Le sourire aux livres
Chapitre 39 Grégoire
39
Grégoire
Tout au long de la route qui mène de Périgueux à l’hôpital de Bergerac, j’ai été pris entre deux feux : appuyer sur l’accélérateur et dépasser toutes les limitations de vitesse pour arriver le plus rapidement possible auprès de ma fille, ou me calmer, respecter le Code de la route, et être auprès d’Alex quelques minutes plus tard, mais vivant. J’ai choisi la seconde option, d’une part parce que Solène, côté passager, a réussi à canaliser mon angoisse, et d’autre part parce que si nous avions un accident, Alex ne me le pardonnerait jamais.
Aux urgences, Solène me serre brièvement contre elle avant d’aller retrouver Ida qui l’attend à la cafétéria. Une infirmière rassurante m’oriente vers une chambre. Tout va bien, mais comme ma fille a perdu connaissance quelques minutes, les médecins préfèrent pratiquer les examens de rigueur. Alex est allongée sur un lit, une jambe dans le plâtre, les joues et les bras griffés.
Elle semble calme, mais ils lui ont certainement administré des antidouleurs.
— Comment tu te sens ? je demande en l’embrassant du bout des lèvres sur la tempe, un des seuls endroits de son visage qui ne soit pas abîmé.
— Dans les ronces, répond-elle avec espièglerie.
Malgré la gravité de la situation, j’éclate de rire.
— Tu n’as pas perdu ton sens de l’humour.
— Dis plutôt que je l’ai retrouvé.
Un ange passe. Les interrogations se bousculent dans mon cerveau, mais je commence à suffisamment connaître ma fille pour savoir qu’elle risque de se murer dans le silence si je la bombarde de questions.
— Greg, je… Je suis désolée pour tout ça, chuchote-t-elle d’une voix à peine audible.
Je me redresse comme un ressort.
— Mais non, arrête, c’est entièrement ma faute. Je n’ai pas convenablement sécurisé la zone dans laquelle je travaillais. C’est inacceptable. Si j’avais bossé pour quelqu’un, j’aurais pu être viré, je…
Elle lève la main pour m’interrompre.
— Stop. C’est pas ta faute. Je te jure. D’ailleurs, vu les questions qu’ils me posent avec l’air de pas y toucher, ici, ils sont persuadés que j’ai tenté de me suicider. Mais ça aussi, j’te promets que c’est faux.
Je lui suis reconnaissant d’aborder le sujet. Et je la crois. C’est aussi simple que ça.
— S’il t’était arrivé quelque chose de plus grave, si… Évidemment que c’est ma faute, j’ai été irresponsable.
Elle dodeline de la tête, l’air buté.
— Greg. Je n’ai pas tenté de me foutre en l’air, mais c’est pas ta faute non plus. C’est à cause de… du papillon.
— Du papillon ?
— Oui, un papillon jaune… Il volait autour de moi.
— Tu es tombée à cause d’un papillon ?
— Si je t’explique, tu me promets de pas te fâcher ?
J’acquiesce avant d’aviser la chaise près de son lit. Je la tire vers moi et m’assois. Il vaut mieux que je ne reste pas debout.
— Habituellement, le papillon apparaît quand je prends des risques. Et j’ai cru que c’était une espèce de signe comme quoi maman veillait sur moi.
— Alex, ça veut dire quoi, « quand tu prends des risques » ?
Ses ongles tapotent la couverture. Je pose ma main sur la sienne, et du bout des doigts, caresse doucement son bras.
— Pffffff… des trucs bêtes. La première fois, j’ai pas fait exprès, j’ai glissé de l’échelle et le bracelet que je porte autour du poignet m’a retenue. Un papillon volait autour de moi. Maman adorait les papillons, tu le savais ? Enfin bref, ensuite, j’ai cherché à les voir partout pour avoir… un contact avec elle. J’ai emprunté ton vélo, et j’ai essayé de me faire peur en prenant de la vitesse dans la grande descente… Et puis ça m’est un peu monté au cerveau. J’ai pris la confiance, mais j’ai perdu le contrôle.
Des images défilent dans ma tête.
— Oh, Alex…
— Je te jure que depuis que tu as enlevé l’échelle, j’ai jamais retenté quoi que ce soit, et que j’ai compris que c’était vraiment débile. Aujourd’hui, c’était un accident. J’étais en colère après tout le monde, après toi aussi et… je n’ai pas remarqué que j’étais si proche du vide.
Comment ai-je pu ne pas me rendre compte de tout ça ? Comment ai-je pu rester insensible ? Mes yeux me brûlent.
— Alex, ma chérie, je suis si navré…
— Franchement, ne le sois pas. Tu n’y es pour rien. Au contraire, tu es un bon père. Tu respectes mes silences, ma mauvaise humeur, mes crises de larmes. Et tu me montres que tu es présent. J’imagine quel sacrifice ça a dû être de t’éloigner de tes chantiers et de vivre dans l’incertitude du lendemain, toi qui es d’habitude tellement dans le contrôle…
Malgré la situation, un sentiment de fierté se loge dans mon cerveau. Ma fille vient de m’annoncer que j’étais un bon père. Doucement, pour ne pas la brusquer, je lâche :
— Pourquoi tu étais en colère après moi ?
Elle hausse les épaules, ce qui lui provoque un petit rictus de douleur.
— T’inquiète, ça aussi, ça m’est passé. Je t’en voulais d’avoir raconté mon histoire à la CPE. L’accident, et tout ça.
Je la dévisage.
— Mais, j’étais obligé ! Elle m’a convoqué pour me demander les raisons de ce changement en cours d’année, et pourquoi ta mère n’était pas notée dans les tuteurs légaux…
— J’ai disjoncté, j’avoue. Je suis désolée. Faut dire que même si ça va mieux, on se confie pas trop de trucs, toi et moi. T’es pas du genre bavard…
— C’est vrai, je… Je n’ai pas été habitué. Quand j’étais petit, il fallait se taire chez moi. Je suis vite devenu un loup solitaire.
— Pourquoi fallait-il se taire ?
Je m’agite sur ma chaise, embarrassé.
— Tu n’as jamais entendu parler de tes grands-parents paternels, n’est-ce pas ?
— Non. Mais il reste facile une heure avant qu’ils m’emmènent à l’IRM, donc c’est le moment…
Elle n’a pas terminé sa phrase que des bruits retentissent dans le couloir. Immédiatement, nous reconnaissons la voix tonitruante d’Ida qui s’en prend à un infirmier.
Elle pénètre dans la chambre, Solène sur les talons.
— Ma parole, c’est un vrai labyrinthe, ici. Comment ça va, ma doucette ?
— Pour le moment, ils m’ont bourrée de médicaments, donc je ressens pas trop la douleur. Merci Mamida de m’avoir sauvée.
— Heureusement que tu étais là, dis-je à Ida en lui envoyant un baiser du bout des doigts.
— Mais oui, tu as assuré, ajoute Solène.
— Bon, on ne va pas passer la saint-glinglin à chanter mes louanges, ou je ne vais plus pouvoir enfiler mes bottines, déclare Ida. Si on évoquait des choses plus gaies ?
— Bah, en fait, quand vous êtes arrivées, Greg s’apprêtait à me parler de ses parents.
— Oh pardon ! s’excuse Ida, visiblement gênée. On vous laisse seuls, dans ce cas.
Je l’arrête d’un geste de la main.
— Non, restez. Je n’ai rien à cacher.
— Tu es certain ? demande Ida. Parce que ça ne nous pose pas de souci d’aller faire un tour…
Ida embarrassée, c’est une grande première. Je lui assure que ça ne me dérange pas, et récupère une chaise dans le couloir, tandis que Solène prend place au bout du lit.
J’inspire un grand coup.
— Pour tout vous avouer, dis-je, mes souvenirs avec mes parents sont peu nombreux. Mon père… Ce n’était pas quelqu’un de bien. Je ne l’ai jamais vu se comporter autrement qu’avec violence, qu’elle soit verbale ou physique. Il était possessif, colérique, excessif, jaloux. Quant à moi, il n’a jamais su m’aimer. Il me regardait avec dégoût, me traitait de fillette, de pleureuse à sa mère. « Bon à rien », c’était mon surnom.
Je reprends mon souffle. Bon à rien. Pauvre con. Feignasse. Ses mots, ses menaces, ses insultes résonnent dans mon cerveau.
— Il… te frappait ? demande Alex d’une voix étranglée.
— Pas moi, non. Il réservait ça pour ma mère. En revanche, il me promettait que ça allait me tomber dessus si je ne détalais pas. Et comme un lâche, je fuyais. Je construisais des cabanes dans ma chambre pour que ma sœur et moi, on n’entende plus ses cris, pour nous offrir un espace de douceur, dans lequel on avait le droit de parler. Petit à petit, les cabanes se sont agrandies, et mes rêves aussi. Et puis, quand j’ai eu treize ans, j’ai appelé la gendarmerie pour le dénoncer. Ils m’ont pris au sérieux et sont venus.
Je bois une gorgée d’eau. J’ai mal au ventre rien que d’y repenser. Je me souviens de l’espoir qui avait germé en moi. Je nous imaginais ma mère, ma sœur et moi, dans un nouvel environnement, rassurant et confortable.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? interroge Solène.
— Ma mère a nié en bloc. Elle a fait semblant de ne pas comprendre, puis a affirmé que j’étais un menteur, que j’aimais attirer l’attention.
— Oh merde, intervient Alex. Ils l’ont crue ?
— Elle était adulte, et convaincante. Elle avait tellement peur de lui qu’elle préférait mentir pour le couvrir. Ce jour-là, quelque chose s’est brisé en moi. J’ai continué à travailler à l’école, et dans le dos de mes parents, en imitant leurs signatures, je me suis inscrit aux Compagnons du devoir, juste après le brevet. J’ai été sélectionné et je suis parti, en laissant simplement un mot d’adieu à ma mère et en faisant promettre à ma sœur de m’écrire au moindre souci.
— Tu ne les as jamais revues ?
— Jamais. Je crois qu’elles ne m’ont pas pardonné de les avoir abandonnées. Mon maître d’apprentissage, Ernest, a été le premier adulte en qui j’ai eu suffisamment confiance pour lui expliquer. Il a pris de gros risques pour faire en sorte que je ne retourne plus dans ma famille. Et quand il a décidé, à l’heure de la retraite, de rejoindre sa fille en Bretagne, il m’a vendu le domaine. Voilà pourquoi je ne parle pas d’eux. Parce que je ne les connais pas, et que je n’ai pas de bon souvenir avec eux.
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