Le temps Cyclothymique
Chapitre V..........................................................................................
C’était le matin. Algar et Ennir avaient décidé de démarrer le programme d’exploration aérienne systématique, continent par continent, pour lequel les Solariens s’étaient décidés, étant entendu qu’ils n’avaient plus rien d’important à découvrir sur place : ils étaient descendus jusqu’à la cabane du malheureux Ournien où, à part les trois animaux à long cou qui rôdaient autour et les avaient un moment intrigués, ils n’avaient rien trouvé de bien intéressant, sinon les signes évidents d’un sous - développement technologique qui rompait étrangement avec ce qu’ils avaient pu observer du haut des cieux en d’autres endroits de la planète. Mais ils savaient déjà qu’Ourn, contrairement à Solar qui s’était développée à peu près harmonieusement sur toute sa surface, possédait des étendues habitées noyées dans la technique et la richesse, alors qu’en d’autres endroits la ville n’y différait guère de ce qu’elle avait dû être mille ou deux mille ans auparavant…
Donc Ennir, après avoir effleuré de la main celle de Bénit, avec qui il partageait toujours ce bonheur sans bruit et sans grands signes extérieurs qui était le propre de leur peuple, s’apprêtait à gravir le plan incliné qui conduisait au cœur de son astronef quand… quelque chose se produisit. Un vertige, une sorte de tremblement aussi bien extérieur, dans la densité de l’air, qu’intérieur, dans son corps qui lui sembla subtilement tordu, retourné comme un vieux vêtement. Mais il n’eut pas le temps de s’appesantir sur ces sensations étranges car elles cessèrent aussitôt apparues, comme si elles n’avaient été que le produit de son imagination. Il eut pourtant un hoquet d’effarement quand il se rendit compte de ce qui était arrivé réellement, et qui ne pouvait pas, cette fois, être mis sur le compte d’une illusion passagère.
L’instant d’avant le soleil brillait dans un ciel sans nuages, et maintenant c’était la nuit pointillée d’étoiles. Dans l’ombre vaste et chaude, Ennir fixa un moment Zinrat, qui l’avait précédé dans le P. 56 mais venait d’en ressortir en courant. Il eut un rictus invisible dans l’obscurité. Il avait compris presque immédiatement, cette fois.
— Tu sais ce qui vient de se produire ? demanda-t-il. Nous venons à nouveau de glisser dans le temps…
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La bande de l’imprimante se froissa entre les doigts d’Ennir.
Les trois autres étaient réunis autour de lui, pressés contre lui, la marque profonde d’une peur sourde et lourde imprimée sur leur visage. Le temps… C’était un ennemi impalpable, incompréhensible, à la fois indifférent et obstiné, qui venait à nouveau de frapper alors qu’ils croyaient bien avoir échappé à sa furie aveugle. Et le sentiment d’être à la merci de cette force qui les dépassait, qui pouvait les projeter n’importe où – ou plutôt, n’importe quand – les terrorisait plus que n’importe quel autre danger tangible qu’ils auraient pu, sinon combattre, du moins voir venir. De plus, rien dans l’expérience historique des Solariens ne les avait préparés à cette confrontation terrible. Le temps, jusqu’alors, avait été cette donnée stable dont le cours se confond avec celui de la vie. Et brusquement, pour eux seuls, le temps avait explosé. C’était une sensation abominable, et l’explosion lente qui se faisait dans leur esprit produisait un écho plus terrifiant encore que celui du cataclysme physique.
Pourtant, cette fois, le soubresaut du temps avait été ridiculement mesuré…
— Nous n’avons pas avancé, dit Ennir. Nous avons reculé. Oui… nous avons fait un petit bond dans la direction de notre point de départ. Oh ! Un tout petit bond… Douze années ourniennes. Ou plutôt, étant donné que nous sommes « arrivés » ici en hiver et que nous sommes maintenant en plein été, onze ans et demi…
— Mais qu’est-ce qui peut expliquer cela ? gronda Algar dont la figure sévère s’était complètement défaite.
Ennir échangea un regard avec Zinrat, avec qui, un peu plus tôt, il avait échangé quelques idées hâtives.
— Tu as une théorie plus élaborée que la mienne, Zinrat… Peux-tu creuser ton idée ?
— Ce n’est pas une théorie… Disons que c’est une impression, une déduction qui me semble logique, si vous voulez. Nous ne savons pas, et nous ne saurons probablement jamais ce qui s’est produit dans la trame du temps… Mais disons pour simplifier qu’il s’est produit une « explosion » dans le temps, et que cette explosion nous a projetés dans le futur. Cela a produit une perturbation importante dans l’espace-temps. Une perturbation peut-être trop importante pour que les forces complexes qui régissent le mécanisme du cosmos n’en aient pas été bouleversées. Vous savez que dans l’univers tout est stable, et que surtout tout a tendance à reprendre sa place. C’est même une des lois essentielles de la cosmophysique. Eh bien imaginez que la force qui nous a lancés dans le futur ait maintenant tendance à « reprendre sa place »… Imaginez qu’après avoir été lancés en avant, nous soyons ramenés en arrière…
— Comment ?… Tu voudrais dire…, hésita Algar. Tu voudrais dire que nous allons être ramenés à notre point de départ ? Que nous allons reparcourir en sens inverse plus de quatre millions de nos années !…
— Je n’ai pas dit cela ! protesta Zinrat avec un sourire pensif. Et le fait que cette fois nous ayons si peu bougé va même contre cette déduction. Peut-être n’avons-nous subi qu’un minime contrecoup de cette force qui nous a propulsés dans le futur. Peut-être cela va-t-il s’arrêter là… Mais peut-être aussi le mouvement de recul va-t-il s’amplifier, et allons-nous être ramenés à notre temps de départ par rétractions successives… Ou peut-être allons-nous être projetés plus loin encore dans le temps. Seule l’expérience nous le dira ! conclut-elle en haussant les épaules.
— Tu nous ouvres là…, murmura Algar d’un ton pénétré…, des horizons fabuleux !
Et déjà son œil rouge brillait de son éclat habituel.
Mais le silence, tout de même, pesa un long moment, tant les théories de Zinrat étaient fantastiques. Fantastiques mais… c’était tout de même une explication qui possédait les séductions de la logique. Et dans leur situation, c’est bien de logique que les naufragés avaient le plus besoin.
Ce fut cette fois Bénit qui rompit le silence figé.
— Il faut vraiment essayer de savoir ! dit-elle avec force. Ne pas attendre que l’inconnu nous tombe dessus. Nous devons réagir… Nous avons de puissants ordinateurs à notre service. Mettons-les au travail sans relâche. Ce que nous ne pouvons pas comprendre, eux le débrouilleront peut-être ! Au lieu d’attendre que le temps nous saisisse et nous expédie à l’improviste on ne sait quand, peut-être pourrions-nous prévoir ces mouvements de rétractation. Et, qui sait, peut-être pourrions-nous les domestiquer !
Elle fixa avec espoir Zinrat, qui resta muette, puis Ennir.
— Tu es épatante, Bénit, dit-il en souriant. Nous sommes prêts à nous abandonner au désespoir, et tu nous remets dans le droit chemin. Je pense effectivement que nous devrions essayer de compter un peu plus sur les ordinateurs. Cela n’a rien donné la première fois, mais nous n’avions alors aucune donnée, aucune théorie à leur proposer. Maintenant, grâce à toi, Zinrat, nous pourrions au moins les lancer sur des pistes. Qu’en dis-tu ? Tu es meilleure mathématicienne que moi…
— Je veux bien essayer, dit-elle après un instant de réflexion. Mais ne vous faites pas trop d’illusions…
Une discussion eut lieu peu après, pour savoir si les recherches sur la nature et les effets de la translation temporelle devaient influer sur leur programme d’exploration systématique d’Ourn. Algar était naturellement pour la poursuite des survols, Ennir pensait qu’il n’était guère prudent de prendre l’air ou de se séparer, alors qu’ils étaient menacés par d’imprévisibles phases de rétractation du temps. Cependant, ce fut Algar qui l’emporta.
— Voyons, disait-il (d’ailleurs soutenu par Zinrat), notre première translation temporelle a eu lieu en vol, et nous n’en avons pas subi de dommage corporel ou mécanique. D’autre part le mouvement – si nous pouvons appeler cela un mouvement ! – nous affecte nous et nos appareils, mais pas l’environnement. Même si nous sommes pris séparément par une rétractation du temps, nous ferons un « voyage » de même durée, et nous nous retrouverons à la sortie !
Le robuste bon sens d’Algar eut raison de la prudence timorée d’Ennir. Et ce fut lui qui, seul dans son N. 30, fit de fréquents survols du continent où les Solariens s’étaient ancrés. Il en revenait enthousiasmé, et ses compagnons visionnaient le soir les films qu’il avait pris dans la journée.
Laissant Zinrat à ses calculs, qui s’avéraient longs et complexes, Ennir et Bénit avaient repris leurs promenades à pied dans les environs. Quand ils n’allaient pas loin, ils se hasardaient à sortir sans spatiandre, mais l’effort d’avoir à affronter une gravité trois fois supérieure à celle qui avait modelé leur corps et leurs muscles était fort éprouvant, et ils ne tardèrent pas à abandonner l’idée de pouvoir s’y habituer à la longue. Heureusement, ils pouvaient sortir sans casque, et ceci compensait cela.
Un jour, ils grimpèrent jusqu’au sommet de la crête qui faisait face à l’abri naturel des vaisseaux. Loin sur la plaine, une petite silhouette humanoïde faisait une tache brune sur l’ocre du sol, près d’un petit tumulus en pierre. Ennir désigna du doigt cet Ournien solitaire. C’était Pedro Buchuan, l’Indien Bolivien qu’Algar avait tué par maladresse, ou plutôt, qu’Algar tuerait… douze ans et demi plus tard. Et voir bien vivant cet être qu’ils avaient examiné littéralement dépecé sur la table d’autopsie une trentaine de jours plus tôt dans leur temps propre, leur permettait de toucher du doigt, mieux que toutes les explications, ce que leur situation avait de fantasmagorique. Il leur sembla un instant être des dieux tout-puissants voguant à leur gré dans le temps, et ils savaient pourtant qu’ils étaient entraînés dans son flot irrésistiblement, puisqu’ils ne pouvaient rien faire pour l’Ournien dont le sort était déjà écrit quelque part, sur les tables de sa vie.
Mais, plus que les surprises que pouvaient leur apporter ces promenades, ce qu’aimaient les deux jeunes gens était tout simplement le fait de se trouver ensemble, de se plonger interminablement dans le gouffre de couleurs mouvantes que recelaient leurs iris où battaient les vagues de l’amour. Ce qu’ils aimaient, c’était leur amour.
Ils restèrent quarante-sept jours stabilisés à cette époque. Une fois, ils contemplèrent avec surprise, tristesse et appréhension, de flamboyantes images de guerre qu’Algar avait ramenées du survol d’un continent éloigné.
Ce jour-là, une soucoupe volante solitaire avait filmé le Vietnam.
Puis il y eut un nouveau tremblement de temps, et ils furent expulsés de cette année 1971.
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Ils émergèrent le 11 septembre 1965, année où ils ne séjournèrent que quatre jours, le temps tout-puissant ayant eu deux contractions successives. La rétractation les avait surpris au camp, pendant un repas du soir. Un tremblement fugitif et… c’était le matin. Il leur avait fallu attendre la nuit pour que les organes sensibles de l’ordinateur puissent calculer, par triangulation, la position des étoiles, et ainsi leur apprendre sur quelle distance le temps avait coulé à l’envers. Qu’ils eussent cette fois parcouru une si mince distance temporelle leur sembla de mauvais augure : peut-être que le processus s’arrêtait… si « loin » du but, peut-être n’avaient-ils aucune chance de revoir leur époque. Zinrat ne se prononça pas. Ses calculs étaient suspendus, il lui aurait fallu relancer les ordinateurs dans une direction nouvelle qu’elle ne parvenait pas à préciser dans le langage mathématique. Elle paraissait abattue, laissa peu d’espoir à ses compagnons, mais Ennir et Bénit soupçonnaient que l’humeur morose de Zinrat provenait aussi de son amour désespéré pour Tonir.
Au cours de ces quatre jours, le tétramère fit une sortie de courte durée au-dessus des montagnes acérées qui bordaient le continent, et des films furent pris : de curieuses ruines géométriques qui, appartenant à un peuple disparu, parsemaient certains des hauts plateaux tout proches. Algar fit aussi quelques sorties solitaires et, une nuit, survolant à très basse altitude une plaine du large continent très peuplé située au nord de Karfir, il s’amusa à poursuivre un véhicule terrestre.
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— Elle va pas un peu vite, celle-là, soliloqua Eugène Bertrand qui, au volant de sa voiture de police, faisait une patrouille de routine dans une rue de la banlieue d’Exeter, dans le New Hampshire.
En fait, la voiture arrivait droit sur lui. En jurant. Eugène Bertrand freina tout en manœuvrant à toute vitesse son volant. Son véhicule cogna la bordure du trottoir et, sur la gauche, un second choc répondit au premier : la voiture folle, une petite européenne rouge, venait de s’encastrer en plein dans sa portière gauche.
Bertrand coupa le contact, passa la langue sur ses lèvres. « Du calme, mon petit…» disait-il en lui-même. Un policier ne doit jamais se presser, jamais s’énerver. Une contenance impassible est même une de ses armes favorites pour décontenancer les délinquants mineurs, et particulièrement les chauffards, qu’on doit laisser bouillir un moment avant de dresser le procès-verbal.
Bertrand, le regard rigidement fixé vers l’avant, glissa sur son siège par de petites reptations, ouvrit posément la portière droite, posa une jambe sur le trottoir, une deuxième jambe, se redressa, fit lentement, bien lentement le tour de sa voiture, vérifiant au passage si le pneu avant gauche, qui avait cogné le trottoir, n’avait pas éclaté (il n’avait pas éclaté), s’absorbant ensuite, en sifflotant entre ses dents, dans la contemplation de sa portière gauche enfoncée.
Alors seulement, il leva le regard vers son agresseur qui, éperdu, était sorti de son propre véhicule, et ne cessait de répéter depuis un moment : « Monsieur l’Agent…, oh, monsieur l’Agent…» Un sourire méchant s’élargit sur les lèvres minces de Bertrand. Son agresseur était une femme, et même une femme pas très jeune, et pas très jolie, et pas très bien habillée, un petit bout de femme boulotte d’une quarantaine d’années. En somme, une victime de choix…
— Alors, madame…, commença-t-il d’un ton doucereux, on allait un petit peu vite, non ? Vous êtes dans une agglomération ici… Exeter, pour tout dire. Et il est… Il fixa longuement sa montre-bracelet : onze heures et quart du soir. Vous êtes pressée de rentrer chez vous ? C’est ça ? Mais ça ne vous empêche pas de conduire avec pondération et prudence, savez-vous ? Vous vous rendez compte que vous avez endommagé un véhicule de la police ?
La petite bonne femme, que la lumière rouge qui tournait sur le toit de la voiture du sergent illuminait par à-coups brefs, avait pris un air stupéfait et confus sous cette avalanche de reproches doucereux. Lorsqu’elle reprit la parole, elle n’en bégayait que de plus belle.
— Mon… monsieur l’Agent… Il s’est… il s’est passé une chose abominable ! Oui, abominable. J’ai… j’ai été poursuivie ju… jusqu’ici ! Jusqu’à l’entrée de la ville par… par…
Elle reprit son souffle, tandis que le sourcil gauche du sergent Bertrand prenait une belle forme triangulaire au-dessus de son œil plissé par une attention narquoise.
— On vous a poursuivie ? Et qui cela, s’il vous plaît ?
— Je… je ne sais pas C’était… ça volait… Oui, monsieur l’Agent ! Ça volait au-dessus de moi : je revenais de…, de chez ma fille qui… Et puis juste comme j’allais m’engager dans la route qui traverse le bois, j’ai eu comme un drôle de pressentiment et j’ai… j’ai regardé en l’air. Et il y avait… il y avait une grande chose toute ronde : je ne sais pas comment vous dire… comme un grand disque tout plat, qui volait juste au-dessus de moi. J’ai… j’ai essayé… mais ça continuait à me suivre. Parfois c’était un peu au-devant de ma voiture, et parfois c’était derrière, et je croyais que c’était parti mais… un moment après c’était à nouveau devant moi. Pendant dix miles, ça a duré, monsieur l’Agent… Pendant dix miles ! Je n’ai pas osé m’arrêter, au contraire j’ai roulé aussi vite que je pouvais et ce n’est qu’à… qu’à l’entrée de la ville que c’est parti définitivement.
— Oui, oui, oui, oui…, marmonna le sergent. En somme, madame, vous voulez me faire croire que vous avez été poursuivie par une soucoupe volante ?
— Mais… heu… Je ne sais pas. Je n’y connais rien, moi…
Le sergent Bertrand plissa son visage dans un bon sourire, leva les yeux vers le ciel clair qui se découpait, sans mystère, au-dessus des villas, et le contempla quelques secondes d’un air faussement concentré.
— Eh bien, madame, je vais vous prier de venir avec moi au commissariat de mon district, où vous pourrez faire votre déposition… Veuillez dégager votre véhicule du mien et le ranger là-bas, vous voyez ? Contre la bordure du trottoir.
— Mais…
— S’il vous plaît, madame !
Interloquée, Béatrice Weingand ouvrit la bouche. Mais elle ne trouva rien à répliquer : manifestement, le sergent ne plaisantait pas.
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Le film de la « poursuite » fut projeté le lendemain aux trois compagnons d’Algar, qui jugèrent l’opération quelque peu puérile, bien que le coupable protestât, arguant qu’il était intéressant de connaître les performances de ces véhicules à conduite manuelle et à combustion interne qui sillonnaient, avec des degrés d’intensité variables, pratiquement chaque parcelle habitable d’Ourn. Algar repartit quelques instants plus tard, et c’est alors que, aux commandes de son N. 30, il survolait une fois de plus ce continent nommé Karmour par les Solariens mais Amérique du Nord par ses habitants, le temps fit à nouveau des siennes, projetant pour la troisième fois les naufragés vers le passé.
Cette fois, la translation fut la cause d’un accident mortel.
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1 er avril 1959. Le C-118 avait décollé de l’aérodrome militaire Mac Chord à Tacoma, dans l’État de Washington, à 6 h 30 du matin. Le temps était légèrement brumeux, mais tout indiquait que le ciel se dégagerait un peu plus tard dans la matinée. Le gros avion-cargo, qui transportait vers une base du sud des pièces détachées de matériel radio, n’avait que quatre hommes à bord. Pour le commandant Leborg, c’était un vol de routine, sans intérêt particulier. C’était un vétéran de la grande guerre, il avait largué un tonnage confortable de bombes au-dessus de l’Allemagne, et avait remis ça en Corée. Maintenant, il attendait la retraite, dont il n’était séparé que par quelques maigres années – et la perspective de ce repos forcé l’effrayait plutôt.
Le C-118 volait depuis un peu plus d’une heure il était donc 7 h 44 – et le ciel s’était effectivement éclairci, lorsque Leborg, qui mâchonnait distraitement un chewing-gum, ses deux poignets négligemment appuyés sur le bloc du palonnier, vit en un éclair une ombre gigantesque occulter son champ de vision. Il se cabra en arrière tandis que ses mains s’agrippaient en un réflexe automatique au demi-volant. Mais l’ombre avait déjà disparu, et un craquement sinistre venait de retentir quelque part à bâbord. Le commandant sentit le palonnier devenir mou entre ses doigts ; l’avion s’inclinait, chutait.
— Quelque chose nous a heurtés !… hurla Leborg dans son microphone.
Il secoua ses commandes inutiles. La chute s’intensifiait, Leborg voyait, au travers du plexiglas du pare-brise, la riante campagne de la Caroline du Nord qui, prenant un angle insolite, montait vers lui à une vitesse accélérée.
Son regard croisa celui de Benson, le radio, qui se cramponnait à son micro en répétant toujours le même mot.
« Cette fois pensa Leborg…»
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— Mayday !… Mayday !… crachotaient les écouteurs.
Le sergent O’Bannion saisit par la manche le capitaine Clarke qui passait.
— C’est le C-118 de Leborg…, dit-il. Je ne sais pas ce qui se passe. Je crois qu’il a heurté quelque chose et…
Il s’interrompit, lança plusieurs appels pressants, tourna un regard désemparé vers le gros officier des communications.
— Il n’a plus ensuite que lancé des S.O.S., et ils se sont interrompus !
— Insistez !
— Non, non…, fit O’Bannion en secouant la tête après avoir appelé encore. Je n’entends plus rien. La communication a été coupée. Écoutez…
Il détacha son serre-tête, colla un des écouteurs contre l’oreille de Clarke. Celui-ci fit une vilaine grimace, qui tordit bizarrement son visage joufflu. Dans l’écouteur, ne résonnait plus qu’un grésillement de mauvais augure.
Fort Lewis, qui se trouvait dans le périmètre du point présumé de chute, envoya plusieurs patrouilles sur l’heure. Le C-118 avait percuté de plein fouet une colline basse non loin d’Orting. La colline présentait un trou de la taille d’une petite maison, et des éclats métalliques parsemaient la campagne. Il fallut plusieurs semaines pour les ramasser tous. On ne sut jamais pourquoi l’appareil s’était écrasé, mais certains témoins déclarèrent avoir vu dans la soirée de ce même jour de mystérieuses lueurs volantes traverser le ciel à plusieurs reprises au-dessus du lieu de la catastrophe.
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— Si nous pouvions prévoir les moments de ces changements, cela ne serait pas arrivé !
— Mais nous ne pouvons pas les prévoir, Ennir… soupira Zinrat.
— Je sais ce que tu vas dire, attaqua Algar : je n’aurais pas dû prendre l’air. Mais devons-nous interrompre toute exploration à cause de ces sauts dans le temps ? Personnellement, je m’y refuse ! Le fait que j’aie heurté un appareil volant lors de ma matérialisation est vraiment à mettre sur le compte d’une coïncidence extraordinaire qui n’a aucune chance de se reproduire…
— Je sais, Algar, je sais…, souffla avec lassitude Ennir.
— Je suis… Si encore j’avais émergé cent mètres plus en avant de cet appareil, mon N. 30 aurait eu le temps de se déjeter automatiquement hors de sa trajectoire. Mais là, je suis vraiment tombé en plein dessus, c’est le cas de dire. Quelle malchance ! Je suis littéralement passé à travers cet engin volant. En plein milieu de son aile gauche qui a été pulvérisée d’un seul coup et l’appareil s’est presque aussitôt mis en vrille. Il n’y avait rien à faire…
Le lieutenant-escorteur soupira, se radossa contre la paroi rocheuse. La nuit était tombée, mais le satellite d’Ourn, à son plein, laissait tomber une clarté laiteuse dans la gorge où les rochers prenaient un relief étrange et tourmenté. Un peu plus tôt, les quatre astronefs et les Solariens au complet étaient allés survoler la région de l’accident, après qu’Algar, atterré, fut revenu au camp signaler le fait. Ils avaient filmé les débris parsemant la pente de la colline et les Ourniens qui, petites taches minuscules, s’affairaient sur les lieux de l’accident. Ils filmaient tout, automatiquement, et ainsi se constituait, sur Ourn et les Ourniens, un important dossier visuel constitué de microbandes projetables à volonté.
— C’est tout de même fantastique, se rengorgeait l’enthousiaste et rugueux Algar. Nous avons la chance unique de descendre les années. Nous descendrons les siècles, peut-être. Et nous pouvons observer la marche d’une civilisation étrangère ! Nous en parcourons l’histoire en arrière, c’est vrai, mais nous pourrons ensuite reconstituer filmiquement sa marche en avant. Notre destin est unique, nous sommes des observateurs privilégiés. Ennir, tu ne sembles pas te rendre bien compte de cela !
— Oh si, je m’en rends compte ! Mais dis-moi, Algar, pour qui exactement crois-tu constituer le dossier de tes observations ?
— Il y a une petite chance, une toute petite chance, Zinrat nous l’a dit, que nous puissions regagner notre époque. Si nous le faisons, nous ramènerons de notre voyage des centaines d’heures de projection sur l’histoire future d’Ourn. Cela n’en vaut-il pas la peine ? Et même si nous ne revenons jamais…
Il soupira, se tut. Dans l’ombre claire, Ennir serrait la main de Bénit.
— Si nous ne revenons jamais…, continua-t-il, il nous faut tout de même faire ce travail, parce que nous ne pouvons rester dans cette vallée à nous croiser les bras en attendant le bon vouloir du temps. Mais le problème de la communication avec les Ourniens reste entier, et si nous continuons à descendre vers le passé, nous dépasserons l’âge technologique et, qui sait, l’âge des cités, avant d’avoir pu nous résoudre à prendre contact…
Les Solariens n’arrivaient pas à prendre une décision en ce qui concernait d’éventuels contacts. Fallait-il se présenter au grand jour dans une grande cité ? Ou au contraire choisir un individu isolé dont ils essayeraient d’apprendre la langue avec l’aide des ordinateurs ? Si les naufragés avaient été stabilisés dans le temps, ils se seraient certainement ralliés à l’une ou l’autre de ces solutions. Mais dans leur position précaire…
Aussi leur mode de vie ne changea-t-elle guère. Zinrat passait le plus clair de son temps à jongler avec les symboles mathématiques du temps, et les survols méthodiques d’Ourn se poursuivirent, tantôt du fait du seul Algar, tantôt avec deux, ou trois, ou quatre vaisseaux. Et sous eux, le monde changeait lentement, tandis que les surfaces habitées régressaient. Seul le haut plateau où ils avaient trouvé refuge ne variait pas dans son impassibilité minérale, et dans la vallée mitoyenne, Pedro Buchuan avançait en reculant vers son destin…
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Le temps se rétracta huit fois dans la période qui suivit, c’est-à-dire avant la grande découverte de Zinrat. Les Solariens « séjournèrent » plus de deux mois terrestres en 1952, du 16 juillet au 23 septembre. C’est là que leur exploration systématique de Karfour (ou Amérique du Nord) se fit avec le plus d’intensité, c’est à cette période de l’histoire humaine que les observations de soucoupes volantes se firent les plus nombreuses – ceci ayant culminé le 26 juillet, dans ce qu’on appela par la suite « le carrousel de Washington ». Puis ils glissèrent en 1951, où ils ne furent stabilisés que seize jours, entre la fin septembre et la mi-octobre. Le saut suivant les propulsa en 1948, pour une courte escale en juillet. C’est au cours de cette période qu’Algar frôla une nouvelle fois un appareil volant ournien, un DC 3 de L’Eastern Airliness. Cela se produisit le 24 juillet, à 2 h 45 du matin. Algar n’avait pas vu arriver l’appareil ournien dont le vol croisa le sien, mais cette fois les organes automatiques du vaisseau jouèrent, et le N. 30 passa au large du DC 3 dont les passagers, n’ayant vu l’astronef solarien que de profil, jurèrent par la suite avoir aperçu « un énorme cigare volant ». Le saut suivant fut de très courte amplitude, puisqu’il ne propulsa les naufragés qu’au 28 décembre 1947. Et ce n’est que l’année suivante, un 1948 à nouveau abordé – mais dans le bon sens ! – qu’Ennir, en exploration solitaire, fut mêlé à un étrange incident qui devait être pour beaucoup dans l’élaboration, pour les Ourniens, du mythe des « soucoupes volantes ».
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7 janvier 1948, 15 heures. Décor : la base Godman de l’U.S. Air Force, à Fort Knox, dans le Kentucky. Temps : couvert, avec parfois des déchirures bleu pâle – un vrai ciel d’hiver. La tour de contrôle était en alerte (c’est-à-dire que deux officiers scrutaient le ciel avec des jumelles), parce qu’une patrouille de la Police Militaire de Fort Knox avait signalé une demi-heure plus tôt qu’un objet volant non identifié survolait la ville. L’objet s’inscrivit dans les jumelles de l’un des observateurs à 15 heures précises : il devait s’en souvenir comme d’un ovale dont le métal brillait sous les rayons du soleil ; l’engin était en effet apparu dans une trouée des nuages. Il n’y resta guère que quelques secondes, puis disparut. Mais plusieurs dizaines de personnes avaient pu l’apercevoir. L’alerte fut aussitôt donnée, et le colonel Hix, commandant la base, donna immédiatement l’ordre par radio à une patrouille de trois Mustangs F-51, qui survolaient Fort Knox (est-il utile de rappeler qu’il s’agit de la plus importante réserve d’or des États-Unis), de repérer l’engin et de lui donner la chasse. La patrouille était dirigée par le capitaine Thomas F. Mantell.
Mantell ne savait pas du tout qu’il avait reçu l’ordre de prendre en chasse. C’était un jeune homme sans imagination, doté d’une expérience moyenne (il n’avait participé à la guerre que dans ses derniers mois) mais d’une grande ténacité. Lorsqu’il vit devant lui, dans un cône inversé creusé dans les nuages par un courant ascendant, un engin volant immobile qui semblait tanguer avec légèreté comme une assiette de papier métallisé sur un plan d’eau agité, il serra les dents et piqua droit dessus. L’engin circulaire démarra devant lui, et il le poursuivit un moment dans un dédale de nuages éclairés de biais par un beau soleil hivernal, où les précipices d’ombres violettes succédaient à des collines aériennes de gigantesques flocons blancs. Depuis plusieurs minutes, Mantell avait semé les deux autres chasseurs, mais il ne s’en soucia pas. L’objet qu’il poursuivait, qui apparaissait et disparaissait comme un fantôme à travers les bancs translucides de nuages, semblait jouer avec lui (et c’est bien, effectivement, ce que son pilote solarien faisait). Jusqu’alors, le jeune capitaine n’avait guère été ému par sa mission. Mais, lorsque l’engin surgit brusquement de derrière un cumulus à moins de cinq cents mètres de lui, Mantell éprouva pour la première fois un choc. Le P. 56 d’Ennir mesurait plus de soixante-dix mètres de diamètre ; c’était plus long que l’envergure du plus gros avion de l’époque, et la masse, en plein ciel, paraissait par conséquent énorme. L’espace d’un éclair, Mantell eut l’impression d’avoir devant lui une boule métallique grande comme un cuirassé. Il respira à fond dans son inhalateur, et lança son premier message historique :
— Je me rapproche de l’objet pour avoir une bonne vision. Il est exactement au-dessus de moi, en face, et marche à une vitesse à peu près moitié de la mienne. Il semble métallique et sa taille est effrayante. Je vais grimper pour me rapprocher…
Mantell fit comme il avait dit. Il tira lentement le manche vers lui, et le Mustang, vrombissant, grimpa vers l’engin métallique qui filait devant lui avec une paradoxale légèreté. Cinq minutes plus tard. Mantell lançait son deuxième message historique, qui devait aussi être le dernier :
— L’objet monte. Il a pris de la vitesse et marche aussi vite que moi, c’est-à-dire 580 km/h. Je vais grimper jusqu’à 7 000 mètres et, si je ne le rattrape pas, j’abandonne la chasse…
Bientôt, l’un suivant obstinément l’autre, les deux appareils volants, dont l’un s’essoufflait à brasser l’air des pales de son hélice tandis que l’autre se laissait porter par la pression inversée de la gravité, sortirent définitivement de la mer changeante des nuages, cinglèrent de plus en plus haut vers le plafond limpide mais de plus en plus sombre du ciel. Les 7000 mètres furent atteints. Puis… 8 000, et 9 000. Mantell s’accrochait, les dents serrées sur son chewing-gum, respirant à petits coups dans son inhalateur. Il n’allait pas se laisser semer par cette assiette vagabonde dont le dôme et la collerette prenaient, au soleil cru, des reflets d’or, d’argent, de vermeil… De temps à autre, il jetait un coup d’œil sur l’altimètre. 10 000 mètres ! Mais le Mustang grimpait toujours ; c’était un bon appareil, le meilleur chasseur de la deuxième guerre mondiale dont le plafond théorique avoisinait les 12 000 mètres. Mantell, tout doucement, commençait à se sentir pris d’une singulière ivresse. Cette chasse absurde derrière un fantôme de métal lui faisait perdre tout sentiment de réalité. Il ne savait plus où il était, ce qu’il faisait. Les yeux fixés sur l’ovale resplendissant devant lui, sur ce point qui l’hypnotisait et qui était le seul objet matériel existant dans l’univers, Mantell ne prenait pas garde à la douleur de glace qui commençait à s’appesantir sur ses tempes et sa nuque, aux crachotements de son moteur, à la mollesse suspecte de son palonnier.
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Ennir, sur son écran, vit soudain l’appareil de son tenace poursuivant infléchir son vol et, au bout d’une gracieuse parabole, plonger vers le lointain moutonnement des nuages. Il vira pour mieux observer ce qui se passait, mais avant que le Mustang n’ait été avalé par le blanc manteau, il s’était en quelques secondes littéralement désintégré, pièce par pièce, et n’était plus déjà qu’une pluie métallique qui s’éparpillait dans le ciel. Ennir en ressentit un choc. Il avait autrefois reproché à Algar d’avoir provoqué un accident dont il n’était pas vraiment responsable et lui, maintenant, pour avoir voulu jouer avec un engin ournien dont il testait les possibilités, venait de causer la mort du pilote… Était-il dit que les seuls contacts qu’ils auraient avec les habitants de la planète sœur ne seraient que des contacts de mort ? Il n’imaginait pas, il ne pouvait pas imaginer combien cela se révélerait exact par la suite – cette « suite » étrange qui se situerait en arrière dans le temps.
Il regagna la base du Tihuanaco, sans se douter que l’accident survenu au Mustang de Mantell allait être à la base d’une psychose de peur qui ne ferait que se développer : pour la première fois, on accusait une soucoupe volante d’avoir abattu un appareil américain…
Au saut suivant, toujours de courte amplitude, ils firent un bref séjour du 11 au 27 juin 1947. Le 24 de ce mois, le tétramère au complet survolait l’État de Washington, lorsqu’il fut aperçu par un industriel américain dont le nom allait devenir célèbre : Kenneth Arnold.
Arnold faisait un déplacement d’affaires dans son avion personnel, quand un reflet très brillant attira son attention sur sa droite. À une quarantaine de kilomètres de lui, environ à mi-distance entre le Mont Rainier et le Mont Adams, il vit une série de points extrêmement lumineux se déplacer de manière irrégulière contre la dentelure des sommets des Monts Cascade. Intrigué, il dévia légèrement de sa route pour observer ces lueurs vagabondes et fantasques. Mais elles disparurent rapidement vers le nord. Arnold, se basant sur la connaissance parfaite qu’il avait de la géographie de la région, calcula que les objets volaient à plus de 2 500 km/h, ce qui était énorme pour l’époque. Il avait aussi essayé de compter les taches lumineuses, ce qui n’était guère facile : il opta pour huit ou neuf, fut plus tard affirmatif pour le chiffre neuf… En réalité, elles étaient bien toujours quatre, mais Arnold avait pris pour des lumières autonomes les « échos » des quatre astronefs provoqués par la polarisation de l’air en contact avec une phase dispersive du champ solénoïdal. Le soir, il déclarait avec satisfaction à des journalistes que les objets qu’il avait aperçus lui avaient fait penser à « des soucoupes ricochant sur l’eau ».
Le terme était né, on parlerait désormais de soucoupes volantes.
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Au cours de leurs brefs passages dans l’histoire inversée d’Ourn, les Solariens avaient pu observer de près deux sortes de tentatives que faisaient les Ourniens pour perfectionner leur technologie : les expériences pour s’arracher à leur planète avec les fusées à combustible chimique, les explosions de bombes thermonucléaires. En 1965, Ennir avait accompagné un moment dans l’espace, en tournant autour, une fusée qui s’était satellisée autour de la planète et, entre 1947 et 1952, les Solariens avaient plusieurs fois enregistré – et par deux fois ils avaient observé de loin et filmé le phénomène – des explosions atomiques expérimentales perpétrées avec une imprudence folle sur le continent même de Karfour, dans un grand désert du sud. C’est de ces expériences que provenaient les particules radioactives toujours en suspension dans l’atmosphère trente ans plus tard, qu’Algar avait détectées lors de leurs premiers survols de la planète. Ces déchaînements brutaux des forces les plus élémentaires de la nature impressionnaient désagréablement les naufragés du temps, mais ils pouvaient au moins avoir la certitude que les expériences cesseraient un jour et que, autant qu’ils pouvaient le savoir, elles ne déboucheraient pas sur une guerre généralisée – tout au moins pour les trente années ourniennes suivantes. Mais ces explosions guerrières leur rappelaient aussi que, n’eussent-ils été projetés dans le temps, ils auraient ramené sur Solar le dangereux virium qui servait à fabriquer des bombes tout aussi redoutables… Comme quoi tout se retrouve dans l’univers, et tout est relatif !
Cependant, une grande guerre aurait effectivement lieu (ou avait eu lieu) sur Ourn. Les Solariens en observèrent avec horreur certains fragments, lors des deux derniers sauts anarchiques qu’ils firent, et qui les menèrent d’abord en mars 1944, puis en février 1942. Les astronefs firent plusieurs vols au-dessus d’un pays particulièrement éprouvé du continent Karser – et c’est ainsi qu’au-dessus de la Ruhr, puis au-dessus du centre secret d’expérimentation de fusées de Kummersdorf, la Luftwaffe signala des vols d’engins jamais identifiés…
Mais ce fut aussi lors de l’avant-dernier de ces sauts que Zinrat put enfin communiquer à ses compagnons l’état de ses recherches…
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Un cerveau électronique ne parle pas. Tout au moins, pas dans le langage des hommes. Mais il peut être fort bavard dans un langage à lui, un langage qu’il n’a d’ailleurs pas inventé, mais qui a été inventé pour lui par les êtres pensants qui l’ont construit et programmé.
Après d’innombrables tâtonnements, après avoir été harcelés par Zinrat au cours de longs jours de patientes recherches morcelées en culs-de-sac dont il fallait se sortir et en fausses pistes d’où il fallait se dégager, les cerveaux couplés des quatre astronefs finirent par débrouiller en partie – et en partie seulement – l’écheveau du temps où les Solariens se trouvaient toujours empêtrés, s’enfonçant par petites poussées dans ses volutes.
Si le cerveau avait parlé un langage intelligible, et à condition de clarifier et de synthétiser exagérément les questions de Zinrat et ses réponses, voici ce qu’on aurait pu tirer d’un dialogue qui avait duré plusieurs cadrans, et n’était pas terminé :
— Comment peut-on définir le temps ?
— Comme une rivière circulaire qui n’a ni source ni embouchure, et coule interminablement dans le même sens, entraînant dans ses eaux mouvantes toute la matière de l’univers, qui n’est que grains de poussière épars dans son courant.
— Peut-on remonter le courant, ou aller plus vite que lui, ou le quitter ?
— Si un des grains de matière entraînés est doté d’une force suffisante pour vaincre le courant, ou s’il se produit une fissure, ou une brèche, ou une précipitation dans ce courant, il peut échapper un instant à la vitesse étale des flots du temps.
De quelle nature peuvent être ces forces, ou ces brèches ?
— Le temps et les forces stables de la gravitation sont intimement liés ; si la gravitation est perturbée par un choc suffisant – par exemple l’explosion d’une supernova – certains grains de matière peuvent être projetés en avant ou en arrière de leur place imposée dans le cours du temps.
— La matière projetée hors de sa place dans le flot du temps reste-t-elle stabilisée à son nouvel emplacement – c’est-à-dire sa nouvelle époque ?
— Non, car dans le courant du temps chaque grain de matière à une place précise située entre sa mort et sa naissance – sa création et sa destruction. La matière projetée au mauvais endroit a tendance à reprendre sa place dans le flot du temps, mais une place approximative où la marge d’erreur permise se définit en centaines de milliers d’années.
— Est-ce que notre cas peut entrer dans le cadre de ces explications ?
— Oui.
— Nous allons donc reculer dans le temps jusqu’à notre point de départ, mais la date de notre stabilisation sera soumise à une marge d’erreur de plusieurs centaines de milliers d’années ?
— Exactement.
— Ne peut-on pas influer sur les forces récessives, de façon à pouvoir réduire cette marge d’erreur au maximum, afin que nous puissions réintégrer le courant au moment même où nous en sommes sortis ?
— C’est théoriquement possible. La matière éjectée du courant temporel subit un tel choc que son identité vibratoire en est transformée. Toute matière est formée d’énergie vibrant selon un code particulier, qui correspond non seulement à sa définition dans la table universelle des éléments, mais aussi à son stade de vieillissement dans le flot du temps. Un objet qui n’est pas à sa place dans le temps possède donc un code vibratoire qui n’est pas accordé à celui de son environnement. C’est pour cela que le temps « détecte » dans son flot la matière qui n’est pas à sa place temporelle, et la rejette en arrière ou avant dans le courant, par petites secousses… Mais, de même qu’un homme dans une barque peut corriger la marche de son esquif pris dans le courant de la rivière avec l’aide de rames, un objet repoussé par le flot temporel peut être « conduit » en influant sur le code vibratoire infra-atomique de la matière qui le compose…
— Mais comment influer sur ce code ? Avec quelle technologie ?
— Rappelez-vous que le déroulement de la rivière du temps est enserré dans des berges, et que ces berges sont les forces de la gravitation. La force cyclothymique qui vous rejette par à-coups est elle-même un produit de la gravitation. Et les moteurs à solénoïde des astronefs qui constituent mon enveloppe créent un champ qui agit sur la gravitation. Là est la clé de votre problème. Il vous faut redéfinir le code vibratoire de votre époque d’origine ; cela ne peut se faire que par empirisme, par tâtonnements. Mais plus vous approcherez de la définition correcte, plus les bonds que vous ferez seront allongés, et la force cyclothymique tendra à devenir une force linéaire…
Il fallut à Zinrat bien d’autres explications pour convaincre ses compagnons qu’ils tenaient peut-être le début de la solution. Simplement, il fallait passer de la théorie à la pratique et, pour redéfinir le code vibratoire de leur phase temporelle d’origine, fabriquer un décodeur à partir des organes moteurs d’un des astronefs. Le P. 56 autoguidé fut donc délesté d’un de ces fragiles et gracieux fuseaux de cristal qui constituaient le bloc solénoïdal. Cela n’empêcherait pas l’appareil de voler, mais rendrait seulement sa conduite un peu plus délicate, et plus totale sa soumission à l’appareil frère.
Cela se passait alors que sur Ourn – ou sur la Terre – les calendriers autochtones en étaient à l’an 1944. Puis eut lieu le glissement suivant. Et ce n’est donc qu’en 1942 que Zinrat put se livrer à sa première expérience.
Elle avait placé dans le couloir de champ de l’unique solénoïde modifié une plaque de métal arrachée au P. 56.
— Regardez bien, dit-elle. Si cet objet disparaît lorsque je mettrais le contact, c’est que j’aurais pu l’expédier vers le passé… En fait, expédier est un terme impropre : le solénoïde n’expédie pas de lui-même l’objet. Il se sert simplement de la force cyclothymique latente dans sa définition vibratoire, et lui donne une impulsion supplémentaire. Si vous voulez, ce bout de métal partira avant nous dans le passé, mais il y serait allé de toute façon, quand la force cyclothymique nous y poussera…
— À combien d’années dans le passé crois-tu qu’il va être projeté ? interrogea Ennir.
— À une vingtaine d’années, avec une marge d’erreur de deux ou trois ans en plus ou en moins.
— Et nous saurons si nous avons réussi lorsque…
— Oui ! Lorsque nous aurons à notre tour parcouru cette distance temporelle. Nous retrouverons alors ce morceau de métal ici même…
— C’est vraiment fantastique ! souffla Algar. Cela veut dire… Si tu réussis… cela veut dire que nous avons découvert le voyage dans le temps ! Que nous pourrons désormais…
— Tu te trompes, Algar. Rappelle-toi mes explications : nous utilisons une force latente qui se trouve aussi bien dans la matière des astronefs que dans la chair de nos propres corps. Nous l’utilisons, nous la régulons. Mais nous ne la créons pas. Nous sommes bien incapables de créer cette force capable de projeter un objet hors de sa place temporelle : il faudrait pour cela une énergie comparable à celle que développe une supernova pendant son explosion ! Nous avons été nous-mêmes projetés dans le temps… Nous sommes des personnes déplacées dans une époque qui nous rejette insensiblement, et nous allons essayer de canaliser les forces de rejets pour regagner exactement l’époque de notre départ. Mais quant à dire que nous avons trouvé le secret du voyage dans le temps, non ! Le hasard, et des circonstances cosmiques que nous ne connaîtrons jamais exactement, nous ont donné l’occasion de faire ce… voyage. Mais il restera unique, je le crains bien…
Algar secoua lentement la tête, parut se renfrogner. Sans doute son esprit insatiable avait-il enfanté de vastes visions, qui maintenant s’effondraient. Ennir avait pris la main de Bénit. Tous retenaient leur souffle. Comme c’était étrange, cette assemblée de quatre petits humanoïdes jaunes dans cette vallée déserte de la cordillère des Andes ! Mais ils n’en avaient pas conscience. Ils savaient seulement que leur destin se jouait… sur un geste de Zinrat Rolon.
Clac !
Le geste avait été accompli, le champ invisible avait débordé du solénoïde, s’était engouffré dans le couloir immatériel, avait saisi la plaque de métal…
Et la plaque de métal avait disparu, était partie dans le temps passé. Il y eut un décime de silence retenu, vite disloqué par des exclamations joyeuses.
Une nouvelle phase commençait pour les naufragés du temps !