Le temps Cyclothymique

Alphonse Brutsche · Chapitre 4 sur 9

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Le temps Cyclothymique

Chapitre III........................................................................................

 

 

L’étoile avait brûlé solitairement pendant trois milliards d’années. Géante et rouge, elle était un phare sanglant situé sur la frange de la galaxie, un œil irrité de lumière brûlante qui avait déchargé en vain dans l’espace nu son incandescente chaleur. Mais maintenant, après tout ce temps, le moment était venu pour elle de disparaître. Toutes ses réserves d’hydrogène étant épuisées, la géante rouge ne possédait plus la force nécessaire pour contrebalancer la puissance titanesque de sa propre gravité. Ses couches extérieures s’écroulaient vers le cœur d’hélium pur créé pendant trois milliards d’années par la fusion des protons : l’étoile s’effondrait.

Et en même temps, la chaleur dégorgée s’accroissait. L’étoile avait vécu en conservant dans ses entrailles nucléaires une température stable de douze millions de degrés ; maintenant, dans l’enfer gravifique de l’effondrement qui comprimait sa matière, les noyaux d’hélium commençaient à fusionner trois à trois pour former des noyaux de carbone pur, libérant une nouvelle énergie qui faisait monter la chaleur à cent cinquante millions de degrés. Des contractions s’ensuivirent, et l’étoile, en de brusques sursauts d’agonie, brilla comme elle n’avait jamais brillé, fusa en explosions de lumière orangée, jaune d’or.

Et la température grimpa encore. Elle atteignit trois cents millions de degrés, stade critique où les noyaux de carbone fusionnèrent à leur tour, donnèrent naissance à des éléments de plus en plus lourds, l’oxygène, le sodium… le fer. Mais le fer possède un noyau si dense qu’aucune réaction nucléaire n’est capable d’en extraire la moindre énergie. Au cœur de l’étoile mourante, les masses de fer accumulé éteignirent le processus de fusion ; un dernier stade d’effondrement s’ensuivit. Tous les matériaux lourds composant le corps de l’étoile tombèrent vers son centre, organisant une pression titanesque qui engendra une dernière réaction : l’étoile explosa une ultime fois, se désintégra, ne fut plus que lambeaux vivaces d’énergie colorée lancés dans le vide. Le dernier stade de l’effondrement et l’explosion n’avaient duré que quelques minutes. Mais au cours de ces quelques minutes, la géante rouge si longtemps paisible était devenue une supernova, dont la température externe avait grimpé jusqu’à atteindre plusieurs milliers de milliards de degrés, tandis que son éclat devenait également plusieurs milliards de fois supérieur à ce qu’il avait été pendant toute sa vie stellaire.

C’était une mort fantastique, et d’autant plus étonnante que ce bouleversement se produisait dans le silence absolu du vide stellaire. S’il y avait eu un observateur au moment de l’ultime explosion, il n’aurait rien entendu au voisinage de l’étoile en folie, que le mutisme froid des étendues célestes. Mais naturellement, il n’y avait pas d’observateur, et y en aurait-il eu qu’il eût été calciné en une fraction de seconde. Les témoins de la tragédie (une tragédie en fait banale) n’étaient que les étoiles de la galaxie, qui ne recevraient le message lumineux de la mort d’une de leurs sœurs que des années, des centaines ou des milliers d’années plus tard, à mesure que les rayons chemineraient dans l’espace à la paisible vitesse de la lumière. La géante rouge se situait, par rapport au petit soleil jaune qui éclairait la planète Solar, à deux tiers du diamètre galactique, soit soixante-dix mille années-lumière environ. Il faudrait donc soixante-dix mille ans pour que la lumière de la supernova atteigne Solar, et à ce moment-là, cette étoile d’ordinaire invisible deviendrait la plus brillante du ciel – le temps de quelques secondes fastueuses…

Cependant, en explosant, la supernova n’avait pas évacué dans l’espace environnant la totalité de ses matériaux. Une sphère superdense restait, uniquement constituée de neutrons formés par la combinaison des électrons et des protons soudés lors de l’effondrement. Une sphère de quinze kilomètres de diamètre, soumise à des orages fantastiques qui expédiaient dans l’espace de minces faisceaux de radiations pulsantes, une sphère qui ne cessait de s’écrouler sur elle-même comme si elle eût voulu disparaître complètement de l’univers afin qu’il ne fût pas témoin de la longue errance promise à son cadavre. La boule de matière incroyablement concentrée n’eut plus que dix kilomètres de diamètre, plus que cinq, plus qu’un… avant de disparaître enfin de l’univers visible. Mais elle était encore là, cependant ! Seulement la pesanteur à sa surface était devenue si forte, et l’attraction si énorme, que les rayons lumineux ne pouvaient plus quitter l’étoile. Elle était devenue un trou noir dans l’espace, une cage sphérique où la trajectoire des photons se recourbait sur elle-même.

Et dans le silence et l’obscurité, ce qui restait de la géante rouge continuait de se concentrer, la sphère n’avait plus que cent mètres de diamètre, plus que dix, plus qu’un centimètre, et elle n’était plus qu’un grain de sable – un grain de sable qui « pesait » des milliards et des milliards et des milliards de tonnes. Et enfin ponctuant d’un point d’orgue inimaginable sa fin dernière qui n’était que recommencement et renaissance, l’étoile, qui était devenue plus petite que le plus petit virus jamais répertorié, plus petite que le noyau d’un atome, creva la barrière interdimensionnelle et fut projetée dans un autre univers… où son intrusion provoqua une nouvelle explosion fabuleuse qui donna naissance à une nouvelle étoile, pour l’instant simple gaz d’hydrogène éthéré.

Mais avant de percer la barrière et de quitter le premier univers, l’étoile surcompressée avait déchaîné des forces si colossales qu’elles étaient de nature à remettre en question le cours stable de l’espace et du temps. Dans le choc de la déchirure de la trame universelle, des fissures se propagèrent au sein de la quatrième dimension, qui enserre les trois autres comme en une chape de béton. Ces fissures, ignorant les lois de l’univers à trois dimensions, se propageaient à vitesse instantanée – si tant est qu’on puisse encore parler de vitesse en l’occurrence. Bien sûr, tant est grande la cohérence de l’univers qu’elles étaient aussitôt comblées ; et bien sûr, tant est fluide la matière composant l’univers qu’il n’y avait guère de chance qu’elles rencontrassent un corps solide. L’une d’elles, cependant, traversa le plan d’écliptique du système solaire au niveau de l’orbite d’une majestueuse planète cerclée de plusieurs anneaux concentriques de poussière brillante, et le meilleur voulut qu’elle absorbe dans son sillage une formation de quatre vaisseaux cosmiques qui, le temps d’un éclair, furent éjectés de leur espace-temps normal et le réintégrèrent – après un certain saut de carpe.

 

* *

*

 

Hurlement des sirènes, crépitement des lumières sur le tableau de bord, vague sourde des générateurs malmenés, gémissement du champ solénoïdal brusquement disjoncté…

L’alarme avait éclaté de partout à la fois dans la cabine ronde du P. 56, comme si un danger formidable avait menacé l’astronef de l’intérieur comme de l’extérieur, en même temps. Et, résultat de cette agression mystérieuse, le tétramère avait immédiatement stoppé sa progression. Les forces de la gravitation universelle qui, l’instant d’avant, propulsait la formation en avant à une vitesse quasi luminique, se trouvaient brutalement sans point d’appui, le bouclier magnétique ayant sauté hors de leur trajectoire. La gravitation ne s’exerçait plus que comme un vent léger qui poussait les quatre astronefs vers la masse colossale de Vuimor pendue dans le ciel obscur, tel un lampion titanesque entouré d’une ceinture brillante, à l’irréelle minceur, qui projetait cependant sur sa surface renflée une ombre dense et large. Aussi l’immobilisation ne dura-t-elle qu’une fraction de seconde puis, moteurs tournant au ralenti, les quatre vaisseaux aplatis commencèrent à glisser à nouveau en avant.

À l’intérieur, les occupants n’avaient pas ressenti le moindre choc, la moindre perturbation physiologique. Le fluide corpusculo-ondulatoire engendré par le champ solénoïdal traversait les engins mais aussi le corps de leurs passagers, dont chaque atome était entraîné à même vitesse. Tout effet d’accélération de changement de direction ou de décélération était ainsi complètement annulé – ce qui permettait de supporter les pointes de vitesse fantastiques des astronefs sans rupture des vaisseaux sanguins, éclatement des organes, mort subite…

Mais Ennir Torn essayait déjà de déchiffrer, à travers la position des aiguilles sur les cadrans, les niveaux de certains fluides homéostatiques dans des verniers, et les séries de chiffres qui défilaient sur les écrans de lecture de l’ordinateur de bord, quelle perturbation intervenue dans le mécanisme des deux ou celui des vaisseaux avait pu provoquer le sursaut des systèmes d’alarme et la mise hors circuit des moteurs. Le jeune Solarien, imprégné malgré tout par ce réseau convergent de signes significatifs d’un emballement social (particulièrement le récent message du Cerveau), avait tout de suite eu une pensée affolée pour la guerre, et avait immédiatement cherché sur ses écrans de contrôle l’indication d’une présence menaçante dans le vide – un vaisseau ennemi par exemple, un vaisseau envoyé par la redoutable Union des Pôles. Mais il s’était vite rendu compte que le tétramère n’avait été l’objet d’aucune attaque : autour des quatre vaisseaux, et aussi loin que les instruments sensibles pouvaient porter (c’est-à-dire fort loin !), le ciel restait vide. Cela éliminait aussi la présence d’un astéroïde errant, dont la proximité eût pu mettre en péril la formation ; et d’ailleurs, un astéroïde n’eût pu non plus mettre en branle d’une telle façon les mécanismes d’alerte du vaisseau, qui aurait été simplement détourné, mais non mis en panne.

— Que se passe-t-il ? dit d’une voix altérée Zinrat.

Penchée sur lui, ses larges yeux roses papillotant d’un début d’affolement, la jeune femme crispa nerveusement une main moite sur l’épaule de son compagnon. Celui-ci ne put que désigner d’un geste vague le tableau de bord devant lui, où rien, dans la chimie complexe des appareils, ne signalait le moindre hiatus. Simplement, la poussée fantastique avait été interrompue, et des aiguilles étaient tombées vers quelques fractions au-dessus du zéro, tandis que des regards lumineux étaient passés au noir.

— Je ne comprends vraiment pas ce qui s’est passé…, avoua enfin le jeune capitaine. Rien dans l’espace extérieur, en tout cas. Quant à un incident dans la machine, je ne sais pas encore. Quelque chose a pu sauter dans l’inducteur de champ. Nous n’allons pas tarder à le savoir…

Il pianota un moment sur les touches de relais avec l’ordinateur de vol, ne releva les yeux que lorsque ses questions mathématiques eurent été posées. Mais, devant lui, deux écrans s’étaient éclairés, et les visages de Bénit Sultra et d’Algar Worom s’y dessinaient.

— Rien ne relevant de la défense…, lâcha simplement le robuste lieutenant-escorteur.

Avant d’appeler, il s’était naturellement livré aux mêmes vérifications que son équipier. Bénit Sultra, elle, restait muette, étrangement calme, regardant dans les yeux Ennir – c’était du moins l’impression qu’il avait. Mais l’écran créait, par sa proximité, une intimité qui n’existait peut-être que dans l’esprit du jeune Solarien. Il eut un sourire vers l’écran, puis sectionna au ras de la fente du boîtier-relais la bande d’imprimante qui venait d’en sortir en crépitant. Il lut, les yeux à demi fermés par l’attention, tandis que Zinrat regardait par-dessus son épaule.

— Rien…, soupira-t-il en froissant la fine bande de papier. Tout est en ordre dans les moteurs des quatre vaisseaux. Je ne comprends pas pourquoi le champ a sauté. Peut-être…

Il haussa les épaules, lança un regard interrogateur vers l’écran où Algar Worom semblait figé en un masque pensif.

— Que faisons-nous ?

— Nous continuons ! jeta Algar, sortant de sa léthargie passagère. Ne devons-nous pas charger le virium au plus vite ? Nous sommes toujours en mission, je suppose…

— Bien sûr, murmura Ennir comme pour lui-même. Je vais rétablir la gradience de vol, et puis nous…

Mais déjà, mues par un automatisme né d’une longue pratique, ses mains fines à la peau jaune presque transparente couraient sur le tableau de contrôle. À ses côtés, Zinrat s’absorbait dans la surveillance des cadrans. Le ronronnement imperceptible qui n’avait jamais cessé dans le ventre du P. 56 enfla, devint un grésillement éprouvant pour les nerfs, avant de mincir vers l’aigu, puis disparaître tout à fait.

Les quatre astronefs, dont la formation s’était disloquée lors de l’inexplicable arrêt des moteurs glissaient à nouveau l’un vers l’autre, s’alignèrent les uns au-dessus des autres, selon une rigoureuse verticale qui passait par leur centre. L’énergie circulait librement entre les quatre lentilles de métal, et il en fallait d’un rien que la gravitation, au lieu d’être une poussée lente, cogne de toute sa force sur le bouclier magnétique et propulse le tétramère en avant. Un rien… une grosse touche bleue carrée pressée d’un pouce ferme ! Et l’espace se mit à nouveau en mouvement : rouge, orange, jaune, la lumière fusa dans une débauche d’électrons perdus. Puis les moteurs à gravitons se stabilisèrent, la perte d’énergie redevint minime… et les quatre astronefs reprirent leur brillance grise de métal.

— Nous gardons le contact visuel ! avait précisé Ennir.

Aussi les écrans restaient-ils allumés, et il pouvait voir, en plan général, l’intérieur des deux N. 30 de combat où, baignés dans la douce lumière bleue des grandes vitesses, les deux lieutenants-escorteurs étaient concentrés devant leur pupitre.

— Nous serons sur P. 3 dans deux séquentes et vingt-quatre décimes, annonça Zinrat Rolon. Mais le réseau conducteur d’Emenistrat devrait nous prendre en charge d’ici une séquente et demie…

— Je contacte la base, approuva Ennir.

Il déplaça son fauteuil mobile vers l’écran rond du communicateur longues distances, abaissa quelques touches. Une lumière verte puisa d’un regard.

— Emenistrat ? Emenistrat ?…

Le capitaine se tourna vers Zinrat, qui le regardait curieusement.

— Ça ne répond pas ! grogna-t-il. Et regarde : c’est vert, mon émetteur fonctionne bien, mais le répondeur est éteint.

— Insiste !

— J’insiste, mais la lentille orange ne s’est pas allumée. Ça veut dire…

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

C’était la voix calme et grave d’Algar Worom, qui avait suivi à travers son écran le dialogue de ses compagnons.

— Je ne sais pas… Qu’il n’y a personne à l’écoute à la base, ce qui me paraît invraisemblable, ou qu’ils ont une panne d’émetteur, ce qui ne l’est guère plus. Emenistrat ? Emenistrat ?…

Mais l’écran restait opaque, la lentille orange ne s’allumait pas, aucune voix ne venait des profondeurs de l’espace. Le petit satellite restait muet.

— Zinrat, quelle proximité ?

— Humm… une séquente, trois décimes, deux, une, zéro. Cinquante décimes, quarante-neuf…

— Grand Émir ! Et le réseau conducteur ?

Les doigts souples d’Ennir voltigèrent à nouveau sur son tableau de contrôle, le mugissement des solénoïdes luttant avec leur propre champ se fit à nouveau entendre : le P. 56 décélérait, et avec lui les trois autres vaisseaux alignés sur le gradient inversé de gravité. Les manœuvres à effectuer pour un atterrissage au sein d’un réseau conducteur étaient minimes : le réseau faisait office de filet venant capturer des vaisseaux voguant comme des poissons argentés dans le noir courant de l’espace, les tirant, les ralentissant, les amenant tout doucement dans la masse du port stellaire. En l’absence des ondes délicates du réseau… c’était une autre histoire ! Les astronefs allaient si vite en vol normal, et manifestaient une ignorance si hautaine des lois universelles de la gravitation, qu’ils pouvaient aussi bien passer au large d’un astéroïde, voire d’une planète de masse confortable, sans que leur trajectoire s’en trouve modifiée d’un iota – comme une bille d’acier tirée par un fusil peut frôler un ballon gonflé d’hélium sans voir sa course infléchie le moins du monde par cette proximité.

Aussi les vaisseaux stoppèrent-ils à nouveau (mais dans l’espace, où tout est mouvement, la notion même d’arrêt reste très aléatoire), et des filets de sueur coulaient sur le crâne lisse d’Ennir et le long de ses joues. Il avait dû faire vite, employer tout son savoir, toute son expérience qui, pourtant, n’avait jamais jusqu’alors eu à affronter une pareille série d’anomalies. Le jeune capitaine soupira ; il sentait son cœur cogner dans sa poitrine, et il se força à modeler un sourire sur sa bouche sans lèvres, non pas spécialement pour Zinrat, mais pour Bénit Sultra qui, des lointains de son écran, ne le quittait pas des yeux.

— Voilà…, ne sut-il que dire.

Et qu’aurait-il pu dire d’autre ? Si le tétramère avait continué sur sa lancée, tous moteurs emballés, il eût pu percuter de plein fouet l’énorme masse de Vuimor, à défaut d’être saisi dans les mailles invisibles du filet absent.

— Emenistrat ? Emenistrat ?…

Ennir essayait encore d’appeler la base muette, mais n’agissait plus que machinalement. Quelque chose n’allait pas… mais quoi ? Tout avait commencé avec cet incompréhensible arrêt des moteurs, causé par rien, ou tout au moins, rien de répertoriable, de mesurable. Et maintenant, le silence du satellite. Deux anomalies, c’était trop ! Et le jeune Solarien ne pouvait pas incriminer des manœuvres guerrières d’hypothétiques astronefs des pôles. L’Union n’en possédait pas !

— L’Union n’en possède pas, n’est-ce pas, Zinrat ?

— De quoi ?…

Il avait posé la question machinalement, suivant le cours de ses pensées.

— Mais… d’astronefs, de flotte spatiale, je veux dire.

— Non, je ne crois pas. Certainement pas en fait…

— Non, certainement pas, fit en écho la voix grave d’Algar Worom. Maintenant que j’y réfléchis, je pense que notre premier mouvement, lors de la panne, a été complètement illogique : nous avons cru être attaqués, nous avons cherché dans l’espace un vaisseau ennemi ! Mais il ne peut y avoir de vaisseau ennemi !

Il se mit à rire, sans bruit d’abord, puis sa voix monta, et à l’intérieur du P. 56 le communicateur la retransmit de manière insolite. Sans savoir pourquoi, Ennir en fut agacé, mais sourit tout de même par politesse, bien que le fait de voir sur son propre écran le visage figé de Bénit Sultra lui fît davantage encore considérer cette hilarité comme fortement déplacée.

— Zinrat, dit-il pour couper court, veux-tu passer l’extérieur en vision élargie ?

Il se leva de son fauteuil, ramassa d’un geste Cézir qui ne manquait jamais de venir arrondir son corps interminable entre ses jambes dès qu’il faisait un pas. L’intérieur de la coupole s’assombrit progressivement, jusqu’à ce que la vive lumière bleue ne soit plus qu’une onde nocturne à l’obscure clarté. Et tout le plafond de la salle devint transparent, comme invisible, si bien qu’un observateur non au fait de la technique de projection holographique intramoléculaire eût pu croire que la structure de métal du P. 56 avait fondu, ouvrant la tourelle du vaisseau sur le vide mortel et glacé de l’espace.

Les étoiles sans nombre, à l’éclat presque fixe, faisaient dans la parure du ciel un crépi lumineux dont la couleur se fondait dans l’immensité, mais qui variait en réalité du blanc-bleu au rouge sombre. Derrière les points les plus proches (mais que voulait dire proche en la circonstance ?), la Ceinture de Vrolgan, en réalité l’épaisseur même de la galaxie, étendait son écharpe de brume lactée. Mais c’était naturellement la masse imposante de Vuimor qui captait tous les regards. Les astronefs approchaient lentement de la planète, mais à une vitesse si faible, à peine un centième de leur vitesse de croisière normale, que celle-ci ne semblait pas bouger. Elle émergeait donc du plat-bord demeuré visible de la coupole comme une énorme créature marine boursouflée qui, flottant dans des eaux bourrées de plancton lumineux, serait venue rôder contre la paroi d’une cloche à plongeur… C’était une image séduisante, pensait Ennir ; hélas ! il y avait bien longtemps qu’il n’y avait plus d’océan sur Solar, un temps qui se montait en millions d’années. Et pour avoir une image satisfaisante de la Solar des époques préhistoriques, les Solariens ne pouvaient que contempler les vues documentaires d’Ourn, la planète bleue trop rude à l’édification d’une civilisation coloniale.

— Il n’y a rien… Il n’y a rien. Vous voyez !

C’était la voix d’Algar, à laquelle fit écho, toute menue, celle de Bénit qui disait :

— C’est beau.

Ennir en fut touché. Bien sûr, c’était beau. Et le fait que la jeune fille participât aussi à la vision libre de l’immensité, grâce à la parfaite coordinatrice qui existait entre les vaisseaux, le mettait en quelque sorte en communication avec elle. Mais la réflexion d’Algar résonnait aussi en lui de manière favorable, car l’esprit solarien est ainsi fait que le témoignage des yeux est toujours mieux ressenti que les résultats des calculs de l’esprit : et voir autour de lui l’espace serein vide, sans mystère, l’espace presque palpable qu’il connaissait de longue date, le rassurait pleinement.

L’anneau de Vuimor, se présentant parfaitement de profil, n’apparaissait que comme une fine lame de platine scintillant, qui tranchait le noir de l’espace mais disparaissait, invisible, sur la surface même de la planète géante où palpitaient et glissaient suivant des courants lents de méthane et de chlore de vastes rubans orangés, beiges, jaunes ou rosés. Mais l’ombre de l’anneau, projetée de bas en haut à cause de l’inclinaison orbitale, formait à la surface du gros ballon, dont le diamètre apparent, à cette distance, était d’environ 80° angulaire, une grosse rivière d’ombre dense qui le coupait littéralement en deux. Trois des neufs satellites était visibles. P. 3 la muette se trouvait naturellement droit devant la tétramère, petite boule brune à peine visible, moins visible en tout cas que son ombre qui semblait s’enfoncer comme un point noir dans le ventre mou de la planète mère. Sur la gauche, un mince croissant argenté qui cisaillait l’anneau : P. 1, le plus gros des satellites, dont la masse et le diamètre équivalaient aux deux tiers de ceux de Solar. Et sur la droite, effleurant presque le bord légèrement turbulescent de Vuimor, une petite balle jaune à peine plus grosse que les étoiles les plus proches, et qui devait être P. 9, collé à Vuimor sur une orbite d’un rayon de 186 000 kilomètres.

Ennir leva les yeux vers le sommet de la coupole invisible, se laissa boire par le rayonnement multiple des étoiles ; puis son visage prit une expression perplexe, et il se demanda un instant ce qui pouvait bien motiver son trouble, ce presque malaise qui était venu s’abattre sur lui. Il chercha… trouva ! Brularion, la brillante étoile rouge qui aurait dû se trouver presque au zénith du ciel, comme une fleur pourpre accrochée à une aspérité de brouillard de la Ceinture de Vrolgan, avait disparu. C’est pour cela qu’il ne reconnaissait plus le panorama des cieux. Mais il se dit que l’étoile avait peut-être été masquée par un corps obscur roulant dans l’espace, et il ne s’en inquiéta plus. D’ailleurs, il avait bien d’autres choses à penser.

— Il faut gagner Emenistrat sans tarder ! dit-il en se secouant intérieurement.

— J’allais le proposer, fit en écho la voix rogue d’Algar. Ce n’est pas parce que nous avons des incidents de parcours que notre mission doit en subir les conséquences…

Ennir ne répondit pas ; le lieutenant-escorteur avait raison, sans aucun doute, mais il lui avait déplu que cela soit dit de cette façon. Était-ce un reproche déguisé ? Il faisait son devoir, et du mieux qu’il le pouvait, sa conscience était nette. De quoi se mêlait Worom ?

— Il se trouve simplement, finit par prononcer doucement Ennir, qu’une approche planétaire et un atterrissage sans réseau conducteur pour nous guider ne se font pas en une demi-séquente. Il nous faudra au contraire plusieurs heures pour toucher la base si la situation ne change pas…

L’intérieur de la tourelle avait repris son aspect massif de métal compact et solide, et la coupole était sombre, à part l’éclat blanc bleuté qui baignait le large pupitre de contrôle hémisphérique. Ennir et Zinrat calculaient la course hyperbolique du tétramère, qui devait rejoindre de lui-même P. 3 par l’arrière sur son plan d’écliptique. C’était un travail long et fastidieux, et devant eux, sur le scintilloscope en tridi alimenté par les calculs de l’ordinateur, des lignes bleues et roses ne cessaient de s’entrecroiser, comme si elles avaient pris un malin plaisir à ne vouloir jamais se rejoindre.

— Nous avons fortement dévié par rapport à notre route primitive…, dit Zinrat après avoir longuement observé la programmation de vol, comparativement aux nouvelles données.

— Fais voir !

Ennir plissa les paupières devant la double carte transparente où les mouvements figés des corps célestes figurés en tracés d’une grande finesse se chevauchaient inextricablement. Puis il pianota sur le clavier du relais. La bande de l’imprimante jaillit presque immédiatement, comme une langue jaune ironique. Ennir grogna. Il était possible d’avoir de véritables conversations avec l’ordinateur, pour peu que le discours roulât sur un sujet déjà enclos dans sa cervelle électronique. Mais l’engin ne pouvait pas donner des réponses à ce qui dépassait ses limites de compréhension.

— C’est exact, nous avons dévié. Mais en deux fois : lorsque j’ai stoppé moi-même, ce qui est normal, mais aussi, et plus fortement, lorsque les moteurs ont sauté. Et le plus fort, c’est que le traceur n’a pas gardé trace de ce mouvement. C’est comme si… C’est comme si nous avions sauté sur près de 600 000 kilomètres dans l’espace, sans parcourir réellement cette distance !

Il froissa rageusement le papier jaune.

— Mais il est possible que le traceur ait été lui aussi mis hors circuit et se soit arrêté pendant ce trajet de 600 000 kilomètres, dit Zinrat, conciliante. Ce n’est pas si grave, après tout. Tu es fatigué, Ennir. Va donc te reposer un moment, je me débrouillerai très bien toute seule pour l’approche. Les calculs sont faits… Allez, va ! J’ai moi-même dormi pendant la moitié du voyage.

Ennir se détendit, sourit, se leva.

— D’accord, fit-il, tu as raison. J’ai bien besoin d’un peu de sommeil.

Suivi par Cézir, il quitta la coupole et descendit dans la coursive qui s’incurvait comme les spires d’un coquillage dans la partie la plus aplatie du vaisseau. Il se glissa dans un logement nu en apparence, mais où les rayons invisibles du sustenteur gravifique le prirent aussitôt dans leurs rets, se modelant autour de son corps à la façon d’un édredon moelleux. Cézir sur le ventre, Ennir essaya un instant de faire le vide dans son esprit, mais trop de choses nouvelles y étaient entrées en trop peu de temps pour que cela fut possible : une mission pressante, des bruits de guerre qui semblaient surgir du fin fond de l’histoire, deux incidents suspects et inexplicables, et par-dessus cette masse informe, le charmant visage de Bénit Sultra. Était-il déjà amoureux ? C’était une idée trouble, attirante et subtilement effrayante, qui s’imposait à lui alors qu’il ne s’y attendait pas. Il n’avait jamais porté grande attention aux filles jusque-là, et c’était après tout normal : Ennir appartenait à une race déjà ancienne, que guettait le déclin, et dont les motivations sexuelles étaient assoupies. On s’engageait en général sur le tard, chez les Solariens, et on n’aimait qu’une seule fois dans son existence…

Mais bien sûr, ces notations n’étaient pas précises dans l’esprit du jeune capitaine, et l’image de Bénit n’était… n’était…

Il s’endormit avant de savoir vraiment ce qu’elle était.

 

* *

*

Avec des petits sauts prudents, le tétramère, dirigé par la main sûre de Zinrat Rolon, s’approcha de P. 3 de Vuimor, dont la masse grossissait par à-coups dans les viseurs. Bientôt ce ne fut plus une balle ronde tournoyant avec lenteur dans l’espace, mais un horizon bombé qui s’enfuyait avec rapidité sous le ventre des astronefs rigidement empilés. P. 3 était un globe qui n’avait jamais possédé d’atmosphère, ce n’était qu’un astéroïde rocheux découpé en arêtes pointues, dont le sous-sol cependant recelait nombre de métaux précieux, dont le redoutable virium. Plusieurs bases minières y avaient été installées au cours du siècle précédent, et Zinrat avait déjà abordé ce monde inhospitalier, sans toutefois s’être posée à Emenistrat elle-même. Mais l’appréhension, qui l’avait saisie depuis plusieurs séquentes de ses mains de glace, serrait maintenant si fort qu’elle réveilla Ennir pour ne pas avoir à affronter seule l’inimaginable. Et ce fut avec les deux coéquipiers aux commandes que le tétramère toucha le port spatial d’Emenistrat… ou ce qu’il en restait.

 

* *

*

 

Ils foulaient un amoncellement de rocs où rien n’était reconnaissable. Sur l’étendue autrefois plane du spatioport, des blocs errants étaient venus inexplicablement s’empiler, descendus des barrières rocheuses proches, qui se découpaient en dentelles effilées contre le poudroiement du ciel. Emenistrat se trouvait pour l’instant sur la face obscure du satellite, c’est-à-dire que par le caprice de son orbite et de sa rotation, ni le soleil bien lointain, ni la sphère ventrue de Vuimor, ne lui envoyait la moindre lumière. Le tétramère, avant de rejoindre sur son orbite ce globe fantasque qui faisait le tour de sa planète mère en un jour et quelques heures, avait dû le poursuivre pendant une demi-circonférence écliptique. Et maintenant…

Ils savaient tous ce qu’ils allaient trouver avant même de prendre pied sur ce sol pulvérulent criblé de minuscules cratères météoriques, avant même que trois des astronefs se fussent posés sur le spatioport… ou plutôt, à l’endroit qui avait été autrefois le spatioport, selon les relevés magnétiques contenus dans la mémoire de l’ordinateur. La base n’avait pas appelé, pas répondu. Et le satellite que la formation avait survolé était mort, véritablement mort, pas seulement du point de vue géologique, mais bien de celui de l’occupation humaine. Pas de lumière nulle part à l’endroit des points miniers, et à terre, cette désolation…

Les manœuvres d’atterrissage avaient été correctement effectuées cependant. Zinrat et Ennir avaient enfilé leur spatiandre de sortie, un roide vêtement métalloïdique verdâtre et brillant, surmonté de la sphère transparente du casque hérissée vers l’arrière d’une antenne trifide, et ils avaient fait leurs premiers pas hébétés sur le chaos extérieur. Le P. 56 des deux capitaines s’était posé en plein milieu du champ rocheux, surmonté, comme un écho solide et tangible, par le second appareil autoguidé qui restait suspendu à son exacte verticale, sans bouger, vissé à l’appareil frère, sa soute touchant presque la coupole de l’autre. Un des N. 30 avait touché le sol à une centaine de mètres d’eux et restait là, vaguement penché à cause de l’irrégularité du terrain, comme un large chapeau plat sur un grand crâne blafard. L’autre N. 30, comme le voulaient les règles élémentaires de sécurité, plafonnait à un kilomètre au-dessus de la vallée rocheuse, pour l’instant invisible dans le ciel noir criblé d’étoiles.

Ennir, malgré le désarroi que lui procurait la vision incroyable du bouleversement, avait un instant espéré que l’escorteur qui avait touché terre était celui de Bénit Sultra. Mais lorsque la silhouette en spatiandre s’était approchée de lui, il avait reconnu à travers le casque bombé la figure sévère d’Algar Worom. Cependant, tous étaient trop éberlués, abattus, consternés, pour avoir encore le courage de parler. Ils errèrent chacun de leur côté, en zigzag, sur le terrain crevassé et semé de débris rocheux, donnant parfois un coup de pied rageur dans une roche que la très faible gravité du satellite faisait bondir mollement dans l’absence d’atmosphère.

La lumière blanc-bleu issue des projecteurs des trois astronefs éclairait le terrain par longues parcelles géométriques où les minéraux fracassés étincelaient, et chaque Solarien était accompagné de plusieurs ombres louches et divergentes.

— C’est un bombardement… Une attaque… soupira, la première, Zinrat Rolon.

Tirés de leur morne contemplation par cette voix qui chuchotait dans leur communicateur, ses deux compagnons se récrièrent.

— Tu sais bien que c’est impossible ! L’Union des Pôles n’a pas d’astronefs… On ne va pas recommencer à se perdre en balivernes et en hypothèses saugrenues !

C’était Algar, bien sûr.

— Mais qui sait, après tout ? contre-attaqua Ennir, qu’un rien pouvait faire sortir de ses gonds. Ils en ont peut-être construit à l’insu du Cerveau…

— Mais non… Nous sommes en présence d’une catastrophe géologique, c’est sûr.

— Et quoi, par exemple ?

— Un bombardement par un nuage de météores… Il y a des cratères partout.

— Des météores qui seraient venus de tous les côtés de l’espace à la fois ? Tu sais bien qu’il n’y a plus rien de vivant sur ce globe. Quant aux cratères, ils sont creusés par des météores bien trop petits pour causer de pareils dégâts, et cela s’étale sur des millénaires… sur des millions d’années.

— Un tremblement de l’écorce planétaire alors…

— Sur ce globe mort ? Allons donc !

— Eh bien quoi, alors ? As-tu donc une explication, toi qui réfutes tout ?

— Je n’en ai pas, non. J’essaye simplement d’être logique. Et pourtant, que peut la logique dans cette affaire ?…

— Mais dites-moi ce que vous voyez… Que se passe-t-il, enfin ?

C’était la petite voix de Bénit Sultra, isolée loin au-dessus de ses compagnons qui déblatéraient, qui ne cessaient de parler pour ne pas rester dans la seule et muette compagnie de leurs nerfs ébranlés.

— Tout est…, commença Ennir.

Puis il s’interrompit, fasciné par le spectacle d’une beauté sans pareille qui se déployait devant lui : au-dessous des montagnes dentelées qui découpaient l’horizon bref du planétoïde, une vaste tranche d’un fruit rosé et lumineux venait de paraître, mordant en douceur le ciel poudré, s’étalant rapidement, enflant, grossissant de décime en décime. Bientôt il y eut un dôme strié de bandes parallèles couvrant toutes les nuances du jaune au rose foncé et, dépassant la surface du dôme et plongeant ses spires délicates dans le vide, un anneau scintillant qui semblait crépiter de lumière. C’était Vuimor, proche de 238 000 kilomètres, qui montait dans le ciel, sans poids, sans bruit, miracle sans cesse renouvelé de l’harmonieuse musique céleste. Bientôt, le gros ballon coupé par l’ovale incliné de l’anneau se trouva suspendu en plein ciel, où sa lumière fit naître une étincelle lumineuse : le vaisseau de Bénit, dont la surface reflétait l’éclat de l’astre.

— Qu’y a-t-il ? fit sa voix effrayée. Pourquoi t’es-tu interrompu ?

— Ce n’est rien, reprit Ennir. Excuse-moi. Je regardais le lever de Vuimor. Ici, comme tu as pu le deviner, la base d’Emenistrat est complètement détruite. Annihilée. Il n’en reste plus trace…

— Sauf les antennes du réseau conducteur, le coupa Zinrat. Regarde !

Elle désignait du doigt, à l’orée du vallon, de grêles pylônes couronnés de fines corolles métalliques, que la lumière intense de Vuimor avait fait sortir de l’obscurité. Dans le poudroiement jaune orangé qui rendait inutile la lumière plus crue des projecteurs, les trois Solariens coururent vers la plus proche des minces et hautes structures. Bondirent est d’ailleurs un terme plus approprié, car la faible pesanteur leur permettait, en interrompant juste le temps qu’il fallait leur générateur portatif de gravité, de faire des sauts de vingt à trente mètres.

L’inspection du pylône ne leur apprit rien. Il était apparemment intact, et dressait contre le majestueux ballon de Vuimor l’architecture ombrée de ses fines antennes en calice. Mais plus aucune énergie ne circulait dans cette fleur de métal dont la surface était pourtant très légèrement ternie, comme par une aspersion de sable, ou d’un liquide quelconque… chose évidemment impossible sur ce monde sans atmosphère. Un peu plus loin, un autre pylône était tombé, jeté bas par un mouvement de la terre qui s’était fissurée juste sous lui. Worom revint à la charge avec sa théorie d’un tremblement généralisé de l’écorce, mais personne ne lui répondit.

Vuimor, dans sa course rapide, était au zénith lorsqu’ils découvrirent, ensevelie plus qu’à moitié sous une masse de roches qui s’était éboulée, une porte de métal cabossée qu’ils reconnurent comme étant l’entrée de la mine principale. Ennir et Algar se penchèrent sur le plan incliné, firent rouler quelques roches, déblayèrent la poussière de surface. En haut du porche, quelques lettres gravées dans le métal apparurent : E M E N I S T… Le reste était caché par une masse impossible à soulever.

— Si la terre a tremblé de telle façon en surface, dit Algar qui tenait à son idée, tous les couloirs intérieurs ont dû être broyés de telle façon qu’il serait vain de vouloir y pénétrer…

— À quoi penses-tu ? fit Ennir.

— Mais… à notre mission, bien sûr. Ne devions-nous pas charger du virium ?

— Bien sûr ! jeta Ennir que le bon sens assuré de son compagnon surprenait toujours. Mais que devons-nous faire dans les circonstances présentes ?

— Appeler le Cerveau…

C’était la voix calme de Zinrat Rolon.

— Je n’y avais même pas pensé…, grogna Ennir. Mais tu as raison, c’est la chose à faire immédiatement ! Tu pourrais t’en charger, Zinrat. Pendant ce temps, nous allons sortir le robot-excavateur et essayer tout de même de dégager l’entrée des puits…

Zinrat et ses deux compagnons furent devant le P. 56 en trois bonds. La jeune femme accéda à la cabine par le plan incliné, tandis que le capitaine et le lieutenant ouvraient la porte ovale de la soute extérieure de l’astronef. Pour que le message, qui circulait à la vitesse de la lumière, atteigne Solar et qu’un autre message parvienne en retour sur le satellite, deux heures et quelques séquentes s’écouleraient. C’était un temps horriblement long, qu’il valait mieux meubler par de l’action…

Le robot-excavateur était un engin plat et allongé, qui roulait sur d’épaisses chenilles mais possédait aussi de véritables pattes déployables qui pouvaient se fixer solidement dans le sol le plus dur. Il possédait naturellement, comme tout véhicule terrestre, un moteur antigravité qui lui permettait au besoin de planer légèrement au-dessus de n’importe quel terrain, mais ce dispositif ne lui était d’aucune utilité pour son travail fouisseur. Ennir et Algar prirent place dans la petite cabine ronde dont le dôme transparent était situé à l’extrême arrière de l’engin, loin de la foreuse conique et des divers autres outils qui ornaient son museau.

Le robot-excavateur s’ébranla en cahotant sur la plaine lugubre que le feu orangé de Vuimor faisait éclater de lueurs changeantes et d’ombres obscures et louches. La foreuse entra en action contre l’amas de rochers qui tapissaient l’entrée de la mine et, dans un surprenant silence, la pierre éclata, se fragmenta en mille éclats qui retombaient avec lenteur, au milieu d’une poussière noire qui n’en finissait plus de mousser. Les deux Solariens attaquèrent par la droite, la gauche, le centre… revenant sans cesse à l’ouvrage, et leur tension était telle, leurs muscles se nouaient si fort, qu’il leur semblait parfois que la vrille métallique qui rugissait silencieusement devant eux était un véritable prolongement de leur corps. Mais à mesure que des pans rocheux s’effondraient, d’autres entassements bouchaient l’accès à la base. Celle-ci avait complètement disparu, s’était colmatée, n’était plus qu’une masse compacte impossible à ouvrir.

— Inutile de continuer ! Nous n’y arriverons jamais…, souffla Ennir.

Le robot-excavateur recula sur ses larges chenilles, faisant autour de lui gicler avec lenteur des fragments pulvérulents. Des projecteurs fouillaient l’orifice perpétuellement bouché, où des poutrelles tordues et des pans de parois enchâssés dans le roc désignaient pourtant que les Solariens étaient sur le bon chemin. Car il faisait à nouveau « nuit » sur le satellite, Vuimor ayant eu le temps, depuis qu’ils travaillaient, de disparaître, de reparaître, de disparaître encore. Cependant une lointaine étoile affleurait sur le bord déchiqueté des collines, une étoile blanc-jaune, grosse et lumineuse, le soleil qui se levait précédant de peu le troisième lever de Vuimor qui, jusqu’alors, l’avait occulté. Mais l’astre du jour était trop éloigné pour que sa lumière éclairât sensiblement le monde mort… Et c’est à cet instant fugitif dans le mouvement des astres que la voix de Zinrat Rolon parvint aux deux hommes.

— Le Cerveau ne répond pas…, disait sa voix accablée. Rien ne répond. Je ne peux accrocher aucune des longueurs d’onde de Solar !

Juste à ce moment, la nuit fut balayée par la langue rose orangée de la brève aube du planétoïde, qui passait dans le vallon comme une éclatante coulée de feu doux. Au-dessus du dôme luminescent qui apparaissait par-dessus les échancrures des collines, le soleil, petite bille fixe de feu froid, brûlait sans s’émouvoir dans le ciel lacté.

 

* *

*

 

Ils étaient repartis.

Le tétramère, toujours aussi rigidement soudé, glissait dans le vide selon une longue orbite spirale pour rejoindre le P 1 de Vuimor, où avait été installée la plus importante des bases solariennes. Organarb, véritable petite ville sous globe qui comptait plus de 10 000 habitants. Les quatre Solariens, plongés chacun dans de muettes pensées, n’avaient même plus envie de communiquer. Un froid de glace s’était communiqué à leurs membres et à leur cœur… Que s’était-il passé ? Ils ne pouvaient le concevoir, cela dépassait l’imagination. Ennir avait tout de même, juste après l’envol, essayé de communiquer avec Bénit Sultra, et c’était autant le capitaine responsable de l’expédition et du moral de ses coéquipiers qui s’exprimait, que le jeune homme presque déjà épris. Mais il lui avait fallu attendre longtemps pour que l’écran personnel de la jeune fille s’allume et que, sur le petit visage aux traits maintenant tirés, une bouche arrondie par l’émotion articule :

— J’ai… j’ai peur, Ennir.

Le jeune Solarien n’avait su quoi répondre, et ses lèvres n’avaient fait que grimacer un sourire incertain.

— Je vais essayer d’appeler Organarb, avait proposé Zinrat.

Ennir l’avait arrêtée d’un geste.

— Inutile, puisque nous allons voir de nos yeux…

Zinrat Rolon n’avait pas insisté. Elle avait compris qu’Ennir avait, comme elle, peur du silence prévisible des ondes, et du message significatif d’une catastrophe incompréhensible que ce silence même impliquait. Mieux valait l’action. Car qu’auraient-ils fait si P 1 n’avait pas répondu ?…

Pourtant, l’action, à bord d’un astronef, n’était pas quelque chose de tangible qui peut fouetter les nerfs, contraindre les muscles et même occuper l’esprit. Une fois les calculs effectués par l’ordinateur, il n’y avait plus qu’à attendre… une heure et une vingtaine de séquentes, ce qui parut des siècles aux voyageurs égarés dans cet univers silencieux.

Enfin le gros satellite, qui possédait une atmosphère chlorée, sembla se précipiter comme une balle folle vers le tétramère et, presque tout de suite, le dôme géodésique recouvrant l’entrelacs des constructions de métal apparut dans le jour de Vuimor…

Intact !

 

* *

*

 

Trois petites silhouettes en scaphandre vert avaient bondi des astronefs vers la muraille translucide découpée en larges tranches par les énormes traverses de soutènement incurvées. Maintenant elles sautillaient le long de la circonférence, comme si elles avaient cherché un endroit où elles eussent pu traverser. Alentour, le sol était d’un vilain brun jaunâtre, et dans le ciel immobile d’une couleur blafarde, Vuimor ne faisait qu’une grande tache aux contours imprécis. Un autre astronef plafonnait, dans les nuées stagnantes et épaisses.

— Par ici !… Il y a un sas d’entrée !… cria, à l’intérieur du casque, une des silhouettes en scaphandre.

Les autres se précipitèrent en planant. La pesanteur ici était supérieure à celle qui régnait sur P. 3. En fait, elle n’était que de très peu inférieure à la pesanteur normale de Solar mais, lorsqu’on porte un spatiandre, autant se servir de ses possibilités de dégravitation… Les trois rôdeurs s’arc-boutèrent sur un panneau arrondi, à la base du dôme gigantesque, poussèrent, poussèrent… et le panneau céda, s’abattant vers l’intérieur. Les trois scaphandres se glissèrent dans l’ouverture, firent quelques pas normaux entre la paroi d’isovrène et le premier bâtiment qui dressait tout contre le dôme sa masse imposante de métal.

De métal… rouillé. Rouillé, corrodé, presque décomposé par endroits par la nocive atmosphère de chlore qui s’était infiltrée dans les nombreuses fissures que comportait le dôme, surtout vers son sommet. Car la ville sous globe n’était pas intacte, bien sûr, et les navigateurs avaient vite perdu l’illusion qu’elle l’était – une simple image fugitive qu’ils auraient voulu retenir en eux, mais n’avait été le fruit que de l’éloignement et de la mauvaise visibilité. Organarb existait encore, certes. Ce n’était pas, comme Emenistrat, une simple trace enfouie sous le rocher. La ville, par ses dimensions mêmes, avait résisté (… mais résisté à quoi ?) alors même que les installations superficielles de la mine avaient été rayées de la surface de P. 3.

D’ailleurs, l’absence des ondes du réseau conducteur avait prévenu les Solariens depuis plusieurs séquentes. Mais ils avaient voulu croire encore, et Zinrat avait tout de même essayé d’appeler. Seul un silence qu’elle connaissait bien désormais, qu’elle redoutait toujours mais qui lui était familier, avait persisté muettement dans le communicateur. Et les trois astronefs avaient touché le sol jaunâtre, non loin du dôme qu’ils avaient d’abord survolé, pour se rendre compte qu’il était en maints endroits fendu ou crevassé et ne recouvrait plus que des ruelles désertes enchâssées entre des blocs métalliques revêtus d’une vilaine couche de rouille. Accablés, les trois Solariens (Algar était cette fois resté en « protection » au-dessus de la ville) avaient cherché une porte, l’avait trouvée… Heureusement, la rouille avait tellement corrodé les montants métalliques qu’ils n’avaient eu presque aucun mal à l’abattre, pour pénétrer dans la cité morte. Ici, la tristesse était poignante. La rouille avait envahi tout, dessinant à la surface des cubes de métal une véritable mosaïque brun orangé. Parfois, ils voyaient un fragment de paroi dessoudé pendre mollement vers une rue. La surface de celle-ci était recouverte de morceaux de métal rongés, de poussière, de débris de l’isovrène du dôme. Entre les blocs, des langues humides de brume jaune passaient lentement.

— Je vais appeler Algar…, dit Ennir.

Il se brancha sur sa longueur d’onde, lui dit de descendre, que sa mission de protection était sans effet. Le lieutenant-escorteur maugréa, mais son N. 30 quitta le point du ciel où le champ ronronnant des solénoïdes l’avait fixé, et vint se poser en douceur près du sas. Quelques séquentes plus tard, Algar était près de ses trois compagnons, muet comme eux.

Ils pénétrèrent dans un des blocs par une porte battante. L’endroit avait peut-être servi de centre administratif, à cause de la grandeur des pièces, du hall d’entrée surtout. Mais ce n’était plus qu’une carcasse vide, au sol tapissé d’une épaisse couche d’un magma pourrissant qui avait dû être formée par les meubles et autres aménagements intérieurs… qui s’étaient lentement désagrégés, fondus en une seule masse.

— Il n’y a personne… Nous ne trouverons personne… Ils sont tous partis il y a longtemps…

C’était la voix étouffée de Bénit. Ennir la fixa un long moment.

— Il y a longtemps…, fit-il comme en écho. Oui, je crois que tu as raison. Il y a longtemps…

Il laissa planer un silence que personne ne chercha à rompre.

— Mais comprends-tu ce que cela signifie ?

— Eh bien…

La barre de peau sans sourcils au-dessus de ses yeux se fronça, et elle s’interrompit.

— Il y a longtemps ! reprit Ennir avec force, et comme avec désespoir. Oui… Ils sont partis il y a longtemps, ou sont morts il y a longtemps et pourtant quand nous sommes partis de Solar il y a deux jours, les stations étaient intactes !… Elles fonctionnaient, puisque le Cerveau nous a donné pour mission d’y prendre livraison de virium ! Et maintenant regardez ! »

— Cela veut dire qu’en deux jours…, commença Algar en promenant un regard ahuri dans la vaste salle où tout était retourné à la poussière. Puis il s’interrompit lui aussi.

— Tout a vieilli, tout est devenu vieux, Algar… Mais pas en deux jours ! Ne comprenez-vous pas que des centaines, des milliers d’années peut-être ont passé ? Je refusais depuis un certain temps de l’admettre, et je suis sûr que vous aussi vous le refusiez inconsciemment. Mais il n’y a pas d’autre explication possible à ce qu’il nous arrive.

Il ricana sous son casque, laissa passer un silence pesamment moqueur. Bénit se rapprocha de lui à le frôler.

— Oui, la seule explication, c’est que nous avons fait un bond en avant dans le futur !

 

* *

*

— L’idée m’a effleurée avant que nous touchions Emenistrat, disait Ennir. J’avais levé la tête vers le zénith, et j’avais été surpris de ne pas voir Brularion, cette étoile rouge de première grandeur qui est d’ordinaire visible en vol de n’importe endroit du plan d’écliptique du système… J’ai pensé sur le moment qu’elle était peut-être cachée par une masse obscure, et cette idée m’est rapidement sortie de l’esprit. Mais ensuite, sur Emenistrat, et plus encore tout à l’heure, devant le spectacle de ces ruines, j’y ai repensé. Si Brularion n’apparaissait pas, c’est qu’elle s’était déplacée vers un autre point du ciel. Et la rotation de la galaxie est si lente qu’il faut des milliers d’années pour qu’une étoile distante de plusieurs centaines d’années-lumière se déplace de façon sensible. Des milliers d’années… Et regardez Organarb avec son dôme crevé par les météorites, avec sa rouille omniprésente !

Il secoua la tête, soupira longuement. Les quatre Solariens s’étaient réunis dans le poste de contrôle de l’astronef d’Ennir. Ils n’avaient pas quitté leur spatiandre, seulement leur casque. Et, curieusement, ils étaient maintenant très calmes. Ils s’efforçaient de réfléchir. La peur reviendrait peut-être, mais… plus tard.

— Je crois que tu as raison, dit Zinrat Rolon. Cela paraît impossible mais c’est la seule explication. Cependant, un voyage dans le temps ! Provoqué par quoi ? Comment cela peut-il être possible ?

— Tu m’en demandes trop, Zinrat. Il me semble pourtant que j’avais lu autrefois quelque chose à ce sujet… Une théorie scientifique d’un de nos savants qui prétendait que les voyages temporels étaient mathématiquement possibles. Une question de vibrations dans la trame de l’univers, peut-être… Je ne sais plus. Il ne faut pas trop m’en demander ! Quant à ce qui a pu provoquer cet effort dans ce cas présent, comment savoir !

— Je ne pense pas qu’une arme puisse être mise en cause, grogna Algar.

— Stupide ! jeta Zinrat.

— Une arme, non, bien sûr, poursuivit Ennir. Mais… une déformation subite dans la trame de l’espace où nous nous trouvions. Il y a tant de choses que nous ignorons. Il n’y a pas si longtemps que notre peuple s’est lancé dans l’espace ; comment prévoir tous les dangers qui nous y guettaient ?

— Ce qui paraît probable, en tout cas, répliqua Zinrat, c’est que la chose s’est produite lors de l’arrêt brutal des moteurs… Ou plutôt, les moteurs se sont arrêtés parce que le cerveau électronique a senti que quelque chose n’était plus normal dans l’espace environnant, et il nous a mis immédiatement en panne…

— Oui… mais il a été incapable par la suite de me « dire » ce qui s’était passé, parce que cela ne rentre pas dans le cadre des données qui font partie de sa programmation. Cependant cette force qui nous a saisis, si on peut bien appeler cela une force, a laissé des traces dans l’organigramme de vol : ces 600 000 kilomètres « effacés » de notre trajectoire…

— Attends…, dit lentement Zinrat en mordant son index. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi nous n’avons été déplacés que de 600 000 kilomètres. Si vraiment nous avons fait un bond de plusieurs milliers d’années dans notre futur, nous aurions dû nous retrouver en plein vide stellaire car en mille ans, ou en cinq mille ans, notre système s’est déplacé… comme ton étoile Brularion !

— Je ne peux formuler qu’une hypothèse, répliqua Ennir Torn après réflexion. C’est que malgré notre déplacement dans le temps, nous étions « attachés » à Vuimor par sa propre masse, par son champ gravifique et magnétique, et que ce déplacement dans le temps a été automatiquement accompagné d’un déplacement dans l’espace. Nous avons avancé dans le futur, mais en restant, si je puis dire, « collés » à notre système planétaire – ce qui est heureux !

— Si l’on peut dire…, murmura Zinrat. Mais il faudrait maintenant pouvoir dater ce déplacement… ou le mesurer – comment dire ?

— Cela, dit Ennir, l’ordinateur va pouvoir nous l’apprendre en comparant la situation actuelle des étoiles à la carte universelle qu’il a dans ses mémoires. J’aurais dû le lui demander tout de suite…

Il alla pianoter devant la boîte-relais, tandis que ses compagnons dardaient sur lui un regard également tendu. La langue de papier jaune sortit presque aussitôt. Ennir la contempla longuement, la froissa, pianota encore. Une autre bande d’imprimante jaillit avec la même hâte. Le jeune Solarien la lut, se retourna vers ses amis, le visage marbré d’une gravité incrédule.

— Je croyais que l’ordinateur s’était trompé…, commença-t-il.

Il s’interrompit, poursuivit avec une lenteur exaspérante, un sens absurde de la dramaturgie.

— C’est bien pire que tout ce que nous pensions. Je parlais de centaines ou de milliers d’années… Comme j’étais en dessous de la vérité ! Nous avons fait un bond dans le futur de 4 345 600 ans. Plus de quatre millions d’années !…

— Grand Émir ! lâcha seulement Algar – puis le silence pesa un moment.

— Eh bien… qu’allons-nous faire ? fit enfin la petite voix de Bénit Sultra.

— Nous allons…, dit impulsivement Ennir.

Il ne sut pas quoi dire ensuite. En fait, il ne se sentait pas vraiment abattu par l’énormité du chiffre. Mille ans, ou quatre millions d’années, quelle différence cela faisait-il, en vérité ? Le temps s’était sous eux creusé en gouffre, et le fond de ce gouffre était de toute façon invisible, inaccessible… Il n’y pouvait rien, et il lui sembla bien que pour ses compagnons, le chiffre réel de leur plongée n’ajoutait pas non plus grand-chose à leur tourment.

— Nous allons regagner Solar, dit-il enfin. Que faire d’autre ?

— Oui, dit avec force Algar, il faut savoir !

— Savoir…, fit Zinrat Rolon en écho douloureux. Que croyez-vous que nous trouverons après toutes ces années ? De la poussière et des décombres, comme ici !

Sa main montrait l’écran de vision extérieure, où le dôme crevassé n’abritait que les ruines mangées par le vent de chlore.

— On ne sait pas, dit doucement Bénit. Notre race a pu survivre, se développer, devenir sage et juste.

— Je ne crois pas ! fit rudement Algar sans grand effort psychologique. Voyez dans quel état nous avons trouvé Emenistrat et Organarb ! S’il restait encore des Solariens vivants, ils n’auraient pas laissé dépérir les bases du système.

— Qui sait ? répliqua Ennir. Notre civilisation a peut-être changé de cours. Elle a peut-être quitté le stade matérialiste et n’a plus besoin des minéraux qui nous étaient nécessaires.

— Bien sûr, dit Zinrat. Mais quoi qu’il en soit, je ne peux m’empêcher de penser que Tonir est mort depuis plus de quatre millions d’années…

Personne ne lui répondit. Il n’y avait rien à répondre. Les trois compagnons de Zinrat, qui n’avaient guère d’attaches sur Solar, avait oublié que celle-ci venait de s’engager, et que la douleur devait être au fond d’elle une morsure cruelle. Mais la jeune femme restait droite et impassible, elle ne pleura pas. Plus tard peut-être, et en secret.

— Mangeons, avant de reprendre la route, dit Ennir. Nous n’avons peut-être pas faim, mais il faut nous sustenter !

Ils sortirent quelques boîtes de la réserve, mangèrent et burent des pâtes et des liquides dont ils ne sentirent pas le goût. Cézir, le goulfag, lapa à même le sol une glu qui était un succédané des insectes dont ses ancêtres se nourrissaient. Puis vint le moment du départ.

— Ça va ? dit seulement Ennir à Bénit, avant que la jeune fille ne referme son casque sur son charmant visage.

Elle eut seulement un sourire un peu triste, mais ce sourire emplit le cœur d’Ennir d’une douce ondée.

Peu après, le tétramère reformé était catapulté vers le ciel par l’inversion de gravité, et prenait la direction de la lointaine Solar. Il bifurqua pourtant au bout de quelques séquentes : Algar avait appelé, pour formuler une idée intéressante. « Puisqu’on peut supposer, disait-il, que nous avons été transportés dans le futur par une vibration dans la trame de l’univers, peut-être avons-nous traversé sans le savoir une fissure, ou une brèche qui existe toujours… Si nous pouvions retrouver l’endroit et repasser en sens inverse, nous nous retrouverions peut-être chez nous – je veux dire, dans notre temps ! »

Ennir trouva l’idée ingénieuse, un baume se répandit instantanément sur le cœur des quatre naufragés. Les ordinateurs travaillèrent longtemps pour retrouver approximativement l’endroit du « saut » – mais il y avait toujours ce trou de 600 000 kilomètres qui gênait le repérage. Malgré tout, la formation tourna deux jours entiers dans les parages de la catastrophe. Sans succès… Était-ce utile de le préciser ? Les Solariens ne pouvaient deviner que leur translation temporelle avait été causée par la secousse mémorable qu’une supernova au dernier stade de son effondrement avait communiqué à l’univers bien longtemps auparavant, plus de quatre millions d’années solariennes avant ce jour. L’étoile avait disparu, et toute trace de son passage dans cet univers. Il ne restait plus aux naufragés du temps qu’à accomplir le plus éprouvant des pèlerinages : retourner sur leur terre natale, Solar.