Le serment de Noël

Brooks · Chapitre 3 sur 9

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Le serment de Noël

– Ne me dis pas qu’après t’avoir…

4.

 

 

– Ne me dis pas qu’après t’avoir demandé de revenir vivre avec lui, il t’a laissée en bas de chez toi sans même réclamer un baiser !

Assise en tailleur sur le canapé-lit de Miriam, Clara mordait de bon appétit dans un croissant dont les miettes s’éparpillaient sur le parquet.

Depuis l’instant de leur rencontre, Miriam avait pris l’habitude de voir sa voisine et amie manger n’importe où plutôt qu’assise à une table, comme elle avait fini par s’accoutumer à son franc-parler.

– Je suppose qu’il n’était peut-être pas mécontent de se débarrasser de moi, rétorqua-t–elle en hochant la tête. De toute façon, je n’aurais jamais accepté de l’embrasser.

Sans faire de commentaires, mais avec une expression qui trahissait son incrédulité quant à la vérité d’une telle affirmation, Clara se lécha le bout des doigts avec application.

– Il essaie de jouer au plus fin…, dit-elle du ton avisé de celle qui ne se laisse pas duper.

Dieu seul savait à quoi il essayait de jouer, se désola Miriam, mais force était de reconnaître qu’il était plus fort qu’elle à ce jeu.

Pendant tout le reste de la soirée, Jay avait fui toute tentative de conversation sérieuse pour se conduire comme s’ils venaient juste de faire connaissance. Déployant tous les ressorts de son charme et de son esprit, il s’était comporté en compagnon délicieux.

Au grand étonnement de Miriam, il n’avait pas fait la moindre tentative pour l’embrasser, ni même lui prendre la main, lorsqu’ils s’étaient retrouvés dans le taxi la ramenant chez elle.

Cette attitude avait eu pour effet de la déstabiliser complètement.

Elle avait passé une bonne partie de la nuit à se tourner et se retourner dans son lit, en se demandant pourquoi diable il s’était montré, tout à coup, aussi peu empressé.

Enfin, ce n’était pas bien grave en regard de son propre manque de cohérence, songea-t–elle, regardant Clara attaquer un nouveau croissant.

Il était à peine 8 heures lorsque son amie avait sonné chez elle, chargée d’un sachet rempli de croissants. Elle brûlait d’impatience à l’idée de savoir comment s’était déroulée la soirée. Miriam n’avait pas eu le cœur de la chasser, bien qu’elle n’eût guère fermé l’œil de la nuit.

Plus que jamais, elle ne pouvait s’empêcher d’envier l’insouciance de Clara face à la vie et à l’amour. Si seulement elle pouvait avoir ne serait-ce qu’une parcelle de sa légèreté !

En tout cas, mieux valait couper court à toute révélation qui pourrait s’avérer humiliante, se dit-elle en décidant de changer de sujet de conversation.

– Comment va Dave ? s’enquit-elle gaiement.

– Qui ? Ah, Dave…

Ainsi donc, l’infortuné Dave était passé aux oubliettes…

– Tu l’as déjà oublié ?

Clara acquiesça d’un hochement de tête.

– A vrai dire, j’ai décidé d’entamer une période de chasteté. Au travail, j’ai discuté avec un collègue qui n’a pas eu de relations sexuelles depuis plus d’un an. Il trouve que son rendement au travail a augmenté de cent pour cent. C’est aussi merveilleux pour le moral, affirme-t–il. Cela permet de se sentir en accord avec soi-même, tu vois ?

Non, Miriam ne voyait pas vraiment. D’ailleurs, s’était-elle jamais sentie en accord avec elle-même ?

A y repenser, les propos de Jay, la veille, n’étaient peut-être pas aussi ridicules qu’elle ne l’avait pensé.

Comme tout cela était déroutant !

– Encore un peu de café ? proposa-t–elle avec une gaieté forcée.

– Volontiers, répondit Clara en la fixant de ses grands yeux bleus soulignés d’un épais trait jaune, ce qui, curieusement, lui allait parfaitement.

Elle se déplia paresseusement et quitta le canapé pour se diriger vers la fenêtre.

– Est-ce que tu vas le revoir ? ajouta-t–elle. Je veux dire, vous avez fixé un rendez-vous ?

Miriam eut un haussement d’épaules désabusé.

– A quoi est-ce que cela servirait ?

En fait, Jay l’avait quittée sans même évoquer une autre rencontre.

Inutile de l’avouer à Clara !

C’était certainement mieux comme cela, se rassura-t– elle. Leur relation était déjà bien assez compliquée.

Il était préférable de se séparer courtoisement après un bon repas.

La seule chose qui la gênait était cette façon qu’il avait de souffler le chaud et le froid, comme il l’avait fait la veille.

A quoi rimait de lui proposer de reprendre la vie commune pour la laisser ensuite au pied de son immeuble, sans démontrer le moindre empressement à la revoir ?

Elle tendit une tasse de café à Clara.

– Nous devrions aller faire quelques achats pour notre séjour au ski, dit-elle. Il vaut mieux ne pas attendre le dernier moment.

Avec sa spontanéité coutumière, Clara ignora délibérément cette tentative de changer de sujet.

– Tu es retombée amoureuse comme au premier jour, n’est-ce pas ? Je savais bien que cette soirée n’était pas une bonne idée.

– Pas du tout, répliqua Miriam avec une hâte dont elle comprit aussitôt combien elle pouvait paraître suspecte.

Dans un silence lourd de sous-entendus, Clara haussa un sourcil orné de plusieurs piercings.

– Je t’assure, insista Miriam d’une voix faible. C’était seulement un peu troublant. Nous étions…, enfin, nous sommes mariés, Clara.

– Mais tu n’éprouves plus rien pour lui.

– Absolument.

– Donc, cela ne te ferait rien si je te disais qu’il vient de descendre d’une voiture de rêve et s’apprête à sonner à ta porte ?

– Tu plaisantes ? s’exclama Miriam en se précipitant à la fenêtre.

Clara ne plaisantait nullement. Miriam eut à peine le temps d’apercevoir Jay qui levait la main vers l’Interphone que déjà la sonnerie résonnait dans la pièce. Affolée, elle prit conscience qu’elle était encore en pyjama, même pas peignée.

– Je ne peux pas le recevoir, lança-t–elle à Clara avec un regard éperdu.

– Ne t’inquiètes pas. Je te débarrasse de lui.

D’un pas décidé, Clara alla répondre.

– Oui ?

La voix profonde de Jay retentit.

– Miriam ?

– Non. C’est Clara, son amie. Miriam n’est pas là.

Un silence. Puis, Jay reprit d’un ton suspicieux.

– Alors, que faites-vous chez elle ?

– Je me plais plus chez elle que chez moi. C’est mieux rangé.

Pour aussi loufoque que soit cette explication, pensa Miriam, elle n’en était pas moins vraie.

– Passez-moi Miriam, ordonna Jay d’un ton sans réplique.

– Impossible. Je vous l’ai dit, elle n’est pas là !

Manifestement, Clara s’amusait follement mais Jay commençait à perdre patience.

– Un samedi matin, à 8 heures et demie ? Où diable serait-elle ?

– Au travail, peut-être ? suggéra Clara d’une voix suave.

– Elle ne travaille pas le samedi.

Miriam écarta Clara.

– Bonjour Jay, dit-elle d’un ton calme. Que puis-je pour toi ?

De nouveau, un silence, plus long, cette fois…

Miriam sentit son cœur cogner dans sa poitrine. Le sang battait à ses tempes. Elle prit conscience qu’elle retenait son souffle et s’obligea à respirer lentement. Clara ne la quittait pas des yeux.

Au bout de quelques longues secondes, Jay répondit à sa question d’une voix dont la douceur contenait cependant une menace.

– Il faut que je te parle.

Jouant les sémaphores, Clara lui fit signe de refuser.

– Pourquoi ? se contenta de souffler Miriam, l’esprit vide.

– Je préférerais te l’expliquer face à face.

– Mais je suis encore en pyjama.

Cette fois, elle n’eut aucun mal à déceler les allusions à peine voilées dans la voix rauque de Jay.

– Je t’ai déjà vue en pyjama, Miriam. Et même sans.

Elle n’allait pas se laisser entraîner sur ce terrain ! Surtout avec le regard acéré de Clara fixé sur elle.

– Laisse-moi le temps de me changer, et je t’ouvre, répliqua-t–elle avant de raccrocher l’Interphone.

La mine entendue de Clara était proprement exaspérante !

– Je le savais, s’exclama-t–elle. Il a réussi à t’entraîner dans son jeu. Encore une fois, tu vas avoir le cœur brisé.

En entendant l’inquiétude sincère qui perçait dans la voix de son amie, Miriam ne put s’empêcher de la serrer dans ses bras, au risque de s’écorcher le front contre les piques hérissées de ses cheveux raidis par la laque.

– Ça va aller. Ne te fais pas de souci. S’il y a une chose dont je suis sûre, c’est que tout est fini entre Jay et moi. Je ne pourrai jamais retourner chez lui, Clara, j’en suis certaine. Mais si nous parvenons à nous séparer sans nous faire la guerre, cela n’en sera que mieux. Je sais trop bien comment cela se passe dans un couple qui se déchire. Je vois cela tous les jours dans mon travail. Crois-moi, ce n’est pas très réjouissant.

Clara la jaugea du regard.

– Il ne te mérite pas, commenta-t–elle avec émotion. A ta place, je n’aurais de cesse que de me venger. A vrai dire, je ne te mérite probablement pas non plus, mais je suis tellement heureuse que tu sois mon amie.

Elle rendit son étreinte à Miriam et se dirigea vers la porte.

– Je vais le retenir un moment, lança-t–elle, pour te donner le temps de te faire belle.

– Non, Clara ! Ce n’est pas la peine.

Clara fit la sourde oreille.

C’était le bouquet ! pensa Miriam. Il ne manquait plus que l’intervention de son amie pour compliquer les choses.

D’un geste rapide, elle se débarrassa de son pyjama et attrapa dans son armoire la chemise et le pantalon qu’elle enfilait habituellement le samedi pour faire son ménage.

Elle n’allait quand même pas se mettre en frais parce que Jay avait eu la lubie de débarquer chez elle !

Devant le miroir, elle brossa son abondante chevelure et jeta un coup d’œil critique à son reflet. Sans la moindre trace de maquillage, ses tâches de rousseur ressortaient sur sa peau claire, et l’on aurait pu croire qu’elle n’avait guère plus de seize ans.

Avec sa silhouette gracile, l’expression ingénue de ses yeux immenses, elle donnait l’image même de l’innocence candide. Agacée de ce que le miroir lui révélait, elle fit claquer sa langue.

Elle était à mille lieues des beautés élégantes et sophistiquées qui peuplaient l’univers de Jay. En matière de séduction, elle ne leur arrivait même pas à la cheville, songea-t–elle, irritée. Rien en elle n’était susceptible d’attirer un homme comme Jay Carter, encore moins de le rendre fou d’amour. Elle n’avait même pas l’originalité d’une Clara.

Qu’est-ce qui avait bien pu lui plaire en elle ? se demanda-t–elle une nouvelle fois, écartant une mèche de cheveux auburn de sa joue.

Comme d’habitude, elle avait beau interroger son reflet dans la glace, le mystère restait aussi entier qu’aux premiers jours. Découragée, elle fit demi-tour.

Elle se dirigeait vers la porte quand, soudain, elle s’arrêta net.

La veille, Jay lui avait reproché de ne jamais lui avoir fait confiance. A l’en croire, elle n’avait fait qu’attendre le moment où il finirait par la trahir, comme son père l’avait fait pour sa mère.

Etait-ce la vérité ?

Elle avait éperdument aimé Jay, mais aimer ne signifie pas forcément faire confiance.

Dans son esprit enfiévré, les arguments contradictoires se bousculaient.

Peu de temps après qu’elle avait commencé à vivre avec George, Anne avait fait des confidences à sa fille.

– Jusqu’à ce que je rencontre George, avait-elle dit, je n’avais pas pris conscience que je n’avais jamais cru en la loyauté de ton père. Il était si séduisant, si irrésistible. Il attirait les gens comme la flamme attire les papillons ; les femmes, surtout, se jetaient littéralement à sa tête. Ce n’était pas sa faute. Il était juste ce genre d’homme.

Miriam se souvenait qu’il n’y avait alors pas eu la moindre trace d’amertume dans la voix de sa mère.

Sans pouvoir surmonter un sentiment de malaise, elle s’interrogea.

Avait-elle attendu que l’histoire se répète ?

Non. C’était faux, elle en était certaine… Jay ne faisait que déformer les faits. Mais cette question continua à la tarauder, tandis qu’elle gagnait la porte pour l’appeler depuis le palier.

Ce ne fut pas nécessaire. Il était déjà appuyé au mur, les mains dans les poches de son pantalon, les yeux plissés. Sa veste en cuir noir, et son jean de la même teinte lui donnaient une allure un peu menaçante. Miriam sentit son cœur s’emballer.

– Je…, je pensais que tu étais en bas avec Clara, dit-elle, prise au dépourvu.

– Le pitbull ? questionna-t–il, l’air amusé. Je n’ai pas vu l’intérêt de prolonger une conversation avec quelqu’un qui a aussi manifestement l’intention de m’arracher les yeux.

– Clara est une excellente amie, riposta Miriam, sur la défensive.

– Je suis certain que beaucoup devaient penser la même chose d’Attila et Ivan le Terrible. Ce n’est pas pour autant que j’aurais souhaité leur être présenté. Tu ne me fais pas entrer ?

– Si, bien sûr.

Miriam s’écarta pour le laisser passer, s’efforçant de dissimuler à quel point l’intrusion de Jay dans son petit univers la mettait mal à l’aise.

– C’est mignon, apprécia-t–il après un coup d’œil circulaire à la pièce. Très chaleureux.

Même prête à lui trouver tous les défauts de la terre, Miriam était forcée d’admettre qu’il n’y avait rien de condescendant dans son commentaire. Il était simplement sincère.

– Oui, acquiesça-t–elle, je trouve aussi.

– Un charmant petit nid avec une superbe vue, ajouta-t–il en gagnant la haute fenêtre d’un pas nonchalant.

Il s’absorba un instant dans la contemplation du panorama de toits et d’immeubles que caressaient les rayons d’un soleil matinal.

– J’imagine que tu t’installes souvent là, pour te perdre dans l’immensité du ciel.

Comme il la connaissait bien !

– Chaque fois que j’en ai le temps, se contenta de répondre Miriam.

Jay se débarrassa de sa veste qu’il déposa sur le dossier du canapé. D’un signe de tête, il désigna les croissants sur la table.

– Je peux me servir ? On dirait que ça sent le café, non ?

Que pouvait-elle faire d’autre, songea Miriam, que l’inviter à s’asseoir ?

Il ne se fit pas prier ; elle s’affaira à refaire du café et sortit des confitures.

Surtout, se chapitra-t–elle, évite de trop le regarder !

Il était tellement séduisant !

Sa chemise parme, aux manches roulées jusqu’aux coudes, mettait en valeur ses larges épaules et ses avant-bras musclés. Avec sa taille et ses hanches étroites, il était la parfaite incarnation de l’homme idéal, tel qu’en rêvaient toutes les jeunes filles, ainsi que leurs mères, admit-elle, désabusée.

Tant de fois, elle avait vu toutes les femmes de l’assistance lui tourner autour, comme des papillons attirés par la lumière.

A bien y repenser, d’ailleurs, il y avait eu trop de dîners, trop de réceptions, au cours desquels elle avait dû sourire et bavarder en ignorant toutes celles qui rivalisaient de charme pour attirer l’attention de Jay.

– Je n’ai pas interrompu ton petit déjeuner avec le pitbull, au moins ? s’enquit-il d’un ton aimable, tandis que Miriam posait sur la table de bistrot une cafetière fumante.

– Elle s’appelle Clara, observa-t–elle, l’air sévère, tout en s’asseyant en face de lui. Je te l’ai déjà dit : c’est une amie très dévouée.

– C’est bien, commenta Jay d’un ton où avait disparu toute trace d’ironie. Je n’aime pas t’imaginer entourée de parfaits étrangers.

La tendre sollicitude que Miriam perçut dans sa voix faillit avoir raison de sa détermination à se montrer froide et distante. Elle versa le café et questionna d’un ton neutre :

– De quoi voulais-tu me parler ?

– De nous.

Elle ne put empêcher sa tasse de trembler dans la sous-tasse et préféra la reposer.

– N’est-ce pas ce que nous avons fait hier soir ?

– Oui. En partie. Mais Rome n’a pas été construite en un jour.

– Ce qui signifie ?

– Eh bien, enchaîna Jay calmement, j’ai beau être un peu obtus, j’ai quand même fini par admettre que notre couple n’était pas aussi parfait que je le pensais. Cela dit, je n’ai pas l’intention de renoncer à percer à jour tous tes secrets, Miriam, ni de venir à bout de tes contradictions.

– Je te remercie, riposta-t–elle, l’air offensé.

– De rien, renchérit-il avec un large sourire. Je suis certain que cela en vaut la peine.

Il tendit la main vers un autre croissant.

– Ces croissants sont délicieux, enchaîna-t–il. Je devrais venir prendre le petit déjeuner avec toi plus souvent.

– Jay, nous sommes en passe de divorcer. Les gens dans cette situation n’ont pas l’habitude de petit-déjeuner ensemble.

Il la toisa, haussant un sourcil narquois.

– Ah bon ? Ils feraient peut-être mieux. Quoi qu’il en soit, qui a dit que nous allions divorcer ?

Miriam prit le temps de bien peser sa réponse.

– Jay, je n’ai aucune envie que nous nous comportions en ennemis, pas plus que toi. Mais je suis tout à fait sérieuse.

Les pupilles de Jay prirent soudain la minéralité de deux éclats d’ambre.

– Alors, d’après toi, c’est moi qui ne le suis pas ? Il semble donc que tu me connaisses aussi mal que je te connaissais.

Miriam le dévisagea. Elle savait qu’elle n’aurait jamais le dernier mot avec Jay. Il avait un esprit trop agile, trop exercé à la négociation, pour ne pas triompher de tout imprudent qui aurait l’audace de le défier en une joute oratoire.

– Je ne sais quoi te dire, Jay, rétorqua-t–elle avec la plus sincère franchise. Tout ce que je sais, c’est qu’il m’est impossible de demeurer ta femme. Je n’y survivrai pas. Si tu m’aimes encore un peu, laisse-moi partir.

Brusquement, il se leva. Miriam vit un tremblement crisper sa mâchoire. Lorsqu’il parla, ce fut d’une voix aussi vibrante que la sienne.

– Si je t’aime encore un peu ? Bon sang, Miriam, tu ne te rends vraiment pas compte ? Est-ce qu’un instant tu pourrais cesser de te considérer comme une malheureuse victime et te mettre à ma place ? Mon seul crime est de t’aimer mais, pour cela, j’ai payé le prix fort !

– Arrête ! Arrête de…

– De quoi ? D’être amoureux de toi ?

Il la prit par la main pour l’attirer dans ses bras.

Miriam savait qu’elle aurait dû protester, lutter, l’écarter d’elle. Mais ce que lui dictait sa raison n’avait aucun effet sur ce que son cœur et son corps réclamaient.

Jay lui avait tant manqué !

Depuis dix longs mois, elle s’efforçait de se persuader qu’elle le haïssait. Sans pour autant jamais parvenir à se duper sur ses sentiments.

Il était le seul homme qu’elle ait jamais aimé, qu’elle aimerait jamais. Elle aurait volontiers donné tout ce qu’elle possédait pour qu’il en fût autrement, mais cela ne changeait rien à l’affaire. Elle était ainsi faite, vouée à être la femme d’un seul homme. Et cet homme, c’était Jay.

– Je…, je ne peux…

Il prit sa bouche pour la faire taire, sa langue en caressa d’abord les contours puis il se fit plus exigeant. Sous la pression de ses lèvres brûlantes, Miriam entrouvrit les siennes malgré elle, tandis qu’un millier d’aiguilles lui infligeaient une exquise torture. C’était ainsi chaque fois qu’il l’embrassait. Elle savait d’expérience que la myriade d’infimes décharges électriques qui parcouraient son corps finirait par culminer en une onde de volupté, qui la laisserait abandonnée entre ses mains expertes. Une irrésistible fièvre commença à monter en elle. La faible tentative qu’elle fit pour se dégager fut vaine. Jay la serra plus étroitement contre lui et l’embrassa avec une passion qui la fit trembler de désir.

Lorsque ses mains emprisonnèrent ses seins à travers la fine étoffe de sa chemise, il murmura d’une voix rauque, sans s’écarter :

– Tu n’as pas mis de soutien-gorge…

Du pouce, il dessina de sensuelles arabesques sur ses tétons qui durcirent aussitôt. Miriam ne put retenir un gémissement de plaisir.

Affamé par des mois de privation, son corps vibrait du besoin d’être possédé par Jay. Plus rien ne comptait, à part l’envie qu’il lui fasse l’amour.

Elle reprit péniblement sa respiration tandis que Jay abandonnait sa bouche pour promener ses lèvres sur sa gorge, puis sur la naissance de sa poitrine entre les pans de la chemise.

Après tout, se dit-elle, à bout de résistance, elle n’était qu’une femme…

Lorsqu’il posa les mains sur sa taille et que ses baisers se firent plus légers, Miriam ne comprit pas d’emblée ce qui se passait. Ce fut seulement lorsqu’il s’écarta, sans la lâcher, qu’elle s’aperçut qu’il avait renoncé à aller plus loin. Son beau visage avait repris une expression sévère et, hormis la couleur qui marquait ses hautes pommettes, rien ne laissait supposer qu’il avait été sur le point de perdre le contrôle de lui-même.

Elle n’eut pas besoin de demander les raisons de ce revirement. De lui-même, Jay lui en fournit l’explication.

– Je crois qu’il vaut mieux que nous nous arrêtions là pour l’instant, dit-il d’une voix douce. Il n’est pas nécessaire que je te donne plus d’armes contre moi.

Interloquée, Miriam le fixa, bouche bée.

– Quoi ?

– Cela me serait tellement facile de faire l’amour avec toi sans plus attendre…

Jay alla se rasseoir à la petite table. Ses longues jambes étendues, il la contempla, l’air pensif.

– Mais cela ne durerait pas, enchaîna-t–il. Ensuite, tu me reprocheras d’avoir utilisé le sexe pour asseoir mon pouvoir sur toi et te reconquérir, n’est-ce pas ? Tu vois, je commence à comprendre ton mode de fonctionnement, ma chérie.

Si au moins elle était capable de le faire taire par quelque remarque bien sentie, s’irrita Miriam. Malheureusement, elle ne parvint qu’à répondre d’une voix éteinte :

– Tu te fais des idées. Qui te dit que je serais prête à faire l’amour avec toi ? Je n’en ai pas la moindre intention !

Jay accueillit ces dénégations avec une moue sardonique.

– Je n’aurais aucun mal à mettre en pièces cet argument, et nous le savons tous les deux.

Quelle arrogance ! songea Miriam avec amertume. Malgré tout, elle n’ignorait pas qu’elle n’était pas en situation de le défier. Ce qui venait de se passer suffisait à prouver qu’elle ne pouvait pas se faire confiance.

Pour aussi humiliant que cela paraisse, elle ne lui arrivait pas à la cheville lorsqu’il s’agissait de se maîtriser.

C’était un jeu auquel il était bien meilleur qu’elle.

Car ce n’était pour lui qu’un jeu, indubitablement…

Jay n’avait pas l’habitude qu’on le quitte. De son propre aveu, il avait toujours été le type même du mâle dominateur, aussi prompt à abandonner une femme qu’il l’avait été à la séduire.

– Le sexe n’est que l’un des ingrédients d’un mariage réussi, lança Miriam en se resservant du café, pour se donner une contenance.

– C’est exactement mon avis. On dit souvent que c’est ce qui garantit sa cohésion. Cependant, étant donné que nous n’avons aucun problème à ce sujet, cela ne semble pas si simple. Il s’avère que ce serait plutôt sur tout le reste que nous avons besoin de travailler.

Lorsque Miriam leva la tête, ce fut pour croiser son regard d’ambre posé sur elle, indéchiffrable. Elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine.

Pourquoi fallait-il qu’il soit si beau ? pensa-t–elle avec désespoir. Et si maître de lui.

Dans les premiers temps qui avaient suivi leur rencontre, Miriam n’avait cessé de se dire que ce qu’elle ressentait pour Jay n’était qu’une attraction passagère.

C’était tellement fort, pensait-elle alors, que cela ne pouvait qu’être un feu de paille.

De plus, tomber amoureuse de Jay Carter serait une erreur fatale.

Un homme comme lui ne lui était pas destiné, elle en était certaine. Mieux valait n’attendre de lui qu’une brève liaison sans conséquence, comme il en avait certainement l’habitude.

Mais, après quelques semaines, il lui avait dit qu’il l’aimait, que ce qu’il éprouvait pour elle n’était pas un engouement passager.

C’était le grand amour, et c’était pour toujours.

Les dés étaient jetés, elle s’était aussitôt précipitée dans ses bras.

Avant même de comprendre ce qui lui arrivait, Miriam s’était retrouvée au pied de l’autel, dans une vaporeuse création de grand couturier, ses longs cheveux entrelacés de fleurs d’oranger, tandis que sa mère versait des larmes de joie.

Au fait, s’interrogea-t–elle soudain, comment se faisait-il que Jay l’ait rappelée à peine quelques jours après qu’elle avait annoncé à sa mère son intention d’entamer une procédure de divorce ?

– Est-ce que tu as été en contact avec ma mère récemment ? questionna-t–elle, l’air soupçonneux.

– Nous nous parlons souvent.

Miriam ne fut guère surprise. Jay et sa mère s’étaient toujours entendus comme larrons en foire !

– Je vois, dit-elle d’un air averti.

– Et que vois-tu donc, ma redoutable petite épouse ? demanda Jay avec un sourire moqueur.

– C’est elle qui t’a informé de ma décision de divorcer.

– Ah bon ?

Jay s’installa plus confortablement sur sa chaise, et prit un autre croissant.

– Je me trompe ? insista Miriam, agacée de constater qu’il était toujours aussi capable d’affecter la plus parfaite décontraction.

L’expression de Jay changea instantanément. Lorsque Miriam vrilla son regard au sien, plus rien ne subsistait de l’amusement qu’elle y avait vu quelques instants plus tôt.

– Pourquoi poser la question, si tu es tellement persuadée de connaître la réponse ? observa-t–il. Tu ne me croiras pas si je te dis le contraire.

Comme c’était souvent le cas, il avait raison, ne put que s’avouer Miriam.

Mais, Dieu, que c’était horripilant !

– Cela doit être agréable de toujours tout savoir sur tout le monde, remarqua-t–elle d’un ton acerbe.

– En effet.

Manifestement décidé à ne pas se mettre en colère, Jay finit son croissant, puis se lécha les doigts avec délectation.

Miriam sentit une chaleur intense se propager dans ses veines. Comment oublier toutes les fois où sa bouche l’avait menée aux sommets de l’extase ? Elle frissonna.

– Je ne veux pas me montrer impolie, lança-t–elle d’un ton brusque, mais j’ai des quantités de choses à faire aujourd’hui. Si tu as dit tout ce que tu souhaitais…

Jay lui décocha un de ces sourires en coin dont il avait le secret.

– Je n’ai même pas commencé. Mais nous avons toute la journée pour cela.

– La journée ? Jay, je ne sais pas quelles sont tes intentions, mais je te rappelle que j’ai du travail.

Il lui prit la main et l’attira sur ses genoux. Sans lui laisser le temps de protester, il prit ses lèvres avec une passion inextinguible qui lui coupa le souffle.

– Je suis ton mari, finit-il par dire contre sa bouche. Cela fait des mois que nous ne nous sommes pas vus. Tu peux certainement consacrer quelques heures à discuter avec moi de choses qui engageront le reste de notre vie.

Miriam se dégagea de son étreinte. Elle était tout à fait incapable de penser lorsqu’il posait les mains sur elle.

– Comment puis-je te convaincre que tout est fini entre nous ? murmura-t–elle.

– Comme je te l’ai dit hier soir : en passant du temps avec moi.

– Il est hors de question que je revienne à l’appartement.

– Alors, je peux très bien m’installer ici.

– Jamais de la vie !

Un large sourire illumina le visage de Jay, ce qui ne laissa pas d’inquiéter Miriam.

– Eh bien, la seule solution est que nous recommencions à sortir ensemble. Que je te courtise une nouvelle fois. C’est un joli mot, courtiser, non ? Mais cette fois, nous ne nous cacherons rien l’un à l’autre. Plus question de feindre, de dissimuler. Quelles que soient nos pensées, nous devons nous promettre la plus totale sincérité.

Une terreur primitive s’empara de Miriam, la glaçant jusqu’aux os. Pour maquiller cette réaction qui lui semblait totalement absurde, elle s’essaya à la raillerie :

– Est-il vraiment nécessaire que je te dise ce que je pense de toi, Jay ? Je croyais que tu n’avais plus aucun doute à ce sujet.

– D’accord, acquiesça Jay, l’air serein, considérons comme acquis le fait que je suis pour toi la plus parfaite des ordures, un salaud qui n’a pas hésité à tromper sa femme à peine quelques mois après le mariage. Maintenant, laisse-moi te poser une question, et n’oublie pas que nous avons promis d’être tout à fait sincères, même si c’est douloureux. Est-ce qu’au fond de toi, tu as jamais imaginé que notre couple était fait pour durer ?

Instinctivement, Miriam baissa les yeux vers ses mains, posées sur ses genoux. Il lui fallut un effort de volonté pour dénouer ses doigts crispés.

– Quand nous nous sommes mariés, oui, finit-elle par répondre sans lever la tête.

– Mais ensuite ?

– Ensuite, j’ai changé d’avis.

– Pourquoi ?

Pouvait-elle vraiment faire preuve de l’honnêteté qu’il exigeait d’elle ?

Après un long silence, elle releva la tête et vrilla son regard au sien.

– Parce que j’ai progressivement pris conscience que c’était trop beau pour durer. Et que je le savais depuis le début. Tu es riche, séduisant… Tu as réussi… Et moi, je…

Elle haussa les épaules. Comment en dire plus ?

– Je n’ai rien de commun avec le genre de femmes que tu avais l’habitude de fréquenter, conclut-elle.

En voyant son expression se figer, Miriam comprit qu’elle l’avait déstabilisé. Après quelques secondes, il riposta :

– Aucune de ces femmes ne t’arrive à la cheville. Je te l’ai dit bien souvent.

Certes, pensa Miriam. Mais comment le croire ?

– Jay, je suis tout ce qu’il y a de plus quelconque.

Elle posa la main sur ses lèvres pour l’empêcher de réagir.

– Laisse-moi terminer, enchaîna-t–elle Je n’ai rien d’extraordinaire. C’est comme cela, je l’accepte et cela ne me dérange pas. De ton côté…

De nouveau, elle s’interrompit. Comment lui faire comprendre ce qu’elle voulait dire, sans pour autant mettre son âme à nu devant lui ? Elle réfléchit un instant pour trouver un exemple parmi les gentils garçons, un peu conventionnels, de leur connaissance.

– Si j’avais rencontré quelqu’un comme…, comme le mari de Jayne, cela aurait été différent.

Jay ouvrit des yeux incrédules.

– Guy ? Qu’est-ce qu’il a de plus que moi ?

– Rien, justement. Ce que je veux dire, c’est que c’est un homme adorable, que personne ne remarque particulièrement quand il entre quelque part. En particulier, les femmes. Il n’a pas…, je ne sais pas, moi…, ton charisme, je suppose.

Ainsi qu’un sex-appeal à faire tourner la tête de toutes les femmes qui l’approchaient.

Plus une infinité d’autres attributs, à commencer par une chevelure de jais, des yeux de chat aux reflets d’ambre, des cils d’une longueur insensée.

Et, pour finir, un corps d’athlète, à la perfection sculpturale.

Les yeux en question n’étaient plus, pour l’instant, que deux fentes à travers lesquelles perçaient des rayons mordorés.

– Si je comprends bien, commenta Jay avec un calme qui n’augurait rien de bon, c’est mon physique qui est la cause de notre rupture.

C’était probablement simpliste, songea Miriam, mais cette constatation n’était pas sans fondement.

– Ce n’est pas seulement cela, essaya-t–elle de rectifier maladroitement. Tu es beau, riche…

Irrésistible, aussi, pensa-t–elle en haussant les épaules.

– Mon physique est ce qu’il est, Miriam. Je n’y peux rien et j’ai travaillé dur pour en arriver là où je suis. Qu’est-ce que tu suggères ? Que je me défigure, et renonce à tout ce que j’ai ? Est-ce que cela suffirait à sauver notre couple ?

Même pas, se désola intérieurement Miriam.

Elle ne pourrait jamais supporter de revivre l’enfer de ces derniers mois.

Or cela se reproduirait.

Une deuxième fois, puis une troisième… Elle n’y survivrait pas.

Comme s’il avait lu dans ses pensées, Jay poussa un soupir résigné.

– D’accord, dit-il. Faisons un marché. Nous continuons à nous voir jusqu’à Noël. Si, d’ici là, tu n’as pas changé d’avis, je t’accorde le divorce.

– Tu le penses vraiment ? demanda Miriam,

Elle ne s’était jamais sentie aussi mal, même pas le jour où elle les avait surpris, lui et Belinda.

Cependant, n’était-ce pas ce qu’elle souhaitait ? Divorcer ? N’était-ce pas la seule solution envisageable ?

– Tu n’as pas encore compris que je ne dis jamais rien que je ne pense sincèrement. Mais, tu l’apprendras, Miriam. Un jour.

Il se leva, et prit sa veste.

– Tu t’en vas ? s’étonna Miriam, ne sachant plus que penser.

– Je vais t’attendre dans la voiture. N’oublie pas que nous sortons. Nous irons déjeuner, puis dîner. Donc, il faut que tu te changes. Comme l’espace est un peu restreint, chez toi, et que nous avons décidé de garder des relations platoniques, tout au moins pour l’instant, j’ai pensé que tu apprécierais que je t’attende en bas. N’ai-je pas raison ?

– Ce…, ce n’est pas nécessaire. Cela ne me prendra pas longtemps.

– Peut-être. Mais pour ce faire, tu vas devoir te déshabiller et je ne suis qu’un homme, ma chérie.

Sur ce, Jay quitta la pièce.