Le Roman Comique du Chat Noir
Matutina
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Entre son quatorzième et quinzième sherry brandy, il expose assez volontiers son désir de fonder sur la butte un journal portant ce titre: Le Miché. Ce serait l’organe des intérêts de la très nombreuse confrérie rangée sous ce nom. On y accueillerait les plaintes et réclamations de ces messieurs, à l’endroit des hétaïres dont ils n’auraient pas à se louer; les rosseries de ces dernières comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient scrupuleusement enregistrés, etc. etc.
C’est à Gowitz qu’il faut, pour être juste, faire remonter une institution qui s’est présentement très répandue à Montmartre et dont il est le père incontesté, c’est la Dernière Pensée. La dernière pensée est le nom pittoresque donné par Gowitz à l’ultime tournée que des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement, la dernière pensée n’est définitive que pour l’établissement où l’on se trouve. On la peut indéfiniment renouveler en changeant de local et pas n’est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des points à quiconque.
Aussi n’ai-je regagné hier au soir l’Hôtel des Suisses qu’après avoir échangé avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable de dernières pensées. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l’amitié de croire que la dernière des dernières n’en a pas moins été pour vous.
Châteaudun, 12 mars.
Il n’est pas sept heures du matin quand le garçon de l’Hôtel des Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la distance de Versailles à Châteaudun n’est pas si considérable qu’il s’y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux bagage en ont décidé ainsi.
Les dernières pensées de mon ami Gowitz m’ont sourdement travaillé l’estomac pendant les heures que j’avais espéré consacrer au sommeil réparateur. La tête en a quelque peu souffert aussi et je suis en proie à ces deux symptômes pour lesquels je vous renvoie aux plus savants traités de Pathologie contemporaine: La gueule de bois ou Xyllostome et le mal aux cheveux ou capillalgie. Ma gorge se refuse à proférer un son et la femme de chambre à laquelle je demande un peu d’eau chaude à travers la porte me fait répéter par trois fois. Voilà qui promet pour ce soir une jolie succession de notes filées. Le tout Châteaudun des premières n’aura qu’à se bien tenir. Le maëstro Mulder auquel je fais part de mes inquiétudes, me rit au nez au lieu de compatir à mes secrètes préoccupations. Par une ironie du sort dont je constate une fois de plus l’injustice, il se trouve qu’il a, tout au contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme s’il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des chats et qui, par tous les temps, déchaîne l’harmonie au seul caprice de ses doigts.
Salis a vraiment très mauvaise figure ce matin; l’effort qu’il a dû faire hier soir à Versailles pour clamer l’Épopée paraît l’avoir tout à fait épuisé, non moins d’ailleurs que le repos très insuffisant d’une nuit tronquée. Je le vois frissonner malgré les couvertures de laine dont il a soin de s’entourer, et je lui conseille de se coucher en arrivant à Châteaudun, tout au moins jusqu’à l’heure de la représentation.
C’est d’ailleurs ce que j’entends faire moi-même, pour rétablir l’équilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tête ne s’accommodèrent jamais de l’insomnie et je suis le plus absurde des hommes, quand je n’ai pas à mon actif pour vingt-quatre heures, le tiers de ce chiffre de sommeil.
Donc j’ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couché, pendant que les dernières bûches se muaient lentement en cendre impalpable. Pour m’endormir j’ai pris sur ma table de nuit le mignon volume de vers de Cantinelli que l’ami Gondoin a bien voulu me prêter, le Rouet d’Omphale, et, ma foi, je l’ai lu jusqu’au bout, ce qui me fait conclure: qu’il faut, lorsqu’on veut lire avant de s’endormir, choisir de préférence des livres bêtes et mal écrits. Cela n’est pas l’expression d’un regret, bien au contraire, car c’est sans doute aux jolis vers de Cantinelli que je dois les rêves d’azur qui me sont venus visiter après ma lecture et qui m’ont bercé jusque vers six heures du soir. Encore ne me suis-je point éveillé tout seul: Mulder, qui s’alarmait de ne pas me voir, a d’un coup si fort ébranlé ma porte, que, des sentiers odorants où m’égarait ma fantaisie, j’ai brusquement sauté sur la descente de mon lit et failli renverser tout ensemble le bougeoir, la table et le Rouet d’Omphale y déposé.
J’ai demandé si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, après l’avoir cherché pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point litigieux, Jolly l’a découvert chez un marchant d’antiquités, en train de faire emballer pour sa collection de Naintré, une vingtaine de sabres et de fusils datant de la dernière guerre et abandonnés par les Prussiens aux portes de Châteaudun. Cet homme est décidément incorrigible et marchera jusqu’à son dernier souffle. J’ai quand même pitié de lui quand je songe que dans l’état de fatigue et d’épuisement où je l’ai vu ce matin à la gare il se propose de dire encore aujourd’hui l’Epopée. S’il pouvait voir dans une glace son teint jaune, d’un jaune sale indéfinissable, avec les yeux éteints et la pénible crispation de ses traits, il se ferait peur à lui-même. Mais c’est un enfant terrible qui ne veut pas s’avouer sa déchéance physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours menée tambour battant et surchauffée, le puisse abandonner dans un déclanchement suprême de ses rouages essentiels.
A table d’hôte j’ai l’agréable surprise de rencontrer deux vieilles connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se féliciter outre mesure de leur séjour à Châteaudun. L’un est magistrat et il se résigne à cause de l’encombrement de la carrière qui ne permet pas d’aspirer trop vite aux centres importants; l’autre est professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le nombre plutôt restreint de ses élèves lui donne des loisirs qu’il n’aurait pas en d’autres villes et lui laisse le temps de poursuivre des études personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous remémorons quelques coins du quartier disparus aujourd’hui, entre autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises où trônait l’illustre Chopinette, Chopinette qui s’intitulait comme présentement Alexandre, le seul élève de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter l’enseignement du maître à l’élève, c’est ce qu’il y avait lieu de se demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et guère plus sur la grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un d’ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa conversation s’émaillait de cuirs que c’en était un rêve.
Il faut reconnaître cependant que les larges bottes d’égoutier, le pantalon et le veston en velours à côtes sentaient le Bruant d’une lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la démarche, dans le balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la façon de rejeter en arrière les cheveux qu’il portait longs. Tel qu’il était d’ailleurs, on le trouvait très bien et la rive gauche s’estimait heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il mourut à Nice après avoir cruellement expié mille ingurgitations malsaines et les sympathies du beau sexe.
Mes deux amis exilés de Paris depuis trois ans se font une joie d’assister ce soir à notre spectacle. Je les abandonne à la porte du théâtre après leur avoir imposé de claquer aveuglement, ce qu’ils promettent de bonne grâce.
Dans la coulisse, sur un canapé du mobilier de scène je trouve Salis étendu; il paraît sous le coup d’une souffrance générale qu’il s’efforce de contenir. Il réclame l’aide d’un machiniste pour chausser ses souliers vernis; les pieds gonflés de goutte se prêtent peu aux manipulations et ce n’est qu’avec maintes grimaces qu’il parvient à s’insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effort pour remplacer par la redingote le veston de sa tenue de voyage et le voilà paré, comme on dit en langue matelote.
L’élégante salle du théâtre de Châteaudun est au complet ce soir et certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scène et bonimente avec sa désinvolture de chaque jour. L’aspect de la salle galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichés inévitables et quelques boutades d’un effet sûr, on ne peut pas dire qu’il se répète. Il y a toujours dans son allocution au public une place pour l’improvisation et véritablement à le voir électriser son monde par sa parole, dans l’état d’affaissement qui est le sien, on ne s’étonne pas du succès étourdissant qu’il obtint en son temps de verve intarissable et de florissante santé. Seule la physionomie trahirait, si elle était mise en lumière, les ravages du mal intérieur, mais la rampe est au trois quarts baissée pendant que Salis bonimente, en sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusément que les lignes générales sans se pouvoir rendre compte des altérations de son teint. Il se sent plus à l’aise néanmoins quand l’obscurité règne dans la salle et que défilent sur l’écran vivement éclairé, les ombres gracieuses du Pierrot peintre de Louis Morin ou de L’âge d’or, de Willette. Mais à l’effort qu’il fait sur lui-même pour ne pas déchoir, succède chaque fois un abattement plus grand. Après avoir annoncé l’entr’acte, il vient d’être pris en rentrant dans la coulisse, d’une courte syncope et nous lui demandons en grâce de s’aller coucher immédiatement. Rien n’empêche de remplacer au dernier moment l’Epopée, par quelque autre pièce d’ombres du répertoire que l’un de nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s’évertue à lui faire entendre raison; l’Epopée figure au programme, c’est l’Epopée qu’il faut donner et pour cette tâche il ne saurait être suppléé. Que faire? Persuadés que nous sommes qu’il est en train de se tuer à la peine, nous n’osons pas quand même insister. L’irritation de ses nerfs est telle qu’il ne peut en ce moment supporter la contradiction. Toute résistance est inutile contre ce tempérament d’acier trempé, ses yeux s’injectent à la moindre réflexion, l’injure lui vient aux lèvres. Il ne faut donc pas songer à l’empêcher ce soir de faire à sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-être en s’y prenant dès le matin, pourra-t-on lui suggérer de prendre du repos ou tout au moins de partager avec nous la lourde tâche qu’il s’impose et les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux.
En scène pour l’Epopée! malgré quelque atténuation de la voix qui se refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l’héroïque fantaisie de Caran d’Ache. N’empêche que j’ai pu, en collant mon oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l’entendre râler et haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne s’avise pas de ces choses.
Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron doit se sentir bien mal ce soir, il m’a dit quatre ou cinq fois, tandis que j’accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano: «Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme aujourd’hui. Il ne m’a pas habitué jusqu’à ce jour à tant de courtoisie, et d’ordinaire c’est des vocables brute et chameau qu’il se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n’augure pas grand bien de ses euphémismes.»
Angers, 14 mars 1897.
Profitant de l’arrêt d’une heure et demie de notre train en gare de Tours, nous sommes allés déjeuner au pays des rillettes et des fines charcuteries. Salis est avec nous, et malgré l’empire qu’il a sur lui-même et son effort constant pour réagir contre le mal dont il est sourdement miné, son visage a des tons verdâtres qui font peur. Des gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui marcherait, car il faut bien le dire, il a l’air d’un ressuscité qui, pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait provisoirement quitté son linceul. Depuis près d’un mois, nous conte Mme Salis, sa nourriture est problématique. Il ne mange qu’à contre cœur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne manifeste de caprices qu’à l’endroit de ceux qui ne valent rien à son estomac. D’ailleurs, il n’en peut supporter aucun à vrai dire. L’exactitude de ce fait nous est immédiatement démontrée par une infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Ce symptôme joint à ce que je sais du mauvais état de son intestin n’est pas pour établir un pronostic des plus folâtres.
Mme Salis commence à avoir des inquiétudes très sérieuses et vraiment très justifiées; elle parle de ramener son mari d’Angers à Naintré sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, après peut-être et suivant les circonstances, une ou deux représentations à Angers. Nous l’assurons de notre dévouement et de la possibilité où nous croyons être en cas de besoin de nous passer au moins pour quelques séances du précieux concours de notre Directeur.
Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant où nous venons de déjeuner. Salis nous a quittés, sous prétexte d’aller quérir chez le pharmacien d’en face un flacon d’eau de mélisse. Ne le voyant plus revenir nous allons à sa recherche et le découvrons dans un bric-à-brac où, juché sur un monticule de vieux tapis, il examine le jeu d’un pistolet à pierre qui manque, paraît-il, à sa collection. Nous le ramenons à la gare où il a tout juste le temps de sauter dans le train d’Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres pressentiments, a grand peine à cacher les sanglots qui l’étouffent et à dissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux.
Je vous recommande le Grand Hôtel d’Angers comme un établissement de premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue et d’amabilité, les chambres sont spacieuses et bien aménagées, la table d’hôte est aussi louable pour la quantité que pour la qualité des services.
Peut-être, au fait, suis-je incité à vous vanter les mérites de la maison, pour ce qu’elle offre à notre point de vue particulier un avantage unique. C’est en effet dans une vaste salle située au rez-de-chaussée de l’hôtel et de création d’ailleurs toute récente que doivent avoir lieu nos représentations. Pensez si ce détail a son prix pour un paresseux de mon envergure.
Le Directeur du Théâtre Municipal d’Angers, en souvenir, paraît-il, de rancunes anciennes, a fait à Salis pour la location de son hall, des conditions tellement léonines qu’en présence d’une spéculation forcément désastreuse, le gentilhomme a préféré courir les chances d’une salle encore peu connue qui a nom la Bodinière. Cette salle, propriété de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu déjà des conférences de Sarcey et d’Armand Silvestre, se trouve être une dépendance du Grand Hôtel.
S’il me plaît donc et pendant trois jours il me sera possible de ne pas sortir du Grand Hôtel et d’autant mieux qu’une porte intérieure fait communiquer l’établissement avec un café très achalandé où sévit deux fois par jour un orchestre de dames hongroises.
Malgré ses protestations et en dépit de sa résistance, on a déterminé Salis à se mettre au lit. Un docteur a été mandé en diligence pour décider s’il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en sa propriété de Naintré en Poitou. Ce praticien très estimé qui a nom le docteur Jagot, m’accueille avec un hochement de tête quand je lui demande ce qu’il pense de son malade. La fièvre s’est déclarée chez Salis, non pas une fièvre très aiguë mais une fièvre persistante qui ne dépasse pas quarante degrés et qui accompagne d’ordinaire l’évolution d’une tuberculose à marche rapide, d’une granulie pour parler conformément au langage scientifique. Le docteur ne voit pas d’autre explication plausible à cette élévation de température, qu’il faut enrayer tout d’abord. Si l’on y parvient, il faudra songer à transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq heures au moins, car on ne pourra prendre qu’un train omnibus pour s’arrêter à la station des Barres, distante d’environ 5 kilomètres du village de Naintré.
Je monte voir Salis; il ne semble guère plus abattu que le matin et ne paraît pas se résigner volontiers à ne point figurer dans notre spectacle de ce soir. A vrai dire même, il n’y renonce pas dans son esprit et il me demande si je n’ai pas recueilli pour son boniment quelques particularités sur les ridicules de la cité Angevine. Il vient de dévorer en quelques heures le volume récent de Pierre Loti, Ramuntscho, et il me demande de lui prêter un volume de la correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de sommeil. Il est vrai que la fièvre le tient éveillé. La soif le talonne et malgré les quantités de limonade qu’il absorbe, il ne parvient pas à calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane de champagne frappé, qui semble, aux premières gorgées, lui donner quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre et en l’engageant à ne pas s’inquiéter de la représentation.
Vers le soir, d’ailleurs, j’apprends de la bouche de Mme Salis, que toutes velléités de se lever pour le spectacle, se sont évanouies de son esprit. Sa température s’est élevée quelque peu depuis l’après-midi et la prostration dans laquelle il est plongé lui permet à peine de manifester ses désirs. J’entends à travers la porte entrebâillée le rythme précipité de sa respiration et je n’ai garde de m’approcher de son lit de peur de lui donner à penser que son état est jugé par nous alarmant.
Il est sept heures et demie; j’ai tout juste le temps d’absorber un café sur le pouce et de me préparer à la représentation de ce soir, la première où nous allons être abandonnés à nos seules forces. Comme par un fait exprès, la location n’a pas dépassé un chiffre très moyen, ce qui nous étonne un peu, car la ville d’Angers, passe pour une cité friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carême, considération qui n’est pas sans importance dans toute la région de l’ouest. Néanmoins nous nous perdons en conjectures, pour découvrir la raison vraie de cette pénurie. Un spectateur nous la donne en deux mots. Le jeune administrateur de la Bodinière, a, paraît-il, annoncé dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une série de trois représentations, à l’usage des familles en lesquelles ne s’entendrait qu’un répertoire ultra select et châtié. Cette annonce a porté ses fruits, et le public d’Angers, qui n’est pas ennemi d’une gaîté franchement gauloise, a jugé bon de s’abstenir. Voilà ce que l’on gagne à dire nettement aux gens qu’on leur veut assainir l’esprit et moraliser l’entendement.
L’administrateur, dont l’excessive jeunesse (il n’a pas vingt ans) justifie un peu la gaffe commise, nous promet de réparer l’effet désastreux de son annonce par un nouveau rédigé propre à laisser entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout théâtre qui se respecte pratique le: Castigat mores, il ne fait nullement abstraction du Ridendo de la romaine formule.
Et le rideau se lève, ce qui est une façon de parler, car la Bodinière, plus spécialement réservée aux conférences et aux auditions musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n’a pas été sans difficulté que nos machinistes sont parvenus à mettre sur pied leur théâtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une place aux poètes et chansonniers, ajouter à la primitive scène un tréteau central d’ailleurs très exigu. On y accède par un escalier postiche à trois marches dont l’équilibre est des plus instables.
Je plains, du fond de l’âme, mon camarade Bonnaud lequel, pour les annonces multiples qui lui incombent aujourd’hui, va risquer plus de vingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage. Pour ma part, j’estime que rien n’est plus intimidant lorsqu’on doit affronter les suffrages de ses contemporains, que d’être obligé de se rendre au préalable, un peu ridicule à leurs yeux par un déploiement de gymnastique inaccoutumée.
Aussi, n’est-ce pas sans maudire In petto l’administrateur et les machinistes, et aussi tous ceux, qui de près ou de loin ont contribué à l’échafaudage que je m’y insinue gauchement.
Bonnaud fait d’excellents débuts dans le boniment. Son speech d’ouverture a produit le meilleur effet et n’a pas soulevé, grâce au ton d’autorité qu’il a su prendre, les protestations auxquelles on pouvait s’attendre par suite de l’absence de Salis. Il a d’ailleurs fort bien commenté la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre, et son boniment tout d’improvisation, a marché sans accrocs et sans défaillances, avec même de ci de là quelques trouvailles, que je me propose de lui rappeler, car il serait fâcheux de laisser perdre en prodigue les joyaux et les pierreries qu’on ne rencontre qu’une fois.
Une de ses chansons, a particulièrement amusé l’auditoire. Elle est d’ailleurs de circonstance, vu le Carême et s’intitule Les impressions de Mme Camus, concierge, aux Oraisons de Bossuet, interprétées par M. Mounet-Sully à la Bodinière. Je me fais une joie de vous la transcrire, en regrettant toutefois de n’y pouvoir joindre le comique irrésistible du débit et l’inimitable cocasserie de l’intonation. Je comblerai cette lacune, quand le phonographe sera d’un usage courant.
MADAME CAMUS AUX ORAISONS DE BOSSUET
Air: Ah! mes enfants!
On sait qu’dans l’grand monde c’est aujourd’hui la mode,
Pendant la s’main’ saint’ d’offrir, c’est plus commode,
Ah! mes enfants!
A ses invités, en guis’ de cotillon,
Le Petit-Carême de Monsieur Massillon.
Ah! mes enfants!
Ces spectacles saints moi j’en suis idolâtre,
Bien qu’défunt mon homm’ qu’était d’humeur folâtre
Ah! mes enfants!
Déclarait franch’ment que d’Bossuet ou d’Fléchier
Indistinctement tous les deux l’faisaient….. suer!
Ah! mes enfants!
Aussi l’jeudi saint, comme on n’fait pas d’visites,
Et que j’étais lass’ de me fair’ des réussites,
Ah! mes enfants!
Je m’ai parfumée au vinaigre de Bully
Et j’ai dit: «Je m’en vas entendr’ Mounet-Sully»
Ah! mes enfants!
J’saut’ dans un sapin, j’cours à la Bodinière
Y avait trent’ personn’s c’était bondé, ma chère!
Ah! mes enfants!
I n’restait qu’un’ plac’ tout près du «collidor»
Ousqu’il m’arrivait un d’ces p’tits vents du nord,
Brr! mes enfants!
On frap’ les trois coups, puis des accords funèbres
Eclatent et nous v’la plongés dans les ténèbres,
Ah! mes enfants!
J’sens tout à coup qu’on me pinc’ le mollet,
C’était mon voisin de droit’ qui rigolait,
Ah! mes enfants!
Un’ main indiscrèt’ me détach’ ma jarretière,
Puis un’ voix murmur’: «C’est moi,—moi, Brunetière.»
Ah! mes enfants!
Dit’-moi-z-entre nous si ça n’ vous fait pas suer,
Cett’ façon spécial’ d’écouter du Bossuet?
Ah! mes enfants!
J’ résistai quand même au point d’avoir des crampes,
Quand fort à propos on ralluma les lampes,
Ah! mes enfants!
J’aperçus alors—tout mon cœur tressaillit—
Debout, près d’la ramp’! monsieur Mounet-Sully
Ah! mes enfants!
Il ouvre la bouche, aussitôt j’ perds la tête,
Et v’là que j’commence (faut’i qu’une femme soit bête!)
Ah! mes enfants!
A pleurer comm’ si qu’j’épluchais un oignon,
Ou qu’si qu’je r’faisais ma première communion,
Ah! mes enfants!
Débutant d’abord d’une voix morne et lente,
Mounet prit ensuit’ une allure étonnante,
Ah! mes enfants!
Tell’ment que j’pensai qu’il avait au surplus,
La peur de rater la dernière omnibus,
Ah! mes enfants!
Puis, il me fixa de son regard sauvage,
Tel un homme qui s’sent dev’nir anthropophage,
Ah! mes enfants!
Pendant qu’dans sa gorge’ ça f’sait un bruit d’enfer,
Comm’ s’il s’gargarisait avec un ch’min d’fer,
Ah! mes enfants!
Tantôt il poussait des hurlements d’Apache,
Au point qu’j’en avais mal à ma trompe d’Eustache,
Ah! mes enfants!
Tantôt, il parlait si bas, si bas, si bas,
Qu’Saint-Germain lui même ne l’entendait pas.
Ah! mes enfants!
Bref, il termina par un cri si farouche,
Qu’un vieil accoucheur qui dormait comme un’ souche,
Ah! mes enfants!
Tout près d’moi s-réveille et laiss’ tomber ces mots:
«J’parie vingt-cinq louis que ce sont des jumeaux.»
Ah! mes enfants!
On acclame, on crie: Bravo, Mounet!—Je pense
Qu’il y avait ensuite un’petit’ conférence.
Ah! mes enfants!
Oui, mais j’avais tant d’émotion dans mon sein,
Que je m’laissai r’conduir’ chez moi par mon voisin.
Ah! mes enfants!
Bref nous nous aimions, lorsque la s’main’ dernière,
J’découvris qu’cet homm’ que j’croyais M’sieu Brun’tière
Ah! mes enfants!
Et ben, pas du tout, mes bell’s, ne l’était pas.
C’était un commis du Petit Saint-Thomas!
Ah! mes enfants!
D. BONNAUD.
Angers.
Quelque peu brisé par les émotions et les fatigues de la journée d’hier, je dormais ce matin d’un profond sommeil malgré l’heure tardive, dix heures environ, lorsqu’on m’annonce une visite. Et c’est le délicieux poète, Charles Tenib, rencontré deux ans auparavant à Nancy qui pénètre en s’excusant de me venir troubler. Il est animé des meilleures intentions, et l’offre d’un amical déjeuner est le premier vœu qu’il formule. Je n’ai garde de me dérober, d’autant plus qu’en dehors de la vive sympathie qu’il m’a toujours inspirée, je le tiens pour un très délicat rimeur. Je connais fort peu de chose de lui, et la bonne opinion que je me suis faite de son talent me vient d’un prologue qu’il composa voilà quatre ans lors de l’inauguration à Paris, rue de l’Ancienne-Comédie, des soirées littéraires du Procope. J’ai pu me rendre compte, pas plus tard qu’aujourd’hui, qu’il valait mieux encore que ce que je pensais de lui, et puisque vous aimez les vers, je vous réserve après vous avoir sommairement conté cette journée la lecture d’un de ses poèmes cueilli au hasard: car je n’ai pas eu le courage de choisir tel morceau plutôt que tel autre dans son très remarquable recueil: Les amours Errantes.
Charles Tenib a pris à Paris, aux environs de la vingtième année, le goût des vers en la fréquentation des jeunes poètes de la rive gauche. Esprit très clair et très pénétrant, rendu pondéré par de sérieuses études scientifiques, il n’a pas subi la contagion de l’exemple qui fleurissait à cette époque parmi les allées du Luxembourg et qui induisit bien des jeunes âmes en les obscurs dédales du Décadisme, du Symbolisme et du Romanisme.
Sans vouloir parler de charabias et sans jamais s’associer aux infructueuses tentatives qui d’ailleurs ne parvinrent pas à détrôner la rime au profit de l’assonance, il sut profiter des innovations heureuses que par dessus tous, Verlaine, aussi génial qu’inconscient avait insinuées dans les rythmes de ses poèmes. Et, muni d’une langue riche et sonore, amoureux de l’image et la voulant claire et lumineuse, érudit assez et hanté souvent d’orientales fantaisies, il fit de bons et de beaux vers. Mais je parle présentement comme en Sorbonne et j’ai tout l’air de vous faire une conférence sur la vie et les œuvres de mon ami Charles Tenib. Laissez-moi donc vous dire tout simplement que ce brave et talentueux garçon, qui ne demanderait qu’à rimer des vers très musicaux et très suaves, dans le recueillement et la paix d’une existence modeste, a été obligé vu son absence de fortune, d’embrasser une carrière. Je n’en dis pas plus long, car il m’en voudrait d’être indiscret, mais je ne puis pas m’empêcher de trouver qu’il est amer lorsqu’on a le beau talent de mon ami Tenib, de ne pouvoir pas le crier tout haut et d’en être réduit à prendre un pseudonyme pour n’être point compromis.
Tenib a l’âme d’un simple et d’un résigné. Il n’en a pas moins la noble ambition d’échapper tôt ou tard au carcan ridicule que les contingences lui ont forgé. Je le lui souhaite de toute la force de ma sympathie et de la très sincère admiration que j’ai conçue pour lui en le connaissant mieux et en lisant ses vers.
Mais pourquoi vous ferais-je attendre? A demain les affaires sérieuses: voici le poème liminaire de son recueil des amours Errantes.
PRÉLUDE
Sur les confins de l’Irréel, vers les écueils,
Vers la banquise inaccessible à nos audaces,
Muraille d’épouvante où saignent sur les glaces
Tous les poètes morts des immortels orgueils,
Un vol s’élève et se balance et se déploie,
Oriflamme de lys sur champ d’or et d’azur,
Un vol d’aube en un ciel d’idéal le plus pur
Où des soleils défunts rallument une joie.
Entends-tu palpiter les ailes de velours,
O Femme? Un rhythme a réveillé l’écho des tombes
Dans mon âme, et voici qu’il neige des colombes,
Car les poèmes blancs viennent vers nos amours.
En moi se balançaient les lourdes frondaisons
De la forêt du rêve où s’esquissent les choses,
Quand s’essayant à déployer leurs ailes closes
Mes colombes tendaient aux vastes horizons.
Toi la reine, suspends aux saules des fontaines,
En signe des captivités où tu me veux,
Du geste tant aimé de tes deux mains hautaines,
La lyre où l’esclave a tendu de tes cheveux.
En des discours dont ton doux cœur fit les exordes,
Où de leurs vols soyeux elles mettront l’ampleur,
Mes colombes qui n’ont pas eu d’autre oiseleur,
De leurs ailes viendront faire parler ces cordes:
Tandis qu’elles prendront leur essor tour à tour
Dans mon âme passive au flot des harmonies,
Nous sentirons neiger sur nos deux mains unies
Ce duvet auroral de mes chansons d’amour.
Angers.
L’état de lyrisme suraigu en lequel m’a plongé la rencontre de mon camarade Tenib, m’a fait passer sous silence en mon épître d’hier les menus faits de la journée et les incidents de la représentation. Et d’abord, revenons quelque peu à ce pauvre Salis que nous avons laissé en proie aux angoisses d’une soif inextinguible et au sourd travail d’une fièvre intérieure. Le docteur, que je m’efforce de rencontrer à chacune de ses nombreuses visites, estime que le mal est stationnaire; la température n’a pas dépassé quarante degrés cinq dixièmes, sous l’influence des hautes doses d’antipirine absorbée, mais il faut dire que pour un organisme débilité comme celui de Salis la persistance de cette température ne saurait être longtemps supportée. Il ne faut pas compter sur l’estomac pour réparer les pertes de tous les instants; cet organe refuse tout service et manifeste fréquemment son intolérance par des régurgitations de mauvais augure. Pas plus aujourd’hui que les jours précédents, on ne peut songer à transporter le malade à Naintré. Lui d’ailleurs ne se doute aucunement de la gravité de son état; il demande force détails sur la représentation de la veille et semble croire que huit ou dix jours de repos suffiront à son complet rétablissement et qu’il pourra reprendre ses fonctions tout au moins durant les soirées qui se donneront à Bordeaux et autres villes importantes de notre itinéraire. Sa lucidité est parfaite et il ne divague un peu, nous dit Mme Salis, que la nuit, pendant les rares instants où le sommeil combattu par la fièvre essaie vainement de s’appesantir sur son cerveau. Il ne veut pas d’autre garde-malade que sa femme, laquelle donne, en ces circonstances pénibles, la preuve d’un dévouement sans bornes et d’une solide constitution. Ce n’est pas le fait d’une nature ordinaire que de pouvoir supporter, comme le fait Mme Salis, l’insomnie répétée, compliquée de soins minutieux et le souci délicat de questions d’affaires dont elle ne veut laisser jusqu’à nouvel ordre à quiconque la responsabilité.
Comme si le hasard se mettait de la partie, la deuxième représentation à la Bodinière d’Angers n’a pas été couronnée d’un plus vif succès que la première, j’entends au point de vue de l’affluence et de la recette. Le jeune administrateur de M. Bodinier possède au plus haut point le génie de la gaffe. L’annonce publiée par ses soins dans les journaux d’Angers et qui devait réparer la maladresse de la veille l’a tout simplement aggravée. Sans aucun souci des transitions, le bouillant jeune homme a cette fois déclaré que notre spectacle, Protée véritable, allait brusquement changer de gamme et se corser dans les grands prix. Pour rendre plus affriolante encore cette promesse il a terminé son entrefilet par l’expulsion du sexe faible, semblable à ces forains qui adornent leurs baraques où s’exhibent des femmes colosses et électriques, de la pancarte: Visible pour les hommes seulement! Mon Dieu que voilà le charriot de Thespis en vilaine posture. Pourvu qu’une troisième annonce, plus maladroite encore que la précédente, n’aille pas déterminer chez nous demain une descente de police ou quelque mesure de formelle interdiction.
Le spectacle, à part cela, n’a pas mal marché. Seul le réglage du gaz dans la salle, très insuffisant malgré tout un après-midi de manœuvres préparatoires, en a déparé l’harmonie. A plusieurs reprises il a fallu rallumer à la main tous les becs trop minutieusement fermés, mais ce contretemps, aisément accepté par un public intelligent et de bon ton, n’a pas troublé précisément le cours habituel des choses. L’escalier postiche à trois marches, n’est devenu qu’un simple jeu pour nos jambes faites à cette nouvelle gymnastique. Bonnaud se possède entièrement et s’abandonne à l’improvisation la plus échevelée. Il faut entendre les titres pompeux dont il qualifie généreusement ses camarades et l’invraisemblable brochette d’exotiques décorations dont il adorne nos vierges boutonnières. Même il s’est guindé hier soir aux plus frénétiques audaces, en abordant le redoutable boniment de l’Epopée. Cette fois nous avons la preuve irrécusable que la tournée se peut à la rigueur continuer sans le concours de son directeur. Et vous pensez bien que ce n’est pas sans une joie secrète que nous en notons l’évidence. Car, en somme, il s’en faut que Salis, en mettant les choses au mieux, se puisse joindre à nous avant la fin du mois. Si donc il est permis d’espérer qu’il se peut rétablir, rien ne nous oblige à interrompre l’artistique balade entreprise en Bretagne et dans l’Ouest.
Et sur cette consolante pensée, nous remercions avec effusion le Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d’une noble sueur et nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le café attenant à l’hôtel où les dames hongroises s’efforcent de rendre insupportable l’entr’acte de Cavalleria.
Angers.
La troisième journée de notre étape d’Angers s’est passée dans les mêmes angoisses que les deux précédentes pour ce qui est de l’état de notre directeur. La fièvre cependant s’est fortement amendée et ne dépasse pas trente-huit degrés cinq dixièmes, température qui, si elle n’était pas compliquée d’autres symptômes, ne constituerait pas un sujet de sérieuse inquiétude. Mais Salis est plus faible que jamais; ses yeux qui sous l’excitation fébrile avaient pris de l’éclat sont aujourd’hui mornes et sans regard. Néanmoins, il s’intéresse aux choses de la tournée tout aussi vivement que s’il y pouvait participer. Il n’admet pas que l’on prenne de décision sans son avis préalable; c’est ainsi que contrairement au désir de Mme Salis qui proposait de réintégrer Paris, sitôt après notre troisième et dernière représentation d’Angers, il a décidé que nous irions sans lui donner à Rennes les deux spectacles annoncés. Il faut dire que les nouvelles reçues de cette ville sont tout à fait favorables et que la location couvre d’avance nos frais ce qui donne à espérer deux très convenables recettes.
Salis est d’ailleurs aujourd’hui comme avant, persuadé qu’il ira mieux d’ici peu, et qu’il nous rejoindra. Il a accepté non sans difficulté la perspective de regagner Naintré et c’est ce matin même, deux heures après notre départ pour Rennes, qu’on le hissera dans le wagon lit qui doit le déposer à la station des Barres, située entre Naintré et Chatellerault à cinq kilomètres environ de l’une et de l’autre. Nous ne partageons pas précisément la belle confiance qui le soutient durant cette cruelle épreuve. C’est avec les plus noirs pressentiments que nous lui donnons rendez-vous pour le plus tôt possible.
Au moment où nous nous sommes rendus auprès de lui, pour lui faire nos adieux et prendre ses conseils sur la conduite générale à tenir au Théâtre de Rennes au cours des deux soirées qui vont se donner sans lui, nous l’avons trouvé lisant dans l’Echo de Paris une assez mauvaise élucubration d’Aristide Bruant. Il faisait une grimace analogue à celle que lui inspirait autrefois, l’ingurgitation des médicaments, pour lesquels il s’était montré si réfractaire au début de sa maladie. Il a dit à Bonnaud en lui tendant la coupable feuille: Lisez ça mon vieux et dites-moi si ce cochon là ne ferait pas mieux de bouffer ses rentes tranquillement, que de prendre injustement dans une feuille comme l’Echo de Paris, la place d’un jeune poète qui aurait du talent.
La lecture d’un entrefilet paru la veille dans le Journal l’a cruellement irrité. Un industriel profitant de la provisoire fermeture du local de la rue Victor Massé et aussi du voyage de notre troupe annonçait la prochaine ouverture sur le Boulevard de Clichy d’un Etablissement portant ce titre: La Boîte à Musique, et tout désigné pour remplacer le Chat Noir, puisque disait-il un théâtre d’ombres parfaitement identique au nôtre, s’y trouvait installé. Le même entrefilet ajoutait que les membres du Chat Noir, de retour d’une tournée triomphale sur la côte d’azur, s’étaient désormais fixés à la Boîte à Musique.
Salis, mis dans l’impossibilité de protester lui-même nous a demandé de le faire en son nom. On voit combien malgré les atteintes d’une maladie terrible qui n’allait pas sans des souffrances de tous les instants, cet homme conservait l’exacte notion des choses et le souci de ne pas laisser à des mains indignes la succession d’une initiative artistique qu’il sentait difficile à continuer. Vous verrez, avait-il dit souvent, faisant allusion au nombre exagéré d’établissements qui s’ouvraient à Montmartre et se décoraient du titre de Cabarets Artistiques, vous verrez que ces gens-là tueront Montmartre; je ne leur donne pas deux ans pour cela.
La représentation d’hier soir, annoncée sans aucune des maladroites restrictions du jeune administrateur de la Bodinière, a naturellement donné des résultats supérieurs aux deux précédentes. Nous avons eu cependant à lutter contre la concurrence qui pouvait nous être redoutable, d’une troupe de passage donnant ce même soir au théâtre un spectacle très varié. C’était, si je ne me trompe, une tournée d’opérette et de vaudeville, la tournée Jeanne May.
Sur notre affiche, figuraient ce soir, malgré le succès obtenu la veille et l’avant-veille par le Sphinx et l’Epopée, deux pièces d’ombres qui eurent au Chat Noir à des époques diverses, leur heure de célébrité. J’ai nommé; d’abord: La Marche à l’Etoile, qui n’a pas eu moins de cinq cents représentations et qui me paraît devoir rester le type le plus parfait, et la formule définitive de la pièce d’Ombres lyriques. Et à ce sujet laissez-moi cousine, vous faire part d’une théorie personnelle sur ce genre de pièces, théorie qui me paraît d’autant plus juste, que je n’ai qu’à choisir parmi les pièces d’ombres jusqu’ici représentées, pour l’étayer solidement, et l’appuyer d’exemples. Et d’abord je pose ce principe: A savoir que la durée d’une pièce doit être en raison des dimensions du cadre ou de la scène qui servira à la représenter. Cela peut sembler paradoxal; j’ai pourtant la certitude qu’un chef d’œuvre de Victor Hugo représenté sur un théâtre d’ombres, en admettant même que par un perfectionnement mécanique jusqu’ici dédaigné, on pût donner la vie et le mouvement aux personnages qui le joueraient, j’ai, dis-je, la certitude que ce drame donnerait à l’audition l’impression d’une durée trois fois plus considérable que celle qui nous apparaît sur une grande scène. C’est pour cette raison que: Héro et Léandre d’Edmond Harancourt, œuvre exquise en tous points, admirablement commentée par les Ombres d’Henri Rivière, et par la délicieuse musique des frères Hillmacher, n’eut au Chat Noir qu’un succès des plus relatifs. Ce poème ne durait pas tout à fait une heure.
La Revue Symbolique de Maurice Donnay, ayant pour titre Ailleurs et qui peut-être, malgré les récents et mérités triomphes de son auteur, demeure encore son chef-d’œuvre de poésie troublante et de subtile ironie, doit à ce même défaut la presque indifférence du public. On n’imagine pas combien cinquante vers, déclamés dans l’obscurité par une voix unique devant un écran sur lequel sont projetés d’immobiles personnages, paraissent longs aux spectateurs blasés qui fréquentent un théâtre d’Ombres. Le succès, au contraire, est assuré aux auteurs qui, sur un sujet intéressant peuvent édifier un nombre considérable de tableaux très courts. La Marche à l’Etoile ne dépasse pas une durée de dix minutes. Pendant ce court espace de temps, onze tableaux se succèdent sous les yeux des spectateurs; l’étoile sert de leit-motive optique à ce minuscule oratorio, l’étoile vers laquelle marchent incessamment par longues théories toutes les classes du monde païen. Chaque tableau est commenté par six ou huit vers chantés, et le rideau tombe sur un calvaire apothéotique. L’Esprit est satisfait et l’auditeur, qui vient d’assister à tout ce drame de la Genèse chrétienne, estime qu’il a bien rempli sa soirée, et ne se rend pas compte que dix minutes ont suffi à tout cela. Or, c’était là précisément ce qu’il fallait trouver et c’est merveille que sans tâtonnement, et pour leur coup d’essai, les auteurs aient eu la main aussi heureuse.
Mais voici que je m’égare en les sentiers ardus de l’esthétique théâtrale et de la critique. Je dirai donc que pour nos adieux au public d’Angers, nous lui avons donné la Marche à l’Étoile dont le succès n’était pas douteux et la délicieuse fantaisie grecque de Maurice Donnay, qui a nom Phryné. J’étais personnellement chargé de la tâche délicate, pour un poète, de défendre les vers d’un autre poète. Ce n’est pas la première fois d’ailleurs, car en tournée, comme au Chat Noir depuis trois ans, ce soin m’est régulièrement dévolu. Je dois dire qu’il constitue pour moi une joie véritable, et que le plaisir que j’éprouve à dire les vers si musicaux et si suavement amoureux de Phryné, me fait oublier presque le regret de n’en être pas l’auteur. Ajoutez à cela que ce plaisir se double d’un autre toujours varié. Sur le poème de Maurice Donnay, le compositeur Charles de Sivry avait brodé, lors des premières représentations, une charmante improvisation musicale qu’avec sa majestueuse indifférence il a toujours négligé de noter. Il n’y a donc pas, à vrai dire, de musique de scène traditionnelle pour Phryné. Mon camarade Mulder s’est chargé d’y suppléer. Avec son invraisemblable faculté d’improvisation, et sa parfaite connaissance de l’œuvre de Wagner et de Chabrier, ses deux génies de prédilection, il n’a pas été embarrassé pour adapter au poème déjà si musical, une armure de gracieuse et frissonnante harmonie. Sous ses doigts prestigieux surgissent tour à tour des motifs de l’Or du Rhin, de la Walkyrie, de Tristan. Une adorable phrase de Gwendoline chante pendant le dialogue amoureux d’Hypéride et de Phryné, et c’est grisé moi-même à force de musique, à demi extasié, comme le héros dont je traduis la fièvre et l’alanguissement suprême que je murmure ces vers:
J’aurai pour te défendre la toute puissance
Des paroles d’amour et de reconnaissance,
Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps;
Ainsi que les piliers harmonieux et forts
Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse
En soutiendront l’architecture, ô ma maîtresse,
Et pour le rehausser j’enchâsserai dedans
Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents;
J’aurai pour ordonner le nombre de la phrase,
Le rythme de tes seins alanguis dans l’extase
Et que le doux repos vient apaiser soudain;
Et surtout j’ai cueilli dans ton secret jardin,
Mieux que dans les traités d’éloquence publique,
La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhétorique.
Rennes, 17 mars.
Au théâtre où je vais quérir ma correspondance, je trouve une lettre d’un lieutenant de mes amis en garnison à Rennes, le lieutenant D… Il compte, me dit-il, que j’accepterai sinon l’hospitalité la plus complète chez lui, du moins un déjeuner ou un dîner à mon choix. Je veux bien, certes, d’autant plus que je me souviens de lui comme d’un gentil camarade, et je le vois encore par la pensée, grand comme un diable, avec une interminable blouse noire, mordant à belles dents le croûton de pain que nous distribuait aux récréations de quatre heures, l’Économat du collège de Perpignan. Mais je n’ai pas besoin de faire appel à des souvenirs si lointains, car je l’ai bel et bien rencontré à Paris voilà deux ans. Il était sous-lieutenant, et me semblait prendre la vie du bon côté; j’aurai vraiment plaisir à le revoir ici. Mais voilà-t-il pas que je cherche en vain son adresse; il n’a rien omis dans sa lettre, ce détail excepté. Tant pis pour lui, ma foi; j’attendrai pour le voir l’heure de la représentation.
J’en suis là de mes réflexions et je me rends en compagnie de Mulder à l’Hôtel de France, lorsque je m’entends héler vigoureusement. C’est mon héros que je viens de rencontrer et qui m’a reconnu. Tout est donc pour le mieux; on s’examine de part et d’autre, on s’interroge. Je m’étonne de voir un foudre de guerre comme lui porter le costume civil avec un galbe qui permet de supposer qu’il néglige un peu l’uniforme. J’apprends qu’il est marié, père de famille, et que son secret désir est de ne pas vieillir sous le harnois.
En chœur nous nous rendons chez le plus important marchand de musique de la ville, pour y laisser Mulder choisir un piano d’accompagnement. Le maëstro pousse des cris de joie en apercevant exposées en vitrine plusieurs de ses compositions. Des vapeurs de gloire lui montent au cerveau; nous en profitons pour exiger de lui quelques auditions qu’il nous accorde de grand cœur, et qui contribuent à donner de sa musique une opinion peu ordinaire à la propriétaire de céans, Mme Bonnet. Cette aimable personne ne soupçonnait pas qu’elle eut en magasin de pareils trésors d’harmonie; elle promet de se livrer de par la ville, à une campagne enthousiaste auprès des amateurs de musique et, sans plus attendre, elle inonde sa vitrine des compositions de Mulder. Voilà qui s’appelle de la belle et bonne réclame.
Après ce coup de maître, nous allons visiter le domicile de mon ami D… sans en excepter l’écurie attenante où cet heureux gaillard, qui triomphe dans tous les sports, tient en réserve deux très beaux spécimens de la race chevaline. Il les met complaisamment à notre disposition, et c’est là je pense une offre peu commune quand on sait de quelle jalouse dilection un cavalier entoure sa monture. Mais les fatigues consécutives au voyage et le souci où nous sommes constamment de ménager nos forces pour la représentation du soir, nous empêchent d’accepter l’aimable proposition de notre hôte. Nous nous contenterons de partager sa table, au déjeuner, demain, et nous nous promettons pour l’après-midi une longue séance musicale en son home, où seront invités pour la circonstance tous les amis du lieutenant, férus de bonne musique et leurs dames. Je prévois qu’on ne s’ennuiera pas.
La représentation, très fructueuse et très suivie, a failli être troublée par les protestations de quelques gallinacées des quatrièmes galeries, s’acharnant à réclamer notre directeur malgré la précaution prise par Bonnaud de l’annoncer malade. Le public a fait justice de ces cris ridicules. Après le spectacle, un télégramme de Mme Salis est venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l’état maladif du pauvre Salis et nous prier de rentrer à Paris après notre seconde représentation de Rennes.