Le temps Cyclothymique
Prologue
Le soleil se leva sur Syrtis major. C’était une petite boule d’un blanc étincelant qui était restée longtemps cachée derrière une chaîne de collines tassées au bout de la plaine, loin à l’est. Maintenant, sa lumière crue envahissait la capsule. Foster R. Springsten masqua les deux fenêtres carrées qui faisaient face à l’astre du jour. De l’autre côté de la cabine, la plaine s’étendait à l’infini, grise et ocre.
Le cosmonaute fit trois pas dans la cellule. Il n’aurait pu faire plus, tant l’espace était réduit à l’intérieur du module martien I want. Allongé dans son fauteuil, Ernest C. Mackenzie dormait encore. Le lieutenant-colonel Springsten contempla un moment, à travers la visière baissée du casque, le visage de son compagnon, qui respirait paisiblement dans son sommeil. Puis il le secoua par l’épaule. Le commandant Mackenzie sortit immédiatement du sommeil. Ses yeux bleus s’ouvrirent, il se leva, fit jouer la visière de son casque, stoppa son arrivée d’air individuelle.
— Tu m’apportes mon petit déjeuner ? grogna-t-il.
— Tout juste ! fit Springsten.
D’un casier autochauffant, le lieutenant-colonel sortit deux rations enveloppées dans du plastique, en tendit une à son coéquipier.
Les deux hommes mâchèrent en silence la barre tiède de céréales aux protéines. Puis Springsten appela la capsule Apollo XXX, qui orbitait autour de Mars.
Le commandant William H. Reagan répondit aussitôt.
— Ça va, la planète rouge ?… fit sa voix rocailleuse dans le circuit d’audition.
— Pas de mauvais esprit ! coupa Springsten d’un ton faussement sévère. Nous allons sortir.
— Bonne initiative…, lança le pilote, dont l’engin, invisible du sol, tournait depuis trente-deux heures à soixante kilomètres au-dessus du sol martien. J’espère que le comité d’accueil vous attend, avec les tentacules chargés de fleurs…
— Exactement ! repartit le lieutenant-colonel avec bonne humeur. Je les vois par le hublot. Ils ont même amené des filles…
La conversation se poursuivit sur le même ton pendant deux ou trois répliques encore. C’était bon de plaisanter, lorsqu’on venait de naviguer pendant six mois dans l’espace, lorsqu’on était à cinquante-six millions de kilomètres de chez soi, et qu’il faudrait attendre encore onze mois avant de regagner le bercail, à cause de cette fichue non-coïncidence des orbites, qui faisait que maintenant Mars s’éloignait de la Terre à une vitesse vertigineuse !
Mais en réalité, l’expédition avait été minutieusement programmée, aucun détail n’avait été laissé au hasard : la vie de trois hommes en dépendait et, accessoirement, la réussite de l’expédition Apollo XXX, premier engin habité envoyé vers Mars, et parti de la Terre le 12 octobre 2003.
Le module indépendant I want s’était détaché de la fusée porteuse douze heures auparavant. Il avait atterri sur la ligne exacte de l’équateur martien, au nord-est de cette étendue désertique nommée Syrtis major, qui avait peut-être été, il y a bien longtemps, une mer. L’endroit avait été choisi parce qu’il se trouvait sur l’équateur : les cosmonautes auraient droit aux maximum de luminosité, et au maximum de chaleur. Sur Mars, ce n’était pas superflu… bien qu’il ne fût pas question pour les deux explorateurs, qui devaient séjourner dix jours sur la planète, de quitter une seule minute leur scaphandre chauffant ou de tenter de respirer l’air extrêmement ténu qui enrobait ce monde mort d’une mince enveloppe.
— Je coupe, fit le lieutenant-colonel. Nous allons passer dans le sas.
— Relayez l’écoute sur vos scaphandres, fit la voix étrangement proche de Reagan. Vous aurez droit au message du Président dès que vous aurez mis le pied sur le sol.
— C’est vrai…, murmura Springsten.
Il manœuvra l’ouverture du sas, s’y engouffra.
— Tu oublies le drapeau, fit dans son dos la voix de son compagnon.
— Juste !… Les caméras sont en marche ?
— La un et la trois tournent déjà. La deux ne fonctionne pas.
— Tant pis ! Allez, on y va ! dit Springsten en saisissant le petit fanion enroulé sur son mât.
Les deux hommes se retrouvèrent enfermés dans le sas, puis la porte vers l’extérieur s’ouvrit. L’air s’échappa en sifflant dans l’atmosphère raréfiée.
Il y avait quatre marches à descendre pour toucher le sol martien. Quatre marches… et l’homme poserait le pied pour la première fois sur un monde véritablement étranger. La Lune… ce n’était que la banlieue !
Le lieutenant-colonel Springsten posa ses lourdes bottes sur Mars, fit trois pas en avant. Le sol était dur sous ses pieds, uniforme dans son austérité. Les bottes ne laissaient pas de traces en le foulant. Il faisait froid, environ trente degrés en dessous de zéro, mais il n’y avait aucune trace de gel, car il n’y avait aucune trace d’eau dans le sol. Plus tard dans la journée, la température remonterait jusqu’à avoisiner zéro centigrade. Mais c’était un record pour la planète, car on était sur l’équateur, et c’était l’été martien.
Le commandant Mackenzie vint à la hauteur de Springsten. Et juste à ce moment, une voix résonna dans leurs écouteurs. Instinctivement, les deux cosmonautes se mirent au garde-à-vous.
« Le Président des États-Unis vous parle…, disait la voix. Mais c’est aussi, par ma bouche, le peuple américain tout en entier, et au-delà, le peuple de la Terre, qui vous parle, pour vous signifier toute l’admiration que suscite votre exploit. Vous êtes les premiers hommes à toucher le sol de la planète Mars, vous êtes les conquérants d’une nouvelle frontière que la Terre va chercher par-delà les planètes et, demain, par-delà les étoiles.
« Puisse cette conquête être pacifique. C’est le vœu que je formule, le plus cher qui soit à mon cœur.
« Recevez en mon nom, mais aussi au nom de quatre milliards d’hommes et de femmes qui ont en ce moment les yeux tournés vers l’espace, mes salutations fraternelles et mon espoir de voir cette mission s’achever avec le même succès qu’elle a commencé. »
La voix se tut. Les deux cosmonautes se secouèrent, Springsten commença à se débattre avec les fils de nylon qui maintenaient le drapeau étoilé enroulé sur son mât d’aluminium. En réalité, le Président n’avait pas parlé en direct. La Terre était trop loin de Mars pour qu’on pût coordonner exactement le moment du discours et celui où les deux hommes poseraient le pied sur la planète. Il avait été enregistré trois jours auparavant, alors que le dernier étage d’Apollo XXX voguait encore vers Mars dans le noir de l’espace. Les trois cosmonautes l’avaient déjà écouté, mais il y avait un rituel qu’il fallait conserver, pour les millions, les milliards d’êtres humains qui, là-bas, sur la Terre lointaine, se recueillaient devant l’événement.
Springsten avait réussi à dérouler le drapeau étoilé. Il le planta dans la terre dure de Mars, cette terre qui ne paraissait pas faite d’humus, mais de roc broyé et tassé par le temps, par le froid…
Face aux caméras du module, les deux hommes se mirent une fois de plus au garde-à-vous. Le module les regardait de ses gros yeux rectangulaires. Perché sur six pattes grêles terminées par des sabots de métal poli, il ressemblait à un insecte féroce et géant, un véritable Martien de science-fiction. Mais c’était bien le seul Martien de Mars !
Springsten lâcha l’extrémité du drapeau, qu’il avait tenu pour que celui-ci fut raide et se présente bien face aux caméras. Le morceau de tissu retomba, et bientôt il fut étincelant d’une très mince pellicule de glace. C’était les résidus d’humidité de l’air terrestre, dont le drapeau contenait dans les mailles de son étoffe quelques molécules, qui avaient été frappées par le froid de Mars.
Puis Springsten et Mackenzie s’éloignèrent du module d’une dizaine de mètres. Derrière eux, les deux caméras de l’insecte de métal filmaient gravement ces premiers pas de l’homme sur une planète étrangère.
* *
*
Le premier jour, ils firent cinquante mètres. Le second, deux cents. Le troisième, cinq cents.
Mais Mars était toujours pareil, toujours ce monde froid et monotone qui étendait à perte de vue ses étendues désolées de roc concassé, sous un ciel bleu sombre où le soleil brillait intensément, mais où les étoiles aussi étaient présentes en plein jour, à quelques degrés de la couronne solaire.
— C’est exactement comme la Lune… avait dit, désabusé, le lieutenant-colonel Springsten en terminant un de ses messages quotidiens à la Terre.
Springsten, comme Mackenzie, connaissait bien la Lune pour y avoir subi un sévère entraînement. Sur Mars, ils retrouvaient la même impression de solitude absolue, le même relent de monde mort. Mort ?… ou qui n’avait jamais connu la vie ?
Le sol était grêlé de cratères, exactement comme celui de la Lune. Étaient-ce des traces d’impacts de météorites ? Des bouleversements dus à une activité volcanique éteinte depuis longtemps ? On finirait bien par le savoir…
Les appareils automatiques analysaient tout ce qu’il était possible d’analyser, l’air, le sol, les radiations cosmiques, et les données ainsi s’accumulaient, comme les différentes pièces d’un jeu de patience.
Le cinquième jour, Springsten et Mackenzie assemblèrent « la tortue », qui était une petite unité mobile d’exploration, qui avançait sur un coussin d’air pulsé par un moteur électrique, et dont les éléments provenaient de pièces polyvalentes du module lui-même.
Les deux cosmonautes s’écartèrent ainsi de leur capsule partiellement démontée d’un kilomètre, de deux, de cinq…
Le septième jour, ils trouvèrent les premières traces d’une cité détruite.
* *
*
C’était à douze kilomètres du point d’atterrissage, vers le nord, là où la plaine de Syrtis major venait buter sur ce qui avait été autrefois, soit des collines, soit, simplement, le rivage de la mer asséchée. Au cours d’une fouille de routine (ce que les cosmonautes appelaient les « puits »), Springsten et Mackenzie découvrirent, enfoui à deux mètres sous la surface du sol, un fragment de pierre dont une arête représentait très nettement le poli d’un travail intelligent. Et, plus important encore, la pierre contenait un infime fragment de métal – un métal qui, cela se révéla aux analyses, n’était pas du minerai brut, mais un alliage travaillé…
Il ne fallait pas se livrer à des conclusions trop hâtives, d’autant que, le huitième comme le neuvième jour, les sondages superficiels ne relevèrent rien. Et ils partaient le lendemain…
Cependant, ce qu’on ne découvre pas lorsqu’on a le nez dessus peut fort bien se dévoiler alors que l’observateur prend du champ. Springsten avait demandé à Reagan de prendre des photos de la région de Syrtis major où ils avaient fait leur découverte. Le commandant dut dévier légèrement de son orbite pour survoler la région indiquée, et il mitrailla le sol avec une caméra électronique qui, de l’altitude où elle opérait, pouvait photographier des objets de 20 centimètres de long.
Cependant, ce n’était pas les détails qui intéressaient Springsten, mais bien les ensembles. Les milliers de photos prises par Apollo XXX furent relayées, codées, vers la Terre, et ni Reagan ni les deux explorateurs martiens n’en virent les résultats. On leur en communiqua pourtant la teneur : les clichés présentaient très clairement des figures géométriques, qui pouvaient bien être le tracé d’une très ancienne ville maintenant fondue dans le relief, mais présente quand même dans la composition minéralogique du sol.
L’information était tellement sensationnelle qu’elle ne fut pas diffusée sur la Terre. Il fallait être prudent, attendre des analyses plus complètes, voire d’autres expéditions. Jadis, on avait cru voir des canaux sur Mars, alors qu’ils n’avaient d’existence que par accumulation d’observations fausses ou imprécises.
Mais dans l’esprit des trois cosmonautes, en tout cas, la certitude que Mars avait été habitée ne faisait aucun doute. Plusieurs autres échantillons du sol furent collectés, mais ce n’est que le dixième jour, quelques heures avant que le module I want ne s’arrache à Mars, que les cosmonautes firent leur seconde découverte.
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La tortue s’était éloignée du module de vingt kilomètres, distance maximum d’exploration permise. Il était midi – heure martienne, et la luminosité était donc optimale. À midi, il fait beaucoup plus clair sur Mars que sur la Terre, à cause de la ténuité de l’atmosphère qui compense largement l’éloignement plus grand de l’astre solaire. Une double coque de verre bleutée protégeait les explorateurs de la lumière ardente qui les eût, autrement, aveuglés. Le module allait faire demi-tour, lorsque Mackenzie aperçut, au loin, quelque chose qui brillait d’un vif éclat. Il montra l’étincelle fixe à Springsten.
— Regarde ! fit-il. Ça brille comme une étoile…
— Oui ; mais ça doit être une roche, ou peut-être un bout de ferraille qui accroche le soleil…
— Allons voir…, dit Mackenzie en manœuvrant la commande unique et multidirectionnelle de la tortue.
— Non, fit Springsten après avoir jeté un coup d’œil sur les deux chronomètres qui, à son poignet, décomptaient l’heure terrestre et l’heure martienne. On a déjà assez de cailloux comme ça. Et puis il est temps de rentrer…
À cet instant suspendu de l’histoire de l’exploration de Mars, deux fils divergents plongeaient dans le futur : si Mackenzie avait obéi, les savants de la Terre n’auraient eu qu’une énigme à se mettre sous la dent au retour de l’expédition… Mais Mackenzie tenait à son idée. Il haussa les épaules, mit le cap sur l’objet brillait, défiant le bon sens… et le sens tout court de la hiérarchie. Aussi les savants eurent-ils droit, en même temps, à deux énigmes.
Springsten laissa faire son subordonné, et on peut mettre également à son crédit la découverte étonnante qui suivit.
Car à mesure que la tortue glissait sur son coussin d’air vers le point brillant, d’autres points apparaissaient, semés sur la surface plate du sol érodé. L’engin stoppa auprès d’un des objets nimbés de lumière, et les deux hommes sautèrent sur le sol.
Mackenzie prit avec précaution la parcelle qui avait rayonné la lumière avec autant d’intensité. C’était un petit triangle de métal extrêmement poli, qui mesurait environ dix centimètres sur sa face la plus longue. Le métal était argenté, et ne présentait aucune trace d’usure. Cependant, il était évident que ce n’était qu’une partie d’un objet usiné de plus grande dimension, qui avait été brisé par un choc d’une extrême violence : les trois bords du triangle présentaient une arête brute cisaillée de manière caractéristique.
Les deux cosmonautes ramassèrent une dizaine de débris semblables. Il semblait bien que cette portion de terrain en fût parsemée, mais le premier objet était de beaucoup le plus gros, ce qui expliquait qu’il avait attiré l’attention des deux hommes par un éclat plus vif. Mais le reste des débris brillaient comme de menues pépites sur la terre ocrée.
Springsten et Mackenzie rapportèrent leurs trophées au module, et les particules de métal brillant furent insérées dans des containers spéciaux, au côté des autres étuis qui renfermaient les échantillons du sol et les matériaux prélevés dans ce qu’on soupçonnait être des ruines.
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La double énigme (mais c’était en réalité les deux facettes d’un problème unique) fut ainsi posée aux sommités scientifiques de la Terre après le retour d’Apollo XXX :
Pourquoi, à côté de ruines qui dataient approximativement de sept millions huit cent mille à huit millions d’années terrestres, avait-on découvert des parcelles métalliques (d’un alliage inconnu sur Terre, et très résistant) qui avaient au maximum cinq mille ans d’âge ?
Il eût fallu remonter dans le passé pour répondre à cette question. Mais à défaut, les hypothèses allèrent bon train…