Le sourire aux livres

Kafka Cynthia · Chapitre 15 sur 53

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Le sourire aux livres

Chapitre 13 Alexia

13

 

Alexia

 

J’arrive vers mon banc « refuge », au pied de la bastide, lorsque mon téléphone vibre. L’idée que mon daron ait découvert mon escapade fait grimper mon niveau de stress. Déjà, ce matin, en passant par la fenêtre, j’ai failli me faire griller. Greg se tenait au milieu du parc, une tasse de café à la main, à faire les cent pas comme s’il voulait creuser une tranchée avec ses pieds. Un quart de tour à gauche plus tôt, et on se retrouvait face à face. Heureusement, l’arrivée de Solène a fait diversion. Je suis remontée à l’échelle pour me terrer jusqu’à ce que le champ soit libre.

Les vibrations reprennent. Je récupère mon téléphone dans la poche arrière de mon jean, le nom de ma meilleure amie s’affiche sur l’écran. Pendant un dixième de seconde, je m’étonne. À Caen, les vacances n’ont pas encore débuté. Et puis je me souviens que le mercredi, on commence qu’à 10 heures au collège. Enfin, elle commence. Ce n’est plus mon emploi du temps.

Je décroche et la visio s’enclenche.

— Saluuuuuuut moruuuuuue ! lance-t-elle avec énergie et beaucoup trop de « u ». Contente de te voir, tu me manques de fou !

Je reconnais le décor familier de sa chambre derrière elle, sa collection de mangas qu’on lisait ensemble sur son lit, les cadres remplis de photos de nous deux quand on était heureuses.

J’ai le mal d’avant.

— Toi aussi, tu me manques. Ça va ?

— Je pète la forme, le prof de maths est absent ce matin ! Et toi ? T’es où ?

— Je traîne…

Je ne parle pas de ma tristesse à Lorelei. Avant, je lui confiais la moindre de mes humeurs, mais après l’accident, il y avait trop de choses qui se bousculaient dans ma tête pour que ça sorte. C’était coincé dans ma gorge, avec la boule.

— Waouh ! Ça a l’air trop mignon ! Tu me montres ?

J’inverse la caméra pour basculer sur le paysage.

— C’est ici que tu prends le bus ? se renseigne-t-elle.

— Non, c’est carrément de l’autre côté de la ville. Ici, je viens chiller.

— Y a des BG dans le quartier ?

Lorelei ne pense qu’aux beaux gosses qu’on pourrait rencontrer. Elle rêve d’une histoire d’amour de comédie romantique. Moi, c’est passé au centième plan, au moins. Je peux déjà pas me supporter moi, alors quelqu’un d’autre…

— Y a personne. On est dans un bled paumé.

— Et au collège ?

— J’suis en vacances.

— Je sais, mais tu m’avais promis que tu me raconterais tes premiers jours, et tu l’as pas fait.

Je sens le reproche à peine masqué, et la boule remonte dans mon œsophage. Je reste muette.

Lorelei secoue la tête, l’air désolé.

— Alex… J’suis ton amie, tu peux me parler. Ça s’est pas bien passé ? Tu me le dirais sinon, hein ? J’peux venir péter des genoux, si y a besoin !

Je m’efforce de sourire.

— T’inquiète. Tout va bien. J’ai plus de batterie, ça va couper. J’te rappelle.

Je stoppe la communication, éteins mon téléphone. Ma bonne humeur de façade s’efface.

Je me lève du banc, récupère un bouquin dans la boîte à livres, et m’occupe les mains en espérant que ça fonctionne aussi sur mon cerveau.

Qu’est-ce que je pourrais lui dire ? Elle et moi, on formait un binôme parfait. On n’était jamais seules, puisqu’on avait l’autre. Et puis, il y a eu l’accident. J’ai perdu les codes de notre connexion. J’ai perdu les codes de la société en général. J’ai peur des autres, surtout parce que j’ai peur de moi. Tous ces changements dans ma vie, ça m’a atteinte, moi aussi.

 

À Caen, j’avais Lorelei comme voisine, et tous les copains que je connaissais depuis l’école maternelle. Il nous fallait dix minutes à pied pour aller au collège, et souvent on se déplaçait en bande, comme un banc de poissons qui remonte la rivière.

À Monpazier, c’est pas la même histoire.

Mon nouveau collège se situe carrément dans une autre ville, à quinze kilomètres de la maison. Résultat, un car récupère les élèves, et Ida est obligée de me déposer à l’arrêt le matin, vu qu’on vit dans un gigantesque parc au milieu de rien. On n’a même pas de nom de rue, on est la seule baraque du lieu-dit Roussille, comme dans « ça sent l’roussi ». Plus perdu, y a pas, si on continuait plus loin on se retrouverait dans le trou du cul d’une vache.

On est seulement quatre du village à prendre le bus. Le premier, d’après l’étiquette sur son cartable, c’est Léandre, 6e B. Il porte une masse de cheveux blonds et bouclés, on dirait une perruque tellement ça frise de tous les côtés. Son signe astrologique, ça doit être Mouton ascendant Kangourou. Il se déplace par bonds ou par ricochets. Il sourit à la terre entière comme si tout le monde était son meilleur ami. C’est le seul qui a voulu savoir comment je m’appelais, mais après il m’a parlé de son dernier jeu vidéo et je lui ai mis un stop. Je suis gentille, mais je suis pas sa pote ou l’Armée du salut. Ensuite, y a une fille brune et ultra maquillée qui se la raconte en mode influenceuse, le téléphone au bout du bras comme si elle vivait sa vie en live face à sa communauté sur Instagram. Et puis y a le gars au bandana. J’ai pas d’avis sur lui. D’après ce que j’ai compris, c’est le grand frère du Kangourou, sauf que lui il rebondit pas. Je ne connais pas leur opinion sur moi, rapport au fait que je me pointe avec mes écouteurs dans les oreilles et que je les calcule pas. « Prétentieuse, pète plus haut que son cul, elle se la raconte à mort » ; voilà les trucs que j’ai déjà entendus à mon sujet dans la cour du collège. Ils peuvent commérer si ça leur fait plaisir, j’en ai rien à carrer. De toute manière, on peut pas éviter aux gens de juger, je préfère ça aux élans de pitié auxquels j’ai eu droit dans mon ancien collège le jour où j’y suis retournée pour récupérer mes affaires. Leurs débordements d’émotions, ça donnait l’ordre à mon cerveau de péter une pile et de tous les envoyer bouler. Ici, je vais pouvoir évoluer en qui j’ai envie d’être, elle m’a sorti la psy. J’ai juste pas encore eu l’humeur pour me décider.

Quand on monte dans le bus, je m’installe pile au milieu. Pas devant avec la balle rebondissante ni dans le fond avec les deux autres. Je m’assois toute seule, à une place où se cachent ceux qui sont exclus, et c’est précisément ce qui me plaît : que personne ne m’inclue dans une bande, quelle qu’elle soit.

Mais ça, les gens ont du mal à comprendre, visiblement. Autant Léandre, le petit 6e B, il s’en fiche qu’on lui réponde pas vu que tout ce qui l’intéresse c’est de raconter sa life, autant, pour d’autres, c’est plus compliqué. Le gars au bandana, par exemple. Je vois bien que ça le démange de me gratter l’amitié. On a le même âge, on vit dans le même bled où la moyenne d’âge frôle celle d’une maison de retraite – soignants inclus, faut pas exagérer non plus –, on va dans le même collège, on prend le même bus. Du coup, il doit se dire que tous ces points communs, c’est suffisant pour qu’on devienne copains.

Mais c’est pareil que Solène. Il a l’air trop bienveillant pour ma tranquillité.

J’aurais dû parler d’elle à Lorelei. De son arrivée en fanfare dans notre grande baraque silencieuse.

Cette fille, qui a débarqué hier avec ses béquilles et son sourire qui illumine toute sa figure, franchement, elle me fait quelque chose. C’est comme si un lien invisible nous unissait, elle et moi. J’ai bien remarqué que ça plaisait pas à Greg qu’elle soit là. Au dîner, il paraissait encore plus grincheux que d’habitude. Il l’examinait comme s’il s’attendait à la voir sortir une tronçonneuse de sous la nappe pour nous découper en morceaux.

Du coup, rien que pour l’emmerder, j’ai été encore plus polie et sympa avec elle.

Bon, en même temps, j’ai pas eu besoin de trop me forcer non plus. Je suis peut-être en train de virer folle dingue à force de parler à personne, mais même si je m’approche pas trop, je me sens aimantée, attirée par toute la lumière qu’elle dégage. C’est presque flippant. J’ai peur de me faire éclabousser par son enthousiasme, et d’ailleurs, c’est presque arrivé. De temps en temps, ça fait pas de mal. Ça fait même sacrément du bien. Dommage que j’aie pas le droit de me laisser aller au bonheur.

 

Je relève la tête de mes pliages. Plus ponctuel que le clocher de l’église, le gars du bus se radine avec son bandana dans les cheveux, son skate sous le bras et son petit air de bad boy sympa. Il se dirige droit sur moi, comme si on avait rendez-vous. Fuck. Je veux pas lui parler. Je veux pas qu’il me parle. Je referme le bouquin piqué dans la boîte à livres, fourre mes animaux de papier dans la poche centrale de mon sweat et me précipite vers mon vélo rouillé. Il est l’heure de réinvestir ma chambre et de me recoucher comme si j’étais toujours en train de pioncer.

Dans la grande descente avec le virage en épingle, je lâche les freins et roule à fond, jusqu’à ce que mes pieds n’arrivent plus à suivre la vitesse et pédalent dans la semoule. Mon cœur se soulève et je m’imagine ramasser mes dents sur le bitume, mais ça ne doit pas être assez dangereux. Je ne croise aucun papillon.

 

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