Le temps Cyclothymique

Alphonse Brutsche · Chapitre 5 sur 9

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Le temps Cyclothymique

Chapitre IV.........................................................................................

 

Sur Solar, ils trouvèrent naturellement ce qu’ils s’attendaient à trouver.

Mais imaginer, même si l’imagination est une lente torture qui dure des heures et des jours, c’est une chose. Voir, c’est tout autre chose. La réalité pénètre alors avec ses épines acérées, et reste présente chaque séquente, chaque décime. On ne peut pas fermer les yeux ni détourner sa pensée, il faut vivre avec le réel, le subir et, plus prosaïquement, finir par l’accepter.

Ils finirent par accepter : c’était ça, ou devenir fou, ou se suicider. Les quatre naufragés ne devinrent pas fous, il n’y eut pas de crise ni de déchirement – du moins pas extérieurement. Et se tuer, ils n’y avaient jamais songé. Les suicides étaient nombreux sur la Solar d’avant, ce qui est le propre des civilisations décadentes qui s’ennuient. Mais désormais ils ne faisaient plus partie de cette civilisation, puisque tout simplement la civilisation avait disparu. Vraiment disparu. Sans laisser la moindre trace, le plus petit débris, le reflet le plus minime. Ils l’avaient compris dès la première révolution à basse altitude du tétramère, et d’autres survols l’avaient confirmé.

Emenistrat avait résisté dans certaines de ses structures extérieures (les pylônes du réseau conducteur) à cause du manque d’atmosphère, bien que la base souterraine eût été inextricablement ensevelie, ou broyée, dans les mouvements internes de l’écorce provoqués par l’attraction de la si proche Vuimor. (C’est l’explication que les naufragés avaient retenue finalement – Algar avait triomphé.) Organarb, protégée du bombardement météorique par l’atmosphère de chlore, avait mieux résisté mais, si le sol stable du gros satellite n’avait pas fait chanceler le dôme géodésique, les vents dissolvants et les pluies sulfureuses avaient fait leur œuvre de rongeurs.

Sur Solar, c’était encore différent – et plus incompréhensible. La planète, même en tenant compte du fait que la race tout entière eût disparu, fût morte ou partie, se fût transformée, était en leur temps couverte de villes, de routes, de canaux, de constructions diverses imprimées, enracinées dans sa croûte. Malgré le temps considérable qui avait passé (et que les naufragés ne parvenaient pas vraiment à appréhender autrement qu’intellectuellement), quelque chose aurait dû subsister, quelques superstructures des plus grandes cités. Or il ne restait RIEN. Rien qui soit perceptible du sol, en tout cas, bien qu’à altitude moyenne, les Solariens eussent pu voir, lors de leur seconde révolution, de vagues traces géométriques subsistant dans la géologie du terrain, à l’endroit où aurait dû s’élever Soggto, l’orgueilleuse capitale planétaire.

— Atterrissons ! avait dit Ennir, la gorge nouée.

Les quatre astronefs avaient touché terre dans un désert immense, brun rougeâtre, au sol craquelé, martelé par l’impact des météorites. L’horizon flambait, orangé et curieusement net, sous un ciel d’un bleu bien plus sombre que celui auquel ils avaient été habitués, et dans lequel, éparpillées autour du soleil, brillaient insolemment des grappes d’étoiles clignotantes.

— C’est terrible ! dit Zinrat. Il n’y a plus d’air…

Car la vision du panorama ne trompait pas : c’était celui d’une planète stérile, agonisante. Ennir avait demandé à l’ordinateur de faire de rapides analyses qui confirmèrent leur vision. La pression atmosphérique était tombée à moins d’un dixième de ce qu’elle était quatre jours (ou quatre millions d’années !) auparavant. Une grande partie de l’atmosphère s’était dissoute, avait disparu dans l’espace, laissant la surface de Solar presque nue, vulnérable au crépitement des météores, au bombardement des rayons cosmiques.

L’eau, déjà rare autrefois, s’était évaporée, ne laissant plus aucune trace dans le peu d’atmosphère, et la végétation, hormis quelques mousses et des lichens, avait disparu également. De tout cela, ils s’en rendirent compte rapidement, après que l’ordinateur eut délivré les quelques données simples qui organisaient la carte de la catastrophe.

Et le pire pour les naufragés, ce fut certainement de devoir enfiler leur spatiandre pour cette première sortie qu’ils firent sur le sol dévasté – pas même dévasté, simplement mort – du grand désert qui avait jadis vu s’élever les tours de Soggto. Ils étaient chez eux, et pourtant ils n’étaient plus chez eux, ils n’auraient pas pu vivre une séquente sur ce sol devenu inhospitalier, il leur fallait avoir recours à la protection d’un scaphandre, comme sur les astres les plus hostiles. L’impression était accablante.

— Ce n’est pas possible, dit Ennir. Le temps seul n’a pas pu faire ça ! N’a pas pu rendre notre planète à ce point méconnaissable ! Que les villes aient disparu passe encore, mais la disparition de la presque totalité de l’atmosphère, quatre millions d’années n’auraient pu y suffire.

— Non, grogna Algar, c’est la guerre qui a fait ça ! Une explosion fantastique, ou une série d’explosions, ou je ne sais trop quoi. Ça a fini par se déclencher, avec ces Zorols de Polaires !

— Pourquoi toujours les accuser ! repartit Bénit avec une violence bien surprenante chez elle. Tu ne crois pas que le Cerveau…

— Voyons ! s’interposa Zinrat ; à quoi sert ce genre de querelle ou de discussion, maintenant ? Vous parlez de forces qui ont disparu de la surface de Solar depuis plus de quatre millions d’années, ne l’oubliez pas. Mais je crois qu’Algar a raison : il a dû se passer quelque chose ici, qui a aidé le temps à effacer un peu plus de ce monde notre civilisation. La guerre peut-être. Celle qui menaçait lorsque nous sommes partis, ou une autre. Qu’importe ! Ce qui est fait est fait.

— Mais notre monde est désormais inhabitable, conclut Ennir d’un ton morne. Où irons-nous, maintenant ?

— Nous n’avons pas tout exploré, tout de même, dit Algar. Il y a encore beaucoup à faire. Gagnons le site du Cerveau… Peut-être un dernier noyau de vie subsiste-t-il sous sa protection ?

Ennir, souriant intérieurement de la foi naïve du lieutenant-escorteur, donna le signal de l’embarquement pour un nouveau voyage qu’il savait d’avance infructueux. Il ne s’était pas trompé. Dans le désert équatorial d’Oubstergan, qui n’avait guère changé à part le semis de microcratères qui le grêlaient, aucune trace ne restait de la montagne d’acier que constituaient jadis les structures émergées du Cerveau-Directeur. Certes, un sondage par rayons durs faisait bien apparaître, mêlés aux strates superficielles du terrain, des résidus métalliques, mais ils prouvaient que, comme tout le reste, le Cerveau avait été réduit en particules trop petites pour qu’il vaille la peine de s’en occuper.

— Poussons une pointe jusqu’au pôle nord, lança Algar depuis son N. 30.

Le tétramère, fidèlement obéissant, bondit dans le ciel bleu sombre, épousant la courbe de la planète dans sa course vers le nord. La calotte polaire tranchait nettement sur le brun roux du désert omniprésent, bien plus nettement qu’autrefois. Mais les tempêtes s’étaient tues, et la neige n’était qu’une étendue plate, désespérément morne, lugubre dans le demi-jour brumeux qui régnait sur la région, où le soleil, posé au ras de l’horizon, lançait de grandes ombres floues sur le sol à partir de la moindre bosse. Le pôle nord était bien plus désespérément mort encore, si cela était possible, que le reste de la planète.

— Partons… Partons, je vous en prie ! lança, depuis son astronef, la pauvre Bénit Sultra, dont le courage stoïque commençait à se fissurer.

Pour elle, mais aussi parce que cette quête inutile menaçait de lui porter sur les nerfs à son tour, Ennir donna le signal du retour. Retour était d’ailleurs un terme bien peu approprié, car où les naufragés auraient-ils pu retourner ? Ils se posèrent presque au hasard, quelque part, n’importe où sur ce monde plat et sec, froid et stérile qui avait été le leur, à un endroit où le soleil chutait rapidement vers l’horizon, annonçant une nuit qu’ils étaient prêts à accueillir avec reconnaissance. Le tétramère aurait bien pu rester en vol, mais leurs occupants auraient été séparés. Là, au moins, tous les quatre pouvaient se réunir et ce fut, comme de coutume, dans l’appareil de Zinrat et d’Ennir qu’ils prirent un repas sans joie.

— Je pense à une chose, dit Algar alors que la veille semblait devoir s’éterniser, chacun restant enfermé dans son silence. Solar est morte, c’est entendu. Mais qui dit que notre race l’est aussi… Réfléchissez : même en cas de guerre totale, il est impensable que toute la population ait péri d’un seul coup. Certains de nos concitoyens ont peut-être pu fuir à bord d’astronefs, gagner un autre monde…

— Et tu penses à Ourn, bien entendu ?

— Pas particulièrement, mais il est de fait que cette planète était la seule relativement habitable… de notre temps, je veux dire. Bien sûr les conditions y étaient très défavorables, l’atmosphère plus dense et plus riche en oxygène et en azote, et surtout la pesanteur y était trop forte. Mais en cas d’impossibilité de continuer à vivre sur Solar, nos ancêtres, du moins certains d’entre eux, peut-être les vainqueurs du conflit, ont pu tenter de s’y établir. Et réussir !…

— Ce n’est pas impossible, en effet…, dit Ennir, songeur, en caressant distraitement la longue échine de sa fidèle Cézir. Mais même si cela a été, il ne faut pas oublier que plus de quatre millions d’années se sont écoulées depuis cette prétendue migration. Quatre millions d’années, ce n’est pas un laps de temps moins long sur Ourn que sur Solar. Même transplanté, notre peuple a eu dix fois le temps de s’éteindre, de se transformer, ou encore de s’évader vers un autre système stellaire plus hospitalier…

— Tu n’as pas tort, trancha Zinrat. Mais nous ne pouvons pas non plus ignorer la supposition d’Algar. Il nous faut aller explorer en détail Ourn. Et pourquoi pas Actmor…

— Actmor est totalement impropre à la vie, et tu ne l’ignores pas. La température au sol y monte à 400°, la pression est de 100 kilos au cm 2, et l’atmosphère ne contient à peu près que de l’anhydride carbonique. Il ne faut tout de même pas rêver ! Mais Ourn, c’est une autre histoire, et il est bien possible qu’elle ait pu servir de refuge, fût-ce provisoire, à nos lointains ancêtres. Même s’il n’y a plus personne à sa surface, ce qui est mon sentiment, je ne vous le cache pas, nous pouvons peut-être y trouver des traces d’anciennes cités sous dôme, pourquoi pas ? Ainsi, nous serions fixés.

— Alors nous y allons ! jeta Algar en se rengorgeant.

— Certes ! Nous n’avons que cela à faire, désormais, pas maintenant. Demain, nous aurons tout le temps. Et après-demain, et tous les autres jours. Nous n’aurons même que cela à faire, alors il n’y a nulle raison de nous presser.

Les autres acquiescèrent, d’ailleurs tout le monde était fatigué, et même au bord de l’épuisement, aussi bien physique que nerveux. Ennir proposa à Algar et à Bénit de rester pour dormir dans le P. 56. Ils acceptèrent, gagnèrent tous les niches à sommeil ouvertes dans la coursive de ceinture, s’y glissèrent, se lovèrent dans le réseau sustentateur des gravitons, à la recherche d’un sommeil qui risquait d’être troublé.

Mais, avant d’abandonner Bénit devant sa niche, Ennir lui saisit la main, la retint longuement. La jeune fille ne chercha pas à la dégager, ne déroba pas au regard violet du jeune Solarien ses yeux curieusement bleus.

— Nous aurons sans doute beaucoup de difficultés à traverser, dit doucement Ennir. Mais nous nous en sortirons, Bénit. Il faut nous entraider, être proches les uns des autres, même si nos opinions ont pu différer… au sujet de la guerre, par exemple.

Bénit baissa les yeux, mais un sourire se forma sur sa bouche sans lèvres. Elle ne répondit rien, mais la pression de ses doigts dans la paume d’Ennir était plus et mieux qu’une réponse. Le jeune capitaine s’endormit dans un nuage de félicité.

Il ne pouvait deviner que le lendemain serait la journée d’une surprise aussi fantastique que celle du jour où ils avaient compris que le temps les avait projetés en avant.

 

* *

*

 

La formation tétramérique avait crevé la mince atmosphère de Solar et, selon les calculs effectués par les ordinateurs couplés, s’engageait sur une longue orbite elliptique qui devait l’amener sur Ourn, qui gravitait selon un angle de 38° par rapport au soleil. Les appareils dépassèrent vite les deux minuscules satellites de Solar, Olfer, qui surplombait l’équateur vers l’est, et Maggtalab, la lune artificielle construite à l’aube de l’âge de l’espace pour servir de base de lancement avant la maîtrise de l’énergie gravitonique, et dont ils frôlèrent presque la surface lisse et luisante. Mais c’est plus tard, alors que les astronefs tétaient environ à mi-parcours, volant à la vitesse stellaire normale qui était à peu près 1/20 e de celle de la lumière, qu’ils firent l’étrange rencontre. Ce fut Algar qui, de son propre appareil, lança l’avertissement.

— Attention ! Je viens de repérer un objet non identifié qui se dirige vers nous et va croiser notre formation dans deux séquentes et seize décimes, à approximativement 1 200 kilomètres 13/36 du nadir…

— Un météore ? interrogea Ennir.

— Non… trop lent et trop gros. Je crois qu’il s’agit d’une sorte d’astronef. Je fais passer la formation en pré alerte et je prends le commandement des opérations – avec ton accord, bien sûr… Cependant (ajouta-t-il quelques décimes plus tard), cet engin paraît venir d’Ourn ! Et si c’était des Solariens ! Si j’avais raison ?

— Restons prudents, dit posément Zinrat, qui se tenait aux côtés d’Ennir. Ce peut être n’importe quoi, en vérité.

Elle se pencha sur la commande manuelle de l’écran de vision directe, poussa au grossissement, maximum, tandis qu’Ennir pianotait sur le clavier du relais, demandant à l’ordinateur de sonder l’objet étranger sur toutes ses coutures. Une sorte d’exaltation l’emplissait, et il sentait la même tension chez sa coéquipière. Au cours de l’âge spatial de la défunte Solar, jamais les astronefs n’avaient rencontré dans l’espace la moindre trace d’une présence intelligente. Et il fallait que ce fussent eux, les naufragés de quatre millions d’années, qui eussent le redoutable honneur d’une telle rencontre ! Cependant, si vraiment les suppositions d’Algar étaient fondées, si cet appareil était dirigé par les descendants de leur propre peuple…

Mais l’astronef étranger s’était précisé sur l’écran, tiré de la nuit et de la distance par les pinceaux d’ondes précis du P. 56. Quelques exclamations fusèrent des communicateurs. L’astronef était un étrange assemblage fuséiforme de tôles qu’on aurait cru monté par un enfant. C’est du moins l’impression qu’en retinrent les Solariens, à la vue de l’engin rudimentaire qui se traînait à leur rencontre dans le vide, crachant par son extrémité inférieure une courte flamme qui provenait manifestement d’un combustible chimique qui était son seul moyen de propulsion.

— Nous essayons de l’intercepter ? souffla Algar depuis son N. 30.

— Non, voyons ! se récria Ennir. Nous ne savons pas qui a lancé cette fusée primitive… Et elle se propulse si lentement qu’elle ne peut présenter de danger pour nous.

— Cependant, l’étude de sa trajectoire montre sans erreur possible qu’elle a été lancée d’Ourn et se dirige vers Solar. Cela semblerait indiquer qu’il y a des liens entre les deux planètes. Algar n’a peut-être pas tort.

— Après quatre millions d’années, Zinrat ? Ce serait alors le tout début d’une nouvelle colonisation. Tu sais bien qu’il n’y a pas la moindre trace d’une présence humaine sur Solar…

— Mais on peut justement imaginer qu’après une immigration sur Ourn, les survivants de notre peuple ont régressé, puis ont parcouru à nouveau toutes les étapes de la civilisation dans ce nouveau milieu, et que nous ayons été précipités précisément au moment où ils réapprennent à voyager dans l’espace…

— Il y a une autre possibilité que vous ne semblez pas envisager, dit soudain Bénit qui était jusque-là restée silencieuse. C’est qu’une vie intelligente autochtone se soit développée sur Ourn, et que ce soit les représentants de cette race ournienne qui aient lancé cette fusée.

— Tu touches peut-être juste, Bénit, fit Ennir après un instant de silence. La coïncidence serait extraordinaire.

— Mais ni plus ni moins, effectivement, que si nous rencontrions des descendants de Solariens ayant descendu puis remonté la pente de la civilisation, rectifia avec sagesse Zinrat.

— Si nous interceptions cet engin, proféra Algar, revenant à la charge, nous saurions vite ce qu’il en est !

— Il n’en est pas question, Algar ! dit sévèrement Ennir. Si ce sont effectivement des représentants d’une race étrangère, disons ournienne, qui pilotent cet engin, nous devons nous garder de la moindre attitude hostile, et agir avec prudence. D’ailleurs, la clé du mystère est sur Ourn. Là, nous saurons.

Ils se turent, car la fusée primitive croisait la formation, qui avait ralenti son vol pour qu’ils eussent mieux l’occasion de l’observer. Sur les impulsions d’Algar, Ennir et Zinrat essayèrent de communiquer avec le vaisseau étranger, mais aucune des longueurs d’onde qui furent utilisées ne parvint à accrocher la moindre réponse, le moindre message. Le tétramère, grâce à sa maîtrise absolue de la gravité, fit par deux fois un vaste cercle autour de la fusée qui, muette, aveugle, butée, ne varia pas sa progression lente et crachotante. Elle passa sans s’apercevoir de la présence de ces indiscrets et tenaces observateurs qui, grâce aux moyens de vision électronique qu’ils possédaient, purent lire sur le fuselage martelé de rivets une inscription énigmatique écrite dans un alphabet et une langue inconnue : Apollo XXX. Une sorte de signe de reconnaissance ou de motif décoratif formé d’un rectangle strié de rayures rouges et blanches et contenant un rectangle plus petit, bleu sombre avec des points blancs, était peint sur la coque. Rien dans ces signes n’était reconnaissable mais, comme le fit remarquer Zinrat Rolon, après quatre millions d’années, cela ne signifiait rien. Finalement, l’astronef se dilua dans l’immensité du vide sans avoir livré une parcelle de son mystère.

— Cela n’a aucune importance, conclut Ennir. Il file si lentement que nous pourrons revenir l’observer tant que nous voudrons. Il n’atteindra pas Solar avant cinquante ou soixante jours !

— Cap sur Ourn, alors ! coupa Zinrat.

Tous, maintenant, avaient hâte de gagner cette planète où existait semblait-il une vie intelligente et à la technologie relativement avancée. Ils allaient savoir… enfin !

Le tétramère se réaligna sur les coordonnées de vol établies par l’ordinateur, plongea dans le vide vers un point de l’espace qui n’était encore, en vision directe, qu’une étincelle bleutée, mais grossit rapidement sur les écrans, jusqu’à devenir une grosse balle verte et bleue moutonnée de nuages, une planète jeune et forte éclatante de vie : Ourn. L’unique satellite de la planète fut vite dépassé – vaste masse crayeuse et sans vie, hérissée de montagnes et criblée de cratères, qui roulait interminablement dans le vide. Puis, tous sens en alerte, yeux, oreilles, l’odorat aux aguets, les astronautes entreprirent de tourner autour d’Ourn, sur une orbite équatoriale inclinée de 6° par rapport à l’axe de rotation de la planète, et à une altitude de trois cents kilomètres, un peu au-dessus de l’extrême limite de l’atmosphère. Les Solariens n’avaient pas encore effectué un tour complet d’Ourn qu’ils savaient avec certitude que la planète était habitée par une race grouillante qui s’était étendue sur presque toute sa surface, l’avait parsemée de villes immenses. Malgré le grossissement formidable que les instruments d’observation pouvaient communiquer aux écrans, les naufragés du temps ne pouvaient avoir une vision bien nette du panorama de la planète survolée, à cause des bancs de nuages qui faisaient souvent écran, à cause aussi d’une brume épaisse qui stagnait près du sol en de nombreuses régions, particulièrement aux lieux où la population était la plus nombreuse et les cités les plus resserrées.

— C’est incroyable, finit par murmurer Ennir. Dire que nous avons connu Ourn comme une planète sauvage, recouverte sur presque toute sa surface d’une forêt inextricable et de savanes épineuses où couraient et se battaient des mammifères géants. Et maintenant…

— Plus de quatre millions de nos années ont passé, il ne faut jamais l’oublier, dit Zinrat qui se tenait à côté de lui. Cela fait pratiquement huit millions d’années si on compte en années ourniennes. C’est largement suffisant pour qu’un animal un peu mieux outillé que les autres se détache du lot de ses frères, grimpe l’échelle de l’évolution à vitesse accélérée, et devienne en quelques milliers d’années le maître absolu de sa planète.

Ennir pianota rapidement sur son clavier, demandant à l’ordinateur de changer l’orbite du tétramère et de réduire encore sa vitesse ; la formation inclina son vol par rapport à la bande équatoriale, grimpa vers les régions tempérées de l’hémisphère nord, tandis que la vitesse tombait à 20 000 kilomètres à l’heure. Des régions brouillasseuses se présentèrent sous la nappe clairsemée des nuages, un entassement de villes s’étalait sur la pointe d’un continent morcelé et découpé qui, à mesure que les astronefs remontaient vers le nord-est, s’élargissait en une immense terre oblongue où la nature reprenait peu à peu ses droits, sous la forme principalement de plaines neigeuses à l’infini : dans l’hémisphère Nord, c’était l’hiver.

— Tu penses alors qu’il s’agit bien d’Ourniens autochtones ? poursuivit Ennir après avoir passionnément fixé l’écran.

— Pour en être sûrs, il faudra bien que nous examinions une de ces créatures de près. Cela ne sera pas bien difficile, vu leur nombre apparent !

— Bien sûr, mais je ne me sens pas encore prêt à prendre contact. J’avoue que cette planète que j’imaginais encore sauvage il y a quelques heures me fait peur.

— Sans prendre contact officiellement, fit Algar depuis son propre appareil, nous pourrions dans un premier temps survoler le terrain à basse altitude, puis, dans un second, atterrir dans une région peu peuplée, et nous livrer à des observations discrètes sans encore nous montrer au grand jour.

— Tu as certainement raison ! approuva Ennir sans réticence. Mais… c’est stupide ! Qu’est-ce qui nous empêcherait d’atterrir au milieu d’une de leurs villes les plus importantes dès maintenant ? Il n’y a pas de raison de les supposer hostiles ! Mais quelque chose me retient, je dois bien l’avouer. Au fait, Algar, as-tu testé leur potentiel militaire et défensif ?

— Je ne sais pas encore grand-chose, mais j’ai déjà repéré une douzaine de satellites métalliques qui tournent autour de cette planète, selon des orbites situées en général à l’altitude où nous évoluons. Ce sont de tout petits engins. Rien à voir avec notre Maggtalab ! Je pense qu’il s’agit d’appareils de communication ou simplement d’essai. Ce qui me semble plus inquiétant, c’est que nous avons traversé à plusieurs reprises des nuages de particules radioactives, ce qui voudrait dire que ces Ourniens ont utilisé l’énergie atomique sous sa forme la plus brute dans un passé récent : simples expériences ou guerre ? Je ne sais pas. Mais je n’ai pu prélever que des isotopes à vie longue, ce qui voudrait dire qu’il n’y a pas eu d’explosion depuis huit ou dix années ourniennes. Je ne peux rien dire d’autre pour l’instant.

— Très bien. Plongeons !

Tout en restant dans le prolongement de l’orbite précédemment fixée, le tétramère inclina son vol vers le bas, ne tarda pas à percer la voûte désormais presque ininterrompue des nuages lourds de pluie qui couvraient l’hémisphère nord. Les astronefs se maintinrent prudemment au niveau des dernières strates des nuées, qu’ils déplaçaient autour d’eux sans les déchirer grâce à leur champ corpusculaire, pour rester inaperçus du sol. Toujours grâce aux particularités du champ qui détournait les ondes dures au lieu de les renvoyer, ils ne pouvaient pas non plus être repérés par d’éventuels appareils de détection du genre radar, à supposer que les Ourniens possédassent – et ils en possédaient effectivement, qui ne dévoilèrent jamais rien de la visite que recevait la planète.

— Ces nuages, cette pluie et cette neige ! disait songeusement Ennir. Que c’est étrange… un monde si humide. Comment peut-on vivre dans des tempêtes perpétuelles ?

Le tétramère avait remonté en diagonale l’immense continent où les zones de forêts enneigées avaient cédé la place à une steppe balayée par les vents, où parfois se nichait une petite ville rayonnant une chaleur bien visible aux infrarouges et luttant, serrée sur elle-même, contre l’assaut de la neige. Bientôt, la formation survola les abords du pôle Nord, entièrement pris dans les glaces, puis « redescendit » vers un autre continent plus petit et très morcelé où le panorama ne fut guère différent : steppes, forêts, puis vaste pays industriel gonflé comme une outre, au-dessus duquel les astronefs, abandonnant leur orbite rigide, décrivirent plusieurs spirales, revenant parfois en arrière pour que leurs occupants pussent bien observer certains détails des villes qu’ils survolaient de haut, jouant à cache-cache avec les nuages maintenant clairsemés.

— De nombreux appareils volants circulent au-dessus de ce continent, fit remarquer Algar. Certains sont nettement en dessous de nous, mais d’autres volent à notre altitude, voire même plus haut. Ce sont apparemment des engins à propulsion chimique, comme la fusée que nous avons croisée, et leurs possibilités sont restreintes. Ils ne nous font courir aucun danger.

— Je les avais remarqués, dit Ennir, reconnaissant tout de même en son for intérieur la précision et la concision d’Algar.

Ils durent cependant, quelques instants plus tard, faire face à une alerte précise venant des appareils volants ourniens. Ce fut naturellement Algar qui prévint ses compagnons : une petite formation en triangle de trois engins à propulsion chimique grimpait vers eux, les ayant, sans doute possible, repérés visuellement. La vitesse du tétramère était tombée à moins de deux mille kilomètres à l’heure, et les engins qui montaient à sa rencontre filaient à une vitesse un peu supérieure. Le ciel était clair et net, d’un bleu profond, ce qui expliquait que les astronefs Solariens eussent été décelés, alors qu’ils survolaient une mer d’un bleu tout aussi éclatant qui s’étalait dans un golfe arrondi creusé au sud du continent qu’ils venaient de survoler.

Ennir, toujours indécis, décida de prendre le large immédiatement, contre l’avis d’Algar et de Zinrat qui auraient préféré tester la vitesse limite des appareils ourniens au cours d’un simulacre de poursuite, et même leur armement pour le cas où, comme cela paraissait probable, ces engins auraient été des appareils militaires. Aussi le tétramère s’évanouit-il brusquement dans les profondeurs du ciel, après que ses quatre composants eurent passé fugitivement de leur tonalité doucement argentée à un éclat rouge cerise. Mais les Solariens avaient eu le temps de bien observer les caractéristiques extérieures de leurs poursuivants grâce aux écrans grossissants. Les trois appareils volants qui laissaient derrière eux de longues traînées pommelées de condensation étaient des mobiles effilés munis de courtes ailes en delta qui devait leur assurer, dans l’atmosphère épaisse d’Ourn, un minimum de stabilité en même temps que la surface portante nécessaire aux phases inertiques de leur vol. C’était effectivement des engins assez primitifs, d’une conception au demeurant jamais expérimentée sur Solar, où la trop faible densité atmosphérique avait éliminé dès les prémices l’usage des ailes pour celui de réacteurs à air comprimé.

Après une oblongue escalade dans la très haute altitude, le tétramère replongea vers la terre près de deux mille kilomètres plus loin vers le sud-est, au centre d’un vaste continent triangulaire attaché au précédent par une mince bande de terre zigzagante. Ce continent était en son centre recouvert d’une immense forêt qui impressionna les Solariens, et bordé sur presque toute la longueur de sa côte ouest par une chaîne de hautes montagnes qui s’enracinaient parfois sur de très hauts plateaux semi-désertiques qui les intéressèrent fort, car ils leur rappelèrent la Solar d’avant. Ensuite… ils survolèrent le pôle Sud, puis des océans, et encore des océans, qui recouvraient au moins les trois quarts de la planète – chose qui étonnait également les habitants de ce monde sans eau ou presque qu’était Solar. Bien sûr, Ourn n’était pas pour eux une découverte, car lors de leur vie passée organisée pour la plus grande part autour de loisirs mécanisés et organisés, ils avaient tous visionné de nombreux films sur ce monde jadis sauvage. Mais aucune de leurs missions précédentes ne les avaient conduits sur cette voisine de l’espace, et la vision directe les emplissait d’un sentiment proche de la stupeur. Cependant, ce qui les impressionnait le plus était de constater que les Ourniens avaient littéralement envahi leur monde, de manière d’ailleurs étrange et anarchique, puisque à côté de villes énormes et fumantes et de bandes côtières ou de vallées grouillantes révélatrices d’un peuplement d’une densité fabuleuse, il existait de vastes espaces de forêts, de steppes, de savanes ou de montagnes complètement déserts.

Les Ourniens… Il ne faisait plus guère de doute, maintenant, pour les Solariens, que ceux qui avaient ainsi peuplé le monde bleu étaient véritablement des créatures autochtones. Avec le grossissement optique maximum, ils avaient pu observer les habitants des cités et des campagnes avec la même proximité que s’ils se fussent trouvés à une dizaine de mètres au-dessus de leurs têtes – bien que l’image fût tout de même un peu brouillée. Il s’agissait bien d’humanoïdes à leur ressemblance, mais leur peau semblait être d’un brun plus ou moins clair – qui pouvait passer en certaines régions jusqu’au noir presque absolu – au lieu du jaune pâle ou vif qui était la pigmentation ordinaire des Solariens. De plus, ils portaient sur leur crâne une crinière plus ou moins longue qui semblait bien être naturelle… Évidemment, on pouvait toujours penser que des immigrés venus de Solar eussent subi au cours des âges des mutations importantes mais, sous réserve de vérifications ultérieures, les égarés du temps n’avaient maintenant plus guère de doute sur la nature des habitants d’Ourn.

Ils croisèrent encore plusieurs fois des appareils volants, mais ceux-ci ne firent pas mine de les poursuivre, leurs pilotes n’ayant sans doute pas aperçu les astronefs qui jouaient toujours avec les nuages ou le soleil. Le tétramère fit encore deux fois le tour complet d’Ourn, passant de l’hémisphère Sud à l’hémisphère Nord, de la face éclairée à la face obscure, que trouaient par plaques irrégulières les lumières des grandes agglomérations. La planète possédait un relief très varié, et les conditions climatiques diverses qui résultaient de ce fait ainsi que de l’inclinaison sur l’axe développaient à sa surface une infinité de nuances géographiques qui étaient en soi un spectacle. Par exemple, après le survol d’une immense île renflée de l’hémisphère Sud dont le centre n’était qu’un désert aride, se présentait tout un semis d’îles plus petites couvertes d’une jungle luxuriante ; puis se profilait, vers l’ouest, la frange du plus grand des quatre continents, que morcelaient de hautes montagnes, tandis qu’une longue île mince, plus à l’est, était presque entièrement constituée d’une agglomération urbaine tentaculaire d’où émergeait un curieux volcan conique au sommet enneigé. C’était beau et surprenant, mais les Solariens ne pouvaient tourner sans cesse et sans but ainsi. Zinrat, après avoir réglé avec l’ordinateur le problème du nouveau cartographiage d’Ourn (car en huit millions d’années, la planète avait subi quelques modifications mineures), donna la première un écho de sa fatigue.

— Si nous retournions sur Solar, dit-elle.

Ennir consulta du regard, sur leur écran respectif, Algar et Bénit, puis acquiesça.

— Nous ferons le point là-bas. Rentrons.

Le tétramère monta en flèche vers le ciel, s’illuminant un bref instant selon la gamme rouge orangé-jaune, avant que la nuit de l’espace ne l’absorbe dans son silence.

Les Solariens ne se doutaient cependant pas qu’ils avaient été vus en plusieurs points du globe, et que leur passage allait provoquer quelques petits remous – à dire vrai très vite éteints.

 

WASHINGTON POST – Le 27 décembre 2003 RETOUR DES SOUCOUPES VOLANTES ?

 

Selon des sources bien informées, et bien qu’aucune information de caractère officiel n’ait été émise par les autorités militaires, des Objets Volants Non Identifiés ont été aperçus dans la journée d’hier au-dessus de notre pays. Plusieurs habitants de Peoria, dans l’Illinois, ont signalé, aux environs de 13 h 15, des cercles argentés qui auraient survolé la ville, volant vers le sud. Une demi-heure plus tard, c’est au-dessus d’Amarillo, en Oklahoma, que les engins furent aperçus. Enfin, et c’est le plus étrange, il paraîtrait probable que – malgré le silence des autorités militaires – trois chasseurs Super Cornet de la base de Grand Edwards, dans le Texas, aient un instant tenté de prendre en chasse les objets volants, sans succès semble-t-il.

Que faut-il penser de ces informations ? Si les témoignages diffèrent quant au nombre d’objets signalés – deux pour certains témoins, une dizaine pour d’autres – le pointage horaire laisse apparaître que les O.V.N.I. ont survolé notre pays du Nord nord-est au Sud sud-ouest, parcourant environ deux mille kilomètres à une vitesse moyenne de trois mille kilomètres heure. La supercherie, l’illusion d’optique, paraissent devoir être écartées. Le plus probable est cependant que les divers témoins aient observé tout simplement le passage d’un de ces groupes de satellites multiples à orbite basse, comme en expérimente, dit-on, l’armée de l’air – ce qui expliquerait aussi le silence de ses porte-parole. À moins que les Martiens (que l’équipage d’Apollo XXX pourra saluer dans quelques semaines !) n’aient tenu à nous faire une visite amicale au lendemain de Noël…

 

* *

*

 

Les Martiens étaient retournés sur Mars.

Ils étaient les derniers Martiens de Mars : les derniers Solariens de Solar. Ils étaient las et indécis, ils regardaient défiler sur un écran spécifique qui était un des prolongements de l’ordinateur, les images automatiquement captées lors du survol de la planète bleue, cette planète qu’ils appelaient Ourn, mais que la plupart de ses habitants nommaient la Terre. Au-dehors, la nuit calme et froide de Solar, le désert criblé de cratères qu’aucun vent ne balayerait plus.

— Et voilà les Ourniens, laissa tomber Zinrat dans le silence morne qui s’était établi.

Elle fixa l’image.

— Ils nous ressemblent, c’est sûr, fit Algar. Mais ce ne sont pas des Solariens. Le contact sera difficile…

Sur l’écran, figée par l’arrêt sur l’image, une silhouette raccourcie, déformée par l’angle de vision insolite : un Ournien, avec sa peau mate, sa crinière de poils couvrant son crâne et sa nuque, portant du cou aux pieds des vêtements artificiels de couleurs vives. Il avait été filmé dans une rue d’une des grandes cités – ces rues également parcourues par de multiples voitures assez semblables aux romobiles de leur propre civilisation engloutie par le temps – il était l’Étranger, l’ennemi peut-être.

Ensuite d’autres vues défilèrent, mais Zinrat ne tarda pas à stopper leur déroulement : plus personne n’avait vraiment envie de regarder.

— Si l’on en juge par le développement de leur technologie, dit Algar qu’une passion ardente semblait par moments soulever concernant les Ourniens – ce qui faisait brûler sombrement ses larges iris rouges, ces humanoïdes en sont à un stade historique équivalent à nos années 12 560 à 12 580 : tous leurs engins, terrestres comme aériens, sont à propulsion chimique ; ils n’ont pas encore maîtrisé la gravité… Ils commencent néanmoins à naviguer dans l’espace, témoin cette fusée qui se dirige vers Solar à la vitesse d’un scarnoul… Et, si j’en juge par les relevés que j’ai fait de particules radioactives provenant de récentes explosions nucléaires, ils n’ont pas dû atteindre encore le stade du gouvernement unique, puisqu’ils se préoccupent encore de tester des armes d’extermination rapide.

— Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que ce déplacement dans le temps nous ait amené à côtoyer une race d’une planète voisine dont le développement en soit à un stade si proche du nôtre. Et qui aurait cru que dans un même système solaire…

— Il n’y a là rien d’impossible, ni même d’étonnant ! coupa Algar. Certains de nos savants, à notre époque, pensaient qu’Ourn abriterait un jour ou l’autre une vie intelligente. Ourn et Solar sont sœurs et ont eu un développement similaire. Mais notre monde étant plus petit et plus éloigné du soleil, il s’est asséché plus vite, et l’atmosphère a subi un plus grand coefficient de déperdition. Je parle de la déperdition normale, et non pas de ce qui s’est produit après notre départ. Mais voyez : déjà de notre temps, Ourn avait une riche vie mammifère. Il était donc prévisible que l’évolution se poursuive jusqu’à l’aboutissement ultime de cette classe – l’humanoïde intelligent. Ceci précisé, il est vrai, Zinrat, que le hasard a bien fait les choses… Pour un déplacement dans le temps de quatre millions d’années – disons huit millions, pour en rester à Ourn – la marge d’erreur était fantastique ! Pensez que si nous avions émergé quelques milliers d’années plus tôt, nous aurions trouvé sur Ourn une civilisation très primitive, avec laquelle nos contacts n’auraient été que sommaires.

— Nous en revenons toujours à ce contact nécessaire, dit pensivement Ennir. Je ne sais pas pourquoi, mais j’éprouve une sorte de crainte à cette idée. Sans doute n’avais-je pas tes certitudes, Algar, et j’avoue que la seule pensée qu’Ourn abrite une civilisation si semblable à la nôtre me trouble profondément. Mais rien ne presse, hélas. Nous avons toute notre vie pour apprendre à connaître ce monde et ses habitants.

— Pourquoi les considérer comme obligatoirement hostiles ? repartit Zinrat qui mâchouillait encore une pâte élastique et parfumée puisée aux provisions de l’astronef.

— Je rejoins ici les observations d’Algar… Ces particules radioactives qui indiquent l’emploi récent de bombes, ces appareils volants qui étaient certainement militaires… Nous devons être prudents, c’est tout. Il est étrange, voyez-vous, que nous ayons été projetés d’un monde et d’une époque où la guerre menaçait, pour rencontrer un autre monde, en un autre temps, où le même fléau menace. La guerre est-elle une donnée universelle ?

— Ce peut être une donnée universelle tant que l’injustice est universelle.

C’était la petite voix de Bénit. Ennir fut une fois de plus surpris par la sagesse de ses propos. La jeune Solarienne parlait rarement, mais lorsqu’elle ouvrait la bouche, ce n’était certes pas pour ne rien dire.

— Vas-tu encore nous parler de ces pauvres malheureux esclaves des pôles ? jeta Algar d’un ton rogue.

— Voyons ! Ne recommencez pas ces querelles, s’interposa Zinrat. Le Solar que nous avons connu est loin, et les problèmes qui s’y rapportent ont sombré avec lui. D’ailleurs n’est-il pas temps d’aller dormir ? Demain…

— Demain, justement ! dit Ennir. Il vient de me venir une idée. Ne croyez-vous pas qu’il est stupide de faire continuellement ces allers et retour entre Solar et Ourn ?… Nous revenons ici, mais pour quoi faire ? Pleurer sur un monde mort qui ne peut plus rien nous apporter, que des regrets… D’autre part, n’oubliez pas que nos réserves de multradior ne sont pas éternelles. Si peu que nous en dépensions, que ferons-nous lorsque nous serons à court de minerai ? Il n’existe plus de base où nous ravitailler. Je vous propose donc de nous installer définitivement sur Ourn…

Des mouvements divers accueillirent cette proposition, qu’Ennir interrompit d’un geste.

— J’ai l’air de me contredire ? Mais réfléchissez… Il ne s’agit pas de débarquer de nos astronefs en plein cœur d’une cité ! Vous savez bien que, malgré le surpeuplement étonnant dont souffre cette planète, il existe néanmoins à sa surface d’immenses étendues désertes ou presque. C’est là qu’il nous faut aller… D’ailleurs j’ai même une idée précise. Vous vous souvenez de ces hauts plateaux situés en bordure de ce continent qui s’appelle… qui s’appelle Karfir – selon notre cartographie. C’est un endroit presque désert, qui nous a rappelé Solar, et où la densité de l’atmosphère peut nous convenir. Que diriez-vous de gagner demain un endroit particulièrement abrité de ces plateaux, et d’y installer une base… disons, prolongée ?

Quelques instants de discussion suivirent la proposition d’Ennir, mais il avait d’ores et déjà gagné à sa cause ses compagnons. Ils revirent défiler sur l’écran les vues des plateaux en question, ce qui ne fit que fortifier leur décision nouvelle. Puis, bien que le jour fût encore à son milieu sur le méridien de Solar où ils s’étaient posés, les naufragés se séparèrent pour aller dormir, car le sommeil pesait à nouveau sur eux. Algar disparut par le sas vers son propre astronef, Zinrat gagna sa niche à dormir, l’air absent, l’esprit sans doute plein de la présence de Tonir Elgane qu’elle ne reverrait plus.

Ennir et Bénit Sultra restèrent seuls.

— Pourquoi regagner ton N. 30, Bénit. Reste ici. Reste ici avec moi. Je… tu sais que désormais, la population de Solar est réduite à quatre personnes. Nous devrons vivre ensemble et, peut-être…

Les yeux joliment bleus de la jeune fille se fixèrent sur Ennir. Pour la première fois, il la vit sourire vraiment.

— Tu es gentil, Ennir. Je comprends très bien ce que tu veux dire. Et ta présence ne m’est pas indifférente… Je resterai avec toi, ce soir, et tous les autres soirs si tu le désires…

— Si je le désire !

Ennir prit impulsivement les mains de Bénit dans les siennes. La chair de la jeune Solarienne était tiède sous ses doigts, une veine palpitait sous sa paume.

— Je me suis senti attiré par toi dès que je t’ai vue. Mais tu es si lointaine, si silencieuse… Je pensais… que peut-être tu avais laissé quelqu’un en arrière, perdu dans le temps… Quelqu’un à qui tu tenais.

— J’ai laissé dans le temps d’innombrables Solariens à qui je tenais, dit Bénit un peu énigmatiquement. Mais toi tu es là…

— Je suis là, fit Ennir en écho.

Ils se dirigèrent vers la niche à dormir, dans la spirale bleue de l’astronef. Les rayons sustentateurs les saisirent doucement, ils s’allongèrent mollement dans le vide apparent, comme retenus par d’invisibles fils d’araignée. Ennir caressa la joue de Bénit, qui retint sa main contre son visage.

— Je ne sais rien de toi, je ne sais rien de ta vie d’avant, quels étaient tes goûts, ni même où tu habitais… Tu es très mystérieuse, acheva-t-il en riant silencieusement.

— Je te parlerai de moi un jour, peut-être. Mais quelle importance, maintenant ? Le passé a été englouti. Et cela vaut peut-être mieux…

— Tu étais très affectée par ces bruits de guerre, n’est-ce pas ?

La jeune fille ne répondit pas, rapprocha seulement un peu plus son visage de celui de son compagnon. Dans leurs iris, des lueurs maintenant dansaient. C’était un rite de communication intime, réservé à ceux qui s’engageaient l’un l’autre. Les Solariens ne connaissaient pas le baiser, mais dans leurs yeux si larges, ovales, à la surface bombée, ces yeux faits pour résister aux radiations actiniques qui traversaient la mince atmosphère de la planète, pouvaient naître de subtiles irisations qui étaient le reflet de leurs émois intérieurs.

Ils s’endormirent ainsi, yeux contre yeux, la main d’Ennir toujours posée sur la joue de Bénit. Chez un Solarien, le désir sexuel est très long à venir, et c’est un processus uniquement tourné vers la fécondation. Il n’en était pas encore question – le serait-il jamais ? – chez les deux jeunes spationautes. Ils appartenaient à une race sur le déclin, étaient nés sur une planète pauvre qui avait résolu à sa manière, pour ses habitants, le problème de la régulation des naissances…

 

* *

*

Ils repartirent après une dizaine d’heures de sommeil, alors que sur Solar c’était la nuit gonflée d’étoiles, si semblable à la vraie nuit de l’espace à cause de l’extrême ténuité de l’atmosphère. Le tétramère passa au large de la pesante fusée ournienne sans s’en inquiéter, atterrit deux heures plus tard sur le haut plateau du continent nommé Karfir, dans une petite vallée adjacente, déserte et rocheuse, tranquille, beige et jaune avec de grandes ombres violettes. C’était le milieu de la journée. Les quatre astronefs s’étaient alignés le long d’un bec granitique en surplomb qui leur procurait une quasi-invisibilité, pour le cas bien improbable où un appareil volant ournien serait passé juste au-dessus de la vallée. Ennir fut le premier à sortir de son P. 56. En spatiandre, mais sans casque. Il fit quelques pas dans la poussière jaune, portant le goulfag sur son bras gauche, respira plusieurs fois à pleins poumons. Puis il fit un signe du bras vers les disques argentés, lançant en même temps dans son communicateur :

— Vous pouvez sortir… On respire !

Quelques séquentes plus tard les trois autres Solariens étaient près de lui, foulant à leur tour la poussière étrangère de cette planète étrangère où ils avaient choisi de vivre désormais. Bien sûr, Ennir avait attentivement analysé les résultats fournis par l’ordinateur quant à la composition de l’atmosphère ournienne et les virus et bactéries qu’elle charriait. À cette altitude, un peu plus de 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer, la densité de l’air n’était que d’un dixième de ce qu’elle était précisément à la hauteur des océans, et cela correspondait à la pression moyenne sur Solar – avant que le mystérieux cataclysme n’en fasse une planète morte. Certes, et même dans ces conditions, l’atmosphère était légèrement plus riche en oxygène et surtout en azote, à cause de l’abondance de la masse végétale d’Ourn. Mais cela n’était pas gênant, de même que la présence de rares micro-organismes répertoriés, et dont le filtrage par radiations bactéricides dont ils bénéficiaient automatiquement dès qu’ils pénétraient dans les astronefs les débarrasseraient aisément. Bref, ils pouvaient vivre dans cette haute vallée, alors que Solar les avaient rejetés ! Restait le problème de la pesanteur, car sur Ourn, les Solariens pesaient presque trois fois leur poids. Mais ils s’habitueraient peut-être et, en attendant, ils pouvaient toujours garder leur spatiandre dégravité pour circuler à l’extérieur. La situation était bonne et Cézir en était particulièrement consciente, semble-t-il ; le long animal mauve avait rapidement sauté hors des bras de son maître et, rampant sur ses huit pattes, peu agile à cause du surcroît de pesanteur mais ne paraissant pas trop en souffrir, il ne tarda pas à disparaître dans un lit de maigres broussailles roussies qui surgissait d’entre les pierres. Quand il reparut, il tenait entre ses mâchoires minces un insecte à élytres beiges qu’il était en train de décortiquer avec ses petites dents aiguës. Ennir sourit.

— Cézir a même trouvé à manger. Elle a plus de chance que nous…

Le soleil jaune et brillant, trop chaud, tapait dru sur les crânes glabres des Solariens. Le jeune pilote, tenant Bénit par la main, la tira vers les astronefs, afin de se réfugier à l’ombre du promontoire jusqu’à ce que le jour baisse et qu’il fasse plus frais. Ennir se sentait bien, son âme était en repos, son cœur joyeux, son corps indolent. Il lui semblait, tout à son nouveau bonheur, que rien ne pressait plus, qu’ils avaient tout le temps qu’il leur fallait pour explorer cet étrange monde qui s’offrait à eux et qui ne l’effrayait plus. Le temps, c’est vrai, ils en avaient…

Il jouait avec la main de la silencieuse Bénit, laissant son regard se perdre sur les pentes caillouteuses de la mince vallée qui les enserrait sous la chape intensément bleue du ciel, lorsqu’un cri d’Algar le fit sursauter.

— Attention ! criait le lieutenant-escorteur. Un Ournien approche !

 

* *

*

 

Pedro Buchuan avait vu glisser dans le ciel, vers la direction du couchant, les quatre disques superposés. Il n’en avait été qu’à moitié étonné. Parfois des avions militaires rugissant survolaient les plateaux, effrayant ses trois vigognes à moitié sauvages qui s’enfuyaient alors sur plusieurs kilomètres et qu’il devait rabattre vers le pré maigre et raboteux où se dressait sa maison de pierres plates méticuleusement entassées. Buchuan n’avait jamais songé à faire un enclos, et d’ailleurs avec quoi l’aurait-il dressé ? Sur l’Altiplano, il n’y avait pas de bois, et faire un mur en pierre aurait été pénible pour un résultat qui n’en valait pas la peine : il finissait toujours par rattraper les vigognes, qui étaient son unique raison de vivre dans un tel isolement. Au printemps et en automne, les farouches et timides animaux au long cou lui donnaient leur laine, et en toute saison leur lait, avec lequel il faisait de larges fromages mous et amers qu’il allait vendre une fois par semaine au marché de Cotabambas, à huit heures de marche dans la vallée où coulait l’Apunimac.

Oui, la vie de Pedro Buchuan était paisible dans sa dureté. Pourquoi ces avions tout ronds venaient-ils le troubler ? Il y avait toutefois quelque chose de bizarre, en eux : ils ne faisaient pas le moindre bruit, ils avaient disparu derrière un pan de colline sans plus faire siffler l’air qu’un esprit vagabond, et les vigognes n’avaient même pas pointé leurs oreilles mobiles vers l’endroit où les engins étaient tombés. C’était étrange. Étrange, mais pas vraiment inquiétant. Il y a tant d’inventions nouvelles de par le monde – des inventions qui, la plupart du temps, ne servent à rien, qu’à déranger l’ordre des choses.

Les quatre disques avaient peut-être atterri tout à côté. Oui, ils avaient peut-être atterri. Pedro Buchuan mit une demi-heure à se décider. Mais au bout d’une demi-heure, il se mit en marche vers la falaise derrière laquelle les engins silencieux avaient disparu, une main passée dans l’ouverture de son poncho, l’autre balançant sa canne sculptée achetée il y avait longtemps dans une boutique de Cuzco – un jour entier de marche après avoir traversé le grand plateau de Tihuanaco – Cuzco où il se rendait une ou deux fois l’an.

Pedro Buchuan était un solitaire. Son épouse, Amalia de son nom chrétien, était morte sept… huit… neuf années auparavant, et ses deux fils qui avaient atteint l’âge d’homme étaient successivement descendus travailler dans la vallée de l’Apunimac, aux plantations d’orge. Mais Pedro ne se plaignait pas de la solitude, et c’était d’ailleurs un mot qui n’avait aucune signification pour lui. De son pas tranquille, il grimpa sur la pente à 45° de la colline escarpée, le bout ferré de sa canne sonnant sur les rochers. Il souffla un instant sur l’arête, contemplant sans surprise les quatre disques argentés alignés dans l’ombre d’un surplomb granitique, à un kilomètre en dessous de lui, et les minuscules silhouettes humaines qui se détachaient sur le ravinement ocre.

Puis il descendit.

 

* *

*

 

— Qu’est-ce qu’on fait ? souffla Ennir qui, avec Bénit, était venu rejoindre Algar et Zinrat devant les astronefs.

Loin devant eux, une petite silhouette humanoïde, apparue l’instant d’avant sur la crête qui leur faisait face, descendait la pente ensoleillée de la colline dans leur direction.

— C’est l’occasion rêvée pour examiner de près un Ournien ! s’exclama Algar. Voir enfin comment ils sont constitués ! Ce qui nous sépare d’eux, ce qui nous rapproche !

— C’est un peu trop tôt pour moi, mais… puisqu’il vient si obligeamment vers nous, je crois que tu as raison. Mais comment se faire comprendre de lui ?

— Mais quelle importance ! rugit Algar que l’excitation faisait trépigner sur place. Il ne s’agit pas de communiquer. Nous verrons cela plus tard ! Il s’agit simplement de l’examiner !

— Tu ne voudrais pas dire… de force ? jeta Ennir, inquiet de l’exaltation qui avait saisi son compagnon.

— De gré ou de force, nous verrons bien. Ce n’est qu’un étranger, un autochtone sur des millions ou des milliards ! Ce n’est pas un Solarien !

— Si tu permets, jeta Ennir sèchement, nous allons tout de même essayer de ne pas l’effrayer…

Il s’avança au-devant de ses compagnons, agitant lentement les bras devant lui, paumes ouvertes, dans un geste qu’il fallait espérer universel de bienvenue pacifique.

Là-bas, l’Ournien approchait toujours, il était maintenant à mi-pente. Ennir s’assura d’un coup d’œil que ses trois compagnons agissaient bien comme lui. C’était exact. Même Algar, les yeux fixes et la bouche ouverte, agitait les bras en progressant sur ses talons. Alors Ennir lança de sa voix claire et musicale un appel qui se voulait une invite pour l’étranger. Zinrat, puis Bénit, joignirent leur voix à la sienne. Sur la pente, l’Ournien s’était arrêté. « C’est un jour historique », pensa fugitivement Ennir : pour la première fois, des Solariens prennent contact avec une autre race intelligente. Mais ses pensées furent balayées au moment où l’Ournien, faisant brutalement demi-tour, commençait à regrimper la pente avec bâte.

— Grand Émir ! rugit Algar. Il s’enfuit.

— Nous lui avons fait peur, c’est stupide…, jeta Ennir. Eh bien laissons-le aller…

— Pas question ! Pour qu’il prévienne d’autres Ourniens que nous sommes ici ? Maintenant c’est notre sécurité qui prime !

Le bouillant Solarien se lança en avant, faisant d’étranges bonds sur le sol irrégulier, à cause du système antigravité de son spatiandre qui, impuissant à supprimer totalement son poids, lui communiquait tout de même une fausse légèreté inhabituelle et pleine de traîtrise. Au bout de quelques enjambées, Algar se reçut mal sur une roche arrondie, s’étala dans une posture grotesque. Ennir ne put s’empêcher de sourire. Là-bas, l’Ournien, qui progressait à une allure étonnamment rapide, atteignait presque la crête.

— Algar…, commença Ennir.

Mais le lieutenant s’était relevé, revenait maintenant sur ses pas. Sans faire mine d’écouter le jeune pilote, il courut, toujours semblant se débattre dans l’armature métalloïdique qui l’aidait à vaincre la gravité trop forte, vers son N. 30 dont il escalada la rampe d’accès avant de disparaître dans le sas.

Ennir, indécis, n’avait pas réagi. Lorsque l’astronef tangua et que le champ solénoïdal brusquement remis en place arracha au sol une nuée de grains de poussière qui restèrent en suspension autour de lui, pris dans la nasse magnétique, il ne put que crier un « Non ! » dérisoire. Et déjà le N. 30 s’arrachait du sol, survolait les trois Solariens hébétés, fonçait en silence vers la crête de la colline où la petite silhouette de l’Ournien venait de disparaître.

 

* *

*

Le Diable !

C’était le Diable – ou, tout au moins, ses démons ! Ils étaient venus sur terre pour l’enlever, lui, Pedro Buchuan. Cela ne faisait pas de doute. C’est pourquoi il courait à perdre haleine sur la pente dangereuse qui descendait vers sa maison, manquant à chaque pas de trébucher et de choir sur les rochers coupants qui hérissaient la colline.

De loin, il avait cru que c’était des hommes. Des pilotes de l’armée, peut-être. Mais quand il s’était approché et qu’il avait vu ces grosses têtes rondes et jaunes émergeant de ces vêtements verdâtres et brillants, la peur l’avait saisi de sa main de glace. Ce n’étaient pas des hommes faits de la main de Dieu. C’étaient… c’étaient des démons. Et lorsque les démons s’étaient mis à crier, avec leur voix aiguë, ce qui ne pouvait être que des formules incantatoires et blasphématoires destinées à capter son âme, Pedro était sorti de sa paralysie, avait pris ses jambes à son cou et était remonté à contre-pente aussi vite qu’il le pouvait.

Maintenant, il était à l’abri de la colline, il courait vers chez lui. Chez lui, il prierait devant son petit autel consacré à la Vierge et à quelques Saints mineurs, dont les figurines fabriquées par lui en boue séchée avaient certains traits des vieilles idoles aztèques – et le Diable l’abandonnerait peut-être définitivement. Pedro Buchuan avait été élevé chrétiennement, et c’est en chrétien qu’il se défendrait contre l’invasion du surnaturel. Mais comme il en était à ces pensées, sa cheville heurta une arête tranchante, il poussa un bref cri de douleur, s’abattit en avant, et roula sur quelques mètres dans la caillasse.

— Sainte-Marie, priez pour moi…, dit-il tout haut, en se relevant.

Sa figure était marbrée de longues estafilades rouges qui commencèrent à saigner. Mais il n’y prit pas garde. Il jeta un coup d’œil vers la crête de la colline, distante de quelques centaines de mètres. Rien n’y apparaissait. Il souffla de soulagement et, comme il allait reprendre sa descente, une étrange sensation l’envahit. Son corps s’était mis à le picoter, comme si une nuée d’insectes invisibles étaient au travail dans sa chair avec de minuscules mandibules. Il se frotta l’avant-bras, et s’aperçut au même instant que le soleil n’illuminait plus le sol sous lui. En fait, il se trouvait au centre d’un grand cercle d’ombre, comme si un nuage épais se fût d’un seul coup matérialisé au-dessus de sa tête. IL leva les yeux, et le cri d’horreur qui enfla dans sa gorge ne put même pas franchir ses lèvres.

Une gifle énorme claqua sur lui, atteignant en même temps toutes les cellules de son corps. En un ultime éclair de conscience il se sentit précipité vers le sol, comme plaqué par un poids gigantesque, mais il était déjà mort quand ses dents sonnèrent sur les cailloux.

 

* *

*

 

— Je ne pensais pas que ça le tuerait, répétait pour la troisième fois Algar. Je ne voulais pas le tuer. Je voulais l’observer vivant. Mais ces êtres sont peut-être beaucoup plus fragiles que nous, ou alors celui-ci était vieux et usé, et son cœur n’a pas résisté. Son cœur n’a pas résisté, oui, c’est sûrement cela.

— Je ne te demande pas de compte, souffla Ennir avec lassitude. Je suis persuadé que tu n’as pas voulu le tuer. D’ailleurs tout ce qui s’est passé est de ma faute. J’aurais dû t’interdire de le poursuivre avec ton N. 30.

Algar fixa un instant le jeune pilote, mais ne répondit rien. Il était persuadé de sa bonne foi. D’ailleurs Ennir Torn, tout capitaine qu’il fût, manquait d’expérience, et était un peu trop porté à donner des ordres en toute circonstance. Lui, Algar Worom, en tant que lieutenant-escorteur, était responsable de la sécurité du tétramère, et il entendait bien faire valoir ses droits. Quant au dernier incident… eh bien c’était un accident regrettable, un point c’est tout. Le seul moyen pratique d’arrêter l’Ournien qui fuyait était d’inverser pendant une fraction de décime le gradient de gravité de son astronef, afin que toute la masse de son appareil soit précipitée vers le sol – ce qui était propre à assommer n’importe quel être vivant. Seulement l’Ournien n’avait pas été assommé ; il était mort. Il était maintenant couché sur la table d’opération du bloc médical de l’astronef d’Algar. Son corps n’avait subi aucun dommage, car le poids de l’astronef avait pesé sur lui trop brièvement pour que les organes aient pu être lésés ; et cela fortifiait Algar dans sa supposition : l’Ournien était vieux, il avait eu peur, son cœur avait lâché. Mais Algar, au fond de lui, était en même temps content de cette bévue : l’étranger étant mort, il allait pouvoir en faire l’autopsie, ce qui, bien plus qu’une observation extérieure, pourrait les renseigner sur l’évolution suivie par ces êtres…

Ils avaient couché celui qui s’était appelé Pedro Buchuan sur la froide et roide table en métal surplombée par des mécanismes complexes du bloc médical, après lui avoir retiré tous ses grossiers vêtements de fibre animale. Et, si quelqu’un avait pu avoir encore un doute sur l’origine autochtone des Ourniens, ce doute était maintenant définitivement enterré. La créature était grande, bien plus grande qu’un Solarien, et lourde en proportion : l’Ournien faisait deux fois la taille et trois fois le poids d’Ennir ou d’Algar, ce qui était le signe indéniable que son évolution avait été le fruit d’un monde plus vaste que Solar, à la gravité plus dense… Sa peau était brune, couleur de terre cuite. Mais les Solariens savaient que différentes nuances existaient quant à la pigmentation épidermique des Ourniens, preuve que la vie humanoïde s’était développée suivant plusieurs souches. L’Ournien possédait évidemment de longs poils noirs sur le sommet du crâne, et une touffe localisée au bas du ventre, mais une observation avec un léger grossissement permettait de découvrir que tout son corps était en réalité couvert d’un très fin duvet. C’était, selon Algar, la preuve que les Ourniens étaient encore une race jeune, les caractères mammifères secondaires tels que les poils devant fatalement disparaître à la longue – il n’y avait qu’à comparer avec un Solarien ! Autre preuve de la jeunesse de la race : la taille des organes sexuels (l’Ournien était un mâle), nettement plus développés que ceux d’un Solarien de même sexe…

— Je m’en vais maintenant effectuer l’autopsie… dit calmement Algar après qu’il eut détaillé, pour ses compagnons, les caractéristiques extérieures de sa victime. N’ayez crainte, ajouta-t-il avec un rien de suffisance, j’ai passé ma vie à étudier la médecine et la biologie… C’était ma distraction préférée.

Aussitôt, différentes pinces et scalpels se mirent à l’œuvre sur le corps étendu, qui fut bientôt ouvert de haut en bas comme un fruit mûr. Fascinés, Ennir, Bénit et Zinrat regardaient les chairs rouge vif se détacher en lamelles, des organes grisâtres et puants être délicatement mis en pièces, le crâne chevelu se séparer en deux cosses pour exposer à leur vue les mystérieux hémisphères du cerveau. Le bloc médical bourdonnait imperceptiblement et, malgré les déclarations de compétence d’Algar, c’est lui qui faisait tout le travail : et bientôt, de ce qui avait été un être vivant, ne restait plus que des fragments d’os et de viande qu’Algar remuait et grattait encore avec une longue tige nickelée.

— Voyez, disait-il, comme les poumons sont réduits par rapport aux nôtres. L’air est plus riche sur ce monde. Par contre, pour la même raison, le cœur est plus volumineux, car la circulation est plus rapide. Et remarquez l’épaisseur des os de la colonne vertébrale et des membres inférieurs… La gravité influe toujours sur leur développement.

Algar était intarissable et, malgré le dégoût de voir ainsi découpé devant lui ce qui avait été un être vivant leur ressemblant, Ennir était impressionné par la passion brûlante qui habitait son compagnon. Au début du voyage, Algar lui avait été immédiatement sympathique, à cause de son assurance et de sa volubilité. Puis, pour les mêmes raisons, il avait commencé, sinon à détester le lieutenant, du moins à éprouver pour lui un sourd ressentiment. Maintenant… il ne savait plus ! Mais l’être humain est si complexe et si déroutant… Lui-même, Ennir, était-il au-dessus de toute critique ? En faisant un examen de conscience approfondi, il savait bien qu’il possédait de peu flatteurs traits de caractère. Par exemple, il avait tendance à être trop autoritaire dans certains cas, et dans d’autres il manifestait une indécision proche de l’affolement… Mais il fallait faire avec ce qu’on était – avec ce qu’ils étaient tous les quatre, naufragés forcés désormais de vivre ensemble, de survivre ensemble.

Les jours qui suivirent l’accident et l’autopsie furent calmes et sans histoire. Aucun autre Ournien ne se montra, et de courtes explorations à pied leur confirma le fait que cette région était déserte. Par une curieuse coïncidence cosmique, les jours d’Ourn et ceux de Solar correspondaient, à quelques séquentes près, et les exilés, confrontés à un rythme solaire auquel ils étaient habitués, pouvaient vraiment avoir l’illusion de se trouver chez eux. Ils respiraient un air qui leur brûlait un peu les poumons mais qu’ils préféraient à l’atmosphère artificielle de leur spatiandre, et ils se préoccupèrent surtout, ces premiers temps, d’explorer les collines et les vallées encaissées qui plissaient le sol autour d’eux, et où Cézir ne se lassait pas de chasser les petits insectes et les lézards raboteux qu’elle pouvait y débusquer. Les ordinateurs couplés des vaisseaux accumulaient les données sur ce nouveau monde – composition de l’air et du sol, pesanteur, magnétisme, radiations diverses – et ils ne firent que de rares sorties aériennes, qui n’avaient encore pour but que de préciser la cartographie des continents.

Ce ne fut que le neuvième jour que l’effrayant mécanisme de l’univers se remit en route, prouvant aux naufragés qu’ils avaient été saisis par une force en sommeil qui ne se décidait pas à les lâcher.