Le Pouvoir des habitudes. Changer un rien pour tout changer (Clés des champs) (French Edition)
9 - Le libre arbitre
9
Le libre arbitre
Sommes-nous responsables de nos habitudes ?
I
Le matin où ses ennuis ont commencé – des années avant même qu'elle ne se rende compte du moindre problème –, Angie Bachmann était chez elle, regardait la télévision, et s'ennuyait tellement qu'elle songea à se lancer
dans le rangement de son tiroir d'argenterie 1 .
Sa fille cadette était entrée à la maternelle quelques semaines plus tôt, et ses deux aînées étaient à l'école élémentaire, avec une vie remplie d'amis, d'activités et de petites histoires et autres menus racontars que leur mère était incapable de comprendre. Son mari, un géomètre expert, partait souvent travailler dès huit heures et ne rentrait qu'à dix-huit heures. La maison était déserte, et elle y était seule. C'était la première fois depuis presque vingt ans – depuis qu'elle s'était mariée, à dix-neuf ans, enceinte à vingt, et que ses journées s'étaient fortement remplies, entre les paniers repas à préparer pour l'école, jouer à la princesse et la gestion d'un véritable service de navette familiale – qu'elle se sentait vraiment seule. Au lycée, ses amis lui disaient qu'elle devrait devenir mannequin – elle était si jolie –, mais elle avait abandonné ses études pour épouser un guitariste qui avait fini par se trouver un boulot sérieux, et elle s'était installée dans son métier de maman. Il était maintenant dix heures et demie du matin, ses trois filles étaient parties, et elle avait eu – de nouveau – recours au stratagème consistant à scotcher une feuille de papier sur la pendule de la cuisine pour s'empêcher de regarder l'heure toutes les trois minutes.
Elle n'avait aucune idée de ce qu'elle allait faire ensuite.
Ce jour-là, elle conclut un marché avec elle-même : si elle atteignait midi sans devenir folle ou sans manger le gâteau du frigo, elle sortirait faire quelque chose d'amusant. Elle consacra les quatre-vingt-dix minutes suivantes à réfléchir à ce qu'elle ferait. Quand la pendule indiqua midi, elle se maquilla, enfila une jolie robe et se rendit en voiture jusqu'à un casino flottant, à une vingtaine de minutes de chez elle. Même un jeudi à midi, le casino était rempli de monde, des gens comme elle qui s'activaient à autre chose que regarder des séries télé guimauve en faisant leur repassage. Un groupe jouait près de l'entrée. Une femme servait des cocktails gratuits. Elle alla croquer une assiette de crevettes au buffet. Tout cela respirait le luxe, et c'était un peu comme l'école buissonnière. Elle se dirigea vers une table de Black Jack où un croupier expliquait patiemment les règles. Quand elle eut perdu ses quarante dollars de jetons, elle jeta un œil à sa montre et vit qu'il s'était écoulé deux heures et qu'il lui fallait rentrer chez elle pour aller chercher sa fille cadette. Ce soir-là, au dîner, pour la première fois depuis un mois, elle avait quelque chose d'autre à raconter, autre chose à faire que de regarder la télé et d'essayer de deviner les bonnes réponses plus vite que les concurrents du Juste prix .
Le père d'Angie Bachmann était un ancien chauffeur routier qui, à la cinquantaine, s'était transformé en auteur-compositeur qui jouissait d'un petit succès. Son frère était lui aussi devenu auteur-compositeur, et il avait remporté quelques récompenses. Elle, en revanche, ses parents la présentaient souvent comme « celle qui est devenue maman ».
« Je me sentais toujours comme celle qui n'avait aucun talent, m'a-t-elle confié. Je pense être intelligente, et je sais que je suis une bonne mère. Mais je ne pouvais rien mettre en avant pour dire : “je suis quelqu'un de singulier”. »
Après cette première sortie au casino, elle y était retournée une fois par semaine, les vendredis après-midi. C'était sa petite récompense, en contrepartie des journées vides qu'elle s'imposait, de ses efforts pour garder la maison propre et rester saine d'esprit. Elle savait que le jeu pouvait vous entraîner vers de sérieux problèmes, et elle s'était donc édicté des règles strictes. Pas plus d'une heure à la table de Black Jack, et elle ne jouait que le contenu de son portefeuille. « Je considérais cela comme une sorte de métier, m'a-t-elle expliqué. Je ne sortais jamais de la maison avant midi, et j'étais toujours rentrée à temps pour aller chercher ma fille. J'étais très disciplinée. »
Et elle s'améliorait. Au début, elle arrivait à peine à faire tenir son argent une heure. Pourtant, dans les six mois, elle avait saisi suffisamment d'astuces pour aménager ses propres règles et s'autoriser deux ou trois heures à la table, et, en repartant, il lui restait encore assez d'espèces en poche. Une après-midi, elle avait pris place à la table de Black Jack avec 80 dollars dans son sac à main, et elle en était repartie avec 530 – assez pour faire ses courses d'épicerie, payer la note de téléphone et en garder un peu de côté en cas de coup dur. À cette époque, la société propriétaire du casino – Harrah's Entertainment – lui envoyait des bons pour des accès au buffet gratuit. Les samedis soirs, elle offrait un dîner à sa petite famille.
L'État où Angie Bachmann jouait, l'Iowa, avait légalisé le jeu depuis quelques années seulement. Avant 1989, les législateurs de cet État craignaient que les citoyens n'aient du mal à résister à la tentation des cartes et des jeux de dés. C'était une inquiétude aussi ancienne que la nation américaine elle-même. Le jeu « est enfant de l'avarice, le frère de l'iniquité et le père de la malveillance, écrivait George Washington en 1783. C'est un vice qui engendre tous les maux possibles. […] En un mot, peu ont à gagner
de cette pratique abominable, tandis qu'ils sont des milliers à en pâtir 2 ». Protéger les individus de leurs mauvaises habitudes – en fait, définir quelles habitudes doivent être considérées comme « mauvaises » –, c'est une prérogative dont les législateurs se sont emparés avec détermination. La prostitution, le jeu, les ventes d'alcool le jour du chabbat, la pornographie, les prêts à taux usuraire, les relations sexuelles en dehors du mariage (ou, si vous avez des goûts singuliers, dans le cadre du mariage) sont autant d'habitudes que diverses législatures ont réglementées, proscrites ou tenté de décourager par des lois strictes (et souvent inefficaces).
Quand l'Iowa a légalisé les casinos, les législateurs de l'État ont été assez inquiets pour limiter l'activité des casinos flottants et pour stipuler que personne ne pourrait miser plus de 5 dollars à la fois, avec une perte maximale de 200 dollars par personne et par croisière. En l'espace de quelques années, toutefois, après que certains casinos de l'État se furent installés dans le Mississippi, où aucune limite ne s'applique aux encours, l'assemblée législative de l'Iowa a levé ces restrictions. En 2010, les coffres
de l'État regorgeaient de plus de 269 millions de dollars de taxes sur le jeu 3 .
*
En 2000, les parents d'Angie Bachmann, tous deux fumeurs de longue date, donnèrent les premiers signes d'une affection pulmonaire. Elle commença par prendre un avion pour le Tennessee, afin de leur rendre visite une semaine sur deux, de leur faire leurs courses et de les aider à préparer leur dîner. À son retour chez elle, auprès de son mari et de ses filles, elle se sentait encore plus seule. Parfois, la maison était vide toute la journée ; tout se passait comme si, en son absence, ses amis avaient oublié de l'inviter et comme si sa famille avait trouvé le moyen de se débrouiller toute seule.
Elle s'inquiétait pour ses parents, cela la contrariait que son mari paraisse s'intéresser davantage à son travail qu'aux angoisses de sa femme, et elle en voulait à ses enfants, qui ne se rendaient pas compte qu'elle avait besoin d'eux, maintenant, après tous les sacrifices qu'elle avait consenti quand ils étaient petits. Elle s'était mise à fréquenter le casino deux fois par semaine quand elle n'allait pas chez ses parents, puis tous les lundis, mercredis et vendredis. Elle appliquait encore certaines règles – mais elle jouait depuis des années maintenant, et elle connaissait les principes qu'appliquaient les joueurs assidus. Elle ne misait jamais plus de 25 dollars la levée et jouait toujours deux levées à la fois. « Vous avez de meilleures chances à une table où la limite est plus élevée qu'à une table où elle est plus basse, m'a-t-elle expliqué. Il faut pouvoir continuer de jouer quand la chance est contre vous, et attendre qu'elle tourne. J'ai vu des joueurs arriver avec 150 dollars et en gagner 10 000. Je savais que si je respectais les règles, j'y arriverais. Je
maîtrisais 1 . » À ce stade, elle n'avait pas à réfléchir avant de prendre une autre carte ou de doubler sa mise – elle agissait par automatisme, tout comme Eugene Pauly, l'amnésique, avait fini par apprendre à toujours choisir le bon rectangle de carton.
*
Un jour, en 2000, Angie Bachmann est rentrée du casino avec 6 000 dollars – assez pour payer deux mois de loyer et effacer l'encours de sa carte de crédit, dont les relevés s'entassaient à côté de la porte d'entrée. Un autre jour, elle était repartie avec 2 000 dollars. Elle perdait parfois, mais cela faisait partie du jeu. Les joueurs intelligents le savaient, il fallait savoir être à la baisse pour être aussi à la hausse. Par la suite, Harrah's Entertainment lui alloua une ligne de crédit pour qu'elle n'ait pas à se déplacer avec trop d'espèces sur elle. D'autres joueurs recherchaient sa compagnie et venaient s'asseoir à sa table car elle connaissait son affaire. Au buffet, les clients la laissaient passer au début de la file d'attente. « Je sais jouer, m'a-t-elle confié. Je sais qu'un tel propos évoque une personne qui a du mal à reconnaître qu'elle a un problème, mais la seule erreur que j'aie commise, c'était de ne pas savoir m'arrêter. Mon problème n'était pas dans ma manière de jouer. »
Peu à peu, elle assouplit les règles qu'elle s'était fixées relativement à l'ampleur de ses gains et de ses pertes. Un jour, elle perdit 800 dollars en une heure, puis en gagna 1 200 en quarante minutes. Puis sa chance tourna de nouveau et elle sortit avec une perte de 4 000 dollars. Une autre fois, elle perdit 3 500 dollars dans la matinée, en avait gagné 5 000 à 13 heures, et perdu 3 000 autres dans l'après-midi. Le casino tenait le compte de ses dettes et de ses gains ; pour sa part, elle avait cessé de suivre ce décompte. Un mois plus tard, elle n'avait plus assez en banque pour payer sa facture d'électricité. Elle demanda à ses parents un petit prêt, puis un autre. Elle emprunta 2 000 dollars un mois, 2 500 le suivant. Ce n'était pas grand-chose ; ses parents avaient les moyens.
Angie Bachmann n'avait jamais eu de problèmes de boisson, de médicaments ou de boulimie. C'était une maman normale, qui connaissait des hauts et des bas, comme tout le monde. La pulsion du jeu – cette attirance tenace qui la perturbait et la rendait irritable les jours où elle ne se rendait pas au casino, la décharge d'adrénaline qu'elle ressentait quand elle alignait les levées gagnantes – la prit donc complètement au dépourvu. C'était une sensation nouvelle, si inattendue qu'elle ne comprit guère l'ampleur du problème avant qu'il n'ait envahi toute son existence. Rétrospectivement, il lui semblait qu'il n'y avait pas de limite. Un jour c'était amusant, le lendemain, cela devenait incontrôlable.
En 2001, elle allait au casino tous les jours. Elle y allait chaque fois qu'elle se disputait avec son mari ou qu'elle se sentait incomprise par ses enfants. Aux tables de jeu, elle se sentait à la fois comme dans un état second et surexcitée, les deux en même temps, et ses angoisses s'estompèrent à un point tel qu'elle ne les percevait plus. L'ivresse du gain était tellement immédiate. La douleur de la perte passait si vite.
« Tu veux devenir quelqu'un d'important, lui dit sa mère quand elle l'appela pour lui emprunter de l'argent. Tu continues de jouer parce que tu veux attirer l'attention. »
Pourtant, cela ne lui suffisait pas.
« Je voulais juste avoir l'impression d'être bonne à quelque chose, m'a-t-elle avoué. C'était la seule chose que j'aie jamais faite où j'avais le sentiment d'avoir un certain talent. »
À l'été de 2001, les dettes qu'elle avait cumulées chez Harrah's Entertainment s'élevaient à 20 000 dollars. Elle avait caché la chose à son mari, mais quand sa mère avait fini par lui couper ses subsides, elle avait craqué et tout avoué. Ils avaient eu recours aux services d'un avocat spécialisé dans les faillites personnelles, lui avaient suspendu ses cartes de crédit et s'étaient assis autour de la table de la cuisine pour arrêter un programme de vie plus austère et plus responsable. Elle avait mis ses robes dans un dépôt-vente et subi l'humiliation d'entendre une vendeuse de dix-neuf ans les lui refuser toutes parce que, disait-elle, elles étaient démodées.
Par la suite, elle eut le sentiment que le pire était derrière elle. Finalement, songea-t-elle, ce besoin compulsif avait disparu.
Mais évidemment, elle était loin d'en avoir vu le bout. Des années plus tard, après avoir tout perdu, ruiné son existence et celle de son mari, dilapidé des centaines de milliers de dollars et que son avocat eut plaidé devant la plus haute juridiction de l'État qu'Angie Bachmann ne jouait pas par choix, mais par habitude, et qu'elle ne pouvait donc endosser la culpabilité de ses pertes, après être devenue un objet de risée sur Internet, où les gens la comparaient à Jeffrey Dahmer et à ces parents qui maltraitent leurs enfants, elle s'interrogea : quelle était sa part de responsabilité ?
II
Un matin de juillet 2008, un homme désespéré, en vacances sur la côte occidentale du pays de Galles, décrocha son téléphone et appela les services de police.
« Je crois que j'ai tué ma femme, dit-il. Oh, mon Dieu. J'ai cru à une effraction. J'ai cru me battre avec l'un des cambrioleurs, mais c'était
Christine. J'ai dû rêver ou je ne sais quoi. Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je fait 4 ? »
Dix minutes plus tard, des officiers de police arrivaient sur place et trouvaient Brian Thomas en larmes à côté de son mobil-home. La nuit précédente, leur expliqua-t-il, son épouse et lui y dormaient quand de jeunes individus circulant à toute vitesse sur le terrain de caravaning les avaient tirés de leur sommeil. Ils avaient déplacé leur mobil-home vers l'autre extrémité du terrain et s'étaient rendormis. Ensuite, quelques heures plus tard, Thomas s'était réveillé et il avait découvert un homme en jean et polaire noirs – l'un des chauffards, crut-il – couché sur sa femme. Il lui avait crié dessus, l'avait saisi à la gorge, et tenté de le déloger. C'était comme une réaction automatique, déclara-t-il à la police. Plus l'homme se débattait, plus Thomas serrait. L'homme le griffa dans le dos et tenta de se défendre, mais Thomas l'étrangla, de plus en plus fort, et l'homme finit par arrêter de bouger. Ensuite, il s'aperçut que ce n'était pas un homme qu'il étranglait, mais sa femme. Il l'avait relâchée et lui avait délicatement secoué l'épaule, tâchant de la réveiller, lui demandant si elle allait bien. Il était trop tard.
« J'ai cru que quelqu'un avait forcé la porte et je l'ai étranglée 5 , déclara-t-il
à la police, en sanglots. Elle était toute ma vie 6 . »
Les dix mois qui suivirent, il resta en prison, dans l'attente de son procès, et un portrait du meurtrier se dessina peu à peu. Enfant, Thomas avait été pris de somnambulisme, jusqu'à plusieurs fois par nuit. Il sortait de son lit, faisait le tour de la maison et jouait avec ses jouets ou se préparait quelque chose à manger et, le lendemain matin, ne se souvenait de rien de ce qu'il avait fait. C'était devenu un sujet de plaisanterie dans la famille. Une fois par semaine, apparemment, il errait dans le jardin ou dans la chambre d'un autre membre de la famille, tout en dormant. C'était une habitude, expliquait sa mère aux voisins quand ils demandaient pourquoi son fils traversait leur pelouse, pieds nus, en pyjama. Plus grand, il lui arrivait de se réveiller avec des coupures aux pieds et aucun souvenir de l'endroit où il s'était blessé. Un jour, il avait nagé dans le canal, sans se réveiller. Après son mariage, son épouse avait tellement redouté qu'il ne sorte de la maison et ne marche sur la chaussée au milieu de la circulation qu'elle ferma la porte à clef et dormit avec les clefs sous son oreiller. Toutes les nuits, le couple se glissait dans son lit « avec un baiser et un câlin », expliqua plus tard Thomas, puis il passait dans sa chambre et s'endormait dans son lit. Faute de quoi, son agitation, ses cris et ses grognements, ses escapades occasionnelles, tenaient Christine éveillée toute la nuit.
« Le somnambulisme est un rappel de ce que le sommeil et la veille ne s'excluent pas l'un l'autre, m'a expliqué Mark Mahowald, professeur de neurologie à l'université du Minnesota, pionnier de la recherche sur les comportements du sommeil. La partie du cerveau qui gère le comportement s'endort, mais des régions capables d'activités très complexes restent en veille. Le problème, c'est que rien ne guide le cerveau, excepté des schémas élémentaires, nos habitudes les plus basiques. Vous suivez ce qui existe dans votre tête, parce que vous n'êtes pas capable de faire un choix. »
De par la loi, la police devait inculper Thomas de meurtre. Mais toutes les preuves semblaient indiquer que sa femme et lui avaient vécu un mariage heureux, avant cette nuit épouvantable. Il n'avait aucun antécédent de mauvais traitement. Ils avaient deux filles adultes et avaient récemment réservé une croisière en Méditerranée pour fêter leur quarantième anniversaire de mariage. Les procureurs demandèrent à un spécialiste du sommeil – le docteur Chris Idzikowski, de l'Edinburg Sleep Center (Centre du sommeil d'Édimbourg) – d'examiner Thomas et d'évaluer une théorie : qu'il ait été inconscient quand il avait tué sa femme. Lors de deux séances successives, le chercheur fixa des capteurs sur le corps de Thomas et mesura ses ondes cérébrales, le mouvement des yeux, les muscles du menton et des jambes, le flux nasal, l'effort respiratoire, et les niveaux d'oxygène quand il dormait.
Thomas n'était pas la première personne à prétendre avoir commis un crime dans son sommeil et, dès lors, par extension, il ne devait pas être tenu pour responsable de son acte. La chronique est longue des criminels prétendant qu'ils ne sont pas coupables car ils auraient agi mus par un « automatisme », tel que le somnambulisme et d'autres types de comportements inconscients bien identifiés. Et, au cours de cette dernière décennie, alors que notre connaissance de la neurologie des habitudes et du libre arbitre a gagné en sophistication, ces défenses sont devenues plus prégnantes. La société, telle qu'incarnée dans nos cours de justice, a accepté l'idée que certaines habitudes sont si puissantes qu'elles bouleversent notre capacité à faire des choix, et, en conséquence, que nous ne sommes pas nécessairement responsables de nos actes.
*
Le somnambulisme est une curieuse excroissance d'un aspect normal du mode de fonctionnement de notre cerveau, lorsque nous dormons profondément. La plupart du temps, alors que nos corps enchaînent différentes phases de repos, notre structure neurologique la plus primitive – le tronc cérébral – paralyse nos membres et notre système nerveux, permettant à notre cerveau de rêver, sans que notre corps ne bouge. En général, les gens réussissent à effectuer la transition entre la paralysie et son contraire plusieurs fois par nuit, sans aucun problème. En neurologie, c'est ce que l'on appelle la « commutation ».
Toutefois, le cerveau de certaines personnes connaîtra des erreurs de commutation. Ces sujets passent à un état de paralysie partielle dans leur sommeil, et leur corps reste actif pendant qu'ils rêvent ou passent d'une phase de sommeil à l'autre. C'est la cause première du somnambulisme et, pour la majorité des personnes atteintes, c'est un problème gênant, mais
bénin 7 . Quelqu'un rêvera qu'il mange un gâteau, par exemple, et trouvera le lendemain matin une boîte de beignets dévastée, dans la cuisine. Quelqu'un rêvera qu'il va aux toilettes, et découvrira plus tard une tache d'humidité dans le couloir. Les somnambules peuvent se comporter de manière complexe – par exemple, ils peuvent ouvrir les yeux, voir, se déplacer, conduire une voiture ou préparer un repas – tout en restant inconscients, parce que les parties de leur cerveau associées à la vision, à la marche, à la conduite d'une voiture ou à la préparation d'un repas peuvent fonctionner dans leur sommeil sans intervention des régions les plus avancées du cerveau, comme le cortex préfrontal. On sait que des somnambules peuvent faire bouillir de l'eau et préparer un thé. L'un d'eux a pu conduire un hors-bord. Un autre, allumer une scie circulaire et mettre des pièces de bois à scier avant de retourner se coucher. Mais en général, les somnambules ne feront rien de dangereux pour eux-mêmes ni pour les autres. Même endormis, d'instinct, ils évitent le danger.
Toutefois, en examinant le cerveau des somnambules, les scientifiques ont découvert une distinction entre le somnambulisme – où les gens peuvent sortir de leur lit et mettre leurs rêves ou d'autres pulsions légères en acte – et
ce que l'on appelle la 8 terreur nocturne . Quand une terreur nocturne survient, l'activité intracérébrale est notablement différente de celle de l'état de veille, semi-conscient, ou même somnambulique. Les gens qui sont en pleine terreur nocturne semblent la proie d'une terrible anxiété, mais ne rêvent pas au sens normal du terme. Leur cerveau se met en veille, sauf les régions neurologiques les plus primitives, qui comprennent ce que l'on appelle les « générateurs centraux des schémas moteurs ». Ces régions du cerveau sont les mêmes que celles étudiées par le docteur Larry Squire et les scientifiques du MIT, qui ont découvert la machinerie neurologique de la boucle de l'habitude. Pour un neurologue, en fait, un cerveau qui connaît une terreur nocturne ressemble de près à un cerveau qui suit une habitude.
Les comportements des gens qui sont la proie de terreurs nocturnes sont des habitudes, certes de l'espèce la plus primaire. Les « générateurs de schémas moteurs centraux » à l'œuvre durant une terreur nocturne sont la source de schémas comportementaux comme la marche, la respiration, le tressaillement à cause d'un bruit violent ou la lutte contre un agresseur. En général, nous ne pensons pas à ces comportements comme à des habitudes, et il ne s'agit pourtant pas d'autre chose : des comportements automatiques si enracinés dans notre neurologie qu'ils peuvent, les études le démontrent, survenir presque sans aucune participation des régions supérieures du cerveau.
Toutefois, ces habitudes, quand elles interviennent pendant les terreurs nocturnes, sont différentes sur un point essentiel : parce que le sommeil désactive le cortex préfrontal et d'autres régions cognitives supérieures, lorsqu'une habitude de terreur nocturne se déclenche, il n'y a aucune possibilité d'intervention consciente. Si l'habitude de la lutte ou de la fuite est déclenchée par une terreur nocturne, il n'y a aucune chance de pouvoir surmonter la chose grâce à la logique ou à la raison.
« Les gens qui souffrent de terreurs nocturnes ne rêvent pas au sens normal du terme, explique Mahowald, le neurologue. Il n'est pas ici question d'intrigues complexes, comme celles que nous retenons de nos cauchemars. S'ils se souviennent ensuite de quelque chose, c'est juste d'une image ou d'émotions – un malheur imminent, une peur horrible, le besoin de se défendre ou de défendre l'autre.
Ces émotions sont réellement puissantes. Elles comptent parmi les signaux les plus élémentaires de toutes sortes de comportements que nous avons appris tout au long de notre existence. Réagir à la menace par la fuite ou en se défendant, c'est ce que nous avons tous pratiqué depuis que nous sommes bébés. Et quand ces émotions surviennent, et s'il n'y a aucune chance pour que le cerveau supérieur replace les choses dans un contexte, nous réagissons comme nous le demandent nos habitudes les plus profondes
9 . Nous fuyons, nous luttons ou nous suivons le schéma de comportement le plus facile auquel notre cerveau se raccroche. »
Quand quelqu'un, au milieu d'une terreur nocturne, se sent menacé ou excité sexuellement – deux des expériences de terreur nocturne les plus courantes –, elles réagissent en suivant les habitudes les plus couramment associées à ces stimuli. Les personnes qui vivent ces terreurs nocturnes ont pu sauter du haut d'un toit parce qu'elles se croyaient poursuivies par des agresseurs. Elles ont pu tuer leur bébé parce qu'elles croyaient se battre avec un animal sauvage. Certains de ces hommes ont pu violer leur épouse, alors que leur victime les suppliait d'arrêter, parce qu'une fois l'excitation du dormeur provoquée, ce dernier suivait l'habitude enracinée pour satisfaire cet impérieux besoin. Le somnambulisme semble autoriser une part de choix, une participation du cerveau supérieur qui nous souffle de rester en retrait du rebord du toit. En revanche, quiconque est la proie d'une terreur nocturne suit simplement la boucle de l'habitude, où qu'elle le mène.
Certains scientifiques pensent que les terreurs nocturnes pourraient être d'ordre génétique ; d'autres estiment que des affections comme la maladie de Parkinson les rendent plus probables. Leur cause n'est pas bien comprise mais, pour un certain nombre de gens, ces terreurs nocturnes impliquent de violentes pulsions. « La violence liée aux terreurs nocturnes semble être une réaction à une image concrète, effrayante que l'individu peut ensuite décrire », écrivait un groupe de chercheurs suisses en 2009. Parmi les gens qui souffrent d'un type de trouble du sommeil, « la tentative d'agression du partenaire dans son sommeil a été signalée dans 64 % des cas, et avec
blessures dans 3 % 10 ».
On peut invoquer des excuses similaires s'agissant d'Angie Bachmann, la joueuse. Elle aussi était anéantie par ses actes. Elle déclarerait plus tard qu'elle conservait un profond sentiment de culpabilité. Et il s'avère qu'elle suivait aussi des habitudes profondément enracinées qui lui compliquaient de plus en plus toute prise de décision.
Mais aux yeux de la loi, Angie Bachmann était responsable de ses habitudes, et Thomas, non. Est-il juste qu'elle, une joueuse, soit plus coupable que Thomas, un meurtrier ? Que devons-nous en conclure, au niveau des habitudes et du choix ?
III
Trois ans après qu'Angie Bachmann se fut mise en faillite personnelle, son père décéda. Elle avait consacré les cinq années précédentes à des navettes en avion entre son domicile et celui de ses parents, en s'occupant d'eux tandis qu'ils étaient de plus en plus malades. La mort de son père fut un coup dur. Deux mois plus tard, sa mère décédait.
« Tout mon univers s'est désintégré, dit-elle. Tous les matins, je me réveillais, et, l'espace d'une seconde, j'oubliais qu'ils étaient morts, et puis tout d'un coup l'idée de leur disparition revenait m'envahir et j'avais l'impression que l'on me marchait sur la poitrine. J'étais incapable de penser à rien d'autre, je sortais de mon lit, et je ne savais pas quoi faire. »
Après lecture de leurs testaments, elle apprit qu'elle héritait de près d'un million de dollars.
Elle en avait utilisé 275 000 pour acheter à sa famille une nouvelle maison dans le Tennessee, près de là où sa mère et son père avaient vécu, et elle en avait dépensé encore un peu plus pour installer ses filles, désormais adultes, à proximité, de manière à ce que tout le monde soit proche. Dans le Tennessee, le jeu dans les casinos était illégal. « Je ne voulais pas retomber dans mes mauvaises habitudes, m'a-t-elle expliqué. Je voulais vivre loin de tout ce qui me rappelait cette sensation de perte de contrôle. » Elle avait changé de numéros de téléphone et n'avait pas communiqué sa nouvelle adresse aux casinos. Elle se sentait plus en sécurité de la sorte.
Un soir, traversant son ancienne ville natale en voiture avec son mari, elle était allée chercher le reste de leur mobilier à leur domicile précédent, et elle se mit à penser à ses parents. Comment se débrouillerait-elle sans eux ? Pourquoi n'avait-elle pas su être une meilleure fille ? Elle fut prise d'hyperventilation. Cela ressemblait à un début de crise de panique. Cela faisait des années qu'elle avait cessé de jouer mais, à cet instant, elle éprouva le besoin de quelque chose qui lui distraie l'esprit de sa souffrance. Elle regarda son mari. Elle était désespérée. Ce serait l'affaire d'une seule fois.
« Allons au casino », lui dit-elle.
À leur entrée dans les lieux, l'un des directeurs la reconnut, il se souvenait de l'époque où elle était une habituée, et il invita le couple au salon des joueurs. Il lui demanda comment elle allait, et elle lui livra tout, en vrac : le décès de ses parents, la violence avec laquelle cela l'avait frappée, l'état d'épuisement permanent où elle était, ce qu'elle éprouvait quand elle était au bord de la dépression. Ce directeur savait écouter. Cela faisait tellement de bien de pouvoir enfin dire tout ce qu'elle avait en tête et de s'entendre répondre qu'il était tout à fait normal de se sentir ainsi.
Ensuite, elle prit place à une table de Black Jack et joua trois heures. Pour la première fois depuis des mois, l'anxiété s'estompa, pour se réduire à un simple bruit de fond. Elle savait maîtriser la chose. Elle se vida la tête. Et elle perdit quelques milliers de dollars.
Harrah's Entertainment – la société propriétaire du casino – était connu dans le secteur des jeux de hasard pour la sophistication de ses systèmes de suivi de la clientèle. Au cœur de ce système, des programmes informatiques à peu près similaires à ceux d'Andrew Pole chez Target, des algorithmes prédictifs qui étudiaient les habitudes des joueurs et tentaient de déceler la meilleure manière de les convaincre de dépenser plus. La compagnie attribuait aux joueurs « une valeur prévisible à vie », et des calendriers logiciels qui anticipaient la fréquence de leurs visites et les montants dépensés. Le groupe suivait les clients à la trace grâce à des cartes de fidélité et leur envoyait des coupons pour des repas gratuits et des bons à échanger contre des espèces. Des sociétés de télémarketing les appelaient à leur domicile pour leur demander où ils étaient allés. Des employés des casinos étaient formés à encourager les visiteurs à discuter de leur vie, dans l'espoir qu'ils révèlent des informations susceptibles d'être utilisées pour prédire combien ils avaient joué. L'un des dirigeants de Harrah's a qualifié cette méthode de « marketing pavlovien ». L'entreprise a mené des milliers
de tests chaque année pour perfectionner ces techniques 11 . Le suivi des clients a accru les profits du groupe de plusieurs milliards de dollars, et s'est révélé si précis qu'ils étaient capables de suivre les dépenses des joueurs au
cent près, et à la minute près 2 12 .
Naturellement, Harrah's Entertainment avait bien conscience qu'Angie Bachmann s'était déclarée en faillite personnelle quelques années plus tôt et qu'elle avait quitté les tables de Black Jack en laissant derrière elle 20 000 dollars de dettes de jeu. Mais peu après sa conversation avec ce directeur du casino, elle recevait des coups de téléphone où l'on proposait des limousines gratuites qui la conduiraient dans des casinos du Mississippi. On lui proposait des billets d'avion, à son mari et à elle, pour le lac Tahoe, on les logeait dans une suite, et on leur offrait des billets pour un concert des Eagles. « Je leur ai répondu que ma fille devait venir avec moi, et elle qu'elle voulait amener un ami », m'a rapporté Angie Bachmann. Pas de problème, lui a répondu la compagnie. Les billets d'avion et les chambres d'hôtel de tout le monde étaient gratuits. Au concert, elle fut assise au premier rang. Harrah's Entertainment lui versa 10 000 dollars pour qu'elle puisse jouer, aux frais de la maison.
Les offres n'arrêtaient plus d'affluer. Toutes les semaines, un autre casino appelait, lui demandant si elle voulait une limousine, des billets pour des spectacles ou des billets d'avion. Au début, elle résista, mais elle finit par accepter, chaque fois qu'une invitation lui parvenait. Quand un ami de la famille lui fit part de son envie de se marier à Las Vegas, Angie Bachmann passa un coup de téléphone et, le week-end suivant, ils étaient au Palazzo , dans la capitale du Nevada. « Peu de gens en connaissent même l'existence, m'a-t-elle confié. J'ai appelé, j'ai posé la question, et l'opérateur m'a répondu que c'était trop sélect pour qu'il puisse me communiquer des informations au téléphone. La suite ressemblait à un décor de cinéma. Il y avait six chambres, une terrasse, un jacuzzi par chambre. Et j'avais un majordome. »
*
Quand elle arriva au casino, dès qu'elle remit les pieds dans la salle des tables de Black Jack, ou presque, ses habitudes de jeu reprirent le dessus. Elle jouait souvent des heures d'affilée. Elle commença par des enjeux modestes, en n'utilisant que l'argent du casino. Puis les chiffres grossirent, et elle se regarnissait en jetons en allant retirer des espèces aux distributeurs de billets de banque du casino. Elle ne voyait pas où serait le problème. Il lui arrivait de conclure avec 200 à 300 dollars par main, deux mains de front, une douzaine d'heures d'affilée. Un soir, elle gagna 60 000 dollars. À deux reprises, elle quitta la table avec 40 000 dollars à son crédit. Un soir, elle arriva à Las Vegas avec 100 000 dollars dans son sac à main et rentra chez elle avec rien. Cela ne changea pas vraiment son mode de vie. Son compte en banque était encore si garni qu'elle n'avait jamais réfléchi à l'argent. C'était avant tout la raison pour laquelle ses parents lui avaient laissé cet héritage : qu'elle puisse se faire plaisir.
Elle allait essayer de ralentir le rythme, mais les appels du casino se firent plus insistants. « Un animateur de salle de jeu m'a avoué qu'il serait licencié si je ne venais pas ce week-end-là, m'a-t-elle expliqué. Ils me disaient “Nous vous avons envoyé des invitations à ce concert et nous vous avons réservé cette jolie chambre, et vous n'avez pas beaucoup joué, ces derniers temps.” Et puis bon, ils m'avaient offert toutes ces choses agréables
13 . »
En 2005, la grand-mère de son mari mourut et la famille retourna dans son ancienne ville natale, pour l'enterrement. Elle se rendit au casino la nuit précédant le service religieux pour se vider la tête et se préparer mentalement à tout ce qui allait se passer le lendemain. En l'espace de douze heures, elle perdit 250 000 dollars. Sur le moment, l'ampleur de cette perte ne lui apparut pour ainsi dire pas. Quand elle y repensa, après coup – un quart de million de dollars, parti en fumée –, cela lui parut irréel. Elle s'était déjà tellement menti : en se disant que son mariage était heureux alors que son mari et elle vivaient des journées d'affilée sans réellement se parler ; que ses amis étaient proches d'elle alors qu'elle savait fort bien qu'ils se présentaient lors de ces voyages à Las Vegas, mais qu'ils s'éclipsaient dès que c'était terminé ; qu'elle était une bonne mère alors qu'elle voyait ses filles commettre les mêmes erreurs qu'elle, en tombant enceintes trop tôt ; que ses parents auraient été ravis de la voir jeter leur argent par les fenêtres de la sorte. Elle n'avait apparemment que deux choix : continuer de se mentir ou admettre qu'elle avait trahi sa mère et son père, qui avaient gagné cet argent en travaillant très dur.
Un quart de million de dollars. Elle n'en parla pas à son mari. « Chaque fois que cette nuit me revenait en tête, je me concentrais sur autre chose de nouveau. »
Assez vite, pourtant, les pertes devinrent trop lourdes pour être ignorées. Certains soirs, une fois son mari endormi, elle se glissait discrètement hors de son lit, s'asseyait à la table de la cuisine et griffonnait des chiffres, en tâchant d'évaluer les sommes envolées. La dépression qui avait débuté après la mort de ses parents semblait s'aggraver. Elle se sentait sans arrêt fatiguée.
Et Harrah's Entertainment continuait d'appeler.
« Ce désespoir débute quand vous comprenez tout ce que vous avez perdu, et ensuite vous avez le sentiment de ne pas pouvoir vous arrêter, car vous devez regagner tout ce qui s'est envolé, expliquait-elle. Parfois, je me sentais sur les nerfs, j'étais incapable de penser de manière cohérente, et je savais que si j'envisageais à nouveau une de ces expéditions, cela me calmerait. Ensuite ils me rappelaient et je disais oui, parce que c'était facile de céder. Je croyais vraiment que je pourrais regagner ce que j'avais perdu. Si vous ne pouviez pas gagner, alors le jeu ne serait pas légal, non ? » En 2010, un neurobiologiste cognitif, Reza Habib, demandait à vingt-deux personnes de s'allonger dans un appareil à IRM et d'y regarder les rouleaux
d'une machine à sous défiler indéfiniment 14 . La moitié des participants étaient des « joueurs pathologiques » – des gens qui avaient menti à leur famille au sujet de leur addiction au jeu, qui s'absentaient de leur travail pour jouer ou qui avaient signé des chèques en bois à un casino – alors que l'autre moitié était composée de gens qui jouaient de façon récréative, mais
n'affichaient aucun comportement à problème 15 . Tous durent accepter de s'installer sur le dos à l'intérieur d'un tube étroit, et on les pria de regarder tourner des rouleaux de 7, de pommes, de lingots d'or sur un écran vidéo. Cette machine à sous était programmée pour donner trois résultats : un gain, une perte et un « loupé de peu », où les rouleaux coïncidaient presque mais, au dernier moment, ne réussissaient pas à s'aligner. Aucun des participants ne gagnait ou ne perdait le moindre argent. Tout ce qu'ils avaient à faire, c'était de regarder l'écran pendant que l'IRM enregistrait leur activité neurologique.
« Nous nous intéressions particulièrement aux systèmes cérébraux touchant aux habitudes et aux addictions, m'a précisé Reza Habib. Ce que nous avons découvert, c'est que, neurologiquement parlant, les joueurs pathologiques étaient plus excités par la victoire. Quand les symboles s'alignaient, même s'ils ne gagnaient pas véritablement d'argent, les régions de leur cerveau liées à l'émotion et à la récompense étaient bien plus actives que chez les joueurs exempts de toute pathologie.
Mais le plus impressionnant, c'était les quasi-loupés. Pour les joueurs pathologiques, ces quasi-loupés ressemblaient à des victoires. Leur cerveau réagissait presque de la même manière. Alors que pour un joueur non pathologique, un quasi-loupé était identique à une perte. Les gens qui n'avaient pas de problème avec le jeu cernaient mieux le fait qu'un quasi-loupé signifiait que vous aviez quand même perdu. »
Deux groupes voyaient exactement le même événement mais, d'un point de vue neurologique, ils le percevaient différemment. Les individus qui souffraient d'un problème avec le jeu connaissaient une ivresse mentale rien qu'avec un quasi-loupé – et c'est sans doute, selon l'hypothèse d'Habib, la raison pour laquelle ils jouent nettement plus longtemps que n'importe qui d'autre : parce que le quasi-loupé déclenche ces habitudes qui les poussent à placer encore des jetons sur la table.
Les joueurs exempts de tout problème, quand ils voient un quasi-loupé, ressentent une certaine dose d'appréhension qui déclenche une habitude différente, celle qui leur souffle : il faut que j'arrête avant que cela ne s'aggrave .
On ne sait pas si le cerveau des joueurs à problèmes est différent parce qu'ils sont nés comme cela ou si l'exposition prolongée aux machines à sous, au poker en ligne et aux casinos peut modifier les fonctions cérébrales. Ce qui est clair, c'est que leurs réelles différences neurologiques ont un impact sur la manière dont les joueurs pathologiques traitent l'information – ce qui explique pourquoi Angie Bachmann perdait le contrôle des événements chaque fois qu'elle entrait dans un casino. Les sociétés de jeu ont bien conscience de cette tendance, naturellement, et c'est pourquoi, ces dernières décennies, les machines à sous ont été
reprogrammées pour donner plus régulièrement des séries de quasi-gains 3 . Les joueurs qui continuent de miser après des quasi-gains sont ceux qui permettent aux casinos, aux champs de courses et aux loteries d'être rentables. « Ajouter un quasi-loupé à une loterie, c'est comme jeter de l'huile sur le feu, m'explique un consultant de la loterie d'un État, sous couvert d'anonymat. Vous voulez savoir pourquoi les ventes ont explosé ? Un ticket de grattage sur deux est conçu pour vous donner l'impression que vous avez presque gagné. »
Les régions du cerveau qu'a examinées Habib dans le cadre de son expérience – les ganglions de la base et le tronc cérébral – sont ces mêmes régions où résident les habitudes (ainsi que le site où naissent les comportements liés à la terreur nocturne). Au cours de la dernière décennie, alors que de nouvelles classes de produits pharmaceutiques sont apparues, ciblées sur cette région – comme les médicaments contre la maladie de Parkinson –, nous avons appris beaucoup de choses sur la sensibilité de certaines habitudes à la stimulation extérieure. Des procédures collectives aux États-Unis, en Australie et au Canada ont été introduites contre des laboratoires pharmaceutiques, au motif que certains de ces médicaments poussaient les patients à parier, à manger, à dépenser et à se masturber de manière compulsive en ciblant les circuits neuronaux impliqués dans la
boucle de l'habitude 16 . En 2008, un jury fédéral du Minnesota accordait à un patient 8,2 millions de dollars au terme d'un procès contre un laboratoire après que le patient se fut plaint de ce que son traitement l'avait poussé à perdre au jeu plus de 250 000 dollars. Des centaines de procédures
similaires sont en instance 17 .
« Dans ces affaires, nous pouvons résolument affirmer que les patients n'ont plus aucune maîtrise de leurs obsessions, parce que nous pouvons désigner le médicament qui a exercé une influence sur leur neurochimie, m'a expliqué Reza Habib. Mais lorsque nous observons le cerveau des gens qui sont des joueurs compulsifs, ils semblent très similaires – sauf que l'on ne peut imputer le problème au médicament. Ils affirment aux chercheurs qu'ils ne veulent pas jouer, mais qu'ils ne peuvent résister à leurs pulsions. Alors pourquoi décrétons-nous que ces joueurs maîtrisent leurs actes et que
les malades de Parkinson ne les maîtrisent pas 18 ? »
*
Le 18 mars 2006, Angie Bachmann s'envolait pour un casino, à l'invitation de Harrah's Entertainment. À ce moment-là, son compte en banque était presque à zéro. Quand elle essaya de calculer combien elle avait perdu au cours de son existence, elle situa ce chiffre autour de 900 000 dollars. Elle avait signalé à Harrah's qu'elle était presque ruinée, mais son interlocuteur, au téléphone, lui avait quand même suggéré de venir. On lui accorderait une ligne de crédit, lui promit-il.
« Je me sentais incapable de dire non. Comme chaque fois qu'ils agitaient devant moi la plus petite tentation, mon cerveau se mettait en veille. Je sais que cela ressemble à une excuse, mais ils me promettaient toujours que cette fois, ce serait différent, et je savais que j'aurais beau lutter, je finirais par céder. »
Elle emporta avec elle ce qui lui restait d'argent. Elle commença par jouer 400 dollars la levée, deux levées à la fois. Si elle réussissait à se refaire un peu, se dit-elle, juste de 100 000 dollars, elle pourrait quitter la table avec quelque chose pour ses enfants. Son mari la rejoignit un petit moment, mais à minuit il alla se coucher. Vers deux heures du matin, l'argent avec lequel elle était venue avait disparu. Un employé de Harrah's Entertainment lui soumit une reconnaissance de dette à signature. Six fois, elle signa pour se faire verser davantage de liquidités, soit un total de 125 000 dollars.
Vers six heures du matin, elle fut de nouveau en veine, et les jetons s'accumulèrent. Une petite foule de joueurs s'attroupa. Elle effectua un rapide calcul : elle n'avait pas gagné assez pour s'acquitter des reconnaissances de dettes qu'elle avait signées, mais si elle continuait de jouer intelligemment, elle se remettrait à flot, et là, elle quitterait la table pour de bon. Elle gagna cinq fois de suite. Il ne lui fallait plus que 20 000 dollars de plus pour effacer sa dette. Puis le croupier sortit le 21. Puis le sortit à nouveau. Quelques levées plus tard, tous ses jetons s'étaient envolés. Elle réclama un supplément de crédit, mais le casino le lui refusa.
Elle quitta la table, hébétée, et regagna sa suite. Elle avait l'impression que le sol se dérobait sous ses pas. Elle était forcée de marcher en s'appuyant d'une main contre le mur, pour savoir où se rattraper si elle tombait. Quand elle arriva dans sa chambre, son mari l'attendait.
« J'ai tout perdu », lui annonça-t-elle.
« Pourquoi tu ne prends pas une douche et tu ne te couches pas ? lui dit-il. C'est bon. Ça t'est déjà arrivé de perdre. »
« J'ai tout perdu, insista-t-elle.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— L'argent, tout est parti, lui avoua-t-elle. Tout.
— Au moins, on a encore la maison. »
Elle ne lui avoua pas qu'elle avait souscrit une ligne de crédit gagée sur leur maison, des mois plus tôt, et qu'elle l'avait jouée – et perdue – en totalité.
IV
Brian Thomas a assassiné sa femme. Angie Bachmann a dilapidé son héritage. Y a-t-il une différence quant à la responsabilité que la société leur attribue à l'un ou à l'autre ?
L'avocat de Brian Thomas a soutenu que son client n'était pas coupable de la mort de son épouse, parce qu'il avait agi inconsciemment, par automatisme, une réaction déclenchée par la conviction qu'un agresseur s'était introduit chez eux. Il n'avait pas choisi de tuer, selon l'avocat, donc il ne fallait pas le tenir pour responsable de la mort de sa femme. Selon la même logique, Angie Bachmann – ce que nous savons grâce aux recherches de Reza Habib sur le cerveau des individus qui ont un problème de jeu – était aussi poussée par des pulsions puissantes. Elle avait peut-être le choix, le premier jour, quand elle s'était mise en grande tenue et quand elle avait décidé de passer l'après-midi dans un casino, et peut-être aussi au cours des semaines et des mois qui suivirent. Mais des années plus tard, quand elle perdit 250 000 dollars en une seule nuit, après s'être sentie tellement réduite au désespoir qu'elle alla jusqu'à s'installer dans un État où le jeu était illégal, elle n'était plus maîtresse de ses décisions. « Historiquement, dans les neurosciences, nous avons dit que les gens qui souffraient de lésions cérébrales perdaient une part de leur libre arbitre, m'a expliqué Habib, mais quand un joueur pathologique voit un casino, cela paraît très similaire. Il semblerait qu'il agisse sans avoir le choix. »
L'avocat de Brian Thomas soutint, de manière très crédible aux yeux de tous, que son client avait commis une terrible erreur et porterait cette culpabilité en lui toute sa vie. Toutefois, n'est-il pas évident qu'Angie Bachmann éprouve la même chose ? « Je me sens si coupable, si honteuse de ce que j'ai fait, m'a-t-elle confié. J'ai le sentiment d'avoir trahi tout le monde. J'aurai beau faire, je sais que je ne serai jamais capable de rattraper tout cela. »
Cela dit, il existe une distinction essentielle entre les cas de Thomas et de Bachmann : Thomas a tué une innocente. Il a commis ce qui a toujours été le plus grave des crimes. Angie Bachmann a perdu de l'argent. Les seules victimes étaient elle-même, sa famille, et une société valant 27 milliards de dollars qui lui en avait prêté 125 000.
Thomas a recouvré sa liberté, que la société lui a rendue. Bachmann a été tenue responsable de ses actes.
Dix mois après qu'elle eut tout perdu, Harrah's Entertainment a cherché à obtenir une saisie-arrêt de son compte bancaire. Les reconnaissances de dettes qu'elle avait signées ont été rejetées, et le groupe l'a donc poursuivie en justice, exigeant qu'elle paie ses dettes et 375 000 dollars de pénalités – en fait, une peine civile, pour avoir commis un délit pénal. Elle a contre-attaqué en justice, en avançant qu'en lui consentant un crédit, des suites d'hôtel et de l'alcool gratuits, Harrah's Entertainment avait pris pour proie
quelqu'un qui n'avait plus aucun contrôle de ses habitudes 19 . Son affaire est remontée jusqu'à la Cour suprême de l'État. L'avocat d'Angie Bachmann – reprenant les arguments qu'avait développés le conseil de Brian Thomas pour la défense du meurtrier – argua qu'elle ne devait pas être jugée coupable, car elle avait réagi par automatisme à des tentations que Harrah's Entertainment avait placées devant elle. Une fois que les offres avaient afflué, soutint-il, une fois qu'elle était entrée dans un casino, ses habitudes prenaient le dessus et il lui était impossible de conserver la maîtrise de son comportement.
Les juges, agissant au nom de la société, décidèrent qu'Angie Bachmann était en tort. « Il n'existe aucune obligation en droit imposant à un gestionnaire de casino de se refréner dans ses incitations au jeu et ses tentatives de contacter des clients dont il sait qu'il s'agit de joueurs compulsifs », écrivit la Cour dans son arrêt. L'État avait créé un « programme d'exclusion volontaire » au terme duquel toute personne pouvait demander que son nom soit mentionné sur une liste imposant aux casinos de l'empêcher de jouer, et « l'existence d'un programme d'exclusion volontaire suggère l'intention de la législature de les en empêcher et de les protéger contre la pulsion du jeu », écrivait le juge Robert Rucker.
La différence de traitement entre ces deux affaires et leur issue est peut-être juste. Après tout, il est plus facile de sympathiser avec un veuf anéanti qu'avec une mère de famille qui a tout dilapidé.
Mais pourquoi est-ce plus facile ? Pourquoi le mari endeuillé est-il apparemment considéré comme une victime, alors que la joueuse ruinée se voit infliger une juste punition ? Pourquoi certaines habitudes nous semblent-elles faciles à maîtriser, alors que d'autres paraissent incontrôlables ?
Plus important encore, est-il juste d'établir une distinction ?
« Certains pensent qu'on devient bon par nature, d'autres disent que c'est par habitude, d'autres enfin par enseignement », écrivait Aristote dans L'Éthique à Nicomaque . Pour Aristote, les habitudes règnent en maîtresses. Les comportements qui surviennent inconsciemment sont des signes manifestes de notre moi le plus véritable, disait-il. Ainsi, « il faut cultiver auparavant, au moyen d'habitudes, l'âme de l'auditeur en vue de lui faire chérir ou détester ce qui doit l'être, comme pour une terre appelée à faire
fructifier la semence 4 ».
Les habitudes ne sont pas aussi simples qu'elles le paraissent. Comme j'ai essayé de le démontrer tout au long de ce livre, elles ne sont en rien un destin – même une fois enracinées dans notre esprit. Nous pouvons choisir nos habitudes, dès lors que nous savons nous y prendre. Tout ce que nous savons d'elles, grâce aux études des neurologues étudiant les amnésiques et aux experts en organisation qui réforment des entreprises, c'est qu'on peut toutes les modifier, si l'on comprend leur mode de fonctionnement.
Des centaines d'habitudes influencent nos journées – elles nous guident dans notre manière de nous habiller le matin, de parler à nos enfants et de nous endormir le soir ; elles influencent le choix de ce que nous mangeons à midi, notre manière de mener nos affaires, de faire de l'exercice ou de boire une bière après le travail. Chacune d'elles obéit à un signal différent et offre une récompense unique. Certaines sont simples et d'autres sont complexes, puisent dans des déclics émotionnels et apportent de subtiles récompenses neurochimiques. Mais chaque habitude, quelle que soit sa complexité, est malléable. Les alcooliques les plus intoxiqués peuvent devenir sobres. Les entreprises les plus dysfonctionnelles peuvent se transformer. Un lycéen en échec scolaire peut devenir un gestionnaire qui réussit.
Toutefois, pour modifier une habitude, il faut décider d'en changer. Vous devez consciemment accepter le rude travail qu'exige l'identification des signaux et des récompenses qui alimentent les routines de l'habitude, et trouver des solutions de rechange. Vous devez en posséder assez la maîtrise et avoir assez conscience de vous-même pour en user – chaque chapitre de ce livre est consacré à illustrer un aspect différent de la réalité de ce contrôle.
Si Angie Bachmann et Brian Thomas se sont tous deux prêtés à des variations sur le même thème – selon lequel ils auraient agi par habitude et n'auraient eu aucun contrôle de leurs actes, parce que ces comportements se déployaient automatiquement –, il semble juste qu'ils soient traités différemment. Il est juste qu'Angie Bachmann soit tenue pour responsable et que Brian Thomas sorte libre, parce qu'il avait toujours ignoré l'existence des schémas qui l'ont poussé à tuer – d'autant plus qu'il ne pouvait les maîtriser. En revanche, Angie Bachmann avait conscience de ses habitudes. Et une fois que vous connaissez l'existence d'une habitude, vous avez la responsabilité d'en changer. Si Angie Bachmann avait essayé avec un peu plus d'énergie, elle aurait peut-être réussi à contenir les siennes. D'autres y sont parvenus, même face à de plus grandes tentations.
Tel est, à certains égards, le sujet de ce livre. Un meurtrier somnambule peut argumenter qu'il n'avait pas connaissance de cette habitude, se révéler convaincant et ne pas endosser la responsabilité de son crime. Mais la plupart des autres schémas qui existent dans la vie d'une majorité d'individus – notre manière de manger, de dormir, de parler à nos enfants, ce à quoi nous passons notre temps, sans même y réfléchir, l'argent – sont des habitudes dont nous connaissons l'existence. Et une fois que vous avez compris que les habitudes peuvent changer, vous avez la liberté – et la responsabilité – de les remodeler. Une fois que vous comprenez que l'on peut en reconstruire certaines, le pouvoir de l'habitude devient plus facile à saisir, et la seule option qui vous reste, c'est de vous y atteler.
« Toute notre vie, nous confiait William James dans notre prologue, n'est qu'une accumulation d'habitudes – pratiques, émotionnelles et intellectuelles – systématiquement organisées pour notre bonheur ou notre malheur, et qui nous poussent irrésistiblement vers notre destinée, quelle
qu'elle puisse être 20 . »
William James, mort en 1910, était issu d'une famille talentueuse. Son père était un théologien éminent et fortuné. Son frère, Henry, était un auteur brillant dont les romans, très populaires, sont encore un objet d'études de nos jours. À la trentaine, William était le membre le moins doué de la famille. Enfant, il était malade. Il voulait devenir peintre, et avait ensuite intégré la faculté de médecine, puis il avait rejoint une expédition qui remontait l'Amazone. Il avait aussi renoncé à tout cela. Il se fustigeait de ce travers dans son journal, du fait de n'être bon à rien.
Qui plus est, il n'était pas certain de pouvoir s'améliorer. En faculté de médecine, il s'était rendu dans un hôpital pour aliénés mentaux et il avait vu un homme se jeter contre un mur. Le patient, lui avait expliqué un médecin, souffrait d'hallucinations. James ne lui confia pas qu'il avait souvent le sentiment d'avoir plus de choses en commun avec les patients qu'avec ses confrères médecins.
« Aujourd'hui, j'ai plus ou moins touché le fond, et je perçois clairement que je dois faire face à ce choix les yeux ouverts », écrit-il dans son journal, en 1870. Il avait alors vingt-huit ans. « Vais-je franchement me défaire de toute considération morale, au motif qu'elle est inadaptée à mes aptitudes innées ? »
En d'autres termes, le suicide constituerait-il un meilleur choix ?
Deux mois plus tard, James prenait une décision. Évitant toute précipitation, il mènerait une expérience sur un an. Il consacrerait douze mois à vouloir croire qu'il possédait l'entière maîtrise de lui-même et de son destin, qu'il pourrait s'améliorer, qu'il avait un libre arbitre, une liberté de changer. Rien ne prouvait que cette idée soit vraie. Mais il allait en quelque sorte se libérer lui-même pour arriver à croire, contre toute évidence, que le changement était possible. « Je pense qu'hier était une crise dans ma vie », écrit-il encore dans son journal. Concernant son aptitude au changement, « je vais supposer – jusqu'à l'an prochain – que le présent n'est pas une illusion. Mon premier acte sera de croire dans le libre arbitre ».
Au cours de l'année qui suivit, il s'exerça tous les jours. Dans son journal, il écrivit que la maîtrise qu'il avait de lui-même et de ses choix n'avait jamais été remise en cause. Il s'est marié. Il a commencé d'enseigner à Harvard. Il s'est mis à fréquenter Oliver Wendell Holmes Junior, qui deviendrait juge à la Cour suprême, et Charles Sanders Peirce, le pionnier de la sémiotique, au sein d'un groupe de discussion baptisé le Metaphysical
Club 21 . Deux ans après avoir rédigé cette entrée de journal, il envoya une lettre au philosophe Charles Renouvier, qui avait longuement disserté sur le libre arbitre. « Je saisis cette occasion de vous dire l'admiration et la gratitude qu'a suscitée en moi la lecture de vos Essais, écrivait-il. Grâce à vous, pour la première fois, je me fais une conception intelligible et raisonnable de la liberté. […] Je puis dire qu'à travers cette philosophie, je commence à connaître une renaissance de ma vie morale ; et je peux vous assurer, Monsieur, que ce n'est pas une mince affaire. »
Plus tard, il écrirait un texte fameux où il affirmerait que la volonté de croire est l'ingrédient le plus important pour qui veut acquérir cette foi dans le changement. Et que l'une des méthodes les plus importantes de création de cette conviction, ce sont les habitudes. Les habitudes, relevait-il, sont ce qui nous permet de « faire une chose avec difficulté la première fois, mais ensuite de la faire assez vite de plus en plus aisément, et finalement, avec assez de pratique, de la répéter d'une manière à moitié mécanique, ou sans en avoir tout à fait conscience ». Une fois qu'ils ont choisi qui ils voulaient être, les gens « grandissent comme ils y ont été formés, tout comme une feuille de papier ou un manteau, une fois pliés, tendent à reprendre toujours les mêmes plis ».
Si vous croyez pouvoir changer – si vous en faites une habitude –, le changement devient réel. C'est le véritable pouvoir de l'habitude : comprendre que vos habitudes sont ce que vous choisissez qu'elles soient. Une fois que ce choix s'opère – et qu'il devient automatique –, il n'est pas seulement réel, il commence à paraître inévitable, à devenir ce qui, écrit-il, « nous pousse irrésistiblement vers notre destinée, quelle qu'elle puisse être ».
La manière dont nous pensons ce qui nous entoure et dont nous nous pensons nous-mêmes crée les mondes qu'habite chacun de nous. « C'est l'histoire de deux jeunes poissons qui nagent l'un à côté de l'autre et ils en rencontrent un autre, plus âgé, qui nage dans la direction opposée, les salue et leur fait : “Bonjour, les jeunes. Comment est l'eau ?”, racontait David Foster Wallace à une classe d'étudiants en licence, en 2005. Et les deux jeunes poissons continuent de nager un peu, puis l'un d'eux se tourne vers l'autre et lui demande : “Mais enfin, c'est quoi l'eau ?” »
L'eau, ce sont les habitudes, les choix inconscients et les décisions invisibles qui nous entourent chaque jour – et qui, dès que nous les observons, redeviennent visibles.
Tout au long de sa vie, William James a écrit sur les habitudes et leur rôle central dans la création du bonheur et de la réussite. Par la suite, il leur a consacré un chapitre entier dans son chef-d'œuvre, Principes de psychologie . L'eau, disait-il, offre l'analogie la plus pertinente avec le fonctionnement des habitudes. L'eau « creuse en elle un canal, qui s'élargit et s'approfondit, et, après avoir cessé de couler, quand elle coule à nouveau elle reprend le
cheminement qu'elle a tracé auparavant 22 ».
Vous savez maintenant comment réorienter ce cheminement. Vous avez maintenant le pouvoir de nager.
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APPENDICE
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