Le sourire aux livres
Chapitre 20 Alexia
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Alexia
Je cours à perdre haleine dans les ruelles. Sur la place du marché, la terrasse du bar-tabac est encore animée. Une fillette fait la roue au milieu de la chaussée. Je percute un homme en voulant éviter la gamine, et trace ma route sans m’excuser. C’est au-dessus de mes forces, les larmes obstruent ma vue et ma gorge. Enfin, j’arrive à mon endroit, attrape le premier ouvrage qui vient dans la boîte aux livres, me jette sur le banc. J’étire mon sweat par-dessus mes genoux pour me recroqueviller, arrache une page et laisse les souvenirs me faire encore un peu plus souffrir. C’est tout ce que je mérite.
« Alexia, ma douce, il va falloir que tu sois forte… »
C’est comme ça que la mère de Lorelei m’a appris pour l’accident. Et moi, dans le genre forte, j’ai carrément joué à la pierre, sans feuilles ni ciseaux. Je n’ai rien dit du tout. Je n’ai pas crié, je n’ai pas frappé le sol de mes poings, je n’ai pas versé une seule larme. J’avais le sentiment que cela arrivait à une autre que moi, que ce n’était pas possible qu’un drame puisse tomber sur notre famille. Pas que je nous croyais invincibles, mais… j’y avais juste jamais pensé.
Le premier soir, j’ai réussi à me convaincre qu’on me faisait passer un test, une sorte de caméra cachée pas drôle du tout, genre téléréalité merdique. Je m’attendais à ce que Paul et Gabriel montrent leurs têtes par l’embrasure de ma porte, sautent sur mon lit comme d’habitude, pour notre séance quotidienne de chatouilles. Maman et Laurent seraient arrivés en me balançant : « C’est bon, t’as retenu la leçon ? » Et avant de faire la gueule parce que franchement ça m’avait grave foutu les boules, j’aurais pu me jeter dans les bras de maman, sentir son odeur de crème de nuit, celle qui me rappelle mon enfance. J’aurais promis que plus jamais je leur balancerais qu’il n’était pas mon père, qu’elle était une mauvaise mère et que cette famille, bordel, j’en avais trop ma claque.
Seulement la caméra cachée a duré, et soit les autres étaient des sacrés acteurs pour réussir à sangloter et à avoir l’air triste comme ça, soit c’était moi qui m’étais fait un film avec un happy end. J’ai commencé à me dire que ce serait bien que je pleure aussi, mais malgré tous mes efforts, rien ne sortait.
D’après ma psy, qui articule tellement que soit elle a un problème d’élocution, soit elle me croit stupide, ça arrive souvent « en pareilles circonstances ». Apparemment, c’était normal que je ne lâche pas une seule larme pour ma famille disparue alors qu’avant, avec maman, on pleurnichait même devant des comédies romantiques.
La psy m’a détaillé une histoire à base de cortex, de système orthographique ou sympathique, un truc d’intello qui m’a fait paumer le fil de son explication. Pour que je capte mieux, elle a utilisé une image. Ce qui me tombait dessus, c’était un gros orage bien fourbe qui avait pas été prévu par Météo France. Comme un arbre qui se prend la foudre et qui reste debout alors qu’il est cramé, j’avais été frappée de stupeur, ce qui avait bousillé mes sensations, mes réactions, tout ça. Toujours selon la psy, la pluie, qui représentait mes larmes, coulerait ensuite, forte et violente, et faudrait que j’apprenne à m’en protéger sans trop péter un câble, grâce à la « communication ». Plus tard, le soleil sécherait tout, mais seul le temps permettrait de réparer les dégâts.
J’ai assuré que j’avais compris, et c’était le cas. Sauf pour la réparation des dégâts, parce que j’aurai pas assez d’une vie pour recoller les morceaux de mon cœur.
Pour ce qui est des larmes, honnêtement, j’étais sûre qu’elles se pointeraient avec ma famille, au crématorium. Mais encore une fois, c’est une autre que moi qui a, en quelque sorte, pris ma place. Peut-être pour m’aider à pas craquer. Je me voyais de loin, de haut, d’ailleurs. Mon cerveau s’est complètement détaché de mon corps, devenu une espèce d’enveloppe vide. Je me suis regardée me tenir droite comme un I, sans flancher. Devant les minuscules cercueils des jumeaux, mon âme a tremblé, niveau 42 sur 10 sur l’échelle de Richter, mais je n’ai pas reniflé. Quand celui de maman s’est engagé sur le tapis roulant du crématorium, j’ai entendu mon cœur s’émietter comme un gâteau broyé, mais mes yeux sont restés secs.
De son côté, ma grand-mère pleurait pour deux, voire trois, même si je me fais aucune illusion ; elle était plus malheureuse pour elle que pour eux. Cette vieille sorcière n’a jamais rien éprouvé pour personne à part elle-même. Drapée dans un long châle noir, elle se prenait pour l’actrice principale d’une unique représentation, en mode : « Regardez-moi, consolez-moi. » Certains se sont fait entuber. Pas moi. Je ne vois pas pourquoi je m’en cacherais, vu que de son côté, elle n’a jamais pu me saquer.
À l’issue de la cérémonie, elle m’a scrutée comme si j’étais le diable remonté des Enfers avant de détourner la tête. En temps normal, ça m’aurait fait vriller, mais là, même pas, vu que je faisais plus partie de moi. J’ai lu sur Internet que c’est de la dissociation, que ça sert à pas souffrir, et franchement je trouve ça pratique. Mais malheureusement, ça peut pas marcher toute la vie, ou alors je deviendrais schizo.
C’est en rentrant à la maison pour récupérer des affaires, quand j’ai machinalement rangé mes clefs dans la boîte carpe diem, que mon esprit a réinvesti mon corps, si on peut dire. Les câbles se sont reconnectés. Reboot de la Alex box. Une goutte s’est écrasée sur ma main. Je l’ai regardée, surprise, et j’ai guetté le plafond en croyant à un dégât des eaux. Mais l’inondation sortait de mes yeux. Tout à coup, c’est comme si un petit bonhomme dans mon cerveau avait ouvert les vannes. Mes larmes ont jailli en mode tsunami, en emportant toutes mes émotions au passage. C’est là que ça a dû détraquer la matrice.
Depuis, je passerais mes journées à chialer si je me retenais pas.
Et quand j’entrevois quelque chose de chouette pour l’avenir, comme l’idée balancée par mon père tout à l’heure, c’est encore pire. Parce que l’espace d’un instant, ça me procure de la joie, et juste après, je me rappelle que j’ai pas le droit. Ce serait trop dégueulasse d’être heureuse, ailleurs, sans eux. Ce serait injuste. Me laisser aller au bonheur, j’ai l’impression que ça les tuerait une nouvelle fois.
Je me mets à plier une feuille de papier pour me vider la tête, quand j’entends des pas derrière moi.
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