Le sourire aux livres
Chapitre 3 Solène
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Solène
Parcourir les routes à vélo sans aucun objectif en tête s’apparente à une formation accélérée en sciences sociales, option philosophie. Il devrait exister un cursus spécifique. Chaque kilomètre exploré m’apprend des choses sur moi, sur les autres, sur la vie. Par exemple, j’ai pris conscience que rien n’arrive par hasard. En me trompant de direction, là où auparavant j’aurais pesté contre la perte de temps, je sais à présent que c’est certainement pour mieux découvrir un bijou de la nature. Il suffit de mettre de côté les préjugés et de se munir d’une bonne dose d’humilité. Et d’une gourde d’eau, par la même occasion.
La gorge en feu, je fais une halte pour me désaltérer, et en profite pour admirer le paysage.
Je n’aurais jamais dû passer par cette route, je me suis fourvoyée. D’après les panneaux, je me trouve au pied de Monpazier, une bastide périgourdine édifiée au e XIII siècle. Le lieu semble appartenir à une autre époque. Je ne serais pas surprise de voir surgir des dames en robe à crinoline et des chevaliers armés de leurs épées.
Du bout des doigts, je masse mes mollets endoloris. Le jour de reprise est souvent difficile, d’autant plus quand je n’ai pas pédalé plusieurs semaines d’affilée. Mais ce matin, j’en ai particulièrement bavé. L’espace d’un instant, je regrette de ne pas avoir accepté l’invitation d’Hermann et Betty à dormir une nuit de plus chez eux. Cela ne dure qu’une seconde. Juste après, je me souviens que si on ne part jamais, la découverte s’arrête, et on s’encroûte. Et je commençais un peu trop à ruminer.
Ces huit derniers mois, j’ai appris à balayer l’ennui d’un coup de pédale et à suivre mon instinct. J’ai adoré ces quinze jours passés à la ferme. Traire les vaches ou m’occuper des cochons a été une sacrée expérience et le séjour avec les deux agriculteurs restera gravé dans ma mémoire, à l’instar de chacune des autres rencontres de mon périple. Mais j’avais hâte de découvrir ce que les pistes cyclables et la vie me réservent.
J’ouvre ma sacoche de vélo, y range ma gourde. Il faudra que je me ravitaille en eau dès que je croiserai une fontaine. Mon attention est détournée par un caillou qui dépasse de la poche extérieure de mon balluchon. Celui-ci, je l’ai créé avec Betty. L’agricultrice s’est prêtée au jeu et, enchantée par le principe, m’a assuré qu’elle perpétuerait cette tradition. Le dessin, un smiley avec des étoiles dans les mirettes, est simpliste, presque enfantin. En le retournant, on lit : « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde. » Après avoir contrôlé qu’il a été bien verni, je le dépose sur le muret qui longe le parking. Le jaune de la peinture flashe sur le gris des pierres. À l’idée qu’il livrera certainement un peu de joie à celui ou celle qui le dénichera, je ressens une pointe de fierté. C’est simple de faire plaisir. Il suffit de modifier positivement, d’une façon ou d’une autre, le quotidien.
Après avoir attaché mon vélo et enlevé mon casque, je pénètre dans la bastide d’un pas léger.
Dans mon esprit, le programme est clair : faire le tour des ruelles, vérifier si une boîte à livres s’y cache, et repartir pour une cinquantaine de kilomètres, dans la bonne direction cette fois.
Pourtant, en traversant le porche, une furieuse envie de m’attarder me saisit. J’entreprends donc une visite plus poussée. Les demeures se succèdent sur mon passage, toutes plus singulières les unes que les autres. Des traversières et des venelles aux noms poétiques parcourent la bastide, emmenant les touristes vers la porte du Paradis ou la Maison du Chapitre, véritable merveille architecturale. Les lourdes portes de l’église, ouvertes, laissent entrevoir sur ses murs des illustrations éphémères créées par le soleil en transperçant les vitraux. Sur la place du marché, c’est tout mon être qui frissonne d’admiration. Un panneau, à moitié caché par les glycines et les rosiers qui grimpent le long des pierres, signale que Monpazier a reçu le label Plus Beaux Villages de France. C’est mérité. Une douce sérénité m’envahit. Cet endroit est une jolie surprise, comme la vie nous en offre régulièrement, si on y prête attention.
Je déambule sous les arcades, flâne devant les jouets en bois d’une échoppe, essaie quelques chapeaux en grimaçant face à mon reflet dans le miroir, salive en lisant le menu d’un restaurant gastronomique, et souris en déchiffrant le jeu de mots d’une vitrine de vêtements : « Lin pour l’autre ».
Pour mieux allonger le temps, je finis par m’asseoir en terrasse et commande un café à un serveur aux cheveux gris, costumé comme s’il était convié à un mariage d’antan.
— Et voilà, mademoiselle. Un expresso et un verre d’eau, annonce-t-il en déposant la tasse devant moi.
— Merci. J’adore vos bretelles, vous êtes très élégant.
Le vieil homme me répond d’une révérence.
— Merci pour le compliment, et pour l’avoir remarqué, s’exclame-t-il avec l’accent chantant du Sud-Ouest. C’est respecter les clients que de se faire beau. C’est tout ce qu’il vous faut ?
— C’est parfait. Vous savez s’il y a une boîte à livres dans le coin ?
Il inspecte les alentours, suspicieux.
— Quand un truc traîne, en général, on le retrouve chez Gaston, le brocanteur.
— Oh non, il s’agit d’une sorte de vitrine dans laquelle les gens déposent des ouvrages pour que d’autres les empruntent à leur tour.
— Boudu, ça y est ! Prenez la rue Saint-Jacques et sortez par le porche, là-bas. À côté des terrains de pétanque, vous trouverez une ancienne cabine téléphonique. Vous ne pouvez pas la louper. La municipalité a installé une structure en bois rouge au-dessus, pour représenter un rempart et donner à la cabine un style plus médiéval.
— Super, merci !
Le serveur s’éloigne tandis que je relève mes manches.Si lorsque je suis partie, il faisait frais, le soleil de 10 heures me réchauffe.
Je sirote mon café en admirant le spectacle de la place. Un pigeon, juché sur le faîte d’une maison, semble assister lui aussi aux va-et-vient des badauds. Des touristes, l’appareil photo en bandoulière ou le téléphone brandi en l’air, s’extasient sur la beauté du cadre. Un groupe d’enfants grimpe en courant les marches d’une estrade en pierre sur laquelle d’anciennes mesures à grains sont exposées. Attablé près de moi, un homme au béret jaune fluo s’exprime avec emphase sur les pessimistes qu’il associe à des fleurs poussant à l’envers. Il conseille à ses interlocuteurs de relire Les Amants de Pise, et je note le titre dans un coin de mon esprit. Écouter ou regarder les gens est devenu une sorte de hobby.
J’ai passé des années la tête dans le guidon, à plus me préoccuper de réussir dans la vie que de la vivre pleinement. Et puis le destin m’a percutée de plein fouet, m’obligeant à m’arrêter pour observer le paysage derrière moi, et à prendre en main ce guidon, au sens propre. Depuis, je savoure les pauses autant que l’action. Ce n’était peut-être pas la meilleure solution, mais en existe-t-il une bonne ? Quoi qu’il en soit, c’était la seule chose à faire pour ne pas me noyer. Et jusqu’à présent, c’est plutôt réussi.
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