ardouin m’avait dit : « Vous êtes très bon…» ? Plus tard, je me suis bouché les oreilles pour ne pas entendre les paroles de Marie agonisante. À ce chevet, pourtant, le secret de la mort et de la vie m’a été livré… Une petite fille mourait pour moi… J’ai voulu l’oublier. Inlassablement, j’ai cherché à perdre cette clef qu’une main mystérieuse m’a toujours rendue, à chaque tournant de ma vie (le regard de Luc après la messe, dans ces matinées de dimanche, à l’heure de la première cigale… Et ce printemps encore, la nuit de la grêle…)
Ainsi allaient mes pensées, ce soir-là. Je me souviens de m’être levé, d’avoir repoussé mon fauteuil si violemment que Janine tressaillit. Le silence de Calèse, à cette heure avancée, ce silence épais, presque solide, engourdissait, étouffait sa douleur. Elle laissait mourir le feu, et, à mesure que la pièce devenait plus froide, elle traînait sa chaise vers l’âtre, ses pieds touchaient presque la cendre. Le feu mourant attirait ses mains et son front. La lampe de la cheminée éclairait cette lourde femme ramassée, et moi j’errais alentour, dans la pénombre encombrée d’acajou et de palissandre. Je tournais, impuissant, autour de ce bloc humain, de ce corps prostré. « Mon enfant…» Je ne trouvais pas le mot que je cherchais. Ce qui m’étouffe, ce soir, en même temps que j’écris ces lignes, ce qui fait mal à mon cœur comme s’il allait se rompre, cet amour dont je connais enfin le nom ador… ……………………………………………………………………………… ……………………………………………………………………………… …………………………
Calèse, le 10 décembre 193…
Ma chère Geneviève, j’achèverai, cette semaine, de classer les papiers dont ici tous les tiroirs débordent. Mais mon devoir est de te communiquer, sans retard, cet étrange document. Tu sais que notre père est mort à sa table de travail et qu’Amélie l’a trouvé, le matin du 24 novembre, la face contre un cahier ouvert : celui-là même que je t’adresse sous pli recommandé.
Tu auras sans doute autant de peine que j’en ai eu moi-même à le déchiffrer… il est heureux que l’écriture en soit illisible pour les domestiques. Mû par un sentiment de délicatesse, j’avais d’abord décidé de t’épargner cette lecture : notre père, en effet, s’exprime à ton sujet en des termes singulièrement blessants. Mais avais-je le droit de te laisser ignorer une pièce qui t’appartient autant qu’à moi-même ? Tu connais mes scrupules pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’héritage de nos parents. Je me suis donc ravisé.
D’ailleurs, qui de nous n’est pas maltraité dans ces pages fielleuses ? Elles ne nous révèlent rien, hélas ! que nous ne sachions de longue date. Le mépris que j’inspirais à mon père a empoisonné mon adolescence. J’ai longtemps douté de moi, je me suis replié sous ce regard impitoyable, il a fallu bien des années pour que je prenne enfin conscience de ma valeur.
Je lui ai pardonné, et j’ajoute même que c’est le devoir filial qui m’a surtout poussé à te communiquer ce document. Car, de quelque manière que tu le juges, il est indéniable que la figure de notre père t’y apparaîtra, en dépit de tous les sentiments affreux qu’il y étale, je n’ose dire plus noble, mais enfin plus humaine (je pense en particulier à son amour pour notre sœur Marie, pour le petit Luc, dont tu trouveras ici des témoignages émouvants). Je m’explique mieux, aujourd’hui, la douleur qu’il a manifestée devant le cercueil de maman et dont nous fûmes stupéfaits. Tu la croyais en partie jouée. Ces pages ne serviraient-elles qu’à te révéler ce qui subsistait de cœur dans cet homme implacable et follement orgueilleux, qu’il vaut la peine que tu en supportes la lecture, par ailleurs si pénible pour toi, ma chère Geneviève.
Ce dont je suis redevable à cette confession et le bénéfice que tu y trouveras toi-même, c’est l’apaisement de notre conscience. Je suis né scrupuleux. Eussé-je mille raisons de me croire dans mon droit, il suffit d’un rien pour me troubler. Ah ! la délicatesse morale au point où je l’ai développée ne rend pas la vie facile ! Poursuivi par la haine d’un père, je n’ai tenté aucun geste de défense, même le plus légitime, sans en éprouver de l’inquiétude, sinon du remords. Si je n’avais été chef de famille, responsable de l’honneur du nom et du patrimoine de nos enfants, j’eusse préféré renoncer à la lutte plutôt que de souffrir ces déchirements et ces combats intérieurs dont tu as été plus d’une fois le témoin.
Je remercie Dieu qui a voulu que ces lignes de notre père me justifient. Et d’abord, elles confirment tout ce que nous connaissions déjà des machinations inventées par lui pour nous frustrer de son héritage. Je n’ai pu lire sans honte les pages où il décrit les procédés qu’il avait imaginés pour tenir, à la fois, l’avoué Bourru et le nommé Robert. Jetons sur ces scènes honteuses le manteau de Noé. Il reste que mon devoir était de déjouer, coûte que coûte, ces plans abominables. Je l’ai fait et avec un succès dont je ne rougis pas. N’en doute pas, ma sœur, c’est à moi que tu dois ta fortune. Le malheureux, au long de cette confession, s’efforce de se persuader à lui-même que la haine qu’il éprouvait à notre égard est morte d’un coup ; il se targue d’un brusque détachement des biens de ce monde (j’avoue que je n’ai pu me retenir de rire à cet endroit). Mais, fais attention, s’il te plaît, à l’époque de ce revirement inattendu : il se produit au moment où ses ruses ont été déjouées et lorsque son fils naturel nous a vendu la mèche. Ce n’était pas facile de faire disparaître une telle fortune ; un plan de mobilisation qu’il a fallu des années pour mettre au point ne peut être remplacé en quelques jours. La vérité est que le pauvre homme sentait sa fin prochaine et n’avait plus le temps ni les moyens de nous déshériter par une autre méthode que celle qu’il avait imaginée et que la Providence nous a fait découvrir.
Cet avocat n’a voulu perdre son procès, ni devant lui-même, ni devant nous ; il a eu la rouerie, à demi inconsciente, je le veux bien, de transformer sa défaite en victoire morale ; il a affecté le désintéressement, le détachement… Eh !… qu’aurait-il pu faire d’autre ? Non, là, je ne m’y laisse pas prendre et je crois qu’avec ton bon sens tu jugeras que nous n’avons pas à nous mettre en dépense d’admiration ni de gratitude.
Mais il est un autre point où cette confession apporte à ma conscience un total apaisement ; un point sur lequel je me suis examiné avec plus de sévérité, et sans avoir atteint, pendant longtemps, je l’avoue aujourd’hui, à calmer cette conscience chatouilleuse. Je veux parler des tentatives, d’ailleurs vaines, pour soumettre à l’examen des spécialistes l’état mental de notre père. Je dois dire que ma femme a beaucoup fait pour me troubler à ce sujet. Tu sais que je n’ai point accoutumé de prêter grande importance à ses opinions : c’est la personne la moins pondérée qui soit. Mais ici, elle me rebattait les oreilles, le jour et la nuit, d’arguments dont j’avoue que quelques-uns me troublaient. Elle avait fini par me convaincre que ce grand avocat d’affaires, que ce financier retors, que ce profond psychologue était l’équilibre même… Sans doute est-il facile de rendre odieux des enfants qui s’efforcent de faire enfermer leur vieux père pour ne pas perdre l’héritage… Tu vois que je ne mâche pas les mots… J’ai passé bien des nuits sans sommeil. Dieu le sait.
Eh bien, ma chère Geneviève, ce cahier, surtout dans les dernières pages, apporte avec évidence la preuve du délire intermittent dont le pauvre homme était atteint. Son cas me paraît même assez intéressant pour que cette confession fût soumise à un psychiatre ; mais je considère comme mon devoir le plus immédiat de ne divulguer à personne des pages si dangereuses pour nos enfants. Et je t’avertis tout de suite qu’à mon avis, tu devrais les brûler, dès que tu en auras achevé la lecture. Il importe de ne pas courir la chance qu’elles tombent sous les yeux d’un étranger.
Tu ne l’ignores pas, ma chère Geneviève, si nous avons toujours tenu très secret tout ce qui concernait notre famille, si j’avais pris mes mesures pour que rien ne transpirât au dehors de nos inquiétudes touchant l’état mental de celui qui, tout de même, en était le chef, certains éléments étrangers à la famille n’ont pas eu la même discrétion ni la même prudence, et ton misérable gendre, en particulier, a raconté à ce sujet les histoires les plus dangereuses. Nous le payons cher aujourd’hui : je ne t’apprendrai rien en te disant qu’en ville, beaucoup de personnes font un rapprochement entre la neurasthénie de Janine et les excentricités que l’on prête à notre père, d’après les racontars de Phili.
Donc, déchire ce cahier, n’en parle à personne ; qu’il n’en soit même plus question jamais entre nous. Je ne dis pas que ce ne soit pas dommage. Il y a là des indications psychologiques, et même des impressions de nature, qui dénotent, chez cet orateur, un don réel d’écrivain. Raison de plus pour le déchirer. Imagines-tu un de nos enfants publiant ça plus tard ? Ce serait du propre !
Mais de toi à moi, nous pouvons appeler les choses par leur nom, et la lecture de ce cahier achevée, la demi-démence de notre père ne saurait plus faire doute pour nous. Je m’explique, aujourd’hui, une parole de ta fille, que j’avais prise pour une lubie de malade : « Grand-père est le seul homme religieux que j’aie jamais rencontré. La pauvre petite s’était laissé prendre aux vagues aspirations, aux rêveries de cet hypocondre. Ennemi des siens, haï de tous, sans amis, malheureux en amour, comme tu le verras (il y a des détails comiques), jaloux de sa femme au point de ne lui avoir jamais pardonné un vague flirt de jeune fille, a-t-il, vers la fin, désiré les consolations de la prière ? Je n’en crois rien : ce qui éclate dans ces lignes, c’est le désordre mental le plus caractérisé : manie de la persécution, délire à forme religieuse. N’y a-t-il pas trace, me demanderas-tu, de vrai christianisme dans son cas ? Non : un homme, aussi averti que je le suis de ces questions, sait ce qu’en vaut l’aune. Ce faux mysticisme, je l’avoue, me cause un insurmontable dégoût.
Peut-être les réactions d’une femme seront-elles différentes ? Si cette religiosité t’impressionnait, rappelle-toi que notre père, étonnamment doué pour la haine, n’a jamais rien aimé que contre quelqu’un. L’étalage de ses aspirations religieuses est une critique directe, ou détournée, des principes que notre mère nous a inculqués dès l’enfance. Il ne donne dans un mysticisme fuligineux que pour en mieux accabler la religion raisonnable, modérée, qui fut toujours en honneur dans notre famille. La vérité, c’est l’équilibre… Mais je m’arrête devant des considérations où tu me suivrais malaisément. Je t’en ai assez dit : consulte le document lui-même. Je suis impatient de connaître ton impression.
Il me reste bien peu de place pour répondre aux questions importantes que tu me poses. Ma chère Geneviève, dans la crise que nous subissons, le problème que nous avons à résoudre est angoissant : si nous gardons dans un coffre ces liasses de billets, il nous faudra vivre sur notre capital ; ce qui est un malheur. Si au contraire nous donnons en bourse des ordres d’achat, les coupons touchés ne nous consoleront pas de l’effritement ininterrompu des valeurs. Puisque, de toute façon, nous sommes condamnés à perdre, la sagesse est de garder les billets de la Banque de France : le franc ne vaut que quatre sous, mais il est gagé par une immense réserve d’or. Sur ce point, notre père avait vu clair et nous devons suivre son exemple. Il y a une tentation, ma chère Geneviève, contre laquelle tu dois lutter de toutes tes forces : c’est la tentation du placement à tout prix, si enracinée dans le public français. Évidemment, il faudra vivre dans la plus stricte économie. Tu sais que tu me trouveras toujours dès que tu auras besoin d’un conseil. En dépit du malheur des temps, des occasions peuvent, d’ailleurs, se présenter d’un jour à l’autre : je suis de très près, en ce moment, un Kina et un spiritueux anisé : voilà un type d’affaires qui ne souffrira pas de la crise. À mon avis, c’est dans cette direction que nous devons tourner un regard à la fois hardi et prudent.
Je me réjouis des meilleures nouvelles que tu me donnes de Janine. Il n’y a pas à craindre, pour l’instant, cet excès de dévotion qui t’inquiète chez elle. L’essentiel est que sa pensée se détourne de Phili. Quant au reste, elle retrouvera d’elle-même la mesure : elle appartient à une race qui a toujours su ne pas abuser des meilleures choses.
À mardi, ma chère Geneviève.
Ton frère dévoué
HUBERT
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JANINE A HUBERT
Mon cher oncle, je viens vous demander d’être juge entre maman et moi. Elle refuse de me confier le « journal » de grand-père : à l’entendre, mon culte pour lui ne résisterait pas à une telle lecture. Puisqu’elle tient si vivement à ne pas atteindre en moi cette chère mémoire, pourquoi me répète-t-elle chaque jour : « Tu ne saurais imaginer le mal qu’il dit de toi. Même ton physique n’est pas épargné…» ? Je m’étonne plus encore de son empressement à me faire lire la dure lettre où vous avez commenté ce « journal »…
De guerre lasse, maman m’a dit qu’elle me le communiquerait si vous le jugiez bon, et qu’elle s’en rapportait à vous. Je fais donc appel à votre esprit de justice.
Souffrez que j’écarte d’abord la première objection qui me concerne seule : aussi implacable que grand-père, dans ce document, se puisse montrer à mon égard, je suis assurée qu’il ne me juge pas plus mal que je ne fais moi-même. Je suis assurée, surtout, que sa sévérité épargne la malheureuse qui vécut tout un automne auprès de lui, jusqu’à sa mort, dans la maison de Calèse.
Mon oncle, pardonnez-moi de vous contredire sur un point essentiel : je demeure le seul témoin de ce qu’étaient devenus les sentiments de grand-père, durant les dernières semaines de sa vie. Vous dénoncez sa vague et malsaine religiosité ; et moi je vous affirme qu’il a eu trois entrevues (une à la fin d’octobre et deux en novembre) avec M. le curé de Calèse dont, je ne sais pourquoi, vous refusez de recueillir le témoignage. Selon maman, le journal où il note les moindres incidents de sa vie ne relate rien de ces rencontres, ce qu’il n’eût pas manqué de faire, si elles avaient été l’occasion d’un changement dans sa destinée… Mais maman dit aussi que le journal est interrompu au milieu d’un mot : il n’est pas douteux que la mort a surpris votre père au moment où il allait parler de sa confession. En vain prétendrez-vous que, s’il avait été absous, il aurait communié. Moi, je sais ce qu’il m’a répété, l’avant-veille de sa mort : obsédé par son indignité, le pauvre homme avait résolu d’attendre Noël. Quelle raison avez-vous de ne pas me croire ? Pourquoi faire de moi une hallucinée ? Oui, l’avant-veille de sa mort, le mercredi, je l’entends encore, dans le salon de Calèse, me parler de ce Noël désiré, avec une voix pleine d’angoisse, ou peut-être déjà voilée…
Rassurez-vous, mon oncle : je ne prétends pas faire de lui un saint. Je vous accorde que ce fut un homme terrible, et quelquefois même affreux. Il n’empêche qu’une admirable lumière l’a touché dans ses derniers jours et que c’est lui, lui seul, à ce moment-là, qui m’a pris la tête à deux mains, qui a détourné de force mon regard…
Ne croyez-vous pas que votre père eût été un autre homme si nous-mêmes avions été différents ? Ne m’accusez pas de vous jeter la pierre : je connais vos qualités, je sais que grand-père s’est montré cruellement injuste envers vous et envers maman. Mais ce fut notre malheur à tous qu’il nous ait pris pour des chrétiens exemplaires… Ne protestez pas : depuis sa mort, je fréquente des êtres qui peuvent avoir leurs défauts, leurs faiblesses, mais qui agissent selon leur foi, qui se meuvent en pleine grâce. S’il avait vécu au milieu d’eux, grand-père n’aurait-il découvert, depuis de longues années, ce port où il n’a pu atteindre qu’à la veille de mourir ?
Encore une fois, je ne prétends pas accabler notre famille en faveur de son chef implacable. Je n’oublie pas, surtout, que l’exemple de la pauvre bonne-maman aurait pu suffire à lui ouvrir les yeux si, trop longtemps, il n’avait préféré assouvir sa rancune. Mais laissez-moi vous dire pourquoi, finalement, je lui donne raison contre nous : là où était notre trésor, là aussi était notre cœur ; nous ne pensions qu’à cet héritage menacé ; les excuses, certes, ne nous manquaient pas ; vous étiez un homme d’affaires, et moi une pauvre femme… Il n’empêche que, sauf chez bonne-maman, nos principes demeuraient séparés de notre vie. Nos pensées, nos désirs, nos actes ne plongeaient aucune racine dans cette foi à laquelle nous adhérions des lèvres. De toutes nos forces, nous étions tournés vers les biens matériels, tandis que grand-père… Me comprendrez-vous si je vous affirme que là où était son trésor, là n’était pas son cœur ? Je jurerais que sur ce point, le document dont on me refuse la lecture apporte un témoignage décisif.
J’espère, mon oncle, que vous m’entendrez, et j’attends avec confiance votre réponse…
Janine
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Table of Contents
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
DEUXIÈME PARTIE
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
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Vous avez terminé Le Noeud de vipères
François Mauriac