Le serment de Noël
Lorsque Miriam quitta l’hôtel, une demi-heure plus…
9.
Lorsque Miriam quitta l’hôtel, une demi-heure plus tard, la neige tombait dru. Poussés par un vent mauvais, les flocons lui cinglaient le visage et son manteau fut blanc avant qu’elle n’atteigne le taxi garé à quelques mètres.
Elle avait commis la pire des erreurs en acceptant de refaire l’amour avec Jay ! se désola-t–elle après avoir donné son adresse au chauffeur.
Parviendrait-elle à vivre sans celui qui était l’homme de sa vie ? Il le faudrait bien, pourtant.
***
Une fois dans son studio, Miriam tira les rideaux pour mieux s’isoler et se laissa tomber sur le canapé.
L’image de Jay s’imposa aussitôt à elle.
Les yeux pleins de larmes, elle se remémora sa colère, toutes ces choses horribles qu’il avait dites…
Pouvait-elle lui en vouloir ? Il avait toutes les raisons d’être hors de lui.
Au fond de son sac, son téléphone sonna. Miriam regarda le nom qui s’affichait. C’était lui !
– Jay ? dit-elle d’une voix tremblante.
– Je suis à l’aéroport. Est-ce que tu es bien rentrée ?
– Oui.
– C’est parfait. Pour l’instant la tempête nous empêche de décoller mais nous ne devrions pas tarder à partir.
Il s’interrompit. Miriam se demanda s’il attendait qu’elle lui dise quelque chose. Comment l’aurait-elle pu ? Jay se serait rendu compte qu’elle pleurait.
– Ecoute, Miriam, reprit-il, j’ai beaucoup réfléchi. Après ce qui s’est passé aujourd’hui, je me rends compte qu’il n’y a plus d’espoir. Je n’en peux plus de me heurter éternellement à un mur. Tu m’entends ?
Miriam ravala ses larmes.
– Oui.
– Tu es fermement décidée à ce que nous divorcions ?
– Oui.
– Alors, peut-être vaut-il mieux que cela se fasse au plus vite… Tu as raison, autant éviter les adieux prolongés. Si tu es d’accord, nous engagerons la procédure après les fêtes. Cela te convient ?
Il fallut à Miriam un effort quasi surhumain pour répondre.
– Oui.
– Alors, adieu, Miriam.
– Adieu.
A l’autre bout du fil, la tonalité occupée retentit, avant que le silence ne s’installe pesamment en elle.
Ainsi, c’était terminé, comprit Miriam, la gorge nouée.
Elle resta assise un long moment, incapable de bouger, comme anesthésiée.
Si, au moins, elle avait pu demeurer dans cet état de torpeur le plus longtemps possible, ne plus penser, ne plus rien ressentir…
Un long moment s’écoula avant qu’elle ne trouve la force de se lever et de se déshabiller pour enfiler un vieux pyjama qui avait connu des jours meilleurs.
***
Il était presque 21 heures et Miriam, pelotonnée sur le canapé, finissait un bol de chocolat devant la télévision lorsque Clara frappa.
Son beau sourire s’évanouit dès qu’elle aperçut Miriam.
– Qu’est-ce qui t’arrive ?
L’inquiétude sincère qu’elle lut sur le visage de son amie suffit à Miriam pour que s’ouvrent les vannes de son chagrin. Elle fondit en larmes.
Il lui fallut plusieurs minutes, et un nombre considérable de mouchoirs en papier, avant de pouvoir s’expliquer. Clara l’écouta en silence, tout en lui tapotant la main puis entreprit de leur préparer un café bien fort.
– Parlons peu, mais parlons bien, dit-elle en s’asseyant par terre aux pieds de Miriam. Si je comprends bien, vous vous aimez. Tu es maintenant pratiquement certaine qu’il ne ment pas lorsqu’il soutient ne pas avoir eu de liaison avec cette Belinda. Cependant, tu restes persuadée que ce serait une erreur de rester avec lui, parce que…
– Parce que je ne cesserais jamais d’attendre qu’une nouvelle Belinda surgisse dans notre vie et, cette fois, pour de bon.
– Mais, s’il t’aime comme il le dit, pourquoi te serait-il infidèle ?
– Mon père disait qu’il était très amoureux de ma mère, pourtant, il l’a quand même quittée et elle ne s’en est jamais vraiment remise.
Clara resta perdue dans ses pensées quelques secondes.
– Pour autant que je me souvienne, finit-elle par dire, la seule fois où j’ai rencontré ta mère, elle ne m’a pas semblé être le genre de femme à attendre éternellement un homme infidèle.
– Pourtant, c’est ce qu’elle a fait.
– Tu en es sûre ? Je veux dire, vous en avez parlé ensemble ?
– Non, jamais. Ce n’était pas nécessaire. Je te rappelle que j’étais présente lorsque c’est arrivé.
– Si ce n’est qu’à l’époque, tu étais encore une enfant.
Miriam haussa les épaules.
– Je sais comment les choses se sont passées. Mais, assez parlé de moi. Comment cela va-t–il entre toi et Brian ?
Il n’en fallait pas plus pour que Clara se lance dans un compte rendu détaillé de sa relation avec celui qui semblait en passe de devenir son chevalier servant. Lorsqu’elle se décida enfin à partir, il n’était pas loin de minuit.
Pour aussi épuisée qu’elle fût, Miriam se sentit incapable de dormir. Trop de pensées se bousculaient dans sa tête. Elle ne parvenait pas à chasser l’image de Jay de son esprit. Elle pouvait presque sentir son odeur sur sa peau.
Enveloppée dans sa couette, elle s’installa face à la baie vitrée. La neige avait cessé de tomber et, sous le ciel pur, les toits, ourlés de blanc, resplendissaient dans la lumière de la lune. Un vrai paysage de Noël !
Petit à petit, la sérénité de ce spectacle féerique agit comme un baume apaisant sur son âme troublée. Ses paupières se firent lourdes et elle s’assoupit.
***
Il était 6 heures lorsqu’elle émergea du sommeil. Comme si son subconscient avait été influencé par les propos de Clara, une décision s’imposa à son esprit.
Il était grand temps qu’elle aille enfin interroger sa mère sur ce qui s’était réellement passé entre son père et elle.
Elle attendit 8 heures pour l’appeler, heure à laquelle elle savait que George serait déjà au travail.
– Bonjour, ma chérie, s’exclama Anne avec un tel enthousiasme que Miriam se sentit aussitôt coupable. Je disais justement à George hier soir que je n’avais pas eu de tes nouvelles depuis quelques jours.
Plus que quelques jours, se reprocha Miriam en silence.
– J’avais pensé te rendre une petite visite ce matin, dit-elle. Nous pourrions déjeuner quelque part.
– Tu es en congé ?
– Non, mais je ne me suis pas sentie très bien ces jours-ci, et je ne suis pas allée au bureau.
– Tu veux que ce soit moi qui vienne chez toi ? Tu n’as rien de grave au moins ?
– Non. Et puis, cela me fera du bien de sortir un peu.
***
Miriam appela son patron pour l’informer qu’un « problème familial » l’obligeait à demander un deuxième jour de congé et l’assurer qu’elle ne manquerait pas de les rattraper sur ses vacances. Il la rassura et lui enjoignit de prendre soin d’elle.
Elle se mit en route vers la banlieue éloignée où sa mère et George avaient acheté un petit cottage.
La porte s’ouvrit avant même qu’elle n’eût frappé. Manifestement Anne la guettait. Elles s’embrassèrent et Miriam se laissa conduire dans la cuisine où une cafetière pleine l’attendait.
Ce fut seulement lorsqu’elles furent installées devant une tasse du breuvage fumant et une assiette de gâteaux que sa mère entreprit de la questionner.
– Que se passe-t–il ? Je vois bien que tu ne vas pas bien. Tu as engagé la procédure de divorce ?
Miriam se passa la main dans les cheveux. Au fond, se dit-elle, mieux valait jouer franc-jeu, surtout si elle voulait obtenir des confidences d’Anne.
– J’ai besoin de te parler, maman, mais je voudrais que tu m’écoutes jusqu’au bout, sans intervenir.
Il ne fallut guère plus d’une dizaine de minutes à Miriam pour brosser un tableau exhaustif de la situation et poser les questions qui la taraudaient. A sa grande surprise, sa mère écouta sans faire le moindre commentaire.
Lorsqu’elle se tut, le silence se prolongea un moment.
– Mon Dieu, finit par lâcher Anne à voix basse, je n’aurais jamais cru que tu avais perçu ainsi toute cette histoire.
Devant ses yeux brillants de larmes contenues, Miriam fut submergée par le remords.
– Non, maman, je t’en prie, s’exclama-t–elle, ne pleure pas. Si c’est trop douloureux pour toi, ne dis rien. Je comprends tout à fait.
– Justement, tu ne comprends pas ! Et c’est ma faute, ma chérie : j’aurais dû être plus claire. Avant même ta naissance, je savais que j’avais fait une épouvantable erreur en ayant épousé ton père. Quant à imaginer que j’ai continué à l’aimer après qu’il m’a quittée, rien ne pourrait être plus faux ; je l’ai détesté ! Seulement je ne voulais pas te faire partager mon amertume, c’était ton père, après tout… J’ai préféré me taire.
Interloquée, Miriam cligna des yeux.
– Pourtant, pendant toutes ces années, tu n’as jamais fréquenté personne d’autre.
– Ma petite fille, j’avais un emploi à plein temps et j’étais seule pour t’élever, cela suffisait à m’occuper. De plus, je ne voulais pas que qui que ce soit vienne troubler notre merveilleuse entente. Nous passions de si bons moments ! George est arrivé à point nommé, juste quand tu commençais à prendre ton indépendance.
Ainsi, pensa Miriam, médusée, elle s’était totalement méprise sur le passé. Sa mère n’avait jamais été, comme elle l’imaginait, une malheureuse transie d’amour pour un homme qui l’avait trahie.
– Mais est-ce que tu n’as jamais eu de mal à accepter de te retrouver seule avec une enfant à élever, alors que tu étais si jeune ?
– Pas le moins du monde ! Ce que je ne supportais pas, c’est que ton père n’assume pas ses responsabilités à ton égard. Cela dit, je n’arrivais pas à le haïr vraiment, il m’avait fait le plus beau cadeau qui soit : toi. De là à penser que je l’aimais toujours… Oh, Miriam ! Il ne m’avait pas fallu longtemps pour me rendre compte que le jeune homme charmeur dont j’étais tombée follement amoureuse n’était en fait qu’un égoïste, faible et vaniteux.
Ces révélations étaient tellement inattendues que Miriam sentit la tête lui tourner.
– Nous aurions dû parler de tout cela plus tôt, dit-elle à mi-voix.
– C’est certain, ma chérie. Malgré tout, je n’en voyais pas la nécessité. Tu semblais avoir accepté les choses si facilement. Et puis, tout allait pour le mieux, surtout après que j’ai rencontré George. Cela peut sembler ridicule de dire cela à mon âge, mais, vois-tu, c’est l’amour de ma vie… Et plus le temps passe, plus il me rend heureuse.
Le visage d’Anne rayonnait de bonheur. A y bien réfléchir, songea Miriam, elle était radieuse depuis que George était entré dans sa vie. Fallait-il qu’elle soit aveugle pour ne pas s’en être rendu compte !
– Jay admire beaucoup ton courage et ta force de caractère, dit-elle, tout à trac.
– Vraiment ? Il est si gentil ! Il t’aime, tu sais… C’est vraiment quelqu’un de bien. Tout le contraire de ton père. Je n’arrive pas à croire qu’il ait eu une liaison avec cette horrible femme.
Miriam fondit en larmes.
Anne vint s’agenouiller près d’elle et lui prit la main.
– Voyons, ma chérie, ne penses-tu pas que tu devrais l’appeler quand il rentrera d’Allemagne ?
– Oh, maman ! Je l’aime tellement que cela me fait peur et je suis sûre qu’il s’est lassé de moi. S’il a décidé de tourner la page, il ne reviendra pas en arrière.
– N’oublie pas qu’il est toujours ton mari. Si Jay est vraiment celui que je crois, je suis persuadée qu’il t’attendra. Il t’aime tant, Miriam !