Le serment de Noël

Brooks · Chapitre 1 sur 9

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Le serment de Noël

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Azur

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CATHERINE BENAZERAF

© 2009, Helen Brooks. © 2010,

Traduction française : Harlequin S.A.

978-2-280-21769-9

Azur

1.

 

– Les fêtes approchent, Miriam, nous sommes déjà début novembre. Comment penses-tu t’organiser, ma chérie ? Pourquoi ne pas nous rejoindre la veille de Noël et rester jusqu’au nouvel an ? Ce serait une bonne idée !

Au ton qu’employait sa mère, Miriam comprit qu’elle n’accepterait aucune objection au plan qu’elle avait établi d’avance. Tout cela partait d’une excellente intention, mais la perspective de passer la fin d’année en compagnie de sa mère et d’une poignée de cousins et vieux amis, tous aux petits soins pour elle, frisait le cauchemar. Tout le monde aurait en tête les événements récents et personne ne s’aviserait d’y faire la moindre allusion de crainte de la blesser.

Miriam prit une profonde inspiration.

– Je suis désolée, maman, mais je ne serai pas libre à Noël.

– Pas libre ? s’exclama Anne Brown. Comment cela ? Ne me dis pas que tu comptes rester à te morfondre dans ton épouvantable petit studio !

– Ce n’est pas un épouvantable petit studio et je n’ai aucunement l’intention de m’y morfondre. Je pars en Suisse faire du ski.

– Du ski ?

Sa mère avait lancé cela d’une voix si perçante que Miriam grimaça et éloigna le combiné de son oreille.

– Mais tu ne sais pas skier !

– Justement, je vais apprendre, répliqua Miriam, se forçant à ne pas trahir son exaspération.

– Quand as-tu pris cette décision ?

– Nous avons pris nos billets hier, avec Clara.

– Ah, je vois ! J’aurais dû me douter qu’elle était derrière toute cette affaire.

Cette fois, songea Miriam, la voix de sa mère avait pris une tonalité indéniablement agressive. C’en était trop !

– Eh bien tu te trompes ! riposta-t–elle sans dissimuler davantage son agacement. C’est moi qui ai parlé de ce projet à Clara, le week-end dernier, et elle a proposé de m’accompagner. Apparemment, elle est aussi soucieuse que toi de ne pas me laisser passer Noël toute seule.

Il avait suffi à sa mère de croiser Clara une seule fois, le jour où Miriam avait emménagé dans son studio du quartier de Kensington, pour qu’elle décide que la jeune femme était infréquentable. Evidemment, ses cheveux teints en mauve et coiffés en épis, ses yeux charbonneux, sa tenue gothique, sans parler de ses nombreux piercings, tout la lui désignait comme un véritable suppôt du diable. Or, Clara était la personne la plus drôle, la plus douce et la plus généreuse que Miriam eût jamais rencontrée. Sans sa présence, il lui aurait été bien difficile de résister au cours des dix derniers mois.

Sa mère laissa échapper un soupir éloquent.

– Eh bien, voyons ! Est-ce que Jay est au courant de tes plans ?

« Reste calme, Miriam ! Tu sais bien qu’elle t’aime, qu’elle se fait du souci pour toi et, de plus, tu n’as aucune envie de l’entendre prendre sa voix de mère courage. »

Miriam se contraignit à affecter une sérénité qu’elle ne ressentait nullement.

– Pourquoi faudrait-il que Jay soit au courant de mes faits et gestes, maman ?

– Tout simplement parce qu’il est ton époux !

Miriam inspira profondément.

– Sur le papier seulement et plus pour très longtemps. Je vais demander le divorce.

C’était une démarche qu’elle n’avait que trop tardé à effectuer, songea-t–elle. La seule chose qui l’avait retenue était la perspective de revoir Jay, et d’affronter toutes les complications que cela allait engendrer. Il lui avait paru plus simple de faire comme si son mari n’existait pas, le temps de panser ses plaies, de retrouver son équilibre. Ce à quoi elle avait fini par parvenir. Elle se sentait vraiment beaucoup mieux, se rassura-t–elle intérieurement. Tout était rentré dans l’ordre.

– Si je comprends bien, tu n’es toujours pas décidée à lui faire confiance.

Miriam leva les yeux au ciel.

Etait-il vraiment nécessaire de revenir sur ce sujet ? Son irritation était nettement perceptible lorsqu’elle reprit :

– Cette conversation ne mène nulle part, maman, tu le sais pertinemment. De plus, j’ai rendez-vous et je suis déjà en retard. Je te rappellerai ce week-end, d’accord ? Je t’embrasse.

Elle éteignit son téléphone portable. Sa mère devait être furieuse d’avoir été ainsi éconduite. Tant pis, se dit Miriam. Ce serait son malheureux beau-père qui supporterait ses mines de mater dolorosa rejetée par la plus ingrate et la plus entêtée des filles.

Un instant, Miriam ferma les yeux. Comment sa mère pouvait-elle continuer à considérer Jay comme innocent, après ce qu’il avait fait ? Il n’avait qu’à poser le regard sur une femme pour qu’elle soit incapable de lui résister, ensorcelée par ses prunelles d’un brun fauve.

C’était d’ailleurs ce qui lui était arrivé à elle aussi. Autrefois…

Avec une moue décidée, elle empoigna son trousseau de clés et quitta le studio, après un regard circulaire à la pièce sommairement meublée, mais inondée de lumière.

D’accord, pensa-t–elle, le lieu pouvait paraître épouvantable, comme lorsqu’elle l’avait visité pour la première fois, par une lugubre journée de janvier. Mais plusieurs pots de peinture, et l’adjonction de quelques meubles personnels avaient suffi à le métamorphoser. C’était devenu son minuscule refuge. Le canapé, couleur crème, se transformait en un lit douillet pour la nuit et, assis à la table de bistrot placée devant la grande baie vitrée, on avait une vue imprenable sur les toits de Londres et le ciel, panorama dont elle ne se lassait pas. Quant à la kitchenette, elle suffisait grandement à ses besoins, et les placards qui occupaient tout un mur lui permettaient de maintenir l’ordre indispensable dans une aussi petite surface.

Par l’escalier en pente raide, elle descendit jusqu’au rez-de-chaussée de l’immeuble de style victorien, dont les trois étages avaient été divisés en appartements à louer. C’était à cet étage que se trouvait le studio de Clara.

Elles avaient pris l’habitude de s’inviter à dîner à tour de rôle et, ce soir-là, c’est Clara qui recevait.

A peine avait-elle frappé que la porte s’ouvrit.

– Tu es juste à l’heure ! s’étonna Clara dont la ponctualité n’était pas la qualité majeure.

Pas plus que le sens de l’ordre, pensa Miriam en se frayant un chemin entre les piles de magazines, les vêtements et les chaussures qui jonchaient le sol.

Par contre, Clara avait du génie pour mitonner de succulents petits plats à partir d’ingrédients disparates, qui semblaient choisis au hasard.

– Cela sent délicieusement bon ! s’exclama Miriam en s’installant au comptoir qui séparait la petite cuisine du reste de la pièce. Qu’est-ce que tu nous as préparé ?

Clara fronça son nez retroussé.

– Rien d’extraordinaire, expliqua-t–elle. Je n’avais plus grand-chose, alors j’ai bricolé un plat avec des saucisses, des oignons et de la moutarde. Sers-toi un verre de vin. Il est bon, c’est Dave qui l’a apporté l’autre soir.

Depuis qu’elles avaient lié connaissance, Miriam avait vu se succéder dans la vie de Clara un nombre impressionnant de petits amis. Les histoires sentimentales de la jeune femme ne duraient en moyenne jamais plus d’un mois. Dès que ses nouveaux soupirants devenaient éperdument amoureux, elle se lassait. Non qu’elle fût superficielle ou volage, mais l’excitation de la conquête semblait lui suffire. Cela faisait à peine deux semaines que Dave avait fait son apparition et Miriam décela une note d’ennui dans la voix de son amie. Elle lui jeta un coup d’œil suspicieux.

– Humm, en aurais-tu déjà assez ? questionna-t–elle d’un ton gentiment désapprobateur. Qu’est-ce qu’il y a ? Ne me dis pas qu’il commence à faire des projets d’avenir…

Clara laissa échapper un rire moqueur.

– Il veut me présenter à sa mère, reconnut-elle. Tu imagines ? Comme si quelqu’un pouvait me présenter à sa mère sans craindre que la malheureuse ne tombe raide sous le choc !

Miriam la gratifia d’un sourire entendu mais, au fond d’elle-même, elle ne put s’empêcher d’envier l’insouciance avec laquelle Clara abordait la vie et l’amour. Elles étaient si différentes, songea-t–elle en prenant une gorgée de vin. Sans doute était-ce la raison pour laquelle elles s’entendaient si bien.

Clara apparaissait au premier coup d’œil, aussi bien dans son physique que ses vêtements, comme la plus parfaite incarnation du non-conformisme. Le poste à responsabilité qu’elle occupait pour une importante chaîne de télévision, et dans lequel elle réussissait fort bien, lui prenait l’essentiel de son temps et nécessitait une énergie débridée. Bref, c’était du vif-argent.

Miriam, pour sa part, était calme et posée. Elle se satisfaisait pleinement de la routine et des horaires réguliers, de son emploi de secrétaire chez un avocat de renom. Son but dans la vie avait toujours été de devenir une parfaite épouse, et une mère attentive.

Comment s’étonner, songea-t–elle avec amertume, que Jay lui ait été infidèle si peu de temps après leur mariage ?

N’était-elle pas trop terne, trop ennuyeuse, pour retenir un homme comme Jay Carter ?

– Tu es encore en train de penser à lui, n’est-ce pas ? questionna tout à coup Clara. Je le vois à cet air hagard que tu prends chaque fois que cela t’arrive. Il a appelé ?

Miriam eut un hochement de tête négatif.

– Tu as eu une lettre ?

– Même pas. Nous n’avons eu aucun contact depuis ce printemps.

– Ah, oui ! La fois où tu lui as dit qu’il te faisait horreur et que tu aurais préféré ne l’avoir jamais rencontré.

Pourquoi fallait-il que Clara ait une telle mémoire ? se lamenta Miriam.

– Alors, pourquoi fais-tu cette tête ?

– Oh, rien de particulier.

Clara haussa un sourcil orné d’un piercing. Manifestement, elle attendait la suite.

– D’accord, admit Miriam d’un ton réticent, j’ai eu ma mère au téléphone. Je lui ai annoncé mon programme pour Noël.

– Ah…

Clara déposa sur la table deux assiettes garnies de saucisses dorées à point et d’une purée d’où montait un délicieux fumet.

– Bien sûr, elle t’a demandé si Jay savait que tu comptais passer les fêtes avec ta sorcière de voisine, enchaîna-t–elle, et tu as répondu que cela ne le regardait pas.

Il n’y avait rien d’étonnant à ce que Clara soit aussi appréciée dans son travail, conclut Miriam in petto. Sous la chevelure à la teinte extravagante se cachait une intelligence des plus fine et un esprit particulièrement perspicace.

– A peu près, oui, murmura-t–elle.

– Bon. On finit cette bouteille, j’en ouvre une autre et on oublie jusqu’à l’existence des hommes. D’accord ?

Les yeux bleus de Clara se plantèrent dans le doux regard brun de Miriam.

– Ensuite, reprit-elle, nous discuterons de nos vacances en Suisse et des tenues que nous allons acheter pour être irrésistibles auprès de tous les beaux garçons qui hantent les stations de ski.

– Je croyais que nous ne devions plus penser aux hommes.

– Seulement ceux qui peuplent notre présent et notre passé. L’avenir, c’est différent. Oh, non ! Je viens de me rendre compte que je ne peux pas t’accompagner !

Miriam se redressa en entendant l’exclamation angoissée de son amie.

– Pourquoi ?

– Comment est-ce que le Père Noël va m’apporter mes cadeaux, si je suis à l’étranger ?

Miriam sourit, et poussa Clara du coude.

– Tu es complètement folle !

Mais la plus adorable des folles, se dit-elle en son for intérieur.

 

***

 

Il était plus de 22 heures lorsque Miriam regagna son studio, de bien meilleure humeur qu’elle ne l’avait quitté. Clara avait le chic pour lui remonter le moral, songea-t– elle en souriant, tandis qu’elle pénétrait dans la pièce.

Elle s’était bien gardée de prendre son portable lorsqu’elle était descendue chez son amie, tant elle se sentait incapable d’affronter une nouvelle fois sa mère. Pourtant, en le voyant posé sur la table, elle fut saisie de remords et se décida à écouter ses messages.

Elle en avait deux. Comme prévu, le premier avait été laissé par sa mère. D’un ton sec, elle déclarait que Miriam était tout à fait en droit de faire comme elle l’entendait au sujet de Noël, mais que tout le monde serait terriblement déçu de ne pas la voir. Surtout, cette pauvre tante Abigaïl dont la santé était si chancelante qu’on ignorait si elle serait encore là l’année suivante.

Miriam fit la moue. Sa mère était experte dans l’art de manier le chantage affectif ! Quoi qu’il en soit, la tante Abigaïl n’avait jamais eu le moindre sentiment pour sa petite-nièce et c’était réciproque. Il n’y avait pas de quoi s’alarmer.

Elle appuya sur la touche pour écouter le message suivant. La voix de basse, aux intonations rauques, la fit sursauter. C’était celle qui hantait ses rêves, bien trop souvent à son goût.

– Bonjour Miriam, disait Jay. Tu ne crois pas qu’il serait temps que nous ayons une petite discussion ? Je n’ai pas l’intention de laisser cette situation s’éterniser plus longtemps. D’accord, j’ai bien compris que tu ne souhaites pas me voir, mais nous pourrions nous comporter en adultes, plutôt qu’en gamins capricieux. Si tu ne me rappelles pas, c’est moi qui le ferai. Pour l’instant, je te souhaite une bonne nuit.

Miriam se laissa tomber sur le canapé.

Jay !

Pendant quelques secondes, elle fut incapable d’autre chose que de répéter son prénom à voix basse. Puis, reprenant prise sur le tourbillon d’émotions qui l’avait envahie, elle écouta de nouveau le message. Cette fois la froideur professionnelle du ton la frappa. Jamais la voix de Jay n’avait eu cette sonorité glaciale.

Ce n’était pourtant pas la première fois qu’elle l’entendait depuis leur séparation, il lui avait téléphoné à plusieurs reprises depuis qu’elle l’avait quitté, jusqu’à ce jour de printemps où elle avait eu conscience de l’offenser mortellement.

Eh bien, se dit Miriam avec amertume, dans ces conditions, elle n’aurait pas besoin d’aborder la question du divorce elle-même : tout portait à croire que c’était la raison de son appel. Certes, elle pouvait se tromper, l’expérience lui avait appris qu’elle pouvait totalement se méprendre sur les desseins de Jay Carter.

Elle se leva pour aller se préparer une tasse de chocolat. Une boisson réconfortante l’aiderait peut-être à venir à bout de l’armée de papillons qui semblait avoir élu domicile dans son estomac. Ce ne fut qu’ensuite qu’elle eut le courage de faire le numéro de Jay.

– Allô ?

Voilà que les papillons reprenaient leur danse infernale !

Miriam déglutit avec peine.

– Bonsoir, Jay. Tu voulais me parler ?

– Miriam ?

Comme s’il pouvait ignorer que ce fût elle !

– Oui, je viens d’écouter ton message en rentrant, reprit-elle d’une voix qui avait perdu toute assurance.

– Tu n’avais pas emporté ton téléphone ? A moins que tu n’aies été trop… occupée pour décrocher ?

Miriam choisit d’ignorer sa question.

En quoi cela le concernait-il, de toute façon ?

– Tu souhaitais me parler ? répéta-t–elle avec froideur.

– Il me semble plutôt que nous avons besoin de parler, la corrigea Jay d’une voix qui se voulait suave.

Miriam cilla. Jay avait eu beau y mettre les formes, elle n’en venait pas moins d’essuyer un camouflet. Elle se ressaisit et déclara d’un ton ferme :

– Alors, parle. Je t’écoute.

– Oh non, Miriam. Pas comme cela. Cette fois, c’est moi qui fixe les règles. Nous allons nous comporter en êtres civilisés, adultes et discuter de ce qui nous concerne autour d’un repas.

La colère permit à Miriam de reprendre tout son aplomb.

– Ah bon ? Si je comprends bien, nous sommes deux adultes suffisamment sensés pour considérer l’adultère comme un loisir mondain ? lança-t–elle.

A l’autre bout du fil, le silence qui suivit était lourd de sous-entendus.

– Je préfère ne pas répondre, finit par reprendre Jay. Demain soir, tu n’as rien de prévu ?

Pour rien au monde, Miriam n’aurait admis qu’elle était libre comme l’air.

– Désolée, mais je suis prise.

– D’accord. Inutile de jouer à ce petit jeu. Quand peux-tu dîner avec moi ?

Fallait-il qu’elle soit stupide pour se laisser à ce point déstabiliser par la profondeur de sa voix ! se désola intérieurement Miriam.

Ce n’était pas seulement son équilibre mental et affectif qui était ainsi mis à mal, dût-elle s’avouer avec honte.

L’émoi qui faisait monter en elle une vague de chaleur irrépressible était d’une tout autre nature. Comment pouvait-elle être encore physiquement troublée par Jay, après ce qu’il lui avait fait ? C’est à croire qu’elle n’avait aucune prise sur la façon dont son corps réagissait.

– Laisse-moi réfléchir…

Elle se tut quelques secondes, le temps de retrouver le contrôle d’elle-même. Il était hors de question que sa voix la trahisse.

On était mardi…

– Vendredi, cela te conviendrait ? finit-elle par articuler d’un ton aussi ferme que possible.

– Oui. Vendredi, c’est parfait.

Miriam ne put s’empêcher d’être blessée en voyant qu’il ne manifestait aucune impatience. Mais elle ne doutait pas que Jay n’eût aucun mal à occuper ses soirées. Dès l’instant de leur rencontre, elle avait su que Jay Carter exerçait sur les femmes une attraction irrésistible.

– Très bien. A vendredi, donc.

– Je passerai te prendre à 20 heures.

Maintenant qu’il avait obtenu ce qu’il voulait, Jay avait adopté un ton détaché, presque indifférent. Cela lui ressemblait bien, se dit Miriam. Jay était l’archétype du mâle dominateur, le chef de meute, le chasseur…

Comment avait-elle pu être assez stupide pour tomber dans ses filets ?

A plus forte raison, pour croire aveuglément à ses déclarations d’amour, lui faire confiance lorsqu’il l’avait demandée en mariage et l’avait assurée d’un amour éternel.

Tout cela ne lui avait-il pas servi de leçon ? songea-t– elle. Dans un sursaut de lucidité, elle proposa :

– Il serait peut-être préférable que nous communiquions par avocats interposés. Nous nous sommes déjà dit tout ce qu’il y avait à dire.

– Peut-être… Quoi qu’il en soit, je passerai te chercher à 20 heures.

Jay avait retrouvé un ton glacial qui fit courir un frisson le long du dos de Miriam. Elle sentit son estomac se nouer.

Soudain, elle fut submergée par un sentiment de résignation. Après tout, peut-être lui fallait-il passer par les étapes ultimes d’un travail de deuil pour parvenir à panser ses blessures ?

– Tu…, tu as mon adresse ? balbutia-t–elle.

– Miriam ! Je sais parfaitement où tu habites.

– Oui… Bien sûr…

– Bonne nuit.

Bien longtemps après que Jay ait raccroché, Miriam continua à fixer le portable d’un air hagard.

Voilà, se dit-elle. Il était arrivé à ses fins et n’avait donc rien de plus à ajouter. Pourquoi aurait-il prolongé une conversation fastidieuse ?

– Je te déteste, murmura-t–elle dans la pièce vide.

Et c’était vrai. Elle le détestait, vraiment !

Mais jusqu’à quel point ?

Cette question dérangeante s’insinua dans son esprit.

Le détestait-elle assez pour avoir la force de l’affronter ? Pour lui tenir tête, lui démontrer qu’elle en avait définitivement fini avec lui ?

Elle but les dernières gouttes de chocolat chaud au fond de la tasse et se leva.

A quoi bon se perdre de nouveau dans ces interminables et douloureuses questions qui l’avaient torturée pendant des jours et des jours, durant les semaines qui avaient suivi leur séparation. Cela ne la menait nulle part.

Les faits seuls comptaient : Jay avait eu une aventure, à peine six mois après l’avoir conduite à l’autel et lui avoir juré amour et fidélité.

Fin de l’histoire.

La douleur la fit grimacer. Elle déposa la tasse dans l’évier et porta les mains à ses tempes où tambourinait un mal de tête tenace.

Elle se dévêtit et passa une chemise de nuit et un peignoir avant d’aller faire sa toilette dans la salle de bains, située sur le palier, qu’elle partageait avec Caroline, une jeune étudiante qui passait l’essentiel de son temps chez son petit ami.

Au fond, se dit-elle en transformant son canapé pour la nuit, c’était peut-être mieux que Jay ait appelé ce soir.

Il avait raison. Les choses ne pouvaient se prolonger éternellement de cette façon.

Leur couple n’existait plus. Plus tôt leur mariage serait légalement dissous, mieux ce serait. Jay n’avait jamais été un homme pour elle. Dès le début, elle avait su qu’ils n’appartenaient pas au même monde, il était bien mieux assorti à une femme comme Belinda Poppins.

Poppins ! Si quelqu’un ne méritait pas son nom, c’était bien Belinda. Elle n’avait rien de commun avec l’excentrique et charmante baby-sitter de la célèbre comédie musicale.

Grande et élégante, dotée d’une silhouette parfaite qui mettait en valeur tout ce qu’elle portait, la secrétaire particulière de Jay était l’incarnation même du cauchemar de toutes les épouses : l’image personnifiée de la dévoreuse d’hommes.

Miriam s’arrêta un instant devant le miroir en pied posé contre un mur du studio. D’un œil critique, elle détailla la physionomie de la jeune femme qui lui faisait face, comme s’il s’agissait d’une étrangère : de grands yeux noisette au regard doux, un visage à l’ovale parfait, un teint de porcelaine constellé de taches de rousseur, un épais rideau de boucles châtain qui tombaient à hauteur des épaules.

Il se dégageait de l’ensemble une impression de bienveillante bonté, elle représentait le genre de personne vers qui les animaux et les petits enfants allaient d’instinct.

Sa gentillesse naturelle et son innocence attiraient tous les êtres errants à la ronde. Avant qu’elle ne fasse la connaissance de Jay, la plupart de ses soupirants avaient été plus ou moins des canards boiteux, comme si ce genre d’hommes lui était réservé. Puis, Jay Carter avait fait irruption dans sa vie, telle une tornade.

Miriam s’écarta du miroir.

« Cesse de penser à lui ! » s’admonesta-t–elle.

Impossible… Les souvenirs lui revenaient par vagues.

Elle l’avait rencontré par un après-midi de mars, alors que le vent et la pluie se déchaînaient, à tel point qu’elle devait lutter pour retenir son parapluie. Aveuglée, elle l’avait heurté de plein fouet et, surprise par la collision avec ce corps puissamment viril, avait failli tomber. Heureusement, deux bras musclés l’avaient fermement retenue.

Cela pouvait ressembler au cliché le plus éculé mais, à cet instant, elle avait ressenti un véritable coup de foudre.

En tout cas pour sa part, songea-t–elle tristement en remontant la couette sous son menton. Avec le recul, elle en venait à se demander si les sentiments de Jay avaient été aussi forts qu’il voulait bien le dire.

Jay s’était lancé dans une cour effrénée et Miriam, avec l’impression de vivre sur un petit nuage, avait accepté de l’épouser trois mois plus tard.

Elle n’avait cessé de se demander comment un homme tel que lui, séduisant et riche, pouvait être tombé amoureux d’ elle, Miriam Brown.

Ils avaient passé leur voyage de noces dans une somptueuse villa italienne, nichée au cœur de verdoyantes collines, dont Jay avait fait l’acquisition quelques années auparavant, puis s’étaient installés dans le grandiose appartement qu’il possédait dans le quartier de Westminster, avec vue sur la Tamise.

Miriam n’avait pas abandonné son emploi dans le bureau d’avocats où elle travaillait depuis la fin de ses études. Cela n’avait rien d’une nécessité, Jay était suffisamment riche pour l’entretenir jusqu’à la fin de ses jours, mais elle tenait à travailler. La seule perspective de demeurer oisive à attendre le retour de son époux l’emplissait d’horreur. Il serait toujours temps de démissionner lorsqu’elle attendrait un enfant, avait-elle décidé. Jusque-là, elle n’envisageait pas de changer quoi que ce soit à sa vie. La seule différence avec son passé résidait dans le fait qu’au sortir du bureau, elle ne retrouvait plus les trois camarades d’université avec lesquelles elle partageait un appartement. Maintenant, elle avait Jay.

La perspective de passer un premier Noël avec lui avait enchanté Miriam. Au grand amusement de Jay, elle avait dépensé des fortunes en décorations pour l’appartement, qu’elle avait transformé, dès le premier week-end de décembre, en une féerie d’or et de pourpre.

D’aussi loin que Miriam se souvienne, les noëls de son enfance avaient été marqués par une frugalité imposée par la nécessité.

Elle avait à peine six ans lorsque son père les avait abandonnées, sa mère et elle, pour s’enfuir avec la maîtresse avec laquelle il entretenait une relation secrète depuis de longs mois. Il ne leur avait laissé pour tout viatique qu’une montagne de dettes. Elles n’avaient plus jamais entendu parler de lui jusqu’au jour où, dix ans plus tard, on leur avait appris son décès dans un accident de voiture. Un an après, la mère de Miriam s’était remariée.

En proie à une agitation qui l’empêchait de trouver le sommeil, elle se retourna dans son lit.

A quoi bon ressasser les souvenirs ? Au fond, son père et Jay étaient du même acabit. Ils ne méritaient pas qu’on leur accorde de l’intérêt ! Deux monstres égocentriques, qui ne pouvaient se satisfaire bien longtemps de la même femme.

Comment sa mère avait-elle pu conserver son amour à ce misérable pendant toutes ces années ? Au grand étonnement de Miriam, elle n’avait jamais eu une parole amère le concernant, même à l’époque où elle luttait pour les faire vivre difficilement toutes deux sur son maigre salaire d’assistante dentaire, allant de logement miteux en meublé sinistre. Sans qu’elle ne lui en eût jamais parlé, Miriam avait toujours su qu’elle conservait l’espoir de voir son mari revenir un jour. Il lui avait fallu attendre sa mort pour recommencer à vivre.

Eh bien, le vieil adage « telle mère, telle fille » resterait lettre morte.

D’une humeur massacrante, Miriam se redressa dans son lit et martela son oreiller de coups de poing rageurs. Elle s’allongea de nouveau et demeura les yeux grands ouverts, fixant l’obscurité.

Aurait-elle découvert ce qu’il y avait entre Jay et Belinda si elle n’était pas passée voir son mari à son bureau l’avant-veille de Noël ?

A vrai dire, elle avait éprouvé une antipathie immédiate envers la secrétaire de Jay. Leur rencontre, très brève, s’était déroulée peu de temps après que Miriam avait commencé à fréquenter Jay. Un jour, au théâtre, ils l’avaient rencontrée par hasard, alors qu’elle était en compagnie d’un de ses amis. Belinda n’avait pas hésité à dévorer Jay d’un regard possessif et Miriam avait gardé une méfiance innée à l’égard de cette femme qui ne faisait aucun mystère de ses instincts de prédatrice.

Mais, à l’époque, Miriam avait confiance en Jay et le croyait aveuglément lorsqu’il lui disait qu’elle était pour lui la seule femme au monde, qu’il l’aimerait toujours.

Ce soir du 23 décembre, Miriam avait quitté son travail plus tôt que d’habitude, après le traditionnel rassemblement de fin d’année.

Absorbée par ses projets pour le réveillon, qui devait rassembler chez eux leurs familles et quelques proches amis, elle était montée au dernier étage de l’immeuble abritant le siège de la société Carter sans prendre la peine de se faire annoncer. Les convives étaient partis après la fête de fin d’année et les locaux étaient pratiquement déserts. Au bout du couloir dont l’épaisse moquette étouffait ses pas, Miriam avait aperçu de la lumière sous la porte du bureau de Jay.

Sans bruit, elle avait ouvert et les avait surpris.

Jay était debout et lui tournait le dos. Il avait quitté sa veste et remonté les manches de sa chemise. Devant lui, Belinda était assise au bord du bureau, la jupe relevée à mi-cuisses, les boutons de son corsage défaits, révélant un soutien-gorge de dentelle qui ne dissimulait rien de son abondante poitrine.

Etait-ce dû au regard de Belinda découvrant sa présence ou avait-elle involontairement laissé échapper une exclamation étouffée ? Jay s’était brusquement retourné et l’avait vue.

– Miriam ! l’avait-elle entendu s’écrier alors qu’elle s’enfuyait. Attends ! Ce n’est pas ce que tu crois…

Elle avait atteint l’ascenseur avant qu’il ne la rejoigne. Devant les portes, il l’avait forcée à faire volte-face d’une poigne impérieuse, refermée sur son avant-bras.

– Ecoute-moi, avait-il enjoint. Laisse-moi t’expliquer.

Folle de chagrin, hébétée, Miriam s’était écriée :

– Il n’y a rien à expliquer ! Ce que j’ai vu me suffit.

– Non. Tu ne sais pas ce qui s’est passé. J’ignorais qu’elle était encore là…

Miriam avait eu peine à se retenir de hurler.

– C’est ta secrétaire, ton bureau, et tu veux me faire croire que c’est un malentendu ? C’est tout ce que tu as trouvé ?

– C’est la vérité. J’étais en plein travail et j’ai eu envie d’un café. Comme je croyais qu’il n’y avait plus personne, je suis allé le chercher moi-même…

– C’est cela ! Tu vas me dire que quand tu es revenu, tu as découvert Belinda allongée sur ton bureau, la jupe remontée jusqu’aux oreilles ?

La croyait-il vraiment si crédule ?

A cet instant, Belinda était apparue derrière Jay, le chemisier reboutonné, recoiffée et impeccablement remaquillée.

– Je suis désolée, Miriam, avait-elle susurré, un éclair de satisfaction scintillant dans ses yeux félins.

– Je n’en crois pas un mot ! Vous avez toujours voulu séduire Jay, n’est-ce pas ? Eh bien, je vous le laisse ! Il est à vous !

Juste à cet instant les portes de l’ascenseur s’étaient ouvertes et Miriam s’y était engouffrée, suivie par Jay. Sur le palier, Belinda, impassible, le fixait à travers ses paupières mi-closes, pendant qu’il proclamait :

– Tu ne partiras pas avant de m’avoir laissé t’expliquer. Sincèrement, tu n’imagines pas que je puisse avoir quoi que ce soit à faire avec cette femme.

– Ne me prends pas pour une idiote, Jay. Je ne suis pas ma mère. J’ai vu ce que j’ai vu.

Il avait tendu la main vers elle et Miriam l’avait violemment repoussée.

– Surtout, ne me touche pas, avait-elle hurlé, au bord de la crise de nerfs. Ne me touche plus jamais !

– Cela suffit !

Soudain, Jay était passé de la confusion à la colère.

Dans le hall d’entrée, la présence du réceptionniste avait obligé Miriam à maîtriser sa voix.

– Retourne donc avec Belinda, avait-elle soufflé. En ce qui me concerne, je ne veux plus te voir.

– C’est ridicule. Attends-moi là. Je vais chercher ma veste et je te ramène à la maison.

– Si tu me connaissais vraiment, Jay, tu saurais que le verbe attendre ne fait pas partie de mon vocabulaire. J’ai vu ma mère attendre mon père pendant des années. Cela m’a servi de leçon !

– Sois raisonnable, Miriam. Je te conjure de rester là un instant, juste le temps que je prenne ma veste. Si tu n’es pas là quand je redescends, je le prendrai très mal, crois-moi. Nous allons nous expliquer. Il est hors de question de laisser cette histoire gâcher notre fête de Noël.

« Gâcher notre fête de Noël ? » Cet homme était-il fou ? Elle venait de le surprendre dans les bras d’une autre femme et il s’inquiétait de leur réveillon ! Que dire de leur vie ?

A peine avait-il tourné les talons que Miriam s’était précipitée dehors pour héler un taxi, miraculeusement vide.

De retour à l’appartement, elle avait jeté en hâte quelques effets dans une valise, ne se souciant que d’une chose : quitter les lieux avant qu’il n’arrive.

Elle sortait de l’immeuble lorsqu’un taxi avait freiné devant l’entrée, dans un crissement de pneus, lui laissant juste le temps de se dissimuler dans l’ombre. Elle ne put distinguer les traits de Jay lorsqu’il quitta la voiture, mais toute son attitude disait clairement qu’il était hors de lui.

Miriam avait préféré éviter de se réfugier chez sa mère, ce serait le premier endroit où Jay la chercherait. Depuis un hôtel, elle avait appelé cette dernière pour décommander le réveillon et expliquer ce qui s’était passé. Devant ses larmes, Miriam avait fini par accepter de passer Noël avec elle et son beau-père puis s’était plongée dans un bain brûlant, où elle avait sangloté durant des heures. Ce n’était que bien plus tard qu’elle avait fini par s’endormir, épuisée de chagrin.

Comme prévu, Jay avait fait irruption chez sa mère dès le lendemain, après avoir encombré de messages véhéments le téléphone portable de Miriam.

Il n’avait pas dévié de ses explications.

A l’en croire, Belinda avait beaucoup trop bu à la fête, ce qui n’excusait cependant en rien son attitude, avait-il commenté d’un ton cassant. Apparemment, elle s’était endormie dans un bureau désert et, lorsqu’il était remonté avec son café, il l’avait trouvée à demi allongée sur son bureau, presque dévêtue. Il comprenait que Miriam puisse mettre sa parole en doute, c’était bien pourtant ainsi que les choses s’étaient déroulées.

Devant le refus obstiné de Miriam de croire le moindre mot de sa version des faits, il était parti, lui enjoignant de prendre le temps de réfléchir à tête reposée et lui intimant l’ordre de cesser de se comporter comme une enfant. La confiance réciproque, avait-il ajouté, était un élément essentiel dans un couple, il était grand temps qu’elle en prenne conscience.

Passablement ébranlée par son assurance et la fermeté inflexible de ses explications, Miriam avait été bien près de revenir sur son opinion lorsqu’elle était retournée travailler après les congés de fin d’année, d’autant que sa mère ne cessait de lui répéter qu’elle faisait la plus abominable erreur en quittant Jay.

Au fond, peut-être avait-elle mal interprété les choses ? C’était, du moins, ce qu’elle commençait à se dire.

Jusqu’au moment où Belinda l’avait appelée.

Miriam s’assit dans son lit.

Pourquoi s’entêter à disséquer une nouvelle fois toute cette histoire ? Elle n’arriverait plus à trouver le sommeil, de toute façon.

Les dés en étaient jetés, et depuis bien longtemps. Elle avait pris en janvier sa décision, irrévocable.

Après avoir allumé la lampe sur la table basse placée à côté du canapé-lit, elle prit un livre et se força, en vain, à en lire quelques pages. La voix sirupeuse de Belinda envahissait de nouveau son esprit ; elle se sentit transportée dix mois auparavant, ce matin-là, et le discours de sa rivale résonnait encore à ses oreilles.

Vraiment, elle était absolument navrée que Miriam ait découvert les choses de cette façon mais elle devait la croire, tout était fini entre Jay et elle. D’ailleurs, elle avait quitté son emploi ; ainsi, ils n’auraient plus à résister à la tentation.

Au bord du malaise, Miriam avait écouté cette voix doucereuse, avec à l’esprit l’idée qu’elle aurait mieux fait de raccrocher dès la première seconde au lieu de rester là, fascinée comme un lapin pris dans les phares de la voiture qui va l’écraser.

Belinda avait poursuivi.

D’ordinaire, elle évitait soigneusement les hommes mariés. Cependant, Miriam connaissait bien la force de persuasion de Jay lorsqu’il avait quelque chose en tête. Il était impossible de lui résister. Elle avait fini par tomber éperdument amoureuse de lui mais ne doutait pas qu’il n’eût pour elle qu’une attirance purement physique. Il était tellement habitué à ce que toutes les femmes s’avouent vaincues devant son pouvoir de séduction. Enfin, elle souhaitait bonne chance à Miriam…

C’était à cet instant que Miriam s’était enfin décidée à raccrocher, trop tard, hélas. Les paroles de Belinda étaient gravées dans son esprit, comme au fer rouge. C’en était fini de son mariage avec Jay.

Lorsqu’il l’avait appelée plus tard dans la journée, pour demander quand elle prévoyait de rentrer à la maison, Miriam lui avait rapporté les propos de sa secrétaire. Il avait farouchement nié. Belinda n’avait pas supporté qu’il la congédie après ce qui s’était passé, avait-il affirmé. Elle l’avait insulté, menacé de toutes sortes de représailles. Il était clair qu’elle cherchait à se venger. Cela tombait sous le sens !

Très vite, la conversation avait pris un tour des plus déplaisant. Miriam avait fini par lancer qu’elle chercherait un appartement dès le lendemain et ne reviendrait pas vivre avec lui. Jamais.

Un long silence avait suivi cette déclaration. La voix de Jay avait retrouvé tout son flegme et c’était presque sur le ton de la conversation qu’il avait conclu :

– Fais comme bon te semble, Miriam. Apparemment, je me suis trompé. Tu ne m’as jamais vraiment aimé, sinon tu ne baisserais pas les bras devant le premier problème.

Pour Miriam, cela avait été la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

– Un problème ? avait-elle hurlé dans le combiné. Tu appelles cela un problème ? C’est bien plus que cela ! Nous étions un couple. Maintenant nous sommes trois. C’est un de trop !

– Ainsi, tu refuses de me faire confiance. C’est la parole de Belinda contre la mienne et c’est elle que tu choisis de croire !

Peut-être Miriam aurait-elle dû prendre garde au ressentiment que trahissait la voix de Jay à cet instant ?

– Si c’est comme cela que tu vois les choses… avait-elle répliqué, avec le sentiment d’être en train de mourir intérieurement.

– Puisque c’est ainsi, il vaut mieux que nous nous séparions quelque temps. Lorsque tu seras décidée à faire l’effort de m’écouter, fais-le-moi savoir.

Puis il avait raccroché, sans un mot de plus.

D’un geste brusque, Miriam referma le livre. Elle se leva, pour aller se préparer une autre tasse de chocolat et avaler deux aspirines.

Ce fut seulement une heure plus tard qu’elle se résolut à se recoucher, après avoir regardé d’un œil distrait une vieille comédie à la télévision.

A bout de nerfs, recrue de fatigue, elle réussit enfin à sombrer dans le sommeil.

2.

 

 

– Tu ne préfères pas que je t’accompagne ? Je ne crains pas ton ex, tu sais !

Miriam sourit à Clara.

– On voit que tu ne connais pas Jay.

– Aucun représentant de la gent masculine ne m’a jamais fait peur. En général, ce sont plutôt eux qui sont impressionnés.

La veille, Clara avait teint ses cheveux d’un rose fuchsia éclatant, en laissant un halo violet autour de son visage. L’effet était saisissant.

– Tu es gentille, mais il vaut mieux que je sois seule pour régler les choses avec Jay.

Clara acquiesça d’un hochement de tête.

– Très bien. Si tu te sens prête à l’affronter.

C’était beaucoup dire, se désola Miriam.

Elle se força à adopter un ton enjoué.

– Bien sûr !

– Dis-lui bien que tu es décidée à lui faire cracher un maximum d’argent, à ce sale rat !

Miriam ne put s’empêcher d’être amusée par l’air sombre avec lequel Clara avait lancé une remarque qui lui ressemblait si peu. L’argent était en général le cadet de ses soucis.

– Je ne lui demanderai rien, rétorqua-t–elle avec fermeté. Tout ce que je veux, c’est mettre un terme à toute cette histoire avec le minimum de complications.

A vrai dire, elle se sentait encore bien trop fragile pour envisager les inévitables chamailleries sur les questions matérielles. De plus, elle ne possédait rien de valeur au moment de son mariage. C’était Jay qui était riche et il pouvait bien garder jusqu’à son dernier sou.

Sous ses paupières charbonneuses, Clara lui lança un regard lourd.

– Il faut vraiment qu’il soit stupide pour t’avoir perdue.

– Ce n’est pas son opinion.

– Tu es ravissante, ce soir, l’encouragea Clara. Tu vas l’éblouir.

Si seulement cela pouvait être vrai, songea Miriam en jetant un regard critique à son reflet dans le miroir.

Clara était venue la rejoindre dès son retour du bureau. Elle se refusait absolument à la laisser seule pendant le compte à rebours, avait-elle annoncé en passant la porte.

C’était une louable intention mais Miriam aurait préféré se préparer en toute tranquillité.

Ainsi aurait-elle pu répéter, pour la énième fois, le scénario de son entrevue avec Jay. Elle n’avait cessé de se le repasser en boucle depuis mardi.

Pour l’heure, ses nerfs étaient tendus à craquer.

Sa robe de jersey prune, à la profonde encolure en V, serait-elle suffisamment sophistiquée pour le restaurant de classe que Jay ne manquerait pas de choisir ?

Certes, se rassura-t–elle, l’effet en était rehaussé par les escarpins noirs à talons aiguilles et la veste de couturier qu’elle avait achetés spécialement pour l’occasion.

– Ta tenue est d’une élégance parfaite, enchaîna Clara comme si elle avait lu dans ses pensées. Tout va bien se passer, crois-moi. N’oublie pas que c’est toi qui as le beau rôle, d’accord ?

C’était facile à dire ! songea Miriam.

A l’instant même où elle allait une fois de plus demander l’heure, la sonnerie de l’Interphone la fit sursauter.

La panique la submergea.

– C’est lui ! s’exclama-t–elle, en fixant Clara d’un air éperdu. Je ne peux pas…

– Mais si !

– Je ne suis pas comme toi.

– J’espère bien, sinon ce ne serait pas la peine que je me donne autant de mal pour faire preuve d’originalité ! Tu veux que je réponde ?

– Non. J’y vais.

Miriam prit une profonde inspiration, et alla appuyer sur la touche qui permettait de communiquer avec les visiteurs.

– Miriam ? C’est Jay.

Elle sentit son estomac se serrer.

– Je descends.

Pour rien au monde elle n’aurait donné à Jay la satisfaction de voir où elle logeait. Non qu’elle eût honte de son studio mais elle se refusait à lui offrir l’occasion de se glorifier du fait que, sans lui, elle vivait dans un lieu aussi modeste.

– Ça va aller, insista Clara. Prends ton sac et viens. Je veux voir à quoi il ressemble.

Miriam la fixa avec horreur.

– C’est impossible !

– Absolument pas. Je vais aller acheter le journal, au coin de la rue. Ce n’est pas ma faute si ton mari est devant la porte au moment où je sors.

– Mais, Clara ! Il va deviner qui tu es…

– Et alors ? Ne t’inquiète pas, il n’aura aucune illusion sur mes sentiments à son égard, aussi séduisant soit-il.

C’était précisément ce que redoutait Miriam. Elle suivit son amie dans l’escalier, aussi vite que le lui permettaient ses vertigineux talons.

– Promets-moi que tu ne diras rien, supplia-t–elle d’une voix désespérée. Je t’en prie, Clara.

– D’accord ! Je te le promets.

A peine débouchaient-elles dans le hall, Miriam cramponnée au bras de Clara, que la porte s’ouvrit pour laisser passer l’un des habitants de l’immeuble. Jay en profita pour entrer. Sa haute silhouette semblait occuper tout l’espace.

– Bonsoir Miriam, dit-il de sa voix profonde.

Eperdue, la jeune femme se laissa happer par ce regard aux reflets mordorés qui l’avait fascinée dès l’instant de leur rencontre.

D’ailleurs, tout en lui l’éblouissait depuis toujours.

Son beau visage sombre, ses yeux ourlés de cils étonnamment épais, ses lèvres sensuelles, à la moue insolente… Et que dire de son corps mince et souple, à la musculature aussi puissante que celle d’un sportif de haut niveau.

Miraculeusement, elle trouva en elle le sang-froid suffisant pour répondre d’une voix à peu près assurée.

– Bonsoir Jay.

– Je vais acheter le journal, annonça Clara à la cantonade.

Miriam vit Jay jauger cet étonnant personnage d’un regard soupçonneux. Il prit un air franchement interloqué quand la jeune femme passa devant lui sans un mot, en lui décochant un coup d’œil assassin.

En d’autres circonstances, songea Miriam, la scène lui aurait paru des plus cocasse. Mais elle n’avait pas le cœur à sourire et se contenta d’expliquer :

– C’est Clara. Nous sommes voisines.

Jay plissa les yeux.

– Si je comprends bien, elle est au courant de notre situation.

– C’est mon amie.

– Je m’en serais douté rien qu’en voyant le regard qu’elle m’a lancé.

Il eut un geste en direction de la rue, et poursuivit :

– Viens, le taxi nous attend.

Lorsqu’il lui prit le bras, Miriam eut besoin de toute sa force de caractère pour maîtriser le frisson que ce simple contact faisait naître en elle.

Il émanait de Jay ce parfum délicieux qu’elle lui avait toujours connu, songea-t–elle, tandis qu’il la guidait jusqu’à la voiture et l’aidait à s’y installer, avec sa courtoisie habituelle.

De plus, il était superbe dans ce costume à la coupe impeccable et cette chemise crème agrémentée d’une cravate assortie.

D’ailleurs, il était toujours superbe, quelle que soit sa tenue…

Ou même sans le moindre vêtement…

Elle tourna son visage vers la vitre. C’était une chance qu’il ne puisse lire dans ses pensées, surtout dans la mesure où les plus libertines faisaient monter en elle un trouble fort inopportun.

Le taxi dépassa Clara qui entrait dans la boutique du marchand de journaux. Miriam fut à deux doigts de crier au chauffeur d’arrêter pour aller la rejoindre.

Confortablement assis sur la banquette, sa cuisse frôlant la sienne, Jay semblait tout à fait détendu.

– Comment vas-tu ? demanda-t–il à voix basse, laissant son regard pailleté d’or s’attarder sur le profil de Miriam.

– Très bien. Et toi ?

– Oh, je suis en pleine forme, Miriam. Vraiment et j’ai une femme différente dans mon lit chaque soir, bien sûr… C’est ce que tu veux m’entendre dire, n’est-ce pas ?

Il s’interrompit un court instant, puis reprit :

– Je te demande pardon. Je n’aurais pas dû dire cela. Tu sais bien que, quand je suis mal à l’aise, j’ai tendance à devenir agressif.

Miriam avait oublié le pouvoir de séduction de ce mélange de dureté et de vulnérabilité, si particulier à Jay.

Dès le début de leur relation, il avait baissé la garde devant elle comme devant personne d’autre ; en tout cas, c’était ce qu’elle avait cru, tout comme elle l’avait imaginé fidèle.

Se forçant à émerger de ses pensées, elle s’adressa à lui d’une voix tendue.

– Je ne suis pas certaine que cette soirée soit une bonne idée, Jay. Quoi que nous ayons à nous dire, nous aurions pu le faire par téléphone.

Jay ignora sa remarque, et répliqua :

– Tu es très belle ce soir. Comme toujours, d’ailleurs.

Miriam tiqua. Belle n’était pas le qualificatif qui lui convenait le mieux, elle le savait.

Ce qui se dégageait d’elle était plutôt une sorte d’innocence, de douceur. Elle avait le genre de physique qui faisait que les vieilles dames la trouvaient invariablement charmante et que les femmes de son âge ne la percevaient jamais comme une rivale potentielle. Le surnom que lui donnait sa mère, lorsqu’elle était enfant, en disait long. « Ma colombe. »

Le seul indice qu’un tempérament de feu pouvait se dissimuler sous cette apparence inoffensive était les reflets roux qui éclairaient sa chevelure auburn.

Pour l’heure, Miriam tenait absolument à ce que la conversation garde une tonalité aussi impersonnelle que possible, aussi reprit-elle sèchement :

– Si tu veux le savoir, je n’ai pas l’intention de réclamer quoi que ce soit.

Jay braqua sur elle des yeux qui n’étaient plus que des fentes dorées.

– Pardon ?

– Oui. Pour le divorce. Je ne demande rien. De toute façon, tout t’appartient. L’appartement, les voitures, tout…

Un interminable silence suivit.

Lorsque Miriam trouva le courage de regarder Jay, elle lui vit un visage de marbre.

– Qui parle de divorce ? questionna-t–il.

– Ne sommes-nous pas là pour cela ?

– Toi, peut-être. Pas moi.

– Mais…

– As-tu entamé les démarches ?

– Non, bien sûr, s’indigna Miriam. Je voulais que nous en discutions d’abord. Je n’avais pas l’intention que tu apprennes cela par courrier.

– Quelle délicatesse !

La note de sarcasme dans la voix de Jay était cinglante.

Miriam pinça les lèvres.

– C’est pourtant ce qui nous attend, non ?

– C’est toi qui en as décidé ainsi, Miriam. Pas moi. Dois-je te rappeler ce que j’ai dit lorsque je t’ai conduite à l’autel ? Jusqu’à ce que la mort nous sépare… En ce qui me concerne, j’étais sincère.

Miriam sentit la colère monter en elle.

– Est-ce que tu sous-entends que je ne l’étais pas ?

– N’est-ce pas toi qui souhaites divorcer ?

– Et c’est toi qui as couché avec ta secrétaire !

Curieusement, le fait qu’elle perde son sang-froid sembla faire retrouver son calme à Jay. Il s’adossa à la banquette et allongea le bras derrière Miriam.

– Ne crie pas, remarqua-t–il négligemment. Cela ne te va pas.

Miriam vrilla au sien un regard incendiaire.

– Je te déteste !

– Maintenant, tu as l’air d’une gamine.

Pour aussi peu violente qu’elle fût, Miriam sentait la main lui démanger. Elle aurait volontiers fait disparaître du visage de Jay ce sourire moqueur mais se contenta de fixer obstinément les lumières qui défilaient de l’autre côté de la vitre.

– Tu boudes ? s’inquiéta Jay après quelques instants.

– C’est ce que font les enfants, non ? répliqua-t–elle d’un ton acerbe, sans même se retourner.

Si seulement elle avait été capable de ne pas réagir à ses provocations ! se reprocha-t–elle, les joues en feu.

De nouveau, le silence régna.

– Tu es ravissante lorsque tu es en colère, affirma-t-il avec le plus grand sérieux.

A sa grande confusion, Miriam faillit éclater de rire.

« Surtout, ne pas craquer ! » s’ordonna-t–elle.

Le charme de Jay Carter avait des effets dévastateurs. Elle avait payé pour l’apprendre et le savait fort capable d’en user à volonté pour parvenir à ses fins.

– Ecoute, Jay, dit-elle en s’obligeant à afficher un flegme qu’elle était loin de ressentir, si nous voulons éviter que cette soirée ne se termine mal, nous ferions mieux de nous en tenir à des rapports strictement… professionnels. Tu ne crois pas ?

Elle lui fit face. Une mimique amusée déformait la bouche sensuelle de Jay.

Au lieu d’en être davantage irritée, Miriam dut s’avouer que cela ne faisait qu’exacerber son trouble.

– Tu es ma femme, Miriam. Pas une collègue de travail.

Etait-il besoin qu’il lui rappelle une évidence contre laquelle elle ne pouvait rien ?

– Cela fait plusieurs mois que nous sommes séparés… enchaîna-t–elle.

– Encore une fois, ce n’est pas moi qui l’ai voulu.

Miriam s’éclaircit la gorge.

– Quoi qu’il en soit, plus rien ne sera jamais comme avant.

– Effectivement.

Pour un peu, Miriam aurait été froissée qu’il ne proteste pas. Surprise, elle le dévisagea un instant.

Ce n’est que lorsqu’elle se fut ressaisie qu’elle conclut d’une voix faible :

– Tu vois bien !

– Tout ce que je vois, c’est que nous sommes arrivés, dit Jay comme le taxi s’arrêtait devant une façade de verre et d’acier, brillamment illuminée.

Le portier se précipita vers leur voiture et Miriam entrevit un intérieur des plus sélects. Encore le genre d’endroit, se dit-elle, où l’on devait se garder de mentionner sur le menu quelque chose d’aussi vulgaire que les prix.

– J’espère que tu as faim, déclara Jay en l’aidant à sortir du taxi. Je suis venu deux ou trois fois depuis qu’ils ont ouvert, cet été. La cuisine y est excellente.

– Je suis affamée, affirma-t–elle d’un air enjoué, tout en sachant qu’il lui faudrait se forcer à avaler le moindre morceau.

L’idée qu’il n’avait pas dû être seul, lors de ses précédentes visites, lui noua la gorge.

Au cours des mois précédents, elle avait réussi à s’interdire d’imaginer Jay en galante compagnie mais, ce soir, elle n’y parvenait pas.

A peine étaient-ils entrés dans la luxueuse salle de restaurant qu’un maître d’hôtel s’inclinait devant eux avec déférence. Il les guida vers un petit salon, meublé de profonds canapés en cuir, où un assortiment d’amuse-gueules était déjà disposé sur des tables basses. Après avoir tendu à chacun un menu dont la reliure était à elle seule une œuvre d’art, il s’éclipsa pour aller commander les apéritifs qu’ils avaient choisis.

« J’avais raison ! » songea Miriam, en constatant que la liste des plats, libellée en français mais fort heureusement traduite en anglais, n’était accompagnée du moindre prix.

– Tu vois quelque chose qui te ferait plaisir ? questionna Jay.

Il avait dit cela avec l’indifférence nonchalante de l’élite habituée au luxe.

Surtout, pensa Miriam, ne pas lui laisser soupçonner qu’elle était impressionnée.

– Je crois que oui, répondit-elle sur le même ton. En entrée, je prendrai le saumon mariné, puis le filet de bœuf aux cèpes.

Le sommelier revint avec leurs cocktails. Miriam n’avait pas la plus petite idée de ce à quoi pouvait ressembler celui pour lequel elle avait opté, mais le nom lui en avait semblé élégant. Le breuvage, d’un bleu lagon, était délectable mais certainement plus corsé qu’il n’y paraissait. Aussi, se contenta-t–elle d’en prendre une ou deux gorgées. Elle ne pouvait pas prendre le risque de ne pas être en possession de toutes ses facultés.

Par-dessus son Manhattan, Jay lui adressa un regard suspicieux.

– Tu n’aimes pas ?

– Si, au contraire. C’est divin.

Avait-elle oublié ce que c’était que d’être invitée dans les meilleurs restaurants par un Jay Carter attentionné ?

Non. Bien évidemment.

Si elle avait enfermé au fond de sa mémoire les souvenirs heureux, et il n’en manquait pas, c’était pour assurer sa survie et ne pas se laisser fléchir.

Miriam affecta un ton dégagé pour demander :

– Comment va Jayne ?

– Cela t’intéresse vraiment ou essaies-tu simplement d’être polie ?

Cette remarque était terriblement injuste, pensa Miriam. Dès le jour où Jay l’avait présentée à sa sœur, elles s’étaient entendues comme des amies d’enfance.

Les parents de Jay avaient été tués tous deux dans un accident, alors qu’ils étaient en voyage aux Etats-Unis, dix ans auparavant. Jayne avait alors seize ans et Jay vingt-cinq. L’adolescente séjournait chez son frère pendant l’absence de leurs parents. Elle n’en était repartie qu’au moment de son mariage, quelques mois avant que Jay et Miriam se rencontrent.

– Ne me regarde pas comme cela, poursuivit Jay. Je peux tout à fait poser cette question, étant donné que tu n’as même pas fait l’effort de prendre de ses nouvelles plus d’une fois ou deux en dix mois.

– Je ne voulais pas la mettre en situation de prendre parti. Elle t’adore.

– Parce que tu imagines qu’elle aurait désapprouvé ma conduite ?

Qu’il n’aille pas croire qu’il l’impressionnait en prenant ce ton agacé ! s’offusqua Miriam.

– Ce n’est pas moi qui ai été surprise en train de batifoler avec quelqu’un d’autre, lança-t–elle d’un air pincé.

– Batifoler ?

Le mot sembla le réjouir, et son expression s’adoucit.

– Miriam, reprit-il, les jeunes enfants ou les chiots batifolent. Pas les adultes.

Miriam ne voyait rien de drôle à l’affaire.

– De toute évidence, je ne considère pas l’adultère avec la même légèreté que toi !

– Tu es toujours décidée à penser que je t’ai trompée ? C’est ce que tu t’obstines à croire ?

– Ce que je m’obstine à croire ? N’essaie pas de me faire jouer le mauvais rôle, Jay !

Son joli sang-froid venait de s’envoler !

Le maître d’hôtel réapparut pour prendre leur commande et Miriam fut forcée de ravaler son indignation. Elle annonça son choix avec un sourire contraint.

Lorsqu’ils furent de nouveau seuls, Jay déclara d’une voix paisible :

– Jayne vient juste de se voir confirmer qu’elle est enceinte. Ils sont aux anges.

Miriam en oublia instantanément leurs différends.

– C’est merveilleux ! s’exclama-t–elle. Je suis tellement contente pour elle.

– Pourquoi ne l’appelles-tu pas pour le lui dire ?

Un instant, leurs regards se vrillèrent l’un à l’autre.

– Je…, je ne veux pas la perturber.

– Tu ne risques rien, affirma-t–il sans la moindre hésitation.

Miriam sentit la panique l’étreindre. Une poigne de fer lui serrait la gorge et ce fut avec un filet de voix qu’elle répliqua :

– Jay, il y a un moment où il faut mettre un point final à une histoire. Tu le sais aussi bien que moi. Il est inutile de rendre les choses plus compliquées… Je ne veux pas créer de problèmes dans ta famille.

– Bon sang, Miriam, ma famille, c’est toi ! Tu ne l’as pas encore compris ? Personne, pas même Jayne, ne peut s’immiscer entre nous.

Une fraction de seconde, Miriam eut l’impression de se noyer dans les profondeurs miroitantes de son regard.

Pouvait-elle accorder foi à ce qu’il venait de dire ?

Comme elle aurait voulu le croire !

Mais c’était impossible. Telle une vague d’eau glacée, la réalité lui revint en pleine figure.

– C’est fini, Jay !

– Jamais, tu m’entends !

Jay s’inclina vers elle et Miriam sentit la chaleur qui émanait de son corps puissant. Elle se figea.

– Tu es ma femme, enchaîna-t–il. Je n’ai jamais éprouvé pour personne ce que j’éprouve pour toi.

– C’est dommage que tu ne t’en sois pas rendu compte avant d’entamer une liaison avec Belinda.

Pendant un moment qui parut interminable à Miriam, Jay la dévisagea intensément. Puis il expira lentement.

– Malgré toute ta douceur, toute ta fragilité, tu sais faire preuve d’une indomptable ténacité, n’est-ce pas ? murmura-t–il d’un air désabusé. Mais tu ne gagneras pas cette guerre, Miriam. Tu veux savoir pourquoi ? Tout simplement, parce qu’au fond de toi, tu n’en as pas envie. Tu sais aussi bien que moi que nous sommes faits l’un pour l’autre.

Miriam scruta le beau visage imperturbable. Ainsi, Jay était parfaitement sérieux.

– Comment peux-tu savoir ce dont j’ai envie ou pas ? lança-t–elle.

Elle vit briller un éclair de surprise dans ses yeux d’or.

– Je me trompe ?

Si elle ne s’était pas retenue, Miriam aurait déversé sur lui toute sa colère, son chagrin, son sentiment d’avoir été épouvantablement trahie.

Non, se dit-elle, ce serait entrer dans son jeu.

Pas question de lui laisser voir à quel point elle était blessée.

De plus, faire une scène, en un lieu public aussi feutré, aurait été particulièrement malvenu.

Elle prit une profonde inspiration.

– Tout ce que je souhaite, c’est divorcer, dit-elle d’une voix blanche. C’est la seule raison qui m’a fait accepter ce rendez-vous. Que tu me croies ou que tu préfères penser que j’ai encore des sentiments pour toi importe peu.

Dans le brouhaha assourdi des conversations sur fond de musique, Miriam eut l’impression que ses paroles restaient suspendues en l’air un instant, avant de se fracasser en mille éclats de verre.

– Tu as changé, décréta Jay, l’air sévère.

– C’est vrai, répliqua Miriam, surprise que sa voix ne trahisse pas son émotion. Je ne suis plus la petite jeune femme stupide qui t’a épousé, celle qui te faisait confiance quand tu disais que nous vieillirions ensemble, quand tu parlais de nos enfants, de nos petits-enfants…

– Tu n’as jamais été stupide, Miriam, corrigea Jay doucement. Simplement, tu n’as jamais cessé d’être sur tes gardes. Ce n’est qu’au cours de ces derniers mois que j’ai compris à quel point tu manquais d’assurance. Je pensais que, si je ne te brusquais pas, tu finirais par prendre confiance mais j’avais mal évalué la blessure qu’a laissée en toi le départ de ton père. Tu ne peux pas faire confiance à un homme, n’est-ce pas ? Quel qu’il soit. Même pas à moi.

« Surtout pas à toi ! » songea Miriam.

Elle releva le menton.

– Si je comprends bien, tout est ma faute. Pour ta part, tu n’as rien à te reprocher.

– Je n’ai pas dit cela, répliqua Jay avec un sourire contrit.

Comment avait-il l’aplomb de sourire ? s’indigna intérieurement Miriam. Elle-même était si tendue que tout son corps était douloureux.

« C’est au-dessus de mes forces ! pensa-t–elle soudain. Il faut que je parte, que je sorte d’ici, avant de faire une bêtise. »

A peine cette idée lui avait-elle traversé l’esprit que le maître d’hôtel refit son apparition, comme un génie sorti d’un flacon.

– Si vous voulez bien vous donner la peine de me suivre, dit-il en s’inclinant. Votre table est prête.

Que pouvait-elle faire, sinon lui emboîter le pas ? D’autant que Jay s’était levé et lui prenait le bras pour la guider au milieu des convives.

Elle leva le regard vers lui, cherchant à déchiffrer son expression. En vain. Comme il savait si bien le faire, il avait adopté un masque impénétrable et, manifestement, n’avait nulle intention de lui révéler ses sentiments.

On les conduisit à une table dressée pour deux.

Ils s’assirent et Miriam leva son regard sur Jay. Il la fixait avec une intensité dérangeante.

– Ces soirées avec toi m’ont manqué, Miriam, dit-il à voix basse. Celles que nous passions à la maison aussi, bien sûr, ainsi que les dimanches matin, au lit, à lire les journaux, nos réveils communs, nos promenades dans la campagne…

– Cela suffit, Jay.

– Pourquoi ? C’est la pure vérité. Si je ne peux m’en ouvrir à ma femme, à qui puis-je le faire ?

– A ta petite amie du moment ? suggéra Miriam, plus pour voir sa réaction qu’autre chose.

Jay eut un sourire entendu.

– Je n’ai pas de « petite amie », Miriam. Je te rappelle que je suis marié.

– S’il y a quelqu’un qui l’a oublié, ce n’est pas moi.

Le sommelier, qui apportait le vin commandé par Jay, l’interrompit. Elle en profita pour se reprendre. Il ne fallait pas que Jay s’aperçoive qu’elle était encore éperdument amoureuse de lui. Garder ses distances était la seule arme dont elle disposait pour résister à son charme et son esprit.

– Détends-toi, Miriam, dit-il.

– Je suis parfaitement détendue, répondit-elle en rougissant.

Avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir, Jay se pencha en travers de la table, si près que Miriam put sentir la chaleur qui émanait de son corps viril.

Il s’empara de sa main glacée puis desserra un à un les doigts qu’elle avait refermés en un poing serré et lui caressa doucement le poignet.

Alors que des picotements remontaient le long de son bras comme une traînée de poudre, elle se contraignit à demeurer impassible.

– Comme tu as la peau douce, murmura-t–il. On dirait du satin.

Comment osait-il ? s’indigna intérieurement Miriam. Depuis Noël, il n’avait plus aucun droit de la toucher ainsi. Elle aurait voulu lui dire que c’était lui-même qui y avait renoncé, mais une boule au fond de sa gorge l’empêcha de prononcer le moindre mot.

Dans un silence oppressant, les yeux mordorés continuaient à la dévisager.

Sans trop savoir comment, Miriam réussit à échapper à leur emprise. Elle détourna la tête. L’émotion nouait toujours sa gorge. La caresse sur sa peau faisait surgir à son esprit tant de souvenirs, enfouis au plus profond d’elle-même depuis dix longs mois.

– Dis quelque chose, Miriam, souffla Jay d’une voix rauque. Il faut que nous parlions. Tu t’en rends bien compte ? Nous n’avons jamais eu de mal à tout nous dire, que je sache.

Il s’en fallut de peu que Miriam ne perde le contrôle d’elle-même. Une vague de détresse, mêlée de colère, la submergea. Eussent-ils été ailleurs que dans ce restaurant, elle eût laissé libre cours à ses sentiments.

Comment osait-il évoquer la manière dont les choses se passaient entre eux, autrefois ? pensa-t–elle, au supplice. Lorsqu’ils partageaient la moindre émotion, le moindre problème.

Parfois, il leur arrivait de parler presque une nuit entière. Jay avait été pour elle un rocher sur lequel elle s’appuyait, une forteresse.

Certes, elle avait fait une grossière erreur en le plaçant sur un piédestal !

Elle laissa échapper un long soupir entre ses lèvres serrées et parvint à arracher sa main à son étreinte.

– Je ne sais pas ce que tu attends de moi, Jay, répliqua-t–elle. C’est peine perdue. Quand je dis que tout est fini entre nous, je le pense vraiment.

Jay se recula sur sa chaise, sans cesser de la fixer.

– Je ne te crois pas. Ce n’est pas possible et cela ne le sera jamais.

– Tu peux penser ce que tu veux…

Bien que sa voix ne laisse rien paraître du calvaire qu’elle endurait, Miriam avait le sentiment de revivre la souffrance qui s’était abattue sur elle le soir où elle avait vu Jay avec Belinda. C’était tout aussi intense qu’à cet instant.

Comment avait-elle pu être assez folle pour accepter ce rendez-vous ? se dit-elle.

Tout aurait dû se régler par l’entremise de leurs avocats. Son expérience professionnelle lui avait appris que le jargon judiciaire suffisait à séparer deux vies sans laisser place à la moindre émotion.

– Tu es sérieuse ? interrogea Jay d’une voix où perçait l’incrédulité. Tu vas vraiment laisser cette harpie parvenir à ses fins ? Tu ne te rends pas compte qu’elle n’a toujours eu pour objectif que nous séparer ?

– Bien sûr que j’en suis consciente !

C’était une telle évidence !

Jay était-il moins coupable pour autant ?

Certes non !

– Et tu vas la laisser gagner ?

– Ce n’est pas un jeu, Jay.

– Tu as raison ! C’est tout sauf cela.

Jay n’avait pas haussé le ton, mais sa voix trahissait sa fureur.

– Je suis heureuse de voir que nous nous accordons sur certains points, rétorqua sèchement Miriam.

Un instant, elle crut que Jay allait bondir sur ses pieds, l’agripper par le bras et l’entraîner hors du restaurant. Mais, en l’observant, elle le vit respirer profondément à plusieurs reprises et maîtriser la colère qui avait altéré l’harmonie de ses traits. Progressivement, son visage retrouva son impassibilité.

Lorsque Jay reprit la parole, ce fut d’une voix douce et d’un ton mesuré.

– Je t’aime, Miriam, dit-il. Est-ce que tu m’aimes encore ?

Les yeux écarquillés, Miriam n’en croyait pas ses oreilles.

– Eh bien ? insista Jay.

Jamais, depuis leur rencontre, Miriam n’avait à ce point perçu ce qui faisait de lui un homme d’affaires redoutable, à l’impitoyable dureté.

Elle connaissait, bien sûr, sa réputation ; cependant, jamais encore il n’avait démontré devant elle cette facette de sa personnalité.

Son regard félin la dévisageait sans ciller, avec la fixité de celui d’un prédateur cherchant l’infime faille qui lui permettrait d’attaquer sa proie.

Sans trop savoir comment, Miriam eut la force de mentir.

– Non, déclara-t–elle sans parvenir à se duper elle-même. C’est fini, Jay !

Il demeura imperturbable.

Pourtant, s’interrogea Miriam, n’avait-elle pas vu briller dans ses yeux une lueur étrange ?

Pour dissimuler son malaise, elle but les dernières gorgées de son cocktail.

– Très bien, rétorqua Jay d’une voix suave, après quelques secondes d’un silence lourd. Je t’accorderai le divorce. Je ferai même en sorte que les choses se passent au mieux pour toi. Mais, à une condition…

– Que… quelle condition ? bredouilla Miriam, aussi assommée que si elle venait de recevoir un coup de massue.

– Que tu parviennes à me persuader que c’est vraiment ce que tu désires.

– Je ne cesse de te le répéter.

– Cela ne me suffit pas.

Miriam fronça les sourcils.

– Si tu ne me crois pas, riposta-t–elle, je ne vois guère comment te convaincre.

A peine avait-elle prononcé cette phrase qu’elle comprit son erreur. Elle était entrée dans son jeu !

La moue ironique de Jay disait assez combien il s’amusait.

– J’ai la solution, dit-il d’un air détaché. Reviens vivre avec moi dans l’appartement jusqu’à Noël. C’est la seule manière de voir si tu persistes dans tes intentions.

Horrifiée, Miriam avait peine à croire qu’il osât faire pareille proposition.

N’avait-il pas conscience qu’il demandait l’impossible ?

– Tu n’es pas sérieux ! souffla-t–elle.

– Je ne te demande pas de partager mon lit. Tu pourras occuper la chambre d’ami, si tu préfères.

Pour essayer de chasser l’éclat qu’elle voyait scintiller dans ses yeux, Miriam se hâta de rétorquer :

– Chambre d’ami ou pas, je n’ai pas l’intention de revenir vivre à l’appartement.

Soudain, elle prit conscience qu’elle détestait ce lieu. Elle ne s’était jamais sentie chez elle dans cet environnement typiquement masculin.

De plus, ce lieu avait dû voir se succéder toutes les maîtresses de Jay. Peut-être même avaient-elles partagé le lit qui était devenu le leur !

– Qu’y a-t–il ? interrogea Jay. A quoi penses-tu ?

Ainsi, son visage avait trahi le tour que prenaient ses pensées, songea-t–elle. Il lui était toujours aussi difficile de dissimuler quoi que ce soit à Jay. Rapidement, elle adopta une expression neutre.

– A rien, répondit-elle.

– Ce n’était pas ce que laissait supposer ton visage, s’obstina Jay. Alors ?

Eh bien, songea Miriam, puisqu’il voulait savoir… Elle se décida à parler.

– Je ne remettrai jamais les pieds dans cet appartement, répondit-elle avec un calme qui en disait plus long que tout éclat de voix. C’est chez toi, cela n’a jamais été chez moi. Je m’y suis toujours sentie en visite.

Cette fois, ce fut lui qui eut l’air abasourdi.

– Tu ne m’en as jamais rien dit.

Miriam haussa les épaules.

– A quoi bon. Je savais combien tu y tenais et, par ailleurs, je pensais que j’arriverais à m’y faire une place…

– Et cela n’a pas été le cas ?

– Pas le moins du monde !

– Pourquoi ne m’as-tu pas avoué que tu le détestais ?

– J’admets qu’il est superbe, mais… Ce que je détestais par-dessus tout, c’étaient nos réceptions. J’avais toujours l’impression d’être l’une de ces filles que l’on embauche pour jouer le rôle d’hôtesse, juste pour la soirée.

Jay sembla atterré.

– Je n’avais jamais imaginé que tu puisses être aussi malheureuse… La plupart des femmes donneraient n’importe quoi pour habiter un appartement avec vue sur la Tamise.

– Je ne suis pas la plupart des femmes, Jay, rétorqua Miriam, piquée au vif. Je suis Miriam Brown.

– Comme si je pouvais l’ignorer, murmura-t–il.

Avec force courbettes, le serveur vint déposer devant eux leurs entrées.

Le regard obstinément braqué sur son assiette, Jay attendit qu’il s’éloigne avant d’enchaîner d’un ton rogue :

– Je ne comprends pas pourquoi tu ne m’as jamais confié ce que tu éprouvais. Comment as-tu pu m’en vouloir pour quelque chose dont je n’avais pas conscience ?

– Mais je ne t’en voulais pas, protesta Miriam.

Et c’était la pure vérité, en tout cas, à cette époque. Ce n’était qu’après l’épisode Belinda que ces ressentiments anciens s’étaient frayé un chemin jusqu’à sa conscience.

– Je ne t’en aurais probablement jamais parlé, enchaîna-t–elle, si tu n’avais pas suggéré que je revienne y vivre.

Jay se rembrunit.

– Cela n’a rien de rassurant, répliqua-t–il. As-tu d’autres griefs à me dévoiler ?

– Ne sois pas stupide !

– Ah bon ? Tu finis par avouer que tu as détesté chaque instant passé dans ce qui était notre foyer mais tu n’admets pas que je te demande si tu ne m’as pas caché d’autres choses !

Comme s’il en avait besoin pour poursuivre, il s’interrompit pour prendre quelques gorgées de vin.

– J’en viens à me demander si je te connais vraiment, enchaîna-t–il, l’air sombre, après quelques secondes de silence.

Blessée au plus profond d’elle-même, mais bien décidée à n’en rien laisser paraître, Miriam darda un regard stoïque sur Jay.

– Alors, tu comprends peut-être un peu mieux ce que j’éprouve depuis Noël, riposta-t–elle.

Entre ses dents, Jay laissa échapper un juron.

Cela ne lui ressemblait guère, songea Miriam.

Il était vraiment furieux.

Après tout, peut-être cela valait-il mieux ? S’il n’avait plus aucun sentiment pour elle, il n’en accepterait que mieux le divorce.

Si elle avait eu besoin de se convaincre que leur relation était bel et bien terminée, cette soirée en apportait la preuve irréfutable, se dit-elle, picorant dans son assiette avec désespoir.