Le serment de Noël
Au fil des jours, les paroles de…
10.
Au fil des jours, les paroles de sa mère résonnèrent souvent dans l’esprit de Miriam.
Dans un état de fébrilité extrême, elle attendit que Jay la rappelle après son retour d’Allemagne. Il n’en fit rien.
Après tout, se dit-elle pour surmonter sa déception, c’était peut-être mieux ainsi. Elle n’était pas encore prête à lui accorder une confiance absolue et savait que Jay n’en exigerait pas moins d’elle.
Au cours de la deuxième semaine de décembre, le froid et la neige firent place à un temps étonnamment doux. N’eussent été la bousculade dans les magasins, ou les chants de Noël que l’on entendait sans discontinuer à la radio, on aurait pu se croire en octobre.
Miriam n’avait qu’une hâte : que les fêtes soient passées et que Jay lance la procédure de divorce.
Puisqu’il ne cherchait pas à la revoir…
Incapable de se mêler à la foule affairée, elle avait acheté tous ses cadeaux par correspondance. Clara avait cependant réussi à la convaincre de se joindre à elle pour faire les emplettes nécessaires à la préparation de leur séjour au ski.
Pendant toute cette période, sa mère fit preuve à son égard d’un tact consommé. Jamais elle ne s’enquit de ce qu’il advenait de Jay. Elle devait, pourtant, être dévorée de curiosité.
Quant aux projets de vacances de Miriam, elle n’eut pas la moindre parole critique à ce sujet. Cette démonstration de sollicitude maternelle avait beau être un peu agaçante, elle était malgré tout la bienvenue. Au moins, Miriam ne s’entendait-elle plus reprocher de décevoir toute la famille en leur faisant faux bond pour la fin de l’année !
Quelques jours avant le 24 décembre, le temps redevint suffisamment froid pour que toutes les conversations tournent de nouveau sur le fait de savoir si l’on aurait un Noël blanc. L’atmosphère d’excitation croissante sembla même déteindre sur Clara, qui installa un sapin dans le hall de l’immeuble et embaucha Miriam pour l’aider à le décorer.
– Je me demande bien pourquoi tu te donnes tant de mal, dit-elle, nous ne serons même pas là pour en profiter.
Il était entendu qu’elles devaient quitter Londres le 24 au matin, pour passer neuf jours à la montagne.
– Oh, répondit son amie avec une expression qui respirait la grandeur d’âme, mais les autres locataires apprécieront. A Noël, on est censé faire preuve de bonté à l’égard d’autrui, non ?
– C’est vrai, rétorqua Miriam, s’efforçant de sourire pour cacher la tristesse qui ne la quittait plus.
Elle avait tant de mal à faire taire en elle ce désir lancinant de revoir Jay !
Se pouvait-il qu’il ne la contacte pas s’il l’aimait autant qu’il le disait ? songea-t–elle, le cœur serré.
Mais, après tout, n’était-elle pas totalement illogique ?
N’était-ce pas elle qui avait repoussé Jay, lui avait obstinément répété qu’ils n’avaient pas d’avenir ensemble ?
Comment s’étonner alors de ne pas avoir de ses nouvelles ?
Elle en demandait trop, comme elle l’avait toujours fait, d’ailleurs !
Jay n’avait qu’à claquer des doigts pour que toutes les femmes lui tombent dans les bras. Pourquoi s’embarrasserait-il d’une femme instable, incapable de se débarrasser de ses démons ?
Non, elle ne pouvait pas lui en vouloir !
Pourtant, elle ne pouvait s’en empêcher.
« Si je l’appelais ? » se dit-elle.
Impossible ! Il lui aurait fallu mettre son âme à nu devant lui, reconnaître qu’elle s’était trompée depuis toujours au sujet de sa mère.
C’était au-dessus de ses forces.
***
L’avant-veille de Noël, Miriam découvrit qu’il avait neigé durant la nuit. Les arbres dénudés et les toits étaient recouverts d’une fine pellicule immaculée. Noël serait aussi parfait que tous, enfants comme adultes, l’espéraient secrètement.
C’était le jour choisi pour la fête de fin d’année au bureau et Miriam se mêla à ses collègues pour boire une coupe de champagne.
Pour être à l’unisson des conversations animées, elle affecta un enthousiasme qu’elle était loin de ressentir lorsqu’on l’interrogea sur ses projets de vacances au ski.
Avec Clara, elle avait adopté la même attitude au cours des jours précédents. Il n’était pas nécessaire de gâcher le plaisir de son amie en lui révélant ses véritables sentiments.
Lorsqu’elle quitta le bâtiment surchauffé, elle fut surprise par le froid mordant. L’air sentait la neige. Sur les trottoirs encombrés, se pressait une foule euphorique.
Comment pouvait-on supporter de vivre dans une telle bousculade ? se demanda Miriam.
Au milieu de tous ces gens qui se souciaient comme d’une guigne de leur voisin, elle réalisa soudain qu’elle en avait plus qu’assez de la vie citadine. Même si elle avait adoré l’effervescence de la capitale, il lui semblait tout à coup inimaginable de survivre dans cette jungle de béton.
Mais c’était là l’univers dans lequel Jay s’épanouissait. Il aimait être au cœur de cette cité débordante d’activité. Elle avait beau comprendre et respecter son choix, elle ne le partageait plus.
C’était la première fois que cette idée se faisait jour aussi précisément dans son esprit, mais Miriam réalisa qu’elle y était en germe depuis longtemps.
A vrai dire, depuis le jour où elle s’était séparée de Jay.
C’était uniquement par amour pour lui qu’elle avait accepté de se plier au rythme de vie effréné qui était le sien.
Aujourd’hui, c’était à bien autre chose qu’elle aspirait : une petite ville nichée au cœur de la campagne anglaise, où elle trouverait un emploi et s’éveillerait tous les matins avec le chant des oiseaux.
Encore un point de divergence avec Jay ! se désola-t– elle, l’air sombre, en s’engouffrant dans la station de métro.
Elle aimait Jay plus que tout au monde. Pourtant, aurait-elle la force de retourner vivre avec lui dans cet appartement où elle ne s’était jamais sentie chez elle ?
Mais comment vivre sans lui ?
Privée de son amour, elle se dessécherait comme une plante privée de soleil !
Et lui, de son côté, s’il l’aimait vraiment, n’aurait-il pas exigé de la revoir après son retour à Londres ?
Il lui aurait été facile de balayer tous ses arguments d’un revers de main, s’il s’en était seulement donné la peine !
Perdue dans ses pensées, Miriam n’avait pas remarqué la voiture garée devant son immeuble. Elle sursauta lorsque la portière s’ouvrit et qu’une voix familière la héla.
– Miriam ?
Dans l’ombre, elle vit Jay lui sourire.
– Bonsoir, poursuivit-il, en la fixant de ses yeux de chat. A quoi rêvais-tu ?
Le cœur battant à tout rompre, Miriam s’efforça, en vain, d’affecter le plus parfait détachement.
– Bonsoir, répondit-elle d’une voix mal assurée.
En le voyant sortir de la voiture et s’avancer, elle sentit son estomac se contracter.
Son pardessus sombre mettait en valeur sa carrure, il était encore plus superbe et imposant que dans son souvenir.
– Comment vas-tu ? questionna-t–il, avant de lui relever le menton pour déposer un baiser sur ses lèvres.
Manifestement, il se considérait tout à fait autorisé à prendre de telles libertés.
– Très bien, mentit Miriam.
Elle lut dans le regard de Jay qu’il n’en croyait rien.
– Et toi ? enchaîna-t–elle, avec une feinte gaieté.
– Beaucoup mieux, depuis quelques secondes.
Soudain Miriam faillit hurler.
Comment pouvait-il afficher une telle décontraction ?
Qu’est-ce qui l’avait empêché de la voir au cours des semaines passées, s’il en avait tant envie ?
Elle se ressaisit.
N’était-ce pas elle qui avait exigé qu’il n’en fasse rien ? Jay n’avait fait que respecter sa demande.
Comment aurait-il pu deviner que c’était, en réalité, la dernière chose qu’elle souhaitait ? Elle-même venait seulement d’en prendre conscience en se trouvant brusquement devant lui !
– Tout s’est bien passé en Allemagne ? questionna-t– elle pour se donner une contenance.
– Merveilleusement bien, riposta Jay sur un ton moqueur.
Miriam sentit la moutarde lui monter au nez.
C’était une chose de passer ses nuits à se ronger les sangs en pensant à cet homme, une autre d’accepter qu’il se moque d’elle !
– Eh bien, dit-elle en faisant un pas en arrière, tu m’excuseras, mais j’ai un million de choses à faire, nous partons aux aurores demain.
– Ah oui, tes vacances avec Clara. Ainsi, Brian accepte de rester seul à Londres…
C’en était trop !
– Pourquoi es-tu venu, Jay ? lança Miriam sans dissimuler son agacement.
Jay l’attira dans ses bras. Le baiser qu’il lui donna bouleversa Miriam. Lorsqu’il releva la tête, elle vit le désir briller dans ses pupilles dorées.
– Parce que je n’ai pas pu m’en empêcher et que je voulais t’offrir ton cadeau de Noël.
– Mais moi, je n’ai rien à t’offrir, protesta Miriam.
– C’est déjà fait, dit-il d’une voix rauque tout en posant un regard appuyé sur sa bouche. Et ce n’était qu’un acompte. Ne t’inquiètes pas, tu n’auras pas à te sentir en reste…
Miriam sentit un picotement parcourir ses lèvres.
Où Jay trouvait-il la force de se livrer à ce marivaudage ? s’indigna-t–elle.
C’était insupportable.
– Jay, je ne pense pas…
Il l’interrompit en posant un doigt sur ses lèvres.
– Très bien ! Laisse-toi aller. C’est Noël, après tout. Ecoute, je ne peux pas te donner ton cadeau ici. Il faut que nous allions le chercher en voiture.
Médusée, Miriam essaya de déchiffrer son expression.
Qu’est-ce que tout cela voulait dire ?
De plus, il lui restait mille choses à faire pour terminer ses bagages.
– Je ne peux pas, se défendit-elle.
Sans répondre, Jay la serra contre lui. Il captura ses lèvres avec une passion brûlante, et un torrent d’émotions déferla en elle, la laissant sans force.
Lorsqu’il s’écarta, Miriam s’efforça de retrouver son sang-froid.
– Vraiment, c’est impossible, reprit-elle. Tu ne comprends pas…
– Tu sais bien qu’impossible ne fait pas partie de mon vocabulaire. Je ne te demande que quelques instants.
Il la tenait toujours serrée contre lui.
Dans la tête de Miriam, tous les signaux d’alarme se mirent en marche.
A n’en pas douter, suivre Jay était une folie.
Avec douceur, il suivit de l’index le contour de sa bouche.
– Je t’en prie, Miriam. Tu peux bien m’accorder dix minutes.
– Dix minutes, seulement ? Pas plus ?
Il déposa un baiser sur le bout de son nez.
– Un quart d’heure, tout au plus. C’est promis !
Sans plus attendre, il lui prit la main et la conduisit jusqu’à la voiture.
Tandis que Jay se glissait derrière le volant, Miriam l’observa à la dérobée.
Elle se perdait en conjectures.
S’il était venu la chercher ce soir, c’était donc qu’il l’aimait toujours.
Soudain, elle prit conscience qu’elle ne pourrait jamais se résoudre à vivre sans lui. Qu’importaient le lieu où ils habiteraient, leur choix de vie…
Elle repensa à cet après-midi à l’hôtel. Rien d’autre n’avait de sens.
Une question lui brûlait les lèvres.
– Pourquoi ne m’as-tu pas appelée, à ton retour d’Allemagne ? souffla-t–elle.
Jay engagea la voiture dans la circulation sans mot dire. Lorsqu’il répondit, ce ne fut pas pour protester qu’il avait voulu respecter le choix de Miriam.
– J’étais occupé, se borna-t–il à avancer.
« Occupé ? » fulmina Miriam in petto, les poings serrés sur ses genoux.
– Je vois, rétorqua-t–elle d’un ton amer.
– Cela m’étonnerait, lança Jay sans la regarder. Et toi, pourquoi ne m’as-tu pas appelé ?
« Bien rétorqué », songea Miriam.
Incapable de trouver une réponse cohérente, elle se contenta de le questionner à son tour :
– Où allons-nous ?
– Dans un endroit tranquille.
Il ne dit rien de plus pendant que la voiture avalait les kilomètres. Les minutes passèrent dans une tension de plus en plus insoutenable.
Miriam finit par se décider à rompre le silence.
– Tu n’avais pas dit que nous serions de retour en moins d’un quart d’heure ?
– Oui, mais j’ai menti. Personne n’est parfait !
– Jay, tu n’es pas drôle.
– Je n’en avais pas l’intention.
Miriam sentit un frisson de panique courir le long de sa colonne vertébrale.
– Arrête cette voiture. Je veux descendre.
– Ne sois pas stupide. Détends-toi. Tu sais bien que je ne te ferai jamais le moindre mal.
– Je t’ordonne d’arrêter cette voiture, Jay Carter.
– Tu t’y prends très mal, mon amour.
Depuis quand ne l’avait-il pas appelée « mon amour » ? Une éternité ! Entendre ces mots dans sa bouche la frappa en plein cœur.
La voiture poursuivit son chemin dans la nuit glacée et Miriam laissa son esprit s’évader dans des rêveries où la réalité n’avait plus cours.
Il faisait bon dans l’habitacle confortable. Derrière la vitre défilait un paysage de carte de Noël. Le ciel d’encre était piqueté d’une myriade d’étoiles, les branches des arbres scintillaient de givre.
Elle avait renoncé à comprendre où ils allaient.
Jay était près d’elle. Il prendrait soin d’elle. C’était sa seule certitude.
Peu à peu, ils s’éloignèrent des banlieues urbanisées pour s’engager sur des routes de campagne. Il devait y avoir environ une heure qu’ils avaient quitté le quartier où demeurait Miriam, quand Jay obliqua vers ce qui semblait être l’entrée d’une propriété. Une allée de gravillons, entre d’immenses portes en fer forgé, menait à une cour pavée semi-circulaire et au perron d’une imposante demeure en brique rouge, de style georgien. Un éclairage automatique inonda de lumière la façade et la cour.
– Où sommes-nous ? interrogea Miriam, tandis que Jay coupait le moteur. A qui appartient cette maison ?
– Nous sommes à mi-chemin de Londres et Hastings. Les propriétaires de la maison sont des amis de ma sœur qui passent les fêtes aux Etats-Unis. Jayne et son mari viennent de s’installer dans le coin et ont accepté de prendre soin des lieux pendant leur absence.
– Pourquoi sommes-nous ici ?
– Pour te faire visiter.
– Visiter la maison ? Mais Jay, elle appartient à ces gens, même s’ils n’y résident pas pour l’instant. Nous ne pouvons pas y entrer.
Jay extirpa de sa poche un trousseau de clés.
– Il se trouve que si.
Perdait-il la tête ? Ils n’avaient aucun droit de violer l’intimité des amis de Jayne.
– Que les propriétaires aient confiance en ta sœur ne signifie pas que nous pouvons en profiter, dit-elle d’un ton pincé.
– Ils m’ont donné leur permission. Je te le promets.
– Si c’est le même genre de promesse que celle que tu m’as faite tout à l’heure…
– Touché en plein cœur ! grimaça Jay, tout en portant la main à sa poitrine.
Le regard sévère dont le gratifia Miriam fut reçu avec un sourire qui la fit fondre.
– Allez, viens, reprit-il. Il fait vraiment trop froid pour s’éterniser ici.
– Je ne sais pas…
– Eh bien, moi, si !
Sans plus attendre, Jay se glissa hors de la voiture, dont il fit le tour pour lui ouvrir la portière.
C’était insensé !
Que faisait-elle à des kilomètres de Londres, par cette nuit glaciale, alors même qu’elle était censée se lever au point du jour le lendemain ?
Une main ferme l’aida à quitter l’habitacle.
Tandis qu’elle se laissait guider en haut des quelques marches, Miriam fut soudain submergée par un flot d’émotions contradictoires.
Toute cette histoire semblait déraisonnable. Cependant, le même sentiment de quiétude ressenti dans la voiture l’envahit de nouveau.
Elle n’avait rien à redouter, Jay était à son côté.
Il ouvrit puis s’écarta pour la laisser passer, après avoir actionné l’interrupteur et désactivé l’alarme. Ce simple geste eut pour effet de rassurer Miriam. Elle se sentit, tout à coup, moins importune.
Sans jamais lui lâcher la main, Jay lui fit faire le tour du très spacieux rez-de-chaussée. La buanderie, qui faisait suite à la vaste cuisine, aurait suffi à contenir la totalité de son studio !
Comme s’il avait gardé le grand salon pour la fin de la visite, Jay en ouvrit la porte avec un large geste. Muette de stupéfaction, Miriam embrassa du regard l’immense cheminée où brûlait joyeusement un feu de bois, le gigantesque sapin décoré de rouge et or, la pile de cadeaux empaquetés de papiers multicolores.
– Jay, souffla-t–elle d’une voix terrorisée, la maison est habitée. Les amis de Jayne sont de retour.
– Détends-toi. Bill et Stéphanie ne reviendront pas avant la mi-janvier. Mais la maison a effectivement des occupants. Nous !
– Nous ? répéta Miriam sans comprendre.
– Oui, nous deux. Toi et moi. Et je te promets que c’est avec leur bénédiction.
– Je ne peux absolument pas rester ici.
– Bien sûr que si. Tout est arrangé. Je veux juste savoir si tu aimes cette maison. Bill et Stéphanie s’installent aux Etats-Unis et ils cherchent à la vendre.
Les yeux écarquillés, elle le dévisagea.
– Je pars en vacances avec Clara demain matin.
– Tu partais, corrigea Jay. Brian te remplace. Tes valises sont à l’étage. Clara y a ajouté ce qu’elle pensait t’être nécessaire pour quelques jours à la campagne.
D’un mouvement brusque, Miriam se dégagea de l’étreinte de Jay.
– Clara ? Elle ne me ferait jamais une chose pareille. C’est mon amie !
– C’est exact et c’est pour cela qu’elle se soucie autant de ton bien. Elle est convaincue qu’il ne pourrait rien t’arriver de mieux que de reprendre la vie commune avec moi. Une opinion que ta mère partage, d’ailleurs.
Miriam resta sidérée par un manque de modestie aussi flagrant. Néanmoins, c’était bien à l’image de Jay Carter.
– Tu es fou, murmura-t–elle.
– Quand il s’agit de toi, je crois bien que oui. Je suis follement amoureux et c’est pour le reste de mes jours. Alors, j’ai décidé qu’il fallait que je prenne le taureau par les cornes.
– Je ne comprends plus rien. Je croyais que tu détestais Clara…
Un sourire entendu se dessina sur le visage de Jay.
– Après mon voyage en Allemagne, je l’ai appelée et nous avons eu une conversation des plus intéressante. Cela m’a conduit à revoir l’opinion que j’avais d’elle. D’ailleurs, cela a été réciproque, me semble-t–il. En tout cas, elle s’est montrée d’une aide précieuse au cours des dernières semaines. Tout comme ta mère. Je les ai invitées à dîner toutes les deux, un soir, et…
– Tu as invité ma mère et Clara ?
– Oui. Nous avons pu confronter nos points de vue. Elles ont convenu que mon plan était excellent.
– Tu as réussi à les enjôler !
– Elles t’aiment beaucoup, Miriam, assez pour savoir combien tu as besoin de moi. Oh, probablement pas autant que moi j’ai besoin de toi, cela, c’est impossible ! Quoi qu’il en soit, ta mère et Clara ont reconnu que tu ne parviendrais pas à surmonter tes contradictions tant que nous vivrions chacun de notre côté. Il a bien fallu que je trouve une solution. Tu ne voulais pas revenir à l’appartement, je l’ai d’ailleurs mis en vente, et passer Noël à l’hôtel n’était pas très intime…
– Tu vends l’appartement ?
Cela dépassait l’entendement ! Miriam n’ignorait pas tout ce que ce lieu représentait pour Jay : un joyau qui proclamait sa réussite sociale.
– Mais tu l’adores, reprit-elle à mi-voix.
– Ce n’est jamais qu’un appartement, Miriam. S’il y a une chose que j’ai comprise au cours de cette année, c’est que je ne peux pas me sentir chez moi là où tu n’es pas.
Tout au long de cette conversation, Miriam n’avait pas quitté Jay du regard.
En réalité, comprit-elle, il n’était pas aussi à l’aise qu’il voulait bien le lui laisser croire. Le tressaillement de sa mâchoire crispée trahissait son anxiété.
Au fond, se dit-elle avec étonnement, il appréhendait sa réaction. En prendre conscience l’attendrit bien plus profondément que tout ce qu’il aurait pu dire ou faire.
Elle n’avait cessé de le repousser, tout au long des mois passés, même après avoir compris que c’était Belinda qui, par jalousie, avait monté tout un scénario pour lui faire croire à la trahison de Jay.
Lui, de son côté, n’avait jamais cessé de l’aimer.
– Je vais aussi me débarrasser d’une partie de mes affaires, enchaîna Jay, l’air indifférent. Il est temps que je lève un peu le pied. Sans m’arrêter complètement, bien sûr, je ne supporterais pas l’oisiveté. Mais je veux me laisser plus de temps pour les choses importantes.
– C’est-à-dire ? interrogea Miriam, d’une voix sans timbre.
– Pour toi, pour nous, pour construire notre vie, une famille, un foyer… Pour les enfants que nous aurons…
Interdite, le visage noyé de larmes, Miriam regarda Jay, muette.
Soudain, il la serra contre sa poitrine et, très doucement, lui caressa les cheveux.
– Ecoute, dit-il tout doucement, nous avons tous les deux commis des erreurs.
– Non… Non…, c’est moi, articula-t–elle, entre deux sanglots.
– Tous les deux, insista Jay, tout en la soulevant dans ses bras pour l’emporter jusqu’à un canapé, près du feu. Je n’ai pas eu conscience de la pression que je t’imposais en t’obligeant à t’adapter à ma vie. Au lieu de construire quelque chose de neuf avec toi, je me suis contenté de t’inclure dans mon univers, sans rien y changer. Mais je t’aime tellement, Miriam… Nous allons redémarrer à zéro et, cette fois, je saurai tenir compte de tes craintes et de tes doutes. Est-ce que tu m’aimes, ma chérie ?
Dans le regard qu’il vrilla au sien, Miriam lut un amour infini qui la plongea dans une joie indescriptible.
– Bien plus que tu ne l’imagines, murmura-t–elle, émerveillée.
– Alors, es-tu prête à vivre à mon côté, dans un foyer que nous construirons ensemble ?
D’un doigt léger, Miriam suivit le contour des lèvres sensuelles de Jay.
– Oui, murmura-t–elle, d’une voix tremblante.
– Oh, mon amour, dit Jay avec émotion, nous allons passer un Noël fabuleux.
11.
Lorsque Miriam s’éveilla, le matin du 24, ce fut d’abord la sensation d’être dans un cocon de douceur et de paix qui s’imposa à elle. Puis elle ouvrit les yeux et réalisa qu’elle n’était pas dans son petit studio. Serré contre elle, Jay dormait profondément. Il avait mêlé ses longues jambes aux siennes et sa main enserrait la rondeur de son sein.
La lumière, qui filtrait à travers les rideaux partiellement tirés, lui indiqua que la matinée devait être avancée. Cela n’avait rien de surprenant, ils ne s’étaient pas endormis avant l’aube.
Elle ferma les yeux et se remémora la soirée précédente, ces longues heures de passion partagée.
Devant le feu, qui crépitait joyeusement dans la cheminée, Jay l’avait dévêtue lentement, tandis qu’ils se chuchotaient des mots doux. Puis il s’était débarrassé de ses vêtements et l’avait couchée sur l’épais tapis, devant l’âtre. Avec des trésors de tendresse et de sensualité, il avait exploré tout son corps de ses mains, puis de sa bouche, jusqu’à ce que toutes ses terminaisons nerveuses vibrent d’une fièvre inextinguible. Lorsque, enfin, il l’avait pénétrée, avec une infinie douceur, un besoin dévorant la consumait.
Lovés l’un contre l’autre, enveloppés dans un immense plaid d’une laine vaporeuse, ils avaient ensuite partagé un dîner de caviar et de champagne, à la lueur tamisée des flammes et des guirlandes électriques qui clignotaient dans le sapin.
Bien plus tard, Jay l’avaient emportée dans ses bras puissants jusqu’à leur chambre à l’étage. Nus tous les deux, tandis qu’ils gravissaient les degrés du majestueux escalier de pierre, ils n’avaient cessé de s’étourdir de baisers et de caresses, riant comme deux adolescents amoureux.
Décorée dans des tons de vert pâle et de parme, la chambre était exquise. Un lit gigantesque occupait la place d’honneur et une salle de bains somptueuse lui faisait suite. Miriam fut enchantée de s’apercevoir que, là aussi, un feu avait été allumé dans la cheminée.
Toute la nuit, Jay lui avait prouvé à quel point elle lui avait manqué.
Pour la première fois, Miriam se laissa aller à croire que le conte de fées pouvait devenir réel.
C’était tellement grisant que toutes ses inhibitions avaient fait place à une audace dont elle ne se serait pas cru capable.
Elle avait répondu à tous les baisers, à toutes les caresses que lui prodiguait Jay, comme jamais auparavant. Ce n’était qu’aux premières lueurs de l’aube, alors que de gros flocons voletaient derrière les vitres, qu’ils avaient glissé dans un sommeil réparateur.
Noël sera blanc, telle avait été la dernière pensée de Miriam avant de s’endormir.
C’était celle qui occupait son esprit, alors qu’elle reprenait tout doucement pied dans la réalité.
Noël était bel et bien la saison des miracles !
N’était-il pas incroyable qu’elle soit auprès de Jay, dans cette magnifique maison ?
Contre elle, Jay remua. Miriam profita de ce qu’il avait desserré son étreinte pour se tourner vers lui. Elle avait envie de le regarder dormir. Quand il était ainsi, entièrement détendu, débarrassé des soucis quotidiens, son visage avait quelque chose d’enfantin.
Et il était tout à elle, pour toujours.
Elle ne devait plus en douter.
Aucune femme, aussi sophistiquée et éblouissante qu’elle soit, ne lui enlèverait jamais Jay.
Quelles qu’en soient les raisons, il lui portait un amour inconditionnel et inaliénable.
N’était-ce pas le « mystère du grand amour », comme il l’avait dit la veille ?
Dieu soit loué, songea-t–elle en serrant les paupières, il avait eu la force de l’attendre et de tenir le cap dans la tempête.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le regard plein de tendresse de Jay était posé sur elle.
– Bonjour madame Carter, dit-il en se blottissant dans son cou. Tu sens délicieusement bon.
– Toi aussi.
Avec ses cheveux en bataille et la barbe naissante qui obscurcissait son menton, Miriam le trouva encore plus merveilleusement sexy.
– J’ai fait des songes incroyables, reprit Jay. J’ai rêvé que nous faisions l’amour jusqu’à l’aube.
– Malheureusement, tu t’es réveillé, plaisanta-t–elle en souriant, comme il se lovait contre elle, lui révélant la force de son désir.
– Malheureusement !
Il roula sur elle, et se mit en appui sur ses coudes.
Dans un lent va-et-vient, il promena son sexe dressé sur les boucles soyeuses qui allaient se fondre entre les cuisses de Miriam, qui sentit chaque parcelle de son corps s’éveiller à ce contact.
Très doucement, il se glissa en elle.
Elle retint son souffle tandis que des vagues de plaisir l’emportaient dans un irrésistible tourbillon.
– Nous commencerons chaque journée ainsi, dit-il avant de couvrir sa bouche de la sienne.
Lentement, il poursuivit son mouvement, comme s’il jouait avec ses sensations, la conduisant progressivement au bord d’un précipice où ils basculèrent tous les deux lorsque, en une ultime poussée, Jay explosa en elle.
Un long moment, Miriam continua à vibrer des derniers frissons de l’extase. Jay la serra contre lui, et embrassa son front, puis son nez et ses paupières closes.
Leur union avait été tellement intense qu’elle ne put s’empêcher d’être émue aux larmes.
Dire qu’un an auparavant, elle était anéantie de chagrin, croyant l’avoir perdu à tout jamais !
Avec l’extraordinaire capacité qu’il semblait avoir à lire dans son esprit, Jay donna corps à ses pensées :
– Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais personne d’autre que toi, Miriam. Est-ce que tu es enfin prête à me faire confiance ?
– Je crois que oui, répondit-elle, d’une voix tremblante. En tout cas, je le veux.
– Et tu y parviendras, j’en suis certain. Tu m’appartiens, comme je t’appartiens. C’est aussi simple que cela.
La tête contre sa poitrine virile, Miriam opina du chef. Bouleversée, elle songea que si elle se sentait encore trop vulnérable, elle pouvait s’appuyer sur la force et l’assurance de Jay. Dorénavant, elle savait qu’au lieu de se moquer de ses craintes, il serait là pour l’aider à les affronter.
– J’ai confiance en toi, Jay, murmura-t–elle en frissonnant. C’est de Miriam Carter dont j’aurais plutôt tendance à me méfier. Plus je repense au passé, plus je me rends compte que tout ce gâchis était ma faute.
Jay prit son visage entre ses mains.
– Pas vraiment, répliqua-t–il. Ta mère reconnaît qu’elle a commis une terrible erreur en ne t’expliquant pas les raisons du départ de ton père. Son silence a ouvert la porte à bien des malentendus. Elle ne pardonnait pas à ton père de ne pas se soucier de sa propre enfant. Si elle a pu souffrir de cet état de faits, qu’a-t–il dû en être pour toi ?
Comme c’était vrai ! réfléchit Miriam.
Enfant, elle n’avait pas osé s’avouer à quel point son père lui manquait, combien son absence lui était douloureuse, elle aurait eu le sentiment de trahir sa mère. Alors, elle avait transformé sa souffrance en mépris et s’était persuadée qu’elle le haïssait.
– Tu as raison, reconnut-elle lentement. Je ne cessais de me demander en quoi j’avais failli, pourquoi mon père n’avait eu aucun scrupule à m’abandonner. J’avais même fini par croire que, si je n’étais pas née, mes parents auraient continué à être heureux ensemble, comme ils l’avaient certainement été avant ma naissance.
De ses lèvres, Jay effaça les larmes qui ruisselaient sur les joues de Miriam. Il l’enlaça plus étroitement.
– Tu as compris que tu te trompais, n’est-ce pas ?
– Oui. Depuis que j’ai parlé à ma mère.
– Tu sais maintenant que c’est lui qui était en cause. Ton père était incapable d’aimer qui que ce soit d’autre que lui-même. Il est juste regrettable que ta mère ait été trop jeune et trop naïve pour ne pas s’en être rendu compte plus tôt.
– Je sais.
– Nos enfants grandiront entre des parents qui s’aiment, et sauront les aimer. Ils ne connaîtront ni non-dits ni secrets. Ainsi, ils pourront construire leur vie sur la confiance et la vérité.
Miriam enserra Jay de ses bras.
– Oh, Jay, murmura-t–elle d’une voix voilée par l’émotion, je t’aime tant !
– Je t’aime aussi, répliqua-t–il, avant de l’embrasser passionnément.
Lorsqu’il s’interrompit, il la gratifia d’un sourire malicieux.
– Pardonne-moi d’être un peu terre à terre, enchaîna-t–il, mais j’ai une faim de loup.
– Je suppose que tu avais tout prévu, rétorqua Miriam, et que tu as rempli le réfrigérateur et les placards.
– Exactement. Nous avons de quoi tenir un siège ! Après le petit déjeuner, je te ferai faire le tour du propriétaire.
Miriam n’eut pas besoin de voir la totalité des pièces pour décréter que la maison était exactement ce dont elle avait toujours rêvé. Ils pouvaient d’ores et déjà faire une offre d’achat.
***
Ils passèrent l’après-midi à faire un bonhomme de neige dans le jardin, comme deux enfants surexcités, et ne rentrèrent se mettre au coin du feu que lorsque le ciel s’illumina des rayons du soleil couchant.
Ce soir-là, ils refirent l’amour puis s’endormirent dans les bras l’un de l’autre, rassasiés et heureux.
Au matin, les cloches, qui annonçaient Noël à la volée, les tirèrent du sommeil. Il avait encore neigé et, enlacés, ils contemplèrent longuement le paysage féerique qui s’offrait à leurs yeux émerveillés sous le soleil d’hiver. Puis, ils se rendirent à pied à l’église du village pour suivre l’office.
A leur retour, Miriam déballa la montagne de cadeaux que Jay avait déposée pour elle au pied du sapin. Cela allait de la paire de chaussons ornés d’un cocasse nez rouge, au bracelet finement ciselé, en or et en diamants, en passant par de la lingerie de soie noire, et bien d’autres choses encore.
Ils ne quittèrent presque pas leur lit le lendemain de Noël, donnant libre cours à cette soif inextinguible qu’ils avaient l’un de l’autre. Miriam ne parvenait pas à se lasser de Jay, de son odeur, du contact de sa peau sous ses mains avides, du goût de ses baisers. Elle savait qu’il en était de même pour lui.
Comment avait-elle pu se priver de la merveilleuse chaleur de son étreinte, pendant tous ses longs mois ? se demanda-t–elle. Comment avait-elle pu accepter de ne plus dormir dans ses bras protecteurs ?
***
Le jour suivant, ils eurent la visite de Jayne et de Guy, son mari. Ils venaient les inviter à passer le réveillon du nouvel an chez eux. Cela leur permettrait de faire connaissance avec tous les nouveaux amis qu’ils s’étaient faits dans le voisinage, annoncèrent-ils. Jayne arborait fièrement un petit ventre rond, que Guy couvait amoureusement du regard.
Si Miriam avait redouté qu’un léger malaise ne soit perceptible chez sa belle-sœur lorsqu’elles se retrouveraient, elle put constater qu’il n’en était rien. La jeune femme se comporta avec elle comme si elles s’étaient quittées la veille.
– Venez de bonne heure, pour le nouvel an, demanda Jayne lorsqu’elles s’embrassèrent sur le perron. Je veux te montrer la chambre du bébé. J’ai choisi de la décorer en jaune et blanc. Je préfère garder la surprise, ne pas savoir si j’attends un garçon ou une fille.
– Tu as raison, conclut Miriam attendrie.
Au fond d’elle-même, elle se réjouit de l’heureuse nature de sa belle-sœur. Ce serait un bonheur d’habiter dans le voisinage du couple.
***
En se préparant pour la soirée chez Jayne et Guy, Miriam se félicita d’avoir eu la bonne idée de glisser une ou deux robes de soirée dans les bagages prévus pour partir à la montagne. Le fourreau de soie rouge, rebrodé de perles, qu’elle avait emporté rehaussait l’éclat de ses cheveux châtain et s’accordait parfaitement au bracelet que lui avait offert Jay. Elle compléta sa tenue par une paire de boucles d’oreilles en diamant. Pour une fois, elle se trouvait d’une parfaite élégance.
Jay émit un sifflement admiratif, lorsqu’il eut fini de l’aider à remonter la fermeture à glissière de son fourreau.
– Tu es splendide, souffla-t–il en déposant un baiser sur sa nuque. Encore que je te préfère dans le plus simple appareil.
– C’est cela, pouffa Miriam. Je me vois tout à fait arriver nue chez ta sœur, pour être présentée à leurs voisins.
***
Jayne et Guy n’habitaient qu’à un quart d’heure de marche et ils avaient décidé de se rendre à la soirée à pied.
Après quelques jours où un timide soleil avait en partie fait fondre la neige, la température était redescendue et il gelait déjà lorsqu’ils se mirent en route, chaudement emmitouflés.
Les branches dénudées des arbres bordant le chemin scintillaient de givre. Le rougeoiement du soleil couchant avait laissé place à un ciel indigo, et l’air calme embaumait le parfum des feuilles mortes et le feu de bois.
C’était presque trop beau, trop parfait, se dit Miriam, cramponnée au bras de Jay.
Elle leva les yeux vers la nuit étoilée et une inexplicable appréhension se noua au creux de son estomac.
Allons, se dit-elle, c’était ridicule !
Jay et elle étaient de nouveau réunis. Ils s’aimaient. Rien ne pouvait venir troubler leur bonheur.
Jayne et Guy habitaient une ravissante maison victorienne au cœur du village voisin. Miriam eut droit à la visite de la charmante nurserie et s’extasia sur les petits vêtements et les peluches qui attendaient déjà le bébé. Ensuite Jayne et elle rejoignirent les deux hommes dans le salon. Ils passèrent une heure à bavarder plaisamment, en attendant que les autres convives arrivent.
La soirée ne tarda pas à battre son plein. Les voisins et amis de Jayne et Guy étaient des gens délicieux et Miriam passait un très agréable moment, lorsque son attention fut attirée par des retardataires qui venaient d’entrer.
Son sourire s’évanouit instantanément et elle cligna des yeux, comme pour chasser une hallucination.
Mais quand elle les rouvrit, la grande blonde, accrochée au bras d’un homme massif, plus âgé qu’elle, n’avait pas disparu.
Eblouissante dans une robe noire, au décolleté plongeant, qui la moulait comme un gant, Belinda Poppins se tenait à l’autre bout de la pièce.
Miriam avait dû laisser échapper une exclamation car Jay, en grande conversation avec un jeune couple, se tourna vers elle, l’air intrigué. Il suivit son regard et ses traits se figèrent.
En deux pas, il vint se placer devant Miriam qu’il prit par le bras pour l’attirer à lui.
– Je n’étais pas au courant, Miriam, siffla-t–il en dardant sur elle un regard inquiet. Je ne savais pas que ma sœur et elle se connaissaient. Tu me crois, n’est-ce pas ?
Livide, incapable de prononcer le moindre mot, Miriam se contenta de hocher la tête.
– Jayne ne l’aurait pas invitée, enchaîna-t–il, si elle savait qui est cette femme. Je n’y comprends rien. C’est inimaginable !
De nouveau, Miriam approuva de la tête.
Jay était manifestement bouleversé.
Sans trop savoir si c’était dû à son évident désarroi ou si la confiance qu’elle plaçait désormais en lui s’était renforcée au cours des jours précédents, Miriam ne mit pas un instant en doute sa sincérité.
– Cela n’a pas d’importance, dit-elle à mi-voix, tout en caressant la joue de son époux. Elle ne peut plus nous faire de mal. Ses mensonges sont vains.
– Nous partons.
– Non.
En se retrouvant en présence de celle qui avait été à l’origine de tant de tourments, Miriam avait eu la sensation de recevoir un coup de poing à l’estomac.
Néanmoins, elle sentait maintenant monter en elle un sentiment étrange, mélange de gratitude, de soulagement et même de joie.
Elle avait maintenant la certitude qu’il n’y avait rien eu entre cette femme et Jay. Comment avait-elle pu seulement l’imaginer ? se demanda-t–elle, stupéfaite.
Il suffisait de regarder Belinda pour comprendre ce qu’elle était : une femme-serpent venimeuse, à la beauté glacée, superficielle et amorale.
Jay était trop bon, trop honnête, pour la tromper avec elle.
C’était elle, son épouse, que Jay aimait.
Quand il s’était tenu à son côté, au pied de l’autel, et lui avait juré fidélité devant Dieu et les hommes, il s’était engagé pour la vie et, ce jour-là, Miriam n’avait pas eu le moindre doute à ce sujet et n’en avait plus aucun aujourd’hui.
Pourquoi avait-il fallu que les soupçons l’assaillent entre-temps ?
En tout cas, cela n’arriverait plus jamais.
– Non ?
Jay scrutait attentivement son visage, soucieux d’y lire exactement ses sentiments.
– Non, Jay. Je t’aime et j’ai foi en ta loyauté.
Ce n’était peut-être ni le lieu, ni le moment pour une telle déclaration, songea Miriam. Des circonstances plus romantiques auraient certainement été mieux adaptées. Cependant, elle venait à point nommé.
– Toutes les Belinda du monde ne sauraient briser notre amour, enchaîna-t–elle. J’en suis maintenant certaine. Donc, rien ne nous interdit de poursuivre notre soirée comme prévu.
Jay demeura silencieux un long moment, le visage grave, son regard rivé à celui de Miriam. Elle espérait qu’il parvenait à y lire combien ses paroles étaient sincères.
Il finit par lever la main vers son visage, pour laisser glisser ses doigts le long de la joue de Miriam.
– Je t’aime, murmura-t–il d’une voix presque inaudible. Tellement fort.
Au comble de l’émotion, Miriam eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds et dut se cramponner à Jay pour ne pas chanceler.
– Je sais, souffla-t–elle. Je t’aime aussi.
Les traits de Jay se détendirent. Il laissa échapper un soupir et lui sourit.
– C’est une curieuse soirée de nouvel an, non ? Je te promets de faire mieux l’année prochaine.
– Cette soirée me convient parfaitement.
Ce ne fut que bien plus tard qu’ils se trouvèrent face à face avec Belinda et son cavalier. Manifestement, l’ancienne secrétaire de Jay avait pris grand soin de les éviter. De près, Miriam constata que l’homme qui l’accompagnait était plus âgé qu’elle ne l’avait cru. La soixantaine élégante, il arborait tous les signes distinctifs de la réussite sociale.
Jay adressa un bref sourire à l’homme, mais se contenta de dévisager Belinda avec une expression impassible. Ses prunelles avaient la fixité de la pierre.
Miriam fut la première à rompre le silence.
– Bonjour, Belinda, dit-elle.
Puis elle se tourna vers son chevalier servant :
– Je ne crois pas que nous ayons été présentés.
– Graham Martyn. Nous passons quelques jours chez ma fille, Kate Rowan. Elle habite dans les environs.
Sous la cordialité de façade, son regard était perplexe. Manifestement, il avait perçu que quelque chose n’allait pas.
– Vous connaissez Belinda ? interrogea-t–il.
– J’ai travaillé pour Jay, expliqua cette dernière, qui semblait peu soucieuse de s’étendre davantage.
– Ah bon ! A quel moment ?
– Il y a exactement un an, déclara Jay d’un ton glacial.
Martyn se tourna vers Belinda. Il semblait troublé.
– Juste avant que tu ne viennes travailler pour moi, alors. Pourtant, je croyais que tu avais pris un congé sabbatique pendant quelques années. C’est du moins ce qui est inscrit sur ton C.V.
Jay laissa échapper une exclamation assourdie.
– Le moment est mal choisi, dit-il d’une voix dont l’intonation suave ne masquait pas la dureté, mais si vous souhaitez que je vous explique pourquoi mademoiselle Poppins n’a pas de références des Entreprises Jay Carter, n’hésitez pas à m’appeler après les fêtes.
– Je n’y manquerai pas, monsieur Carter, acquiesça Martyn avec un hochement de tête.
Belinda ne chercha pas à protester. L’expression de Jay devait l’en avoir dissuadée.
Le couple ne s’attarda guère. A peine eurent-ils tourné les talons que Jayne se précipitait vers son frère et Miriam.
– Je vous ai vus discuter avec Graham, dit-elle à voix basse. Vous aviez l’air de connaître la femme qui l’accompagnait. Qui est-ce ? Kate est folle d’inquiétude en voyant son père entre les mains de cette intrigante. Elle cherche à devenir la nouvelle madame Martyn mais personne dans la famille ne la supporte.
Sous le regard horrifié de sa sœur, Jay expliqua qui était Belinda.
– Oh, Miriam ! s’exclama Jayne. Si seulement j’avais su ! Tu imagines bien que je ne les aurais jamais invités. Je suis affreusement navrée.
– Ce n’est rien, la rassura Miriam. L’important, c’est qu’elle ne soit pas arrivée à ses fins et que nous ressortions plus forts de toute cette histoire, n’est-ce pas, Jay ?
– Je l’aurais volontiers étranglée, déclara Jay, en la serrant contre lui.
Elle éclata de rire. Bien qu’elle n’ait pratiquement rien bu, elle était comme étourdie. Le bonheur était-il un élixir à ce point capiteux ?
Mais soudain, la lumière se fit dans l’esprit de Miriam. Autour d’elle, les rires et les conversations se perdirent dans un brouillard confus.
Comment n’y avait-elle pas prêté attention plus tôt ?
Les étranges étourdissements qu’elle avait parfois le matin…
Mentalement elle fit le calcul. Oui, elle avait bien trois semaines de retard.
Ainsi donc, lorsqu’ils étaient allés à l’hôtel, ce premier lundi de décembre…
Elle posa une main protectrice sur son ventre. Se pouvait-il qu’elle soit enceinte ? Il n’y avait pas à en douter. Au fond d’elle-même, elle en était certaine : elle portait l’enfant de Jay.
***
Deux jours plus tard, lorsque Jay regagna son appartement en sortant du bureau, il trouva Miriam qui l’attendait, les yeux brillants, devant une table éclairée par des bougies.
Ne pouvant emménager immédiatement dans la maison qui serait bientôt la leur, ils avaient décidé de s’installer provisoirement chez Jay. Mais cela ne préoccupait plus Miriam.
– Que fêtons-nous ? questionna-t–il dès qu’il eut cessé de l’embrasser. Je suppose que ce n’est pas la reprise du travail.
– C’est bien mieux que cela, déclara Miriam en lui tendant une coupe de champagne, tandis qu’elle-même se servait un verre de jus d’orange.
– A quoi buvons-nous alors ?
– A ceci !
Et Miriam leva la petite éprouvette dont elle avait fait l’acquisition la veille, à la pharmacie.
– Tu vas être papa, Jay.
Avant que Miriam ne comprenne ce qui lui arrivait, elle tourbillonnait dans les bras de Jay qui la couvrait de baisers. Lorsqu’il la reposa à terre, la pièce tournait autour d’eux. Petit à petit, tout reprit sa place.
Mais Jay était toujours là, auprès d’elle.
Comme il le serait à jamais…
Vous avez terminé Le serment de Noël
Brooks