Le temps Cyclothymique
Chapitre II.........................................................................................
Enterré à 80 mètres sous le sol dans le désert d’Oubstergan, à deux degrés au sud de l’équateur, le Cerveau-Directeur était une montagne d’acier à l’envers dont le pic pointait vers le centre de Solar. Le Cerveau-Directeur était le sommet d’une technologie, il était l’endroit, l’encoche dans l’échelle de l’évolution solarienne où la pensée humaine se nie elle-même. Et le Cerveau le savait.
Longtemps auparavant, il n’avait été qu’un ensemble de relais, un montage anarchique de calculatrices et de systèmes de communication. Et peu à peu, au fil des ans, le montage s’était structuré, avait affiné ses perceptions, avait étendu ses pouvoirs mécaniques. Mais ce n’était encore qu’une machine, un peu plus grosse et un peu plus polyvalente que toutes les autres machines. La science de la cybernétique n’est pas faite d’éclairs de génie, de découvertes bouleversantes. Elle est un long tâtonnement, une patience infinie. Et d’année en année, le Cerveau-Directeur prenait forme, on y ajoutait, ici et là, de nouveaux relais, de nouveaux circuits, des mémoires plus perfectionnées, des transistors plus efficaces, des répondeurs à quartz qui vibraient de plus en plus de fois à la seconde, au centième de seconde, au cent millième de seconde…
Et quelque chose qui n’était pas tout à fait l’intelligence, mais plus que le simple réflexe induit question-réponse, prenait forme. Et le Cerveau s’en rendait compte. Les Solariens qui le surveillaient, le programmaient, s’en rendaient compte aussi, d’ailleurs. Mais cela ne les effrayait pas. Au contraire : une machine, se disaient-ils, ne peut rester à tout jamais qu’une machine – soumise à l’homme, le servant, lui obéissant. Et ils n’avaient pas tort.
Mais vint un moment où toute l’activité industrielle, technologique, commerciale de Solar passa par le Cerveau-Directeur. Et c’était très bien ainsi : le monde tournait comme une bille, marchait comme sur des roulettes. Pourquoi s’en faire ? Un peu moins de cent années avant ce onzième jour du cadran Guerrier de l’an 12 713, le dernier ingénieur quittait l’enceinte du Cerveau-Directeur, qui était devenu, tout au long de cent autres aimées, cette montagne de métal bourdonnante qui n’apparaissait plus à la surface malmenée par les vents du désert d’Oubstergan, mais s’était frayée un chemin vertical sous le sol, à l’abri dans le socle granitique de la planète. Le Cerveau-Directeur n’était pas vraiment intelligent, non. Il le savait, et il savait aussi qu’il ne deviendrait jamais intelligent à la manière dont un homme est intelligent.
Mais cela ne le préoccupait pas. Ses circuits, ses mémoires ne pouvaient, ne pourraient jamais intégrer ce genre de préoccupation. Et les constructeurs le savaient, et étaient satisfaits qu’il en soit ainsi. Solar avait atteint la stabilité : au moment même où les guerres s’étaient éteintes – définitivement semblait-il – un gouvernement mondial dont le Cerveau-Directeur était le bras exécutif s’était mis en place ; et au moment où les ressources de la planète mère menaçaient de s’épuiser complètement, l’essor de la navigation interplanétaire avait ouvert à l’exploitation tous les autres mondes du système de Solar.
De la stabilité à la stagnation, cependant, il n’y a pas loin. Qu’importe, pourrait-on penser, si cette stagnation planifie un bonheur planétaire ? Le Cerveau-Directeur ne pensait pas autrement… si l’interaction de toutes ses mémoires peut bien s’appeler penser. Et les hommes qui avaient autrefois installé les mémoires ne pensaient pas autrement non plus. Seulement ils ne représentaient pas TOUS les Solariens. Ils ne représentaient qu’environ les 4/5 e des habitants de la planète, les nouveaux privilégiés, les nouveaux oisifs de la civilisation du Cerveau-Directeur.
Mais il y avait les autres…
Il y avait l’Union Commerciale des Pôles, qui avait été complètement oubliée, qui était ignorée par tout le monde.
Et c’est d’elle, aujourd’hui, que venait les ennuis.
* *
*
La chenimobile se frayait un chemin à travers les grands coups de balai neigeux du vent. Elle avançait entre deux hautes falaises blanches curieusement géométriques, qui n’étaient autre que des blocs d’habitation ou des hangars, formant une longue rue droite, une rue de glace à la perspective aveugle qui s’enfonçait dans le froid. Rien ne distinguait un bâtiment d’un autre. C’était le même défilement continu, monotone, à droite comme à gauche. C’est qu’aux pôles (et ici, il s’agissait du pôle sud), il faisait froid… très froid. Aussi les bâtiments n’avaient-ils pas de fenêtres, ce n’était que des cubes et des parallélépipèdes de métal doublé de keflon, cette matière isolante qui était un des innombrables produits précieux manufacturés par l’Union Commerciale des Pôles.
— Nous arrivons bientôt…, soupira Bern Ultron.
Il passa une main nerveuse sur son crâne lisse, se concentra sur la conduite manuelle de la chenimobile.
Un coup de vent plus fort que les autres mugit entre les falaises parallèles de l’artère, passa comme une trombe, soulevant un ouragan blanc de paillettes de gel. L’engin à chenilles tangua, crachota, reprit son chemin rectiligne dans les ornières de neige durcie qu’il écrasait sous sa masse.
Le compagnon de Bern Ultron ne disait rien. Le regard rêveur de ses yeux bleu-vert, larges et irisés, planait, à travers l’épaisse vitre bombée et ovale de l’avant du véhicule, vers le poudroiement blanc mais changeant de l’extérieur. Un vague sourire errait aux commissures de sa bouche sans lèvres, et son visage au teint jaune pâle était parsemé d’un très fin réseau de rides, seul indice de son âge réel.
— Je ne sais pas…
Bern Ultron s’interrompit, ses mains se crispèrent sur le levier de direction de la chenimobile.
Son compagnon, assis à côté de lui sur la large banquette avant, se contenta de tourner vers lui ses intenses yeux bleu-vert. La climatisation à l’intérieur de la chenimobile était parfaite, et les deux Solariens n’étaient vêtus que de l’habituelle combinaison de teinte neutre que portaient tous les habitants de l’Union Commerciale des Pôles, sans aucun signe distinctif de fonction ou de hiérarchie.
Il y eut un long instant de silence. Dehors, le vent ne cessait de s’engouffrer dans l’artère noyée de froid.
— Je veux dire…, continua enfin Ultron, je veux dire que je n’arrive toujours pas à me convaincre du bienfait de cette guerre…
Le dernier mot avait été prononcé d’un ton assourdi, comme s’il n’était passé que difficilement entre les lèvres du Solarien.
— Nous en avons parlé des années, tu le sais bien, dit enfin l’homme âgé. Pourquoi revenir sans cesse sur une décision qui a été acceptée démocratiquement par toute l’Union ? Et puis tu sais bien qu’il ne s’agit pas de faire une vraie guerre. Il s’agit simplement de détruire le Cerveau-Directeur, et de réorganiser la planète sur d’autres bases. Il faut que l’inégalité cesse, que tous les Solariens soient égaux devant la production comme devant le loisir… C’est un premier point. Il faut aussi que les hommes reprennent le pouvoir de décision qu’ils ont légué à une machine, ce qui a amené la stagnation. C’est un deuxième point. S’il y avait un autre chemin à prendre qu’une opération militaire pour parvenir à ces fins, nous le prendrions, tu ne l’ignores pas ! Mais toutes mes tentatives de discussion avec le Cerveau se sont soldées par des refus, tu ne l’ignores pas non plus. Il y a un moment où le bavardage doit cesser pour laisser la place à l’action. Ce moment est venu, c’est tout. N’ai-je pas raison ?
La chenimobile vira à angle droit dans une large artère toute semblable à celle qu’elle avait suivie jusque-là. Mais cette fois, à cause de son orientation, le vent ne faisait que siffler au-dessus du faîte des blocs de métal et de keflon, arrachant de temps à autre des vagues tournoyantes de neige à la surface lisse des constructions.
— N’ai-je pas raison ? insista l’homme âgé.
— Honnêtement, je ne sais pas, répondit le jeune conducteur. Tu parles de démocratie. Mais la population de l’Union ne représente que deux Solariens sur dix. Et les autres n’ont pas été consultés. La guerre va fondre sur eux comme la foudre, et on ne peut les tenir pour responsables d’une situation que leurs lointains ancêtres ont créée. Car tu sais fort bien que le Cerveau va se défendre. Et comment le fera-t-il ? En envoyant se battre des contingents de Solariens qui ne sont coupables de rien, qui ne comprendront rien, et qui obéiront au Cerveau parce qu’ils sont incapables de seulement imaginer que ses décisions peuvent n’être pas conformes aux intérêts planétaires… Cela fera un beau gâchis.
— Qu’as-tu d’autre à proposer ?
Cette fois, ce fut le jeune homme qui ne répondit pas. Son visage s’était fermé, il semblait se concentrer entièrement dans la conduite du véhicule des neiges, bien que sans doute il n’en fût rien. D’ailleurs la course était terminée. La chenimobile ralentit, se présenta face à un large porche pour l’instant fermé par un rideau transparent.
— Ouvrez ! lança Bern Ultron dans le micro de bord. C’est le Maître…
L’homme âgé à côté de lui tressaillit légèrement à l’énoncé de ce dernier terme, et son visage sembla un instant plus ridé que de coutume. Mais la chenimobile roulait maintenant au long d’un vaste couloir intérieur éclairé de place en place par des projecteurs de lumière chaude qui le nimbait de miroitements orangés. Puis elle déboucha dans une immense cour intérieure protégée de la furie glaciale des éléments par un toit de keflon translucide.
Bern Ultron stoppa l’avance de son véhicule devant un groupe d’une dizaine de Solariens qui s’étaient avancés à leur rencontre. Il fit manœuvrer les portes coulissantes de la chenimobile, et attendit avant de descendre que son compagnon soit à terre, entouré avec déférence.
— Tout est prêt, Maître, disait un homme âgé ; nous pouvons te montrer le SEPADIA en action.
— Je suis là pour ça…, dit doucement le compagnon de Bern Ultron.
Et il accompagna le groupe d’hommes vers un engin brillant isolé au milieu de l’immense surface vide du hangar, baigné dans la douce lumière blanche qui tombait du toit translucide. Ultron suivit, à quelques pas en arrière, comme à contrecœur. Il savait qu’il n’y avait pas d’autre solution que la guerre. Mais il argumentait encore, malgré tout, pour faire tout son possible, sans espoir. L’homme qu’il avait conduit jusqu’ici, qu’on appelait « Maître » bien que cela lui déplût et qu’il n’eût jamais sollicité cette marque de respect, de déférence, de même qu’il désapprouvait secrètement le culte de la personnalité dont il était l’objet, était Zan Rafor, un nom que même les habitants des zones tempérées de la planète connaissaient.
Zan Rafor, dans l’imagination populaire de tous les Solariens, était bien, effectivement, le « Maître » de l’Union Commerciale des Pôles. C’était celui qui, de sa poigne de fer – mais surtout grâce à son intelligence du matérialisme historique et à son aura personnelle faite de patience et de fermeté – avait donné l’impulsion finale aux travailleurs des zones glaciales pour que ceux-ci passent de l’état de travailleurs exploités à celui de révoltés en puissance. Sans doute Zan Rafor avait-il su canaliser les énergies et les mécontentements au moment voulu ; mais c’était justement cela qui était remarquable : qu’il eût pu rassembler sous un commandement unique, et dans un but précis, toute une masse de gens qui depuis des siècles se contentaient de subir, au prix de quelques violences sporadiques et vite étouffées par les radicelles mobiles et policières du Cerveau.
Zan Rafor était l’exemple type de ces hommes qui, dans toutes les civilisations en état de crise, viennent au bon moment, pour un juste combat. Il était de ceux que le courant historique suscite, rejette hors de son flot pour le détourner ou le canaliser. Ce genre d’homme est en général considéré comme un héros par les siens, comme un dictateur par ses ennemis – jusqu’à ce que, le temps ayant tamisé certaines vérités, fait éclater certaines contradictions, changé certaines valeurs, ceux qui jadis l’admiraient le considèrent à leur tour comme un traître, tandis que ceux qui le haïssaient le hissent sur le podium des héros, des héros morts, bien entendu.
En somme, Zan Rafor était un homme providentiel. Mais il aurait eu horreur de ce terme. Il ne se considérait que comme un homme du peuple, surgi hors de la masse un court instant nécessaire, mais prêt à y replonger aussitôt que son combat serait achevé.
C’est avec lassitude que cet homme contempla l’engin brillant, semblant fait de bric et de broc avec un grand nombre de canalisations et de tuyaux coudés de différentes épaisseurs, qu’il était pourtant venu voir à l’œuvre.
— Nous avons monté la cible là-bas…, dit un jeune Solarien, lui montrant, à l’autre bout de l’immense hangar, une masse hétéroclite de métal.
— Allez-y…, murmura simplement Zan Rafor.
L’engin qui ne paraissait constitué que d’un assemblage hasardeux de tuyaux soudés, cet engin nommé SEPADIA – ce qui n’était qu’un diminutif pour Séparateur Diamagnétique – s’illumina en son extrémité, formée d’une boule de verre qui ne fut plus soudainement qu’un globe plus étincelant que le pâle soleil de Solar. Un globe pareil naquit autour de la cible, plus lumineux encore si cela se pouvait. Mais la double illumination fut très fugitive. Lorsqu’elle s’éteignit, l’amoncellement métallique avait disparu de l’autre bout du hangar, comme soufflé par la lumière blanche.
Zan Rafor cligna des paupières, hocha la tête en silence. Tout s’était déroulé dans un silence absolu, mais une sorte de vent sec et chaud qui venait du coin occupé par la cible annihilée arriva sur les Solariens, passa comme une vague sèche, fit frissonner les étoffes des combinaisons. Du métal surchauffé de l’arme, vint une odeur âcre.
— Tu as pu voir…, commença l’homme âgé qui avait accueilli le premier le Maître.
Celui-ci le coupa d’un geste.
— J’ai vu. Je n’en attendais pas moins de ton équipe, Zelmin. Ce qui m’intéresse, c’est la production en série. Où en est-on exactement ?
— Elle a été commencé hier, sans attendre, comme tu nous l’avais demandé, Maître. Les premières batteries doivent en ce moment même sortir au bout de la chaîne, et sont dirigées vers le Plan 6 où elles sont montées sur les chenimobiles de classe B 18.
— Très bien !
Les profondeurs bleu-vert des yeux de Zan Rafor s’assombrirent, comme si ces couleurs en mouvement dans son iris venaient démentir son approbation. Mais il daignait en même temps sourire, pour la première fois.
— Vous avez fait du bon travail…
Les yeux ternis du chercheur âgé nommé Zelmin errèrent un moment vers les hauteurs du hangar, comme à la recherche d’on ne savait quel ennemi à l’affût.
— Quand je pense qu’il y a seulement quelques cadrans…
Il n’acheva pas sa phrase, mais tout le monde savait bien de quoi il avait voulu parler. Quelques cadrans auparavant, les yeux-espions du Cerveau-Directeur avaient été partout, dans tous les hangars, dans toutes les usines, tous les laboratoires, tous les logements individuels et collectifs. Cette surveillance datait du temps troublé où les pôles étaient encore considérés comme des colonies pénitentiaires… mais elle y avait survécu. Le Cerveau, ainsi, gardait sous sa haute surveillance l’intégralité des soi-disant libres citoyens de l’Union Commerciale des Pôles. Les yeux, un à un, avaient été démasqués. Et en une seule nuit, ils avaient tous été arrachés. Le Cerveau était devenu aveugle – et impuissant.
* *
*
Des lumières qui clignotent.
Des transistors qui accueillent l’énergie et s’en délestent.
Des solénoïdes qui vibrent sous l’afflux des électrons.
Toute une activité imperceptible, et en même temps gigantesque, car fragmentée en une multitude inouïe d’actions et de réactions passant par des circuits de métal minutieusement calibrés, avant de se résoudre en un saupoudrage magnétique sur les tambours des mémoires… Toute une activité pour l’instant dirigée vers un seul but : sonder les intentions de l’Union Commerciale des Pôles et, si besoin était, s’en défendre.
D’une certaine façon, d’ailleurs, l’Union avait attaqué, en coupant toutes les communications avec le Cerveau, en détruisant ses yeux omniprésents, en mettant hors circuit ses fragments autonomes (ou mobirobots) de surveillance. C’était grave. Grave, mais… le problème était le suivant : l’Union, pour l’instant, continuait de faire parvenir au reste de la planète les matières premières et les objets façonnés indispensables ; le Cerveau n’avait donc aucune raison d’intervenir, une action brutale de sa part pouvant inciter les dirigeants des pôles à repenser leur politique. Mais d’un autre côté, s’il ne faisait rien, le Cerveau ne risquait-il pas de se laisser surprendre par une manœuvre imprévue ?
Voilà le genre de questions qui circulaient dans ses mémoires multiples. Des questions qui, bien sûr, ne se résolvaient pas en mots et en phrases, mais en symboles mathématiques complexes. Cependant, lorsque les enregistreurs sensibles du Cerveau détectèrent en un point déterminé du pôle sud une déperdition d’énergie brutale, il s’inquiéta – si ce terme, appliqué à une masse de métal haute comme une montagne à l’envers, puisse avoir un sens.
Le Cerveau n’avait plus d’yeux, certes. Mais des tentacules que les révoltés n’avaient pu repérer agissaient encore, enfouis à des profondeurs considérables du sol gelé. Et, comme toutes les dépenses énergétiques de l’Union parvenaient au Cerveau et que celui-ci connaissait parfaitement les quotas de production et de dépenses courantes – y compris dans leur croissance proportionnelle, la moindre variation dans les taux journaliers s’enregistrait dans ses mémoires. Il y avait des variances normales. Il y en avait d’autres qui ne pouvaient l’être. Si une chaîne se met brusquement à fabriquer autre chose que ce à quoi elle a été prévue originellement (et c’était ce qui s’était passé en ce qui concernait les batteries de SEPADIA produites à la place de foreuses cyclotroniques), le Cerveau, démuni d’yeux, ne peut que classer la variance dans la marge prévue. Mais si une arme dégorgeant en une fraction de seconde une énergie torrentielle est employée…
Et c’est manifestement ce qui s’était produit.
Des circuits restés inactifs pendant des années se mirent brusquement à crépiter. Des directives partirent vers tous les coins de la planète. Cette fois, c’était grave. Il fallait agir, combattre. Le Cerveau, à part ses défenses fixes et sa police robot, ne possédait pas d’année. L’armée, c’était les Solariens, des êtres amollis par une existence de loisirs. Il fallait constituer d’urgence des escadres aériennes capables d’écraser dans l’œuf la révolte qui se préparait. Mais pour cela, il fallait posséder des armes aussi puissantes que celle qui venait d’être expérimentée au pôle sud. Par exemple des bombes à fragmentation, obtenues à partir de ce métal lourd qu’était le virium. On n’en trouvait pas sur Solar, mais sur certains satellites des grandes planètes extérieures des chantiers d’extraction avaient été autrefois ouverts, puis mis en sommeil. Par précaution, le Cerveau avait envoyé la veille plusieurs expéditions vers Vuimor et Narmor, dont les mines de virium avaient été réactivées. Mais les vaisseaux reviendraient-ils à temps avec leur vital chargement ? Le temps… Tout était une question de temps, maintenant. Lui en restait-il assez pour prendre de vitesse l’Union Commerciale ?
Tandis que dans les cent mille compartiments complexes de ses mémoires, le Cerveau dressait un plan de bataille, puisé aux sources d’une ancienne programmation jamais effacée qu’il ne pouvait remettre en cause, une de ses antennes de communication lança un message vers les vaisseaux en mission vers les planètes géantes. Parmi eux, la formation tétramérique commandée par Ennir Torn…
* *
*
Il somnolait lorsque la stridence d’un appel spécial le fit sursauter. Il s’était lové dans son confortable siège de commandement qui épousait les formes de son corps, et Cézir s’était arrondi entre ses genoux. L’animal, au mouvement de son maître, sauta prestement sur le sol, longue et souple écharpe mauve dont les huit pattes griffèrent le parterre roide du P. 56. Ennir Torn fut presque aussi vite que lui à bas du siège, et se précipita vers l’endroit du pupitre de contrôle où clignotait une lumière verte qui accompagnait l’irritant sifflement. Il tira du boîtier la bande de papier de l’imprimante, lut sans se troubler le message du Cerveau.
Au capitaine Ennir Torn…
(Puis suivaient les formules d’identification habituelles)
…URGENCE-URGENCE-URGENCE ! Les ordres primitivement reçus sont complétés par les instructions supplémentaires suivantes : la base d’Emenistrat de P. 3 de Vuimor doit être gagnée à célérité maximum. Sitôt embarqués les containers de virium, d’autres instructions seront données par mon relais de bord en ce qui concerne les modalités de retour.
Les directives du Cerveau étaient toujours d’une sécheresse remarquable. Ennir Torn, ses yeux violets assombris par le cours troublé de ses pensées, s’assit sur le siège mobile qui pouvait circuler autour du pupitre hémisphérique. Encore un nouveau coup de cisaille donné dans le courant d’une mission qui aurait dû être de routine, mais semblait l’être moins que jamais… Réprimant l’angoisse qu’il sentait se tordre au fond de lui, le jeune capitaine, établit le contact avec les N. 30 d’escorte. Algar Worom et Bénit Sultra s’encadrèrent très vite sur les deux écrans de transmission. La jeune fille aux doux yeux bleus écouta intensément les quelques mots d’Ennir et celui-ci, qui ne la quittait pas du regard, vit son visage changer à mesure qu’il parlait.
La pauvre, pensa-t-il. Pour une première mission… Puis il s’absorba pendant quelques minutes sur son clavier, tandis qu’Algar et Bénit faisaient de même, chacun dans son escorteur individuel. Une mission de routine n’est jamais menée à vitesse maximum. Cette fois, il fallait pousser les moteurs à gravitons au-delà du point d’accélération communément atteint par la force boomerang de l’inversion de gravitation. La dépense d’énergie nécessitant une telle manœuvre, qui mettait en œuvre le surgénérateur à champ solénoïdal, était fantastique. C’est bien pourquoi on ne l’utilisait pas en vol normal.
Cependant, il fallait bien se rendre à l’évidence : plus rien n’était normal. Et, sans que les conditions perceptibles de la vie à bord eussent été modifiées en rien, le tétramère, à nouveau illuminé violemment à l’extérieur par la déperdition des électrons filtrés qui lui faisaient une auréole rouge éclatant, fonça dans l’espace à une vitesse qui, maintenant, était proche de celle de la lumière. En routage normal, les astronefs, qui avaient franchi l’anneau des astéroïdes, auraient eu encore une vingtaine d’heures de voyage avant d’atteindre la zone planétaire de Vuimor. Maintenant, le but serait touché en 54 séquentes – moins d’une heure.
— Et voilà…, murmura machinalement Ennir Torn.
Il se dégagea de son siège, se leva, rencontra le regard de sa coéquipière, Zinrat Rolon, qui venait de déboucher de la coursive, où elle avait pris un peu de repos dans la niche à sommeil.
— Que se passe-t-il ? interrogea-t-elle d’un air inquiet.
— Mais rien ! dit vivement Ennir, qui lui détailla cependant en deux phrases la manœuvre qui venait d’être effectuée.
La jeune femme se renfrogna davantage, son regard se perdit à l’intérieur d’elle-même, dans un espace où devait graviter l’image de Tonir Elgan, son engagé. Ennir préféra ne pas l’ennuyer par de vains bavardages. En fait, son insouciance était presque revenue, et il aurait au contraire volontiers engagé une longue conversation avec Bénit Sultra… Mais la jeune fille avait coupé la communication après la manœuvre – de même qu’Algar – et le jeune capitaine se retrouvait seul avec une légèreté d’âme qu’il ne trouvait pas à partager. Il se laissa donc retomber dans le fauteuil moelleux où il s’était assoupi précédemment, et le goulfag sauta sur ses genoux, avec une assurance née d’une longue habitude. Ennir caressa machinalement l’échine souple parcourue de frémissements électriques, tandis que ses yeux se fixaient, moroses, sur l’écran central qui retransmettait l’espace nu qui poudroyait d’étoiles à l’avant du P. 56.
Aux extrêmes bords latéraux de l’écran, les étoiles, prises dans le champ distorseur de la vitesse photoniques, paraissaient se diluer dans une brume rouge orangé qui s’effilait. Mais au centre, elles flamboyaient paisiblement. Narmor, la plus grosse planète du système, n’était pas visible, se trouvant de l’autre côté du soleil sur son plan d’écliptique ; mais Vuimor, astre unique grâce à son anneau formé de poussière cosmique diversement oxydée, était déjà repérable à l’œil nu, comme une tache floue barrée d’or pâle.
Ennir Torn s’enfonça dans son siège, tandis que la langue rétractile de Cézir s’enroulait autour d’un de ses doigts, comme autour d’une proie.
De l’un des escorteurs, un message codé s’échappa, invisible, plongea vers la lointaine Solar. Mais même les étoiles n’en furent pas témoins.
* *
*
La chenimobile avait traversé encore d’autres tunnels de neige à ciel ouvert, sous l’horizon crépusculaire du pôle sud figé en un demi-jour au front bas et aux longs cheveux de glace. Bern Ultron, impassible, conduisait toujours le Maître. Pour Zan Rafor, Bern était bien plus qu’un chauffeur : c’était un compagnon, un confident, un conseiller, c’était aussi une présence qui remplaçait ce fils unique que le Maître avait perdu de longues années auparavant, dans un accident stupide survenu dans une aciérie où les normes de sécurité n’avaient pas été appliquées avec assez de rigueur. Cette perte, qui soulignait combien les travailleurs des pôles vivaient dans des conditions précaires, avait peut-être été pour quelque chose dans l’action entreprise par Zan Rafor… De toute façon, les motivations du Maître étaient maintenant noyées dans l’épaisseur brute de l’action présente, et Bern était venu réchauffer ses vieux jours et la solitude inéluctable qui entoure les meneurs d’hommes. Bern Ultron n’était qu’un garçon comme tant d’autres, et il le serait resté si sa route n’avait pas croisé celle de Zan Rafor, par un de ces hasards qui sont coutumiers de la vie courante, mais sont indiscernables de ses lignes de force principales. Orphelin très jeune, Ultron avait travaillé tôt dans une fabrique de produits chimiques où ses qualités d’intelligence et d’humanité avaient été remarquées. Si le Cerveau-Directeur ne tenait compte que des normes de production, la pâte humaine de chaque individu entrait au contraire fortement en résonance avec les microsociétés que suscitait la vie en vase presque clos de chaque fabrique. Les individualités fortes étaient vite remarquées. Bern Ultron quitta son laboratoire pour travailler secrètement à la production d’explosifs chimiques que la direction des révoltés avait entreprise à petite échelle. Il plut à Zan Rafor de s’attacher ce jeune garçon aux yeux vifs et aux gestes mesurés dont il avait pu prendre la mesure de la précoce sagesse lors d’une de ses visites. Et depuis lors, Bern Ultron ne quittait plus le Maître – ce qui était souvent pénible pour l’un ou l’autre, mais bien plus encore profitable pour chacun.
Maintenant, les deux hommes se trouvaient au sous-sol du Centre des Communications, où se tenait un véritable conseil de guerre. Si aucun des responsables des opérations envisagées ne se trouvait en personne dans la petite pièce sombre et circulaire, tous pouvaient communiquer avec le Maître par l’intermédiaire d’une cinquantaine d’écrans de communication disposés en demi-cercle. Fasciné, Bern écoutait à peine ce qui se disait. Ses yeux allaient d’un écran à l’autre, et erraient d’un visage à un autre visage, essayant de surprendre, au-delà des mots, quels sentiments pouvaient agiter tous ces rudes Solariens prêts à déchaîner les foudres de la violence guerrière. Les écrans, reflétant la lumière des différentes pièces où se trouvaient disséminés les hommes de confiance de Rafor à travers l’étendue des deux pôles, formaient une surprenante mosaïque bleu pâle, verdâtre, jaune, orangée, blanc cru. Bern s’y perdait, s’y noyait ; la guerre allait venir, la guerre était là, sa modeste influence n’avait pu entamer l’inébranlable résolution de Zan Rafor. Et… cela ne valait-il pas mieux ainsi ? En finir une bonne fois pour toutes avec l’inégalité, ressouder la planète par-delà la mise hors circuit du Cerveau – même au prix de quelques centaines ou de quelques milliers de morts ? C’était une solution… une solution tentante. Et, scrutant un à un ces visages découpés sur la mosaïque des écrans, Bern se laissait envahir par une passivité proche de l’acceptation.
— Une escadre de N. 30 stationne au-dessus du carrefour routier BB-176…
— Pour stopper si besoin est les convois en provenance de Starédior. Ingénieux…
— Des mouvements de robotanks sont signalés aux abords des villes suivantes : Déterion, Isbar, Oulanston, Batenir…
— … Qui sont toutes proches des pôles : c’était à prévoir.
— Mais l’armement du Cerveau est dérisoire. Cela ne peut être bien dangereux.
— D’autant que la plupart de ces engins sont conduits par des Solariens ignorant tout de l’art du combat. Des gens qui ignorent même la cause du conflit…
— Nous ne l’ignorons pas. Et c’est notre principal atout. Mais l’opinion publique est fluctuante, et nous ne pouvons pas…
— Nos contacts sont à peu près unanimes : le Solarien moyen ne croit pas vraiment à l’imminence d’une guerre, mais la craint secrètement. Cependant, jeté dans un conflit chaud, quelles seraient ses réactions ? Nous ne sommes pour la majorité des gens qu’une sorte de complément humain aux machines, et le manque, d’informations ne…
Les voix se croisaient et s’entrecroisaient dans le petit local où la pénombre sourde était creusée par la grille miroitante des écrans. Renseignements stratégiques, tactiques, statistiques, repères psychosociologiques, questions, prévisions… Zan Rafor écoutait tout, avait réponse à tout ; il était devenu une parfaite machine en action. Il eut cependant un léger mouvement de nervosité lorsqu’une voix pressée tombant d’un des écrans lui annonça une mauvaise nouvelle :
— Un de nos contacts en mission spatiale vient de nous appeler. Une cargaison de virium doit être ramenée incessamment de P. 3 de Vuimor. Les vaisseaux ont reçu l’ordre exprès du Cerveau de voguer en célérité maximum… Compte tenu de l’heure où le message a été envoyé et d’une estimation raisonnable en ce qui concerne l’embarquement de la cargaison, le virium peut être livré dans cinq heures, six au maximum !
— Du virium…, maugréa Zan Rafor. C’est donc la guerre à outrance qu’il veut.
Il échangea un regard rapide avec Bern, et son dos l’instant d’avant voûté se roidit.
— Nous devons donc plus que jamais nous hâter de lancer nos groupes d’assaut avant que le conflit ne dégénère en catastrophe planétaire. Verlam, fais transmettre de toute urgence…
Plus hachés que jamais, les ordres partirent à tous les vents des ondes.
* *
*
La romobile le déposa à l’endroit exact où il avait la directive verbale de le faire : au point Z. 67 du quartier extérieur sud de Soggto, la capitale planétaire. Le petit véhicule ovoïde avait roulé plusieurs heures dans le désert brun roux que les vents incessants empanachaient de fantasques tourbillons de poussière, sur une miroitante route d’acier prioritaire, qui ne semblait jamais devoir finir. Le soleil, bas sur l’horizon bleu sombre, n’était qu’une petite étincelle orange dans le ciel chargé de particules minérales en mouvement.
— Qu’est-ce que je dois faire, maintenant ? demanda Tonir Elgane à un groupe de Solariens qui passaient devant lui.
— Qu’est-ce que tu veux que j’en sache ? Cherche un responsable !
La réponse, jetée dans le vent d’un ton peu aimable, concentra la fureur de Tonir. Il goûtait pleinement sa période de repos, plongé dans l’écoute de bandes romanesques – ce qui était sa distraction favorite, lorsque l’ordre du Cerveau s’était imprimé sur le ruban de son planifieur. Il lui fallait se rendre dès la réception du message au point indiqué. On ne désobéit pas à une directive du Cerveau ! Le Cerveau est sage, le Cerveau sait tout, décide tout… Tonir s’était donc engouffré dans une romobile qui l’avait docilement déversé sur cette esplanade ventée où des groupes humains erraient à travers les rideaux de poussière soulevés, où des véhicules passaient ou stationnaient, survolés parfois par des astronefs qui convergeaient vers le spatiodrome de Nimko, situé sur l’autre versant de l’immense ville dont on ne voyait que les plus hautes tours dans l’embrasement roux.
— Par ici, toi ! Par ici !
Enfin, on s’occupait de lui ! Il suivit un homme en combinaison vert sombre, et d’autres isolés se joignirent à leur groupe. Bientôt, il était réuni avec une centaine de Solariens dans un bâtiment plat où un discours fut déversé par un haut-parleur. Aucune image ne venait donner aux mots un semblant d’humanité ; c’était un message venant du Cerveau lui-même, une exhortation au courage et à l’obéissance au cours des jours difficiles qui allaient suivre…
Ainsi, c’était bien cela ! Le mot n’avait pas été prononcé, mais il s’agissait bien d’elle – elle, la guerre, dont le spectre rôdait sur Solar depuis plusieurs cadrans. Désorienté, abattu, Tonir Elgane suivit hors de la bâtisse un groupe formé d’une dizaine de jeunes gens et de jeunes hommes aussi misérables que lui. La nuit maintenant était tombée, mais le vent n’avait pas cessé de souffler et les gifles sèches et continuelles de la poussière claquaient méchamment contre la carcasse des véhicules et le dos des marcheurs. Quelques lumières vacillantes trouaient cette nuit marron et sifflante qu’ignoraient les étoiles. Tonir pensait à Zinrat, la douce Zinrat avec qui il s’était engagé peu de temps auparavant et qui était partie le matin même pour son travail – une expédition vers Vuimor. Serait-il de retour quand il rentrerait dans leur cylindre d’habitation ? Il voulut interroger l’homme en vert qui conduisait leur petit détachement, mais n’obtint en réponse qu’un geste excédé.
Bientôt, tout le groupe se retrouva dans l’abri inconfortable d’un multitank – un de ces véhicules de combat aux tourelles hérissées de canons et de lance-flammes que Tonir n’avait jusqu’alors vus que dans les projections tridi et les musées. Le jeune homme dut enfiler sa longue silhouette dans une tourelle commandant le feu de toute une batterie de mitrailleuses, des armes à explosifs conventionnels inutilisées depuis longtemps, mais dont il dut apprendre le maniement. L’homme qui instruisait les dix Solariens arrachés au farniente était morose et ne manifestait pas plus d’entrain que les guerriers novices dont il venait d’hériter.
— Mais enfin ! rugit un des compagnons de Tonir. Est-ce que tu peux m’expliquer clairement pourquoi on doit combattre ?
— Demandez ça aux Polaires…, grogna simplement l’homme en vert.
Puis il fila vers les entrailles encombrées du multitank, disparut dans un boyau tapissé de vieux plastique à moitié décollé des parois. L’homme qui avait posé la question et Tonir se regardèrent un long moment sans rien dire, et sans trouver sur leur visage pareillement éteint le moindre réconfort.
Zinrat ! Dans l’espace, au moins, elle n’était pas en danger. Mais lui, lui – dans quelle aventure tragique était-il venu s’insérer ?
— Zorols de Polaires ! éructa son compagnon.
— Tu l’as dit : Zorols de Polaires…, répondit Tonir en écho.
La minute d’après, il les haïssait sans mesure.
Ses pensées suivaient le même cours stéréotypé que celles de tous les combattants involontaires de toutes les guerres de tous les temps et de tous les mondes : au lieu de couvrir de son courroux ceux qui donnaient les ordres, il tournait la fournaise de hargne contre ceux qu’on lui avait désignés comme étant ses ennemis.
* *
*
Et pendant ce temps, loin dans l’espace troué par le feu blême et froid des étoiles sans nombre, le tétramère où Zinrat Rolon avait trouvé sa place de capitaine-pilote dévorait la distance qui le séparait encore de la planète géante tournant mollement sur son axe avec sa ceinture de brillantes poussières.
Plus que quelques séquentes et…
Mais ces minutes furent froissées par une main invisible sortie du courant imprévisible du temps.
Et les quatre astronefs disparurent de la trame de l’univers.