Le sourire aux livres

Kafka Cynthia · Chapitre 23 sur 53

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Le sourire aux livres

Chapitre 21 Solène

21

 

Solène

 

Je n’ai pas besoin de chercher longtemps avant de trouver Alexia. La pizzeria n’est qu’à une cinquantaine de mètres de la place qui accueille la boîte à livres et le banc sur lequel je l’ai vue faire de l’origami. Et effectivement, l’adolescente est assise, pliant une feuille qu’elle vient de déchirer, le nez rouge et les yeux remplis de tristesse.

Je m’installe à côté d’elle, attrape entre mes doigts un oiseau de papier.

— J’aime beaucoup le fait d’utiliser des pages de livres pour concevoir des animaux. C’est comme si tu donnais à des personnages enfermés la liberté de s’envoler.

Ses mains arrêtent leur mouvement. Elle essuie ses yeux avec la manche de son sweat, renifle. Elle reprend ensuite ses pliages, comme si je ne lui avais pas adressé la parole.

J’ai vécu une adolescence facile. Je n’ai pas traversé de complication majeure, je me suis laissé porter par le courant, j’ai étudié tout en profitant. Finalement, ma crise d’adolescence, je l’ai commencée à trente-quatre ans, en m’engageant dans ce projet un peu fou. Je ne connais pas l’histoire d’Alexia, mais j’ai bien compris que le fait de vivre à Monpazier avec Greg et Ida est assez récent. Je ne veux pas la vérité à tout prix, ne solliciterai aucun éclaircissement, ni à elle ni à son père. J’estime que quel que soit notre âge, si on a besoin d’un jardin secret et de temps pour se confier, il convient de le respecter.

D’un geste sec et précis, j’arrache une page du livre posé entre nous sur le banc.

— Je ne me suis jamais essayée à l’origami. Quand je te regarde faire, j’ai l’impression que c’est facile, mais j’imagine que si je tente de fabriquer une grenouille, ça va ressembler à un escargot écrabouillé, non ?

Un petit bruit sort de sa bouche, comme un rire étouffé.

— Tu veux apprendre à faire une grenouille ?

— Plutôt un papillon, en fait. Je trouve ça plus joli, plus poétique. La grenouille saute de nénuphar en nénuphar sans se soucier du point de départ ou d’arrivée. Le papillon, lui, est libre, mais il choisit l’endroit où il désire se poser.

— Pourquoi t’es partie de chez toi ? demande-t-elle tout à coup.

Sa question me prend par surprise. Je ravale ma salive. J’ai menti par omission à tous les gens que j’ai rencontrés.

— J’ai dans l’idée que toi et moi, on défend toutes les deux ardemment notre droit au silence en ce qui concerne certains événements de notre histoire personnelle.

— Oh pardon, j’voulais pas être indiscrète ou quoi, je…

Cette gamine me touche, et je crois qu’en acceptant de me confier, au moins en partie, je peux l’aider aussi. Alors, je la rassure en posant une main sur son épaule.

— J’ai… perdu quelqu’un. Quelqu’un qui comptait beaucoup. — Oh.

Une nouvelle larme brille au coin de ses yeux. Je me dépêche de parler avant de ne plus oser.

— À ce moment-là, je me suis laissé glisser au fond du gouffre. Remonter la pente a été mon Everest. Il a fallu que je remette beaucoup de choses en perspective, d’abord. Une de mes amies, Amélia, une personne très positive et toujours de bon conseil, m’a contrainte à établir une liste d’objectifs. Elle m’a recommandé d’avancer un pas à la fois. Au début, ce n’était pas folichon, me lever et me laver m’apparaissaient déjà comme des efforts démesurés. Et puis, petit à petit, j’ai commencé à reprendre mes marques, et vu que je pouvais avancer sans béquilles, si tu me permets le clin d’œil, j’ai abordé la liste différemment.

— Je suis désolée, lâche Alex.

— Ne le sois pas. Aucune existence n’est lisse, chacun affronte des épreuves. Moi, je me suis retrouvée à essayer d’avancer pour moi, mais aussi pour deux. Pour élaborer cette liste dont je viens de te parler, mon amie Amélia, qui a un rapport particulier avec la mort dans la mesure où elle travaille en soins palliatifs, m’a demandé ce que je ferais s’il ne me restait qu’un mois, ou un an à vivre. J’ai spontanément mentionné ce tour de France à vélo. Comme si c’était l’idée de ma vie.

— Ce n’était pas le cas ?

— Oh non, loin de là ! C’était vraiment le truc le plus improbable, complètement aux antipodes de mon quotidien. Ce n’était même pas mon idée, au départ. Pourtant, je lui ai assuré que si le temps m’était compté, ce serait ça que je ferais.

— Et du coup, comment t’es-tu lancée ? J’veux dire, comment une vague idée devient un projet ?

— En arrêtant de réfléchir pour foncer, pour découvrir ce que la vie avait à m’offrir.

Alexia, le regard perdu, porte la main à sa gorge. Les secondes s’égrènent, silencieuses. J’ai l’impression qu’elle va à nouveau se refermer sur elle-même, lorsqu’elle demande :

— Tu crois que le bonheur peut effacer le malheur ?

Je souris en me rappelant une citation que j’ai notée sur un galet il y a peu de temps.

— Un proverbe dit que le malheur peut être un pont vers le bonheur.

— Mouais, pas sûre que celui qui a sorti ça ait connu le malheur.

Sa mine défaite me laisse deviner que l’adolescente en bave. Je ne sais pas ce qu’elle a traversé, mais elle se replie dans l’ombre, et j’aimerais réussir à l’attirer vers la lumière.

— Moi, je considère que cela peut surtout aider à apprécier son quotidien, aussi imparfait et chaotique soit-il. À cultiver le bonheur et à sourire à la vie. Être heureux, ce n’est pas évident. Se lever chaque matin de bonne humeur et la conserver toute la journée… c’est un combat de chaque instant. Il serait plus facile d’abandonner sans engager de bras de fer. Mais si je me lance dans l’arène chaque jour, c’est parce que le bonheur appelle le bonheur. Qu’un sourire offert, c’est souvent un sourire rendu. Et parfois, même un caillou suffit.

— Un caillou ?

Devant l’air interrogateur de l’adolescente, je sors de ma poche un galet coloré.

— Je suis nulle en origami, mais moi aussi, j’aime bien créer du joli. Je dessine sur des galets, des bouts de papier, des Post-it. J’ajoute un message qui fait du bien, et je sème mes cailloux ou mes papiers comme le Petit Poucet, un peu partout où je passe.

Alex s’empare du caillou que je lui tends, regarde le papillon que j’y ai dessiné. Je la sens déroutée. Je poursuis mon explication :

— Derrière, un message est inscrit. Un peu comme dans les gâteaux surprise des restaurants chinois, sauf qu’on n’a pas à avaler un truc au goût de carton pour lire le mot.

Elle le retourne.

— « Un long voyage commence forcément par un premier pas », lit-elle à voix basse.

— C’est à toi de l’interpréter selon la manière dont il résonne en toi.

— Tu devrais en faire un pour que mon père prenne confiance en lui, dit-elle faiblement.

— Tu as raison, il faudrait l’aider à assumer ses décisions. J’ai déjà une petite idée pour la citation. Tu peux garder celui-là, si tu veux. J’en ai un autre dans mon sac, je vais le déposer dans la boîte aux livres. Celui que j’ai laissé mardi a été adopté.

— C’est cool que tu restes, déclare Alexia. Je vais avoir le temps de t’apprendre à faire des papillons.

Et je sens que sa promesse est un premier pas sur le pont qui mène au bonheur.

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