Le temps Cyclothymique

Alphonse Brutsche · Chapitre 2 sur 9

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Le temps Cyclothymique

Chapitre Premier....................................................................................

 

 

Le spatiodrome principal de Nimko bourdonnait. C’était le plus grand, le plus important de Solar. Situé à vingt kilomètres de Soggto, la capitale planétaire, il était aussi au centre des grands axes routiers et fluviaux de la planète. Sa construction était relativement récente : il avait été mis en service 140 ans auparavant, une fois l’unité politique de la planète définitivement assurée, ce qui coïncidait à peu près avec le grand essor spatial qui avait suivi la mise au point du propulseur à gravitons.

Mais ce jour-là, le onzième jour du cadran du Guerrier de l’an 1 2 7 1 3, l’activité qui régnait sur le spatiodrome avait quelque chose de tendu, de précipité. Les signaux optiques qui crépitaient au sommet des tours de contrôle avaient un rythme précipité : jaune, orange, violet, les couleurs changeaient sans cesse et diffusaient sur la houle des vaisseaux au sol une symphonie heurtée. De nombreux astronefs stationnaient dans le ciel, à la verticale du spatiodrome, soutenus par les invisibles piliers de force des gradients inversés de gravitation. C’était en général des lourds vaisseaux de transport qui ramenaient des planètes du système les métaux et le minerai indispensables à la vie de Solar.

Il leur fallait attendre plusieurs heures parfois avant de trouver un emplacement d’atterrissage. Car les vaisseaux militaires embouteillaient le spatiodrome, et les commandants de bord ne se privaient pas d’invectiver les navigateurs au sol, qui ne dégageaient pas les pistes assez vite. Mais naturellement, les navigateurs n’y pouvaient rien : priorité avait été donnée aux vaisseaux de combat, et c’était un ordre qui venait directement du Cerveau-Directeur. Il n’y avait donc pas à discuter.

En fait, la nervosité des pilotes d’engins civils ne venait pas tant du fait qu’ils avaient à patienter quelques heures en plein ciel, que de la signification réelle qu’impliquait ce bouleversement de la routine. Car la présence des engins militaires que le Cerveau-Directeur avait fait sortir à nouveau des arsenaux secrets était un signe tangible de la tension politique qui régnait sur Solar depuis quelques cadrans. La guerre, qu’on avait cru effacée des motivations solariennes, montrait à nouveau son groin sinistre. Le cadran du Guerrier était bien nommé…

 

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Ennir Torn sortit du sommeil en musique. Le diffuseur placé au-dessus de sa couche venait de faire entendre un doux sifflement aux harmoniques sinueuses, et le jeune Solarien se dressa, tout à fait réveillé, au-dessus de sa couche invisible dont le principe dérivait directement de celui du propulseur à gravitons. Il y avait certainement sur Solar des gens qui dormaient encore dans de vieux lits de matière solide, mais lui, Ennir, se faisait toujours un principe de profiter au maximum des nouvelles techniques et du confort accru qu’elles apportaient.

Il sauta sur le sol rouge de son cylindre d’habitation, s’étira, se dirigea vers le bloc-toilette. La douche d’ondes crépita sur son corps nu, le débarrassant des impuretés qui s’étaient accumulées dans ses pores depuis la veille. Puis il passa sa combinaison de travail : un vêtement blanc brillant, tout d’une pièce, qui lui montait jusqu’au cou, et dont la fermeture magnétique se bouclait automatiquement dans son dos.

C’était un vêtement qui lui convenait parfaitement : Ennir Torn n’était pas de ces jeunes gens coquets qui passent leur temps à essayer de nouveaux costumes pour sacrifier au mythe impératif de la mode. Ensuite, il composa sur son autocuiseur un petit déjeuner léger, qui sortit bientôt fumant de l’alvéole de distribution. Il décida d’aller manger devant une fenêtre, pour profiter de la lumière du jour qui ne devait pas s’être levé depuis bien longtemps. Sur un geste, la polarisation de la fenêtre changea, et en même temps que s’éteignait la lumière artificielle qui avait jailli des murs au moment où Ennir s’éveillait, le soleil fit irruption dans la pièce ronde, éclaboussant les murs rouges.

Le ciel était serein, comme presque toujours. Solar était une planète agréable, mais pauvre en eau et en humidité, et Ennir regrettait parfois les orages brutaux d’Ourn, le monde le plus proche, où le jeune homme avait séjourné plusieurs fois lors de ses années d’apprentissage. Mais chaque chose a un côté positif : sur Solar, il faisait presque toujours beau, mises à part quelques tempêtes de sable en automne et au printemps. Le ciel se couvrait alors de vagues de poussière rousse, mais cela ne durait jamais plus que quelques jours.

Ennir mangea de bon appétit les trois plaques de borm fondantes et délicatement épicées, puis, seulement, il alla voir quels ordres étaient arrivés sur le planifieur. IL tira le ruban de papier qui dépassait de la petite boîte carrée qui était fixée sur la paroi cylindrique de la maison, et lut. Comme d’habitude, il n’y avait que quelques lignes :

— Au capitaine Ennir Torn —

— pilote de première catégorie —

— navigation industrielle planifiée —

— période de service : cadran du Guerrier —

Ordre : Se rendre sur P. 3 de Vuimor – base d’Emenistrat – pour y prendre livraison d’une cargaison de virium.

Modalités : Équipe avec le capitaine-pilote Zinrat Rolon.

Escorteurs : Lieutenant-pilote Algar Worom et lieutenant-pilote Bénit Sultra.

Départ : Spatiodrome de Nimko, Aire 63-Nord, Piste 28.

Rendez-vous e e e : 4 heure – Décollage prévu : 4 heure, 3

séquente.

Observation particulière : Demander instructions supplémentaires à mon relais particulier de bord, une fois touché Emenistrat.

 

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Les ordres venaient du Cerveau-Directeur, dont les multiples circuits aboutissaient aux résidences de tous les Solariens qui effectuaient un travail d’État. Une fois par cadran, la boîte du planifieur crachait ainsi, à domicile, un petit ruban gris, imprimé, qui notifiait à chaque Solarien remplissant une fonction planifiée, le travail qu’il aurait à faire pendant deux ou trois jours au maximum. Pour Ennir, qui était pilote, la monotonie était de mise : le voyage vers les satellites de ces vastes mondes qu’étaient Narmor ou Vuimor, l’embarquement des minerais précieux qui y étaient extraits, le déchargement près d’une usine… Rien de tout cela n’était bien passionnant ! Mais les périodes de travail étaient si réduites que personne n’aurait songé à se plaindre… Ennir savait, comme tout le monde, que ses ancêtres, à quelques générations d’écart, n’avaient que cinq ou six jours de repos par cadran. Quels progrès avaient été faits, depuis cette époque barbare où le travail forcené régnait en maître absolu sur le quotidien de la vie !… Aussi l’ennui des traversées sidérales sans surprise était-il largement compensé par l’existence de longs jours de repos, pendant lesquels Ennir pouvait se livrer à ses distractions favorites : l’écoute de bandes romanesques, la vision dans les kinétons de projections tridimensionnelles, mais aussi les courses en aquajets sur les rares voies fluviales de Solar encore réservées aux sports individuels.

Ennir Torn glissa le mince ruban gris dans une poche de sa combinaison moulante. Puis, machinalement, il s’observa dans la glace murale fixée non loin de la porte. Son apparence lui parut satisfaisante : sa peau jaune vif respirait la santé et la propreté, ses traits fermes dénotaient la vigueur, et son crâne lisse et luisant formait un dôme qui surmontait harmonieusement son visage glabre. En fait, il était un exemple typique du jeune Solarien de l’an 12 713… Un peu trop typique, peut-être. Ennir savait bien que, à l’image de la plupart des garçons et des filles de son âge, il se laissait glisser sur le courant d’une vie agréable et sans problèmes, et qu’il oubliait un peu trop l’existence, autour de lui, d’une société complexe qui en arrivait ces jours-ci à un point crucial de son existence.

Ces bruits de guerre, par exemple… Bah ! qu’importait. Ennir chassa ces pensées désagréables de son esprit. Il allait partir pour une mission en tout point semblable à quelque douzaines d’autres qu’il avait effectuées sans encombre depuis son intégration dans la Navigation Industrielle Planifiée. En tout point semblable à quelques douzaines d’autres qu’il sous le coup d’une interrogation subite. N’y avait-il pas quelque chose de bizarre, dans la teneur du message qui était sorti quelques instants plus tôt de la fente du planifieur ?

Il sortit le ruban de sa poche, le relut avec attention. Oui, il y avait même plusieurs choses de bizarre – de bizarre, ou d’inhabituel. D’abord, il était fait mention d’un escorteur. C’était une chose qui ne l’avait pas choqué au premier abord, mais maintenant qu’il relisait la phrase, il se rendait tout naturellement compte de l’incongruité de cette précision. Un escorteur ! Et pour quoi faire, Grand Émir ? Les missions vers les planètes extérieures étaient toujours désespérantes de routine, de simples promenades dans un système solaire désert. Pourquoi avait-on besoin cette fois de se faire escorter ?… sinon parce qu’il y avait effectivement de la guerre dans l’air ?

La guerre… qu’est-ce que cela signifiait, VRAIMENT ? Ennir Torn n’aurait pu le dire avec précision. La guerre, ce n’était qu’un concept surnageant des études sur l’histoire antique de Solar, c’était aussi quelques images issues des projections de kinétons. Rien de plus. Rien de tangible… et, en fait, rien d’effrayant.

On disait bien que l’Union Commerciale des Pôles… Mais quoi ? Ennir ne savait pas au juste. Et il se maudit pour la première fois de n’avoir porté que si peu d’attention aux remous politiques de sa propre planète.

Sur le message du Cerveau-Directeur, il y avait encore une autre petite phrase bizarre : Demander instructions supplémentaires à mon relais particulier de bord, une fois touché Emenistrat. Qu’est-ce que cela signifiait ? Prendre une cargaison de virium, ce n’était pas sorcier, tout de même… Mais pourquoi tant s’en faire à l’avance ? Ennir froissa le ruban, le remit dans sa poche. Son insouciance naturelle avait déjà chassé le flot noir des questions sans réponses.

Comme il fixait à sa ceinture sa montre perpétuelle, il sentit un petit choc contre sa jambe. Il se baissa, remonta vers ses yeux, dans sa main large ouverte, un animal mince et sinueux, recouvert d’une fourrure mauve tout ébouriffée. La petite bête s’accrocha de ses huit pattes minuscules à la main qui la tenait, et tendit vers le visage d’Ennir une tête perdue dans un jaillissement de poils mauves, où s’ouvrait tout de même une large bouche vermillon armée d’une langue pointue et frémissante.

— Ma vieille Cézir…, gloussa Ennir. J’avais oublié de te donner à manger. Et dire que j’allais partir ainsi. Décidément, tous ces événements me font perdre la tête…

Il reposa le goulfag (la goulfag, plutôt, car il s’agissait d’une femelle) par terre, et alla retirer de la réserve inépuisable de l’autocuiseur quelques boules brunes et molles à l’odeur peu ragoûtante, sur lesquelles l’animal mauve se précipita en rampant maladroitement sur ses courtes pattes. Amusé, Ennir regarda Cézir engloutir voracement les boulettes, qui étaient un succédané chimique de la chair d’un insecte du désert dont les goulfags étaient friands. Mais il n’y avait plus beaucoup de ces insectes sur Solar, et encore moins de goulfag… Tout s’éteignait.

Mais la montre d’Ennir indiquait vingt séquentes passées la deuxième heure. Il était temps de partir. Il sortit de sa maison cylindrique, dont la porte avait coulissé devant lui ; une courte pelouse d’un joli bleu sombre s’étendait autour du cylindre d’habitation ; les moyens pour l’entretenir étaient coûteux et délicats, mais rien n’était trop bien pour citoyens de Solar.

Le soleil matinal, boule blanche et floue dans le ciel bleu pâle, força Ennir à cligner de ses paupières sans cils. Il descendit les quelques marches, fit quelques pas sur la pelouse en respirant à pleins poumons l’air sec et légèrement parfumé d’arômes mêlés, issus de toutes les plantes qui poussaient dans les jardins du périmètre résidentiel.

Il se sentait paresseux, indolent. Rien ne pressait. Il effleura de la main une rosacée grimpante qui enroulait ses spires fleuries autour d’un tuteur. Le soleil était doux à sa peau jaune. Il y eut un nouveau frôlement contre sa jambe ; Ennir se baissa, secoua la tête. Cézir s’était glissée derrière lui avant que la porte du cylindre ne se referme automatiquement.

— Tu veux venir avec moi, ma vieille ?… murmura-t-il à l’adresse de la tête enfouie dans les poils violets.

Les goulfags étant dépourvus d’organes auditifs, Cézir ne pouvait entendre la voix de son maître ; mais il sembla à Ennir que le museau violet s’abaissait dans un signe d’assentiment. Il haussa les épaules, installa la souple bête serpentine autour de sa taille, et les pattes menues de Cézir s’accrochèrent aux poches et aux replis du tissu brillant.

C’est avec son étrange animal fixé à lui comme une ceinture de fourrure, que le jeune pilote quitta son cylindre d’habitation, sortit de l’enceinte de son petit jardin particulier, se mit à parcourir les allées tranquilles du périmètre résidentiel, où les maisons rondes et trapues, alignées géométriquement selon un plan d’ensemble rigoureux, faisaient des taches de couleurs de toutes les nuances du spectre sur le parterre uniformément bleu outremer des pelouses.

Ennir Torn s’efforçait de ne penser à rien de particulier. Il allait retrouver sa coéquipière habituelle, Zinrat Rolon, une fille sympathique, mais rien de plus pour lui qu’une camarade de travail, qui était d’ailleurs engagée depuis peu avec un technicien du Cerveau. Et puis il y aurait la traversée sans histoire des espaces sidéraux. Quant aux deux escorteurs, les lieutenants… heu… comment s’appelaient-ils, déjà ? Ennir ne se souvenait plus, et ça n’avait pas d’importance – eh bien ce serait peut-être des Solariens avec qui il s’entendrait bien…

Ennir Torn pénétra dans la coque ovoïde d’une romobile rouge vif. Agité de ces réflexions vagues, il était parvenu au parc des véhicules publics du périmètre résidentiel. Presque toutes les romobiles étaient au parking, signe qu’il était encore bien tôt, et que la plupart des voisins d’Ennir étaient encore plongés dans les délices incolores du sommeil. Plus tard, beaucoup de gens sortiraient, viendraient prendre une romobile (il y en avait une par habitant, sur tout Solar), et se dirigeraient vers un centre commercial, ou un centre culturel, ou un centre sportif ou, pour certains, vers un lieu de travail quelconque…

Mais en cet instant où l’aube pointait seulement, les rangées de petits véhicules lisses et multicolores étaient sagement au repos, en ordre, attendant qu’on vienne les rompre.

Ennir se coula dans le siège élastique de la romobile, et prononça distinctement dans un micro :

— Spatiodrome de Nimko, Aire 63-Nord, Piste 28…

Un léger bourdonnement naquit sous ses pieds. Puis, après quelques secondes d’attente, le véhicule en forme d’œuf démarra en souplesse et fila sur sa roue unique entre les alignements de ses sœurs. Bientôt, il avait gagné la route métallique qui s’enfonçait au loin sous le soleil, traversant comme la lame d’une épée le vaste désert ocre qui était l’essentiel de Solar.

Ennir se sentit gagné par une douce somnolence. Il n’avait aucunement besoin de s’occuper de la conduite ou de l’itinéraire. Tout était automatique sur les romobiles, qui puisaient dans les mémoires d’un ordinateur central dépendant du Cerveau, les coordonnées de la course qu’on leur demandait. Celle-ci effectuée, elles regagnaient d’elles-mêmes leur parc d’origine, attendant un autre utilisateur…

Plongé dans un demi-sommeil parcouru de rêves flous, Ennir avait laissé sa main aux quatre doigts longs et minces reposer sur la douce fourrure de Cézir. Plus rien ne l’inquiétait. Il partait pour une mission sans importance…

Il ne pouvait pas se douter que le temps et l’espace allaient se liguer pour l’emporter dans un tourbillon d’où il n’émergerait qu’à la seconde ultime de son existence.

 

* *

*

Zinrat Rolon descendit en quelques foulées le plan incliné qui joignait le sol du spatiodrome au ventre de l’astronef. Elle avait vérifié le graphique de vol sur le tableau de contrôle, n’y avait rien trouvé d’anormal. Elle avait déjà fait plusieurs traversées vers P. 3 de Vuimor, satellite rocheux et désertique de la géante Vuimor à l’anneau étincelant. C’était une mission de routine, et rien n’expliquait encore la présence d’escorteurs, ni cette petite phrase imprimée par le planifieur, et qui l’avait tant intriguée.

Zinrat fit quelques pas sur le sol bétonné du spatiodrome. La portion de la piste 28 où l’avait déposée quelques séquentes plus tôt une romobile était occupée en son centre par les deux masses imposantes des astronefs dont Ennir, Torn et elle allaient prendre le commandement dans moins d’une heure. C’étaient deux vaisseaux aplatis, circulaires, au bord mince, au ventre renflé, et muni en leur centre supérieur d’un dôme de navigation miroitant. En somme, deux astronefs comme on en voyait à des milliers d’exemplaires sur le spatiodrome – des modèles récents, des P. 56 de transport légers.

Étaient-ce ces vaisseaux précisément que les deux équipiers avaient pilotés lors de leurs précédentes missions ?… Zinrat l’ignorait, et n’en avait cure. Ces transports étaient tous pareils, n’avaient aucune dénomination particulière, étaient simplement répertoriés par un numéro d’ordre pas même indiqué visiblement sur la coque.

La jeune capitaine-pilote les avait trouvés à leur place lorsqu’elle était arrivée sur la piste. Maintenant, elle n’avait plus qu’à attendre : son camarade Ennir Torn n’avait jamais été particulièrement en avance…

Pour passer le temps, mais aussi pour essayer de glaner des nouvelles récentes sur la situation planétaire, Zinrat porta à son oreille un minuscule transmetteur radio relié à sa ceinture par un fil. L’écoute était réglée sur la longueur d’ondes particulière du Cerveau-Directeur – d’où proviendraient les nouvelles les plus fraîches, les plus sérieuses, les plus officielles… Mais Zinrat fut déçue : la petite boîte noire ne diffusait qu’une musique syncopée, qu’en d’autres circonstances Zinrat eût écouté avec plaisir. Mais ici, au milieu du bourdonnement continuel des générateurs à gravitons, la musique était broyée, concassée, n’était plus qu’un fil ténu haché par le bruit.

Au moment où la jeune femme allait stopper l’émission, la musique s’interrompit sur un bref communiqué.

— Appel prioritaire du Cerveau-Directeur sur tous les réseaux…, disait une voix neutre. Nous rappelons aux Solariens de surface qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter des mouvements d’engins militaires tant terrestres qu’aériens qui ont lieu sur toute l’étendue du territoire. Il ne s’agit là que d’exercices préventifs visant à contrôler l’état d’un matériel inutilisé depuis longtemps. Il est toutefois rappelé aux citoyens que priorité absolue est donnée aux appareils militaires sur les appareils civils, et cela quelle que soit l’urgence ou l’importance des missions confiées aux personnels civils… Nous répétons…

Zinrat Rolon coupa l’écoute, lâcha le petit appareil qui fut instantanément absorbé par sa ceinture. « Ne pas s’inquiéter !…» Ils en avaient de belles ! Cela ne ressemblait pas à une imminence de guerre, cette priorité absolue donnée aux engins militaires ?

La jeune femme passa machinalement sa main fine sur la peau nue et jaune vif de son crâne lisse, tandis que ses yeux roses aux larges pupilles parcouraient le ciel. Une escadrille de six disques passa en formation serrée à la verticale de son appareil, disparut derrière les masses des engins au sol. Plus haut, perdus dans les nuées étincelantes du ciel pur de l’aube, elle pouvait distinguer au moins vingt points blanc brillants, immobiles, épinglés contre le bleu : des appareils civils, qui attendaient toujours l’autorisation de se poser sur une piste libre…

Cette désorganisation ne sentait-elle pas aussi la guerre ? La guerre… Le front de la jeune femme se creusa. Que pouvait bien être une guerre, à l’époque moderne ? Elle n’en savait rien, et n’était pas sûre de vouloir le savoir. Elle le verrait peut-être trop tôt… La chose l’effrayait, mais elle se demandait si la guerre n’était pas inévitable, finalement. Au contraire de son camarade de travail, Zinrat gardait toujours un œil attentif sur les développements de la situation planétaire, et elle avait senti depuis quelques cadrans la tension se durcir.

Une phrase du communiqué de tout à l’heure lui revenait : « Nous rappelons aux Solariens de surface…» Bien sûr ! Les autres, les Solariens des profondeurs, n’étaient pas concernés ; il s’agissait des travailleurs inférieurs de l’Union Commerciale des Pôles, avec qui le conflit allait peut-être bientôt entrer dans une phase brûlante. On disait que l’Union Commerciale avait coupé toutes relations avec le Cerveau ; c’était déjà, auparavant, un univers à part, qui ne faisait pas tout à fait partie du monde harmonieux de Solar. Maintenant, il semblait bien que les ponts fussent définitivement coupés.

Une voix criarde, venue du ciel, trancha net le cours de ses réflexions. Un petit véhicule lenticulaire peint en vert vif – la couleur de l’administration du spatiodrome – s’était immobilisé à une dizaine de mètres au-dessus de sa tête. À travers le dôme transparent mais noyé par les feux du soleil sous une gerbe d’éclairs drus, Zinrat aperçut la silhouette d’un fonctionnaire qui se penchait vers elle. Et c’était sa voix qui, gonflée par un haut-parleur, venait de lui corner aux oreilles.

— Piste 28 ! Piste 28 ! Les deux P. 56 de transport sont priés de dégager d’urgence. Vos deux escorteurs sont là. Je répète : dégagez d’urgence, s’il vous plaît, et alignez-vous sur vos deux escorteurs…

Le fonctionnaire considéra encore un moment les deux disques des vaisseaux au sol, puis son minuscule véhicule dégravité amorça une large courbe qui le lança vers un autre secteur du spatiodrome où un autre problème l’appelait. Les deux minces vaisseaux lenticulaires qui étaient restés dans son sillage vinrent planer avec une indolence de feuille morte au-dessus des deux P. 56. Les astronefs de combat étaient aussi larges que les vaisseaux qu’ils étaient chargés d’escorter, mais leur épaisseur était bien moindre, car ils ne possédaient pas les vastes soutes dont étaient munis les appareils civils.

Debout près du P. 56, contre la rampe d’accès, Zinrat Rolon pesta silencieusement contre son coéquipier : Ennir n’arrivait pas, et il semblait urgent de décoller !

Au-dessus d’elle, les deux ventres circulaires des appareils de combat masquaient les trois quarts du ciel, et projetaient de vastes ombres ovales sur les structures des vaisseaux qui encombraient les pistes derrière elle. La jeune femme s’apprêtait à monter sur la rampe, lorsqu’une romobile rouge vif qui s’était faufilée à travers les encombrements vint s’arrêter à ses pieds dans un murmure grave. L’engin resta parfaitement stable sur sa grande roue centrale, lorsque son occupant sauta sur le sol.

— Tu arrives à temps ! dit Zinrat d’un ton vif.

Ennir Torn claqua derrière lui la portière du petit véhicule, qui vira sur lui-même et démarra en trombe, appelé vers son parking par la programmation qui était sa seule intelligence. Le jeune homme, pas le moins du monde décontenancé, étira sa grande carcasse et fit craquer quelques os de ses doigts.

— Je crois que j’ai encore dormi en route…, fit-il d’un ton nonchalant.

Puis ses yeux violet sombre se portèrent vers le haut, comme s’il remarquait pour la première fois la présence silencieuse mais pesante des vaisseaux d’escorte. Il secoua la tête, reporta son regard vers sa camarade.

— Ce sont nos anges gardiens ?… fit-il avec ironie.

— Oui. Ils viennent d’arriver avec un fonctionnaire du port qui m’a demandé de libérer la piste immédiatement. J’étais en train de me demander si je n’allais pas partir sans toi… Tiens ! Tu as emmené Cézir ?

— C’est elle qui a insisté, répondit Ennir avec un large sourire.

Puis sa mine prit pour la première fois une apparence sérieuse, comme si une ombre légère avait soudain couvert son visage.

— C’est la première fois que je vois autant d’agitation et de hâte. Tu crois… tu crois qu’il y a vraiment menaces de guerre ?

Zinrat Rolon considéra fixement son compagnon, mais ne répondit pas directement.

— Il faut nous dépêcher, dit-elle simplement en escaladant la rampe d’accès d’une foulée souple. Ennir lui emboîta le pas, donnant une tape machinale sur la tête de la femelle goulfag toujours fermement accrochée à sa ceinture. Les deux pilotes s’engagèrent dans la coursive circulaire qui se cintrait doucement vers l’intérieur du vaisseau et menait au poste de navigation. Sur les parois nues et délicatement incurvées, une rampe capricieuse qui formait l’unique motif de décoration émettait une vive lumière bleue ; sous cette douche, la peau des deux Solariens paraissait verte.

— Tu as déjà pris contact avec les pilotes des escorteurs ? interrogea Ennir alors qu’ils atteignaient le poste central.

— Comment ? fit Zinrat.

Elle n’avait pas entendu la question de son camarade. En vérité, son esprit voguait de concert avec celui de Tonir Elgane, l’homme avec qui elle était désormais engagée depuis peu, et qu’elle avait quitté quelques heures auparavant. Elle effaça un doux souvenir de sa mémoire présente, se fit répéter la question en s’installant dans le siège aux formes aérodynamiques qui lui était réservé.

Ennir Torn contourna un imposant bloc de commande où cadrans et spots de contrôle formaient un décor de mille lumières crépitantes et, devant la réponse négative de sa coéquipière, lança un appel sur le canal audio-visuel qui le reliait aux escorteurs, dont il avait immédiatement repéré la fréquence d’émission.

Son écran s’éclaira aussitôt. Le visage d’un Solarien s’y détacha, qui se présenta comme étant le lieutenant-pilote Algar Worom. Ennir Torn se présenta à son tour, et les deux hommes échangèrent brièvement quelques indications et consignes du vol. Les cordialités viendraient plus tard, lorsque les quatre vaisseaux seraient dans l’espace libre.

Ensuite, Ennir et sa compagne se plongèrent dans l’étude de leur pupitre respectif. L’ordinateur de bord savait parfaitement comment mener à bien un décollage groupé, mais il y avait toujours de menues corrections à faire, et une attention soutenue était de mise.

Le second vaisseau de transport, qui n’avait pas d’équipage humain, et dont l’autonomie était réduite à un couplage rigoureux avec l’appareil pilote, s’arracha le premier du sol, et vint se superposer à son guide, son ventre renflé frôlant la tourelle du P. 56 occupé par Ennir et Zinrat. Puis les deux N. 30 de combat vinrent à leur tour s’aligner à la verticale des deux transports. Au long de la ligne idéale mais invisible qui passait par le centre des quatre vaisseaux empilés, de l’énergie circulait ; les gradients fluctuants de la gravitation venaient d’être annulés. Il ne fallait maintenant qu’un rien pour que l’attraction, un instant annulée, de la planète, s’inversât pour propulser le tétramère vers le ciel.

Un rien : le doigt d’Ennir Torn sur une touche carrée bleue.

Les quatre appareils soudés bondirent à une vitesse prodigieuse vers le haut, sans dévier de leur alignement d’une fraction de millimètre. Sur l’écran de contrôle, Ennir Torn vit le spatiodrome prendre les dimensions d’une assiette, puis d’un jeton d’un quart de crédit, puis il n’y eut plus rien, que la marée rousse du désert qui vibrait dans l’atmosphère.

Au moment du départ, le tétramère avait été nimbé d’une vive lueur rouge. À mesure que l’ensemble prenait de la vitesse, l’auréole virait à l’orangé, au jaune. Lorsque les vaisseaux auraient atteint leur point maximum d’accélération, la lumière, issue des générateurs à gravitons qui perdaient quelques électrons rejetés, disparaîtrait, ne laissant subsister que l’éclat argenté des parois.

Et Solar n’était plus qu’un gros ballon orange perdu dans une obscure prairie grouillante de vers luisants au faible éclat.

À son sommet comme à son envers, deux larges taches d’un blanc lumineux étalaient leur semence lactée…

 

* *

*

 

— Il me semble impensable que l’Union Commerciale des Pôles puisse sérieusement vouloir la guerre… Ces gens sont préoccupés par une seule chose : leur travail. La création continue, voilà ce qui les préoccupe. En réalité, ce ne sont pas des gens comme vous et moi. Ils n’ont rien à revendiquer. Ils ont ce qui leur plaît : la possibilité de façonner toujours plus d’objets de consommation avec les matières premières qui leur parviennent de tout le système. Notre manière de vivre, avec quelques jours seulement de travail par cadran, ne leur conviendrait pas. Ils s’ennuieraient… Alors à quoi leur servirait une guerre avec le reste de la planète ? Non, croyez-moi, ces bruits sont sans fondement sérieux. J’ai moi-même visité une partie de l’Union il y a quelques cadrans. Les gens de là-bas sont heureux…

C’était le lieutenant-pilote Algar Worom qui venait de parler. Un homme sympathique et disert, sensiblement plus âgé que ses trois compagnons de voyage. La conversation roulait naturellement sur une guerre éventuelle entre l’Union Commerciale des Pôles et le Cerveau… c’est-à-dire Solar presque en entier.

Il y avait plus d’une heure que le tétramère avait quitté le sol et voguait dans le silence de l’espace. Et pour meubler les premières heures de vol, une conversation à bâtons rompus était le meilleur moyen de passer agréablement le temps ; c’était aussi la manière la plus directe pour faire connaissance.

— Il me semble difficile d’être heureux lorsqu’on travaille dix ou douze heures par jour dans une usine enterrée dans le sol, d’où l’on ne peut sortir parce que la surface est gelée, dit Zinrat Rolon après un instant de silence. Il me semble qu’on considère les choses d’un point de vue un peu trop statique. La société a évolué… C’est-à-dire la société solarienne à laquelle nous appartenons. Et il est évident que nous nous trouvons bien de notre situation. Mais les gens des pôles ?… Il est fort possible qu’ils se trouvent bien, mais je n’ai pas l’impression qu’on leur demande souvent leur avis. S’ils pouvaient l’exprimer, nous serions peut-être surpris de l’entendre…

— Qu’ils ne l’expriment pas à coups de rayons, c’est tout ce que je désire…, lança légèrement Ennir Torn.

Algar Worom avait regardé avec sérieux et attention la jeune femme tout au long de sa tirade. Un sourire détendit enfin ses traits, lorsqu’il s’adressa à elle, ignorant la boutade d’Ennir.

— Ta tête travaille beaucoup, Zinrat. Tu émets là des idées avancées qui ont provoqué jadis de véritables guerres… Mais aujourd’hui, la situation est bien différente. Le dernier souvenir qui nous reste des vieilles guerres, c’est justement l’Union Commerciale des Pôles. Au début, ce n’était qu’un camp de prisonniers, rappelez-vous bien cela ! Et puis peu à peu, des fabriques se sont installées sur le périmètre des pôles, pour donner sur place un emploi aux prisonniers. Le mouvement s’est amplifié, et peu à peu tous les secteurs industriels se sont déplacés vers les pôles, ce qui avait aussi un autre avantage : permettre de remodeler le pauvre paysage de Solar sans avoir à supporter les laideurs et les agents pollueurs des usines… Maintenant, tous les habitants des pôles sont depuis longtemps des travailleurs libres, et plusieurs générations ont passé. Une mentalité nouvelle s’est forgée aux pôles, presque une nouvelle race de Solariens.

— Une nouvelle race d’esclaves, que le Cerveau maintient dans son état pour notre confort personnel, fit une petite voix.

C’était Bénit Sultra, frêle jeune fille qui en était à sa première mission spatiale, et avait été pour cela admise à former équipe avec Algar, qui était déjà un vétéran. Elle n’avait pas dit un mot jusqu’ici, et toutes les têtes se tournèrent vers elle. Ennir Torn, particulièrement, la contempla avec attention et amusement… mais un amusement nuancé d’une chaude sympathie. Car la petite Solarienne était d’une beauté fragile mais délicate et rayonnante. Sa peau, d’un jaune si pâle qu’il en paraissait presque blanc, dénotait une origine nordique. Cette particularité faisait ressortir mieux encore la nuance de ses iris qui étaient d’un bleu pâle et lumineux, comme il arrivait très rarement d’en voir. Et ses traits étaient d’une grande finesse, surtout son nez, à l’arête légèrement concave, et se terminant par deux minces fentes respiratoires qui rejoignaient sa bouche aux lèvres pulpeuses.

Pour un peu, Ennir était déjà amoureux !

Il voulut dire quelque chose, mais ne trouva rien d’intelligent, et pas davantage un mot drôle. Aussi resta-t-il silencieux, tandis que sur l’écran, la jeune fille baissait la tête, comme surprise elle-même de sa propre audace.

Car bien entendu, la conversation ne mettait pas aux prises des participants en chair et en os, mis à part Ennir et Zinrat, qui occupaient le même vaisseau. Algar Worom et Bénit Sultra étaient chacun dans leur escorteur respectif, et n’avaient pas la chance de leurs deux compagnons de route qui, au moins, pouvaient avoir des contacts réels. Mais les larges écrans de communication, dont était pourvu chaque vaisseau à l’étage situé immédiatement en dessous de la tourelle de navigation, et qui était réservé aux loisirs, aux repas et au sommeil, permettaient au moins d’avoir l’illusion que son interlocuteur se trouvait en face de soi…

— Je me déclare battu, venait de déclarer Algar. Deux contre un… Mais que dit le silencieux Ennir ?

— Je suis pour l’égalité de tous, naturellement ! Mais quant à savoir si les Commerciaux se trouvent bien ou non dans leur peau et dans leurs Pôles… je donne ma langue à Cézir !

Le jeune homme sembla passer de la parole au geste, car il saisit l’animal serpentiforme qui reposait sur ses genoux, et l’éleva jusqu’à la hauteur de son visage… Mais ce n’était que pour un frottage de museaux réciproque.

— Tout de même, repartit Zinrat, c’est la première fois que nous avons droit à des escorteurs.

— Certes ! répliqua Algar. Mais vois-tu, c’est la première fois, en huit ans de service, que j’ai moi-même à escorter quelqu’un ! Cela répond à ta question : le Cerveau est soucieux de la bonne forme du matériel comme des pilotes ; il nous fait prendre un peu d’exercice dans des conditions qui seraient celles d’un conflit véritable. C’est d’ailleurs ce que disait le dernier communiqué du Cerveau, et tu l’as toi-même entendu ! Non, il ne faut pas chercher plus loin, et se casser la tête pour des bruits invérifiables…

Après l’argumentation somme toute raisonnable d’Algar, la conversation s’étiola, ne devint plus qu’un échange de rares banalités. Ennir envoya un signal convenu au spatiodrome, et l’ordinateur lui renvoya un signe codé qui n’avait d’autre signification que de confirmer que tout allait bien et que la mission devait se poursuivre comme prévu. Le spectre de la guerre possible recula d’autant…

Ennir proposa ensuite à Algar et à Bénit une partie de tridipion, qu’il était fort loisible de poursuivre par l’intermédiaire des écrans. Algar accepta, mais la jeune fille se récusa, arguant de son ignorance complète du jeu. Ennir laissa s’échapper sa déception en un soupir très perceptible, mais il s’installa néanmoins devant son écran avec l’échafaudage compliqué du jeu tridimensionnel, où des billes bleues circulaient en tous sens dans d’invisibles conduits de plastique transparent.

Bientôt la salle ronde ne fut plus troublée que par les indications des joueurs qui se lançaient :

— Je feinte sur Nadir-C…

— Je te saute le 14 et je perce tes défenses ouest latérales…

… Et autres phrases techniques incompréhensibles pour le néophyte.

Zinrat Rolon était remontée dans la tourelle, et elle surveillait les spots et les écrans qui retransmettaient des images métaphoriques de l’espace et du temps qui défilaient. Mais elle pensait aussi à Tonir, et aux menaces possibles de guerre.

Un cliquetis plus fort que les autres la tira de sa rêverie. Le tétramère toujours formé traversait maintenant une zone à forte densité météorique ; les vaisseaux étaient en plein dans la ceinture vagabonde de pierres folles qui gravitaient entre Solar et Narmor, restes peut-être d’une ancienne planète mystérieusement vaporisée.

Mais les sauts de carpe que les quatre vaisseaux soudés par leur champ dégravité devaient effectuer ne mettaient en rien en péril la vie des Solariens. Ceux-ci n’avaient même pas à intervenir. C’était une parcelle un peu plus agitée que de coutume de la routine coutumière à une semblable expédition. L’ordinateur se chargeait de tout, à la perfection.