Le serment de Noël
Le lendemain, il était à peine 6…
6.
Le lendemain, il était à peine 6 heures lorsque Miriam s’éveilla, bien avant la sonnerie du réveil. Contrairement à son habitude, elle émergea instantanément des brumes du sommeil. Néanmoins, elle se pelotonna sous sa couette, pour revivre par la pensée chacun des événements de la veille.
Le spectacle pour lequel Jay avait deux billets était l’un des plus courus de la saison londonienne. Miriam avait bien essayé de s’en procurer, mais sans succès, tout était réservé pour des semaines à l’avance. Cependant, Jay n’avait eu aucun mal à obtenir les fauteuils les mieux placés. A l’entracte, on leur avait même servi du champagne et des fraises dans leur loge.
Quant au dîner, dans l’un des restaurants les plus chic de la capitale, cela avait été un délice. En compagnon idéal, Jay avait déployé des trésors de séduction. Lorsqu’il l’avait enfin raccompagnée à sa porte, ils s’étaient contentés d’échanger un chaste baiser, puis il était parti en lui rappelant qu’il viendrait la chercher dès le lendemain matin.
Miriam se redressa d’un seul coup sur son lit.
Fallait-il qu’elle soit désespérément stupide pour accepter de jouer ainsi avec le feu !
Elle se remémora ce qu’il avait dit de ses relations aux hommes, et à son père. Y avait-il du vrai dans son analyse ? Sans en être consciente, avait-elle toujours cherché à rencontrer des hommes qui la laissaient prendre les rênes de la relation ? Des relations qu’elle n’avait jamais vraiment prises au sérieux, d’ailleurs.
Quoi qu’il en soit, cela ne changeait rien à ce que Jay avait fait. Cela ne faisait que prouver qu’elle avait eu bien raison de ne jamais faire confiance aux hommes dans son genre, de ceux qui vous quittaient à peine rencontrés.
Sauf que Jay ne l’avait pas quittée…
Il n’avait cessé de protester de son innocence.
Elle était la seule à s’obstiner à vouloir faire une croix sur leur histoire.
Enfin, se rembrunit-elle, elle ne devait pas oublier qu’elle avait les meilleures raisons du monde pour cela !
Bon sang, elle l’avait quand même pris en flagrant délit d’adultère avec Belinda ! Enfin, presque…
De plus, pourquoi cette dernière aurait-elle inventé tout ce scénario quant à sa liaison avec Jay ?
Par jalousie, peut-être ? lui souffla une petite voix, l’attitude classique de la femme rejetée. Le dépit pouvait conduire à bien des extrémités.
Seigneur, tout cela était tellement compliqué !
Un sentiment de panique commença à monter en elle. N’était-elle pas, encore une fois, en train de se laisser prendre aux manigances de Jay ? Clara avait raison. Il avait un tel pouvoir de persuasion.
– Mais enfin, déclara-t–elle à voix haute, je ne suis pas folle !
Pourquoi devrait-elle douter de ce qu’elle avait vu ?
Ou alors, cela voudrait dire que, durant dix longs mois, elle avait souffert inutilement. Qu’elle s’était fourvoyée.
Non, c’était impossible…
A en croire Jay, ce serait elle qui serait sérieusement perturbée. Tout cela à cause de son père !
Tout cela n’était qu’une tentative de manipulation, elle n’allait pas se laisser faire !
Il allait prendre conscience qu’il n’avait pas face à lui une marionnette, dont il pouvait aisément tirer les ficelles.
***
A 9 heures, Clara frappa à sa porte. Encore en peignoir, et sans une once de maquillage, elle avait un aspect étonnamment juvénile. D’un bond, elle fut au pied du canapé où elle s’installa confortablement.
– Bon, dit-elle avec détermination, je veux un compte rendu détaillé.
Miriam sourit.
– Tu vas être déçue. Il ne s’est rien passé de croustillant.
– Ah bon ? s’étonna Clara en fronçant le nez. Tu veux dire qu’il n’a pas sorti le grand jeu ? Alors qu’avez-vous fait ? Et quand le revois-tu ?
– Nous avons déjeuné ensemble, puis marché le long du fleuve. Ensuite nous sommes allés au théâtre. Après, nous avons dîné au restaurant. Et je le revoie dans… deux heures.
L’air désespéré, Clara secoua la tête.
– Oh, Miriam ! Je le savais. Tu t’es encore laissé abuser.
– Absolument pas.
Clara planta son regard clair dans celui de son amie.
– Tu en es sûre ? Pas de détails révélateurs à me dévoiler ?
– Pas le moindre.
Mieux valait, pensa Miriam, passer sous silence l’épisode du baiser torride échangé ici même.
– Bon, alors mets le café en route. C’est moi qui ai quelque chose d’amusant à te raconter.
Miriam observa son amie plus attentivement.
Que signifiait cette intonation, entre dépit et excitation ?
– Que t’arrive-t–il ?
Les yeux baissés sur ses mains qui trituraient nerveusement la lisière de son peignoir, Clara changea de position.
– Tu te souviens de ce collègue dont je t’ai parlé ? Tu sais, celui avec qui j’ai discuté au bureau.
– Celui qui…
A deux doigts de rappeler la vocation de chasteté du collègue de Clara, Miriam se ravisa.
– Tu veux dire celui qui…, qui se sent tellement en accord avec lui-même ?
Clara opina du chef.
– Oui. Eh bien, nous sortons ensemble.
– Qu’est-ce que cela a d’amusant ?
– Tu le sauras quand tu le verras. Enfin…, je veux dire… Ce n’est pas qu’il soit laid… Au contraire. Mais il fait très…, rangé. Tu vois ?
– Rangé ?
– Oui. Le genre costume-cravate, mocassins vernis, attentionné avec sa mère. Tout cela, quoi. Bref, pas le genre à sortir avec moi…
Miriam servit le café et vint s’asseoir à côté de son amie.
– Mais il te plaît ? demanda-t–elle, l’air circonspect.
Sans mot dire, Clara fit signe que oui.
– Et tu lui plais ?
Si elle ne l’avait pas constaté de ses propres yeux, Miriam eût jugé la chose tout à fait impossible, mais Clara devint bel et bien écarlate. Elle murmura timidement :
– C’est ce qu’il dit.
Pendant quelques secondes, Miriam demeura pensive.
– Eh bien, finit-elle par dire, c’est probablement qu’il apprécie le changement que tu apportes dans sa vie. Je suppose qu’il n’avait pas l’habitude de sortir avec des filles dans ton genre.
– Oh, non. La petite amie précédente de Brian était du style collier de perles, et tailleur en tweed.
***
Après avoir avalé un nombre considérable de tasses de café et narré par le menu les détails de sa toute nouvelle histoire de cœur, Clara se décida enfin à partir. Il n’était pas loin de 11 heures, et il ne restait plus à Miriam qu’à se préparer à la hâte. Jay ne tarderait plus.
Elle venait de passer un strict pantalon noir, égayé par un corsage rose vif, et finissait à peine de se maquiller, lorsque la sonnerie de l’Interphone retentit.
Le cœur battant la chamade, elle se précipita dans l’escalier, après avoir attrapé à la volée son manteau et son sac.
Dehors, sur le trottoir, elle trouva Jay en train de bavarder avec un jeune homme aux cheveux coupés en brosse et aux chaussures rutilantes.
– Je te présente Brian Mason, annonça Jay avec un sérieux qui dissimulait mal à quel point il trouvait la situation divertissante. Il vient rendre visite à Clara.
Miriam ignora volontairement son clin d’œil complice, et se tourna en souriant vers Brian.
– Bonjour, dit-elle. Je suis Miriam, l’amie de Clara. J’habite au dernier étage. Clara vous attend ?
Le sourire franc et honnête dont Brian la gratifia lui fit comprendre ce que Clara trouvait de si irrésistible chez lui.
– En fait, je lui avais juste dit que je passerai dans la journée. Mais si je la dérange…
– Certainement pas. Je vais la prévenir que vous êtes là.
Laissant Jay et Brian devant la porte, Miriam se précipita chez Clara.
Lorsque cette dernière lui ouvrit, elle n’avait toujours pas renoncé à son peignoir.
– Brian est dehors avec Jay, annonça Miriam.
– Brian ? s’exclama Clara, dans tous ses états, ce qui ne lui ressemblait guère. Mais je ne suis pas prête !
– Tu es ravissante, décréta Miriam.
Elle était sincère. Sans le maquillage outrancier qu’elle portait habituellement, les cheveux encadrant naturellement son joli visage, Clara révélait une fraîcheur qui ne saurait manquer de mettre à l’épreuve la décision de Brian d’observer une stricte chasteté.
– Mais l’appartement est sens dessus dessous, protesta Clara. Brian est tellement ordonné…
– Il a dû avoir un aperçu de ton désordre au bureau. C’est toi qu’il vient voir, pas l’endroit où tu vis.
Lorsque Miriam ressortit pour dire à Brian que Clara l’attendait, les deux hommes étaient en grande discussion.
– De quoi parlais-tu avec Brian ? demanda-t–elle, intriguée, comme elle s’asseyait dans la voiture.
Jay se tourna vers elle, et déposa sur ses lèvres un baiser qui mit tous ses sens en alerte.
– Chaque chose en son temps, murmura-t–il d’une voix caressante. Bonjour, madame Carter.
– Bonjour, répondit Miriam timidement.
– Bonjour monsieur Carter, corrigea Jay avec un sourire moqueur. Je te rappelle que je suis ton époux.
Miriam affecta une décontraction qu’elle n’éprouvait guère.
– N’est-ce pas une manière un peu cérémonieuse de saluer son époux ?
– Ah, si tu souhaites que nous fassions preuve de moins de réserve…
– Pas du tout !
Jay ne semblait pas décidé à tenir compte de ses protestations.
– Ce que je voudrais, moi, enchaîna-t–il, c’est commencer la journée au contact de ton corps, nu contre le mien. Promener mes lèvres sur la chaleur de ta peau douce. Te regarder. T’embrasser. Te sentir frémir sous mes caresses. Je voudrais t’entendre murmurer mon nom, pendant que je te ferais l’amour. Tu te souviens de tout cela, Miriam ? Du plaisir que tu me donnais lorsque tu vibrais dans mes bras ?
– Je t’en prie…, murmura Miriam d’une voix éteinte.
Mais Jay s’obstina.
– Et quand nous étions rassasiés l’un de l’autre, tu te rappelles comment nous restions enlacés, à bavarder et nous embrasser jusqu’à ce que nous ayons envie de refaire l’amour. Nous étions beaucoup plus que des amants, Miriam, nous ne faisions qu’un. Jusqu’à ce que tu entres dans ma vie, j’avais eu de nombreuses maîtresses, pourtant je ne savais pas ce que c’était l’amour.
Pourquoi ne se taisait-il pas ?
Pourquoi la soumettre à un tel supplice ?
La tendresse que Miriam lisait dans son regard était bien plus redoutable que l’ironie ou le sarcasme.
Il posa la main sur sa joue et plongea ses yeux dans les siens, comme s’il attendait qu’elle évoque avec lui ce passé. Après quelques instants de silence, il poussa un long soupir.
– Je t’aime, Miriam, reprit-il. Depuis le premier jour. J’ai toujours su que tu n’étais pas le genre de femme avec laquelle on s’amuse un moment, qu’avec toi, c’était tout ou rien… Et j’ai choisi. Lorsque je me suis engagé à t’être fidèle, je savais ce que je faisais.
La gorge nouée, Miriam était incapable de proférer la moindre parole. Les yeux embués de larmes, elle soutint le regard de Jay.
Si seulement elle pouvait lui faire confiance ! Alors, elle n’aurait pas hésité à se jeter dans ses bras et à lui dire ce qu’il voulait entendre. Mais c’était impossible.
Elle sentit le froid de ce gris dimanche d’hiver la pénétrer jusqu’aux os.
– Nous aurions mieux fait de ne pas nous revoir, dit-elle d’une voix étranglée. Cela n’aura servi qu’à différer l’inéluctable.
– Il n’y a qu’une chose qui soit inéluctable. C’est que tu reviennes vers moi, définitivement. Cela prendra le temps qu’il faudra, c’est tout.
Comment pouvait-il être aussi sûr de lui ? s’étonna Miriam en le regardant démarrer.
– Et si cela ne se passe pas ainsi ? demanda-t–elle.
– Il ne pourra pas en être autrement. Tu m’appartiens et je ne renonce pas facilement à ce qui m’appartient.
L’arrogance de cette réponse exaspéra Miriam.
– Je ne suis pas une de tes maisons, de tes voitures, ou de tes entreprises ! s’emporta-t–elle.
La mâchoire contractée, Jay crispa les mains sur le volant et Miriam comprit qu’elle l’avait poussé à bout.
Les dix minutes qui suivirent se déroulèrent dans une atmosphère de tension palpable.
– Où allons-nous ? finit par risquer Miriam d’une petite voix.
– Journée culturelle, annonça Jay avec un rapide coup d’œil en sa direction. Nous commençons par la National Gallery, puis nous irons déjeuner. Ensuite, j’aimerais te montrer une galerie qui expose des créations artisanales. Ce soir, nous dînerons dans un restaurant italien. Cela te convient ?
Que pouvait-elle répondre ? Mieux valait se taire et se cramponner à ses résolutions.
Noël n’était plus très loin. Lorsqu’il verrait qu’elle persistait dans son projet de divorcer, Jay ne pourrait plus s’y opposer.
Miriam pinça les lèvres, l’air résolu. Il fallait juste qu’elle soit forte.
Elle le serait.