Le sourire aux livres
Chapitre 47 Grégoire
47
Grégoire
Délicatement, je replie la lettre, les yeux mouillés. Depuis ma place contre le tronc du grand chêne au bord de l’étang, je contemple la bastide au loin. Cette missive résonne comme une nouvelle raison de faire le point sur mon existence.
Pendant plus de la moitié de ma vie, j’ai repoussé de toutes mes forces chacune de mes pensées pour ma mère. J’ai réussi à me convaincre que, comme mon père, elle était toxique, en tentant d’ignorer qu’elle avait été avant tout une victime.
Aujourd’hui, il est trop tard pour une explication.
Je regrette qu’elle n’ait pas cherché à me contacter, même si mon accueil n’aurait certainement pas été des plus agréables. En réalité, c’est l’arrivée d’Alexia qui m’a permis d’ouvrir les yeux sur mon existence. Une première fois quand elle est née, une deuxième fois en débarquant sous mon toit.
D’ailleurs, je la vois avancer sur le chemin. Elle plisse les yeux en me voyant, s’approche.
— Ça va ?
J’ouvre la bouche pour chasser les larmes, puis abdique. Je n’ai pas à cacher ma tristesse et à jouer au mec fort. Ma fille est assez grande pour me découvrir avec mes failles.
— Je viens d’apprendre qu’Ida avait côtoyé ta grand-mère.
— Quoi ? La plante carnivore ?
— Non, ma mère.
— Sérieux ?
— Sérieux. Et avant de mourir, elle m’a écrit une lettre. Je la finis tout juste.
— Ah, d’accord, je comprends mieux pourquoi tu fais cette tête-là.
J’inspire longuement, avant de poursuivre.
— Pendant des années, j’ai détesté ma mère pour avoir menti, pour être restée dans cette relation qui l’emprisonnait. J’avais fini par zapper tous les souvenirs plus doux que nous avions partagés, ma sœur, elle et moi. Ses derniers mots me les ont rappelés. Il va me falloir un peu de temps pour remettre de l’ordre dans mes pensées… Cependant, je me sens libéré. C’est quand même fou, la vie…
Nous restons un long moment sans rien dire. Un canard glisse sur l’étang, ses petits derrière lui. Nous assistons au spectacle de la nature, simplement heureux d’être ici.
Au bout d’une dizaine de minutes, Alexia reprend la parole, hésitante.
— Ça n’a rien à voir, mais y a une question que j’aimerais te poser…
— Je t’écoute.
— Tu te souviens de la fois où on avait construit une cabane dans les arbres, toi et moi ?
— Oui.
— Pourquoi vous vous étiez disputés avec maman ?
— Eh bien… Je sais de source sûre que ta grand-mère lui avait mis pas mal de mauvaises idées en tête à mon sujet.
Alex grogne.
— Je ne veux pas défendre l’indéfendable. Toutefois, sur certains points, je dois admettre qu’elle n’avait pas tout à fait tort. Je n’étais même pas sûr moi-même de savoir gérer une enfant, j’étais jeune, et si aujourd’hui tu trouves que j’ai un peu trop la tête dans la cime des arbres, à l’époque, c’était pire encore ! Professionnellement, on pouvait compter sur moi. Personnellement, c’était une autre paire de manches. Je promettais d’appeler et puis j’oubliais, je n’inspirais pas spécialement confiance. Alors, quand je l’ai sollicitée pour te voir plus fréquemment, elle n’a pas été enchantée. Elle estimait que pour ton équilibre, il était préférable que tu restes le plus possible avec eux, ce que je comprends aussi. Le jour de la cabane en forêt, il était prévu qu’on dîne ensemble pour que Laurent et Flo constatent comment ça se passait. Mais je t’ai ramenée en retard, complètement trempée, ce qui n’a pas joué en ma faveur ! Ta maman t’aimait profondément, ce qui la rendait très protectrice.
— Tu aurais voulu me garder plus souvent ?
— J’aurais adoré, oui, même si, en même temps, ça me terrorisait. J’étais persuadé que je ne serais jamais à la hauteur. Et puis Laurent, de son côté, était si calme, si posé… J’ai bien fait de te laisser avec eux.
— Ça aurait été plus facile pour nous aujourd’hui…
— Mais tu as vraiment profité du temps avec eux.
— C’est vrai aussi. Et puis bon, on peut pas rejouer le passé, de toute façon.
— Ah ! Je vous cherchais ! annonce Solène en arrivant vers nous. Je peux m’installer avec vous ?
— Oui, bien sûr, l’invite Alexia.
— J’ai pris un appel pour toi, Greg. Savoure tes derniers instants de repos, les machines seront livrées après-demain !
Nous bavardons doucement lorsqu’Ida nous rejoint en proférant des sons incompréhensibles.
— Tu chantes en anglais ? je crie.
Je m’attends à une réplique cinglante, mais elle ne m’a même pas écouté.
— J’en ai trouvé un, assène-t-elle à notre hauteur.
— Tu as trouvé quoi ? interroge Alex.
— Un des romans dédicacés par Rayan.
Solène blêmit.
— Tu es sûre ?
— Tout à fait. J’ai reçu un message d’une Bretonne qui travaille à Paris. Ou une Parisienne qui vit en Bretagne, je n’ai pas tout suivi. Elle s’appelle Charlène. Une amie à elle lui a montré mon compte Instagram. Ça lui a fait penser à un roman qu’elle avait trouvé dans une boîte à livres. Elle m’a envoyé une photo, et elle nous expédie le bouquin par la poste dès aujourd’hui.
— Qu’est-ce qui est écrit ?
Ida tend le téléphone à Solène, qui nous lit à voix haute :
— « Ma Solène, quand nous étions enfants, tu m’as donné le goût des jolis mots en me lisant Le Petit Prince. Tu es mon soleil, mon allumeur de réverbères, je suis ton renard. La vie n’est pas comme toutes les belles histoires, parfois la rose fane… Mais j’espère qu’un jour, tu retrouveras le goût des jolis mots. Peut-être en redécouvrant cette histoire ? Je te le souhaite. Rayan. »
Elle rend le téléphone à Ida, puis déclare :
— Ce n’est finalement pas le Petit Prince qui m’a redonné le goût des mots, mais Rayan lui-même. J’aimerais qu’il soit là pour nous voir, il apprécierait la compagnie.
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