Le sourire aux livres

Kafka Cynthia · Chapitre 50 sur 53

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Le sourire aux livres

Chapitre 48 Alexia

48

 

Alexia

 

Deux mois plus tard

 

Des pas se faufilent devant la porte de ma chambre. Même pendant les vacances, Ida s’amuse à me réveiller chaque matin avec sa chanson qui reste dans le crâne toute la journée. Je rabats la couette sur moi en l’agrippant fermement pour qu’elle ne me l’arrache pas. Sa passion pour l’aération me fait flipper.

Pourtant, ce matin, la porte ne s’ouvre pas. Le silence remplace mon « debout les gars » quotidien. Je dresse l’oreille. Rien. Je risque un œil par-dessus ma couette. Personne. Je scrute mon téléphone. Aucune notification.

Il y a des dates qui font plus mal que d’autres, et celle-ci figure tout en haut de la liste. Aujourd’hui, j’ai quinze ans. Comment cette journée aurait-elle débuté, dans une vie sans accident ? Je sais qu’il faut aller de l’avant, ne pas tout voir avec des « et si », mais mon cerveau, lui, n’a pas encore compris.

Il y aurait eu des embrassades, des dessins, des ballons, un resto, un gros gâteau que les jumeaux auraient choisi exprès pour moi, forcément au chocolat. Il y aurait eu une chanson fredonnée de leurs petites voix qui me pétaient les tympans, mais qui me manquent tellement. Il y aurait eu plein de photos floues de l’instant où j’aurais soufflé mes quinze bougies en essayant de tout éteindre d’un coup pour que mon vœu se réalise. Désormais, dans les flammes des bougies, c’est leur absence qui brillera le plus fort. Dans quelques années, peut-être que je n’arriverai même plus à imaginer comment ce serait avec eux à force de faire sans.

Je m’étire, ramasse Martin qui s’est échappé sur le parquet pendant la nuit, le serre dans mes bras. Les sifflements joyeux des oiseaux agressent mon humeur morose. Aucun bruit ne provient de la caravane, aucun coup de marteau de l’atelier. Ils ont bien choisi leur jour pour se barrer et me laisser tranquille. J’enfile un sweat, descends les escaliers. Le vide répond à mes appels.

Dans la cuisine, la table du petit déjeuner est débarrassée. Je sors un verre, m’approche du frigo pour attraper le jus d’orange. Un message de Greg sur l’ardoise-liste de courses me saute aux yeux : « Si on me cherche, je suis à l’étang. »

Le brouillard de tristesse qui encombre mon esprit se charge de colère.

Tu m’étonnes que je le cherche, ouais.

Habituellement, ils sont tous là à me harceler de questions dès le réveil, à s’inquiéter de mon programme de la journée ou à blinder mon emploi du temps de tâches reloues. Et ce matin, quand leur présence allègerait le manque, y a plus personne.

Je bois mon jus d’orange d’un trait, laisse le verre traîner sur la table, sors dans la cour.

Penser à leurs têtes désolées quand ils vont se rendre compte qu’ils ont oublié mon anniversaire ne me console même pas. J’ai presque envie de rien dire et d’attendre demain.

Ce serait bien fait pour eux et ça me donnerait une raison de faire la gueule.

Près de l’étang, je remarque un escalier en colimaçon qui enlace le tronc.

Je ne me suis pas préoccupée de l’avancée des cabanes. Pendant que j’avais mon plâtre, Tristan m’a pas mal rendu visite. Manon aussi, on commence à bien s’entendre, elle et moi. Comme on fait toutes les deux la gueule à Jennifer, forcément, ça crée des liens. J’ai pas mal chillé devant des séries, fait de l’origami et bouquiné. Depuis le début des grandes vacances, Ida me traîne pour visiter des châteaux. Mais dans l’enceinte même du parc, je ne me suis pas aventurée plus loin que le kiosque fabriqué par Greg. C’est une espèce d’immense boîte à livres dans laquelle on peut s’installer pour bouquiner au calme. Il l’a baptisée Le Sourire aux livres, sous l’insistance d’Ida.

Je scrute les alentours, mais mon daron n’est pas dans le coin. Pourtant, sur la première marche de l’escalier, un détail attire mon attention. C’est un des galets peints par Solène. Un papillon y est dessiné. Je le retourne, et lis l’inscription : « Le bonheur est en haut de l’escalier. »

Curieuse, je grimpe, entends un bruissement.

N’ayant pas particulièrement envie de me retrouver face à une bestiole, j’entame un demi-tour, lorsque je détecte un rire étouffé. Je finis de monter les marches, intriguée.

Sur la plateforme, Ida, Greg et Solène m’attendent. En me voyant apparaître, ils gesticulent de gauche à droite, comme de jeunes arbres agités par le vent. Dans sa main, mon daron tient une chocolatine (c’est lui qui me force à la nommer ainsi, pour l’appartenance culturelle ou une connerie du genre) surmontée d’une bougie.

— Joyeux anniiiiiversaire, Alex, joyeux anniversaire !

Ils chantent de tous leurs poumons, on dirait un groupe de vieux bourrés à une fête de village.

Pourtant, ça me file la chair de poule.

— Fais un vœu, et souffle, m’ordonne mon daron.

Ida, le téléphone au bout du bras, me filme.

Je ferme les yeux. Maman, Laurent, Paul et Gabriel s’incrustent dans mon vœu, comme s’ils partageaient ce moment avec moi.

Je réouvre les yeux en entendant les applaudissements.

Greg se décale sur le côté, et je découvre un panneau sur la porte de la cabane. Mon prénom est gravé dessus.

Émue, je murmure :

— La cabane porte mon nom ?

— Oui, répond Greg, les yeux humides. C’est ta cabane. Celle dans laquelle tu pourras te retirer quand on te fera chier, ou inviter tes amis… C’est la tienne.

Je comprends tous les mots, pourtant j’ai du mal à réaliser. Ma cabane ? C’est carrément hallucinant. Je suis sonnée.

— Hey, c’est pas moi qui devais faire la déco ?

Parfois, quand je ressens des trucs bien trop forts, je suis pas capable de remercier, je dis n’importe quoi. Peut-être que c’est pour sauver les apparences.

— Si, c’est vrai, se marre Greg en me désignant l’entrée. Entre…

Je pousse la porte et cette fois, je ne peux plus retenir mes larmes. Cette cabane, c’est moi. Des coussins et des plaids à poils longs sont disposés dans tous les recoins. Même le tapis sous le lit est doux. Un bureau en bois clair et une chaise de bureau au dossier en forme de coquillage sont installés dans un recoin. Un hamac est accroché entre deux poutres. Clou du spectacle, des dizaines de papillons en origami de toutes les couleurs descendent du plafond aux poutres apparentes, attachées le long de fils invisibles. Ils semblent voler au milieu des arcs-en-ciel créés par les attrape-soleil en forme de gouttes d’eau dispersés un peu partout. Je m’y sens aussitôt comme dans un cocon.

— On l’a aménagée en suivant scrupuleusement tes idées, s’enthousiasme mon père. Du pastel, du bois clair, des papillons et des diamants qui attrapent le soleil. Ça te plaît ?

Pour toute réponse, je me précipite dans ses bras. J’aimerais lui dire que je l’aime, mais les mots ont encore du mal à sortir. C’est trop tôt. Pourtant, j’en suis sûre : je le pense si fort qu’un jour, ça viendra.

Lui aussi est embarrassé. On ressemble au renard et au Petit Prince, on a encore besoin de s’apprivoiser.

Je saute sur le lit, et détaille chaque élément de la décoration.

— Je veux passer la journée ici !

— Si tu veux, rit Greg, mais avant, va voir la salle de bains.

— Y a une salle de bains ? Punaise, t’as grave assuré !

J’arrive toujours pas à m’ancrer dans la réalité. J’ai une cabane rien que pour moi. Mon père me fait enfin confiance. Je me dirige vers la salle de bains, fais coulisser la porte, et comme un diable qui jaillit de sa boîte, une folle furieuse me saute dans les bras.

— Lorelei !

— Hello ma Choups ! T’espérais quand même pas passer ta journée d’anniversaire sans la plus bonne de tes copines ?

Je pleure et je ris en même temps. Mon cerveau est tellement paumé qu’il ne sait plus quelle case choisir sur la grande roue des émotions.

— Mais… Comment ? Depuis quand ?

— C’est ton père qui a tout géré. Je suis arrivée hier soir à Bergerac, Ida m’a séquestrée dans sa caravane pour que tu ne puisses pas m’apercevoir. Et maintenant, je suis avec toi… pour un mois ! Alors, qui va vivre les meilleures vacances de sa life ?

Ils m’encerclent tous les quatre, dans une sorte de câlin collectif qui pourrait être malaisant mais qui me fait du bien. Ma nouvelle famille. Celle qui ne remplacera jamais Maman, Laurent, Gaby et Paulot, mais qui sera à mes côtés pour m’aider à cicatriser les plaies, à adoucir l’absence.

— Bon, on redescend ? Y a un autre cadeau en bas, nous annonce Greg.

J’ai du mal à comprendre comment ce mec qui vivait si seul peut être aussi bon pour préparer des surprises.

On retourne vers la maison en criant pour réussir à se faire entendre. Greg m’emmène jusqu’à l’atelier, où m’attend un vélo neuf. Le mien, rien qu’à moi.

Je me dis que cette journée ne pourrait pas être plus parfaite, mais finalement, j’ai dû sauver des bébés pandas dans une autre vie, parce qu’à midi, la cour se remplit de gens venus pour faire la fête. Parmi eux, il y a Tristan, Manon, et même Arthur et Tom.

— Tu m’avais pas prévenue que le grand était aussi canon, souffle Lorelei en désignant Tom de l’index. Cachottière, va ! Il est célib’ ?

Je sens que ces vacances vont être mouvementées.

— Tu m’excuses, je t’ai pas ramené de fleurs, me chuchote Tristan à l’oreille, en me tendant un gros carton.

Je l’ouvre et découvre un kit pour regarder les étoiles depuis la barque sur l’étang : un gros plaid et un coussin, une guirlande lumineuse, et même un pot de barbe à papa.

La journée se poursuit, lumineuse. Il y a des gens partout, des amis de Greg, son ancien patron, le patron de la pizzeria avec sa femme, qui a connu ma mère, et Léandre le 6e B.

Ça ressemble à un happy end, mais pour moi, c’est surtout le début d’une autre vie. Pas mieux, pas pire. Différente.

Sans avertir, la tristesse remplace la joie, et je ressens le besoin de couper avec tout ce vacarme. Je me dirige vers Le Sourire aux livres, m’installe sur les coussins, attrape un bouquin et arrache une page.

 

Un quart d’heure plus tard, mon père me rejoint.

— Je t’ai vue t’éloigner, j’ai supposé que tu avais besoin de calme, mais je voulais quand même vérifier que tout allait bien, dit-il en se posant à côté de moi.

— T’inquiète, ça va.

— Moi aussi, j’ai souvent besoin de silence au milieu du tumulte.

Nous laissons les ronrons de la fête nous parvenir, sans rien dire. Nous n’avons pas besoin de parler. Pourtant, au bout de quelques minutes, je lui confie :

— Avant, je croyais que carpe diem, c’était le nom d’une carpe.

Il pouffe de rire.

— Tu veux une carpe de compagnie ?

Je tire la langue, dégoûtée. Il serait capable de m’en offrir une à mon prochain anniversaire.

— Je vais pouvoir m’en passer !

Je ris, avant de reprendre sérieusement :

— Ensuite, après l’accident, j’ai cru que carpe diem, c’était de la merde, un truc pour donner de l’espoir mais qui n’était qu’une illusion.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je crois que c’est ce qu’il faut se répéter chaque matin. Comme Solène. Vivre chaque jour comme si c’était le dernier.

— Tu as raison, même si certains jours, c’est plus compliqué.

— Tu crois que Solène va rester ?

Mon père pose une main affectueuse sur mon épaule.

— Elle repart la semaine prochaine. Tu sais, elle a construit sa vie ailleurs. Elle a un appart, du travail, des amis. Qu’est-ce qu’une avocate ferait dans un parc de cabanes ? Quand on aime beaucoup quelqu’un, il faut savoir ne pas le retenir.

Je conçois l’idée, pourtant, imaginer son départ me fait flipper. J’aimerais qu’on puisse la garder avec nous.

— Oui, mais… s’il ne lui restait que trois mois à vivre ?

— On ne peut pas toujours réfléchir ainsi. Parfois, on a besoin d’une parenthèse lorsque la vie est trop dure… En revanche, une fois que la plaie a cicatrisé, on doit aller de l’avant. Comme Ida, comme toi.

Je hoche la tête. Je me lève, souris à mon père qui, malgré ses propos rassurants, doit quand même en avoir gros sur le cœur.

— Allez, la fête n’attend pas ! Carpe diem !

 

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